Le soldat des troupes de la marine (1683-1715)Premiers jalons sur la route d'une histoire inédite[Record]

  • André Sévigny
Le soldat des troupes de la marine (1683-1715): Premiers jalons sur la route d'une histoire inédite. Par André Sévigny INTRODUCTION Québec, 7 novembre 1683. De la frégate La Tempête, amarrée au quai de la basse ville, débarquent péniblement trois compagnies d'infanterie de la Marine, envoyées de la Rochelle par le Roi au gouverneur de la colonie française, Monsieur de La Barre, pour pacifier à nouveau l'ennemi iroquois. Les quelque cent trente survivants de la traversée (une vingtaine de soldats n'ont pu résister au scorbut) forment le premier contingent des troupes de la Marine à mettre pied en Nouvelle-France. D'autres compagnies de 50 hommes ne tardent pas à prendre le même chemin et, à la fin de l'année 1688, la colonie laurentienne, dont la population totale s'élève à environ 10 300 personnes, peut compter sur la présence de 1 418 soldats du «détachement» de la Marine composant 35 compagnies d'infanterie. Les conflits franco-anglais qui voient le jour peu après (guerre de la Ligue d'Augsbourg de 1689 à 1697 et guerre de la Succession d'Espagne entre 1702 et 1713) prolongent bien sûr le mandat défensif de ces troupiers et justifient l'envoi assez régulier de recrues pour regarnir les rangs décimés. En 1715, au total, de 3 000 à 3 500 soldats des troupes de la Marine auront vécu l'aventure canadienne.40 ANDRÉ SÉVIGNY Bon nombre de ces jeunes gens, recrutés pour la plupart sans aucune expérience préalable du métier des armes, n'hésiteront pas à la première occasion à troquer le fusil de Tulle pour la charrue, la truelle, l'herminette ou même le métier à tisser. Ils y seront d'ailleurs incités par les autorités métropolitaines qui, dès le départ pratiquement, confieront à cette cohorte de jeunes français deux missions supplémentaires: remplacer en Nouvelle-France les éternels engagés, ou trente-six mois, et peupler la colonie. Tels sont les aspects de leur activité qui nous intéressent particulièrement. Or, de toutes les vagues d'immigrants arrivées au Canada durant les 17è et 18è siècles, celle constituée des soldats de la Marine est assurément la plus mésestimée, lorsqu'elle n'est pas tout bonnement ignorée. Les historiens se sont penchés volontiers sur les individus et les familles venus à l'époque des Cent-Associés, y compris les engagés de la Rochelle ou de Nantes, sur les Filles du Roi et les militaires du régiment de Carignan. Plus récemment, ils ont fait valoir la contribution au peuplement du pays des faux-sauniers, des fils de famille et des soldats de Montcalm. Ils ont même abordé sous cet angle les étrangers suisses, allemands et anglo-saxons. Pourquoi donc ce silence à l'endroit des troupiers de la Marine, silence d'autant plus navrant qu'il a permis, comme à l'accoutumée dans de telles circonstances, à des généralisations creuses et simplistes de voir le jour dans le lit de l'ignorance et de se développer dans l'historiographie. En 1971, Christopher Russ rédigeait un mémoire de maîtrise portant sur les troupes de la Marine en Nouvelle-France, de 1683 à 1713. Cette recherche, par ailleurs excellente, ne consacrait que 45 de ses 250 pages au simple soldat: recrutement, origine, logement, désertion, mariage, mentalité, etc. En introduction, l'auteur déplorait lui-même ce déséquilibre et l'expliquait ainsi: «Documentation of the period has left theLE SOLDAT DES TROUPES DE LA MARINE (1683-1715) 41 soldiers, for the most part, nameless and ageless; there are no contrôles or signalements of the troops.1 Il est vrai que nous ne possédons pas de listes nominatives complètes ou même partielles de ces soldats de la ...