Comptes rendus bibliographiques

Van Duzer, Chet (2004), Floating Islands. A Global Bibliography, (with an Edition and Translation of G.C. Munz’s Exercitation academica de insulis natantibus-1711). Los Altos Hills (CA), Cantor Press, 404 p., 24 planches photo (ISBN 0-9755424-0-0)[Record]

  • Jacques Bethemont

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  • Jacques Bethemont
    Université Jean Monnet

Sur un thème qui paraît mince et qui n’est en général connu que par les jardins de Xochimilco, Chet Van Duzer a réuni, grâce au concours de nombreux collaborateurs répartis sur les cinq continents, quelque 2000 références bibliographiques, précises et accompagnées pour la plupart de commentaires aussi brefs qu’éclairants. Enrichi par deux index, thématique et chorographique, l’ouvrage est à la fois un outil de travail et une somme qui ne laisse de côté aucun des multiples aspects du thème traité. Une fois oubliée la définition qu’en donne le Robert, le lecteur peut donc savoir presque tout des îles flottantes, de leur distribution sous toutes les latitudes, depuis les tourbières finlandaises jusqu’aux roselières du Sud soudanais; de leur composition floristique et faunistique; des conditions de leur flottabilité, de leur genèse lacustre ou marécageuse et de leur déclin; de leur rôle écologique; de leur taille et de leur gestion. Leur diversité est aussi remarquable que leur ubiquité et, selon leur taille et leur degré d’évolution, elles contribuent à la dispersion de multiples espèces, portent sur des sols humiques une végétation herbeuse, buissonnante ou arborée, abritent des colonies animales et même des collectivités humaines, que ce soit sur le lac Titicaca ou sur le lac Victoria. De façon pragmatique, ces îles formées par le soulèvement des masses tourbeuses dérivent sur le réservoir de La Grande. Dans le Wisconsin, de riches prairies se détachent d’un cap et vont accroître les terres d’un vis-à-vis, ce qui donne lieu à procès. Naguère, d’autres îles flottantes ont servi de refuge aux esclaves marrons de Floride. Voilà pour le registre factuel. Mais le grand mérite de l’auteur tient à la prise en compte de la valeur onirique qu’implique la contradiction entre insularité et mobilité. Aucune île n’est semblable à une autre et l’insularité est en soi riche de possibles et d’aventures. Mais alors, à quelles dérives de l’esprit et des sens une île flottante ne se prête-t-elle pas! Déjà, Strabon, Vitruve et les deux Pline les mentionnent, les analysent et les peuplent d’espèces inconnues, cependant que Virgile fait de Délos une ancienne île flottante, qu’Apollonius de Rhodes situe sur une telle île les forges d’Héphaïstos et qu’Homère situe sur telle autre le royaume d’Éole. Les modernes ne sont pas en reste, et c’est à juste titre que Van Duzer fait précéder le corps de son répertoire bibliographique de la reproduction de la thèse qu’un certain Munz avait soutenue sur la question en 1711. Cet auteur s’emploie avec un inégal bonheur à démêler le réel de l’imaginaire en s’appuyant sur les Anciens, y compris les auteurs arabes et chinois, ces derniers repris par le père jésuite Athanase Kircher, qui peuple ces îles lointaines de dragons. De nos jours, les insulaires de Vanuatu évoquent une île flottante à l’ouest de leur archipel, séjour paradisiaque de leurs défunts. Croyance qu’il convient de rapprocher de la séquence finale d’Underground, ce film de Kusturica, séquence dans laquelle les morts se retrouvent et se réconcilient sur une île qui dérive au fil du Danube. Il arrive que la réalité triviale réponde parfois au mythe ancien de la translation: au VIe siècle, sainte Ménenna passe d’Irlande au Pays de Galles sur une île flottante, mais en 1925, c’est toute une arche de Noé, serpents, sangliers et singes, qui échoue sur le Parco Palermio en plein centre de Buenos Aires.