Deux voyageurs canadiens-français dans l'Irlande d'il y a cent ans[Record]

  • Pierre Savard
Deux voyageurs canadiens-français dans l'Irlande d'il y a cent ans Par Pierre Savard Le tourisme d'élite connaît un nouveau souffle avec les progrès des transports au milieu du 19e siècle, amenant en Europe de nombreux Canadiens français. La plupart entrent dans l'Ancien Monde par Liverpool ou Londres, séjournent à Paris, visitent la France des ancêtres comme la Normandie ou la Vendée et «pèlerinent» à Lourdes ou à Paray-le-Monial. De là, la plupart passent à Rome, «clou» du voyage de ces catholiques chez lesquels la dévotion au pape a pris des proportions considérables depuis Pie IX. A partir des années 1880, certains font le pèlerinage de Terre-Sainte. Ceux qui se piquent de littérature, rédigent, suivant la mode du temps, des récits de leurs pérégrinations. «Cédant à la pression d'amis», ils consentent à confier leur manuscrit à l'imprimeur. Parfois, d'ailleurs, le dit récit a été déjà publié sous forme de correspondances dans un journal de Québec ou de Montréal. Ces récits décrivent longuement, commentent un peu et forment une littérature de tout repos abondamment répandue dans les bibliothèques paroissiales et distribuée en prix dans les couvents et les collèges. Province dédaignée de la littérature, ce sous-genre survit jusqu'aux années 1950, ère de la banalisation du voyage avec le tourisme de masse et la généralisation du voyage «en conserve» sous forme de diapositives ou de films. Ici, l'image a tué l'écrit. * * *184 PIERRE SAVARD L'Irlande reste assez à l'écart des voyages, si on s'en rapporte au petit nombre de récits qui l'évoquent. A la vérité, deux livres seulement évoquent l'île de saint Patrice avant 1914. Ce n'est pas que le destin irlandais soit ignoré des Canadiens français: leurs leaders politiques et leurs poètes nationalistes célèbrent bruyamment O'Connell de son vivant, et longtemps encore en plein 20e siècle. Comme la Pologne martyre, l'Irlande opprimée suscite un courant ininterrompu de sympathie. François-Xavier Garneau (1809-1866), par exemple, qui domine la littérature de son siècle, brosse un portrait des plus sympathiques de O'Connell dans son récit de voyage en Angleterre de 1831-1833. Dans son Histoire du Canada, il rappelle avec insistance le rôle du leader irlandais au Parlement britannique dans la défense des droits des Canadiens français. La sympathie pour l'Irlande s'accompagne de rapports pas toujours aisés avec les Irlandais venus au Canada. Dans ces habitants des îles britanniques qui parlent anglais, les Canadiens français voient avant tout des alliés du conquérant et du colonisateur britannique. L'alliance d'Irlandais comme O'Callaghan avec les Patriotes de 1837-1838 est sans lendemain. Aux luttes ethniques viennent se superposer les querelles religieuses. Les Irlandais cherchent à se faire une place à eux dans un catholicisme dominé par un clergé et une hiérarchie canadiennes-françaises. A force de luttes et grâce à l'immigration, ils obtiendront les coudées franches dans le Canada anglophone. Ce n'est qu'au 20e siècle que la coexistence pacifique s'établit de façon durable entre catholiques francophones et catholiques anglophones parmi lesquels l'Irlandais domine. La religion commune et la proximité d'établissement a facilité néanmoins de nombreuses unions de Canadiens français et d'Irlandais, ce qui explique la présence en terre canadienne de Ryan francophones et de Tremblay anglophones....DANS L'IRLANDE D'IL Y A CENT ANS 185 Les deux auteurs qui ont évoqué l'Irlande dans leurs récits de voyage ne sont pas des inconnus dans le Québec de leur temps, voire dans celui des manuels de littérature ou d'histoire d'aujourd'hui. Adolphe-Basile Routhier qui entre dans le Lough Foyle ...