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Cet ouvrage de Bernard Debarbieux, professeur de géographie et d’aménagement du territoire à l’université de Genève, défend l’hypothèse voulant que la dimension spatiale s’avère « constitutive des imaginaires sociaux de la modernité » (p. 13), hypothèse que l’auteur explore en quatre « essais », six « détours » et une « épiphanie », soit une conclusion sous couvert de révélation. On ne peut en effet parler de chapitres, ici, car Debarbieux n’offre pas une démonstration suivie et classique, mais bien une suite d’explorations tournant autour des notions d’espace et d’imaginaire, tout en les reliant aux spécificités de divers phénomènes sociaux.

Le premier essai, intitulé « Imaginaires sociaux et espace », pose d’emblée cette question : « Quelles différences y a-t-il entre une partie de football improvisée sur un terrain vague dans un township de Soweto et un match de foot de la ligue des Champions dans l’enceinte du stade Vélodrome à Marseille ? » Debarbieux y présente le match de foot comme un « fait institutionnel » (p. 34) dont le lieu physique garantit en quelque sorte le statut. Il fait appel, entre autres, à John Searle et à la distinction que ce dernier établit entre fait brut et fait social. Il convoque également les travaux de Charles Taylor sur la notion de modernité, toujours en lien avec l’aménagement de l’espace et la valeur symbolique s’y rattachant, et ce, en fonction de la manière dont on l’investit, particulièrement dans la sphère publique. La réflexion débouche sur ce que serait « l’imaginaire d’une ville » (p. 50).

Suit un premier « détour », lequel porte sur un lieu naturel, par opposition à un lieu construit, soit le parc national Yosemite, en Californie. Debarbieux y aborde les notions de wilderness et de panthéisme, afin de souligner le fait que de tels lieux, dès lors que l’humain se les approprie, se voient transcendés, marqués au sceau d’une vision particulière du monde en relation avec les croyances, qu’elles soient issues d’une religion « officielle » ou « païenne ». Dans le contexte étasunien, il va pratiquement de soi que la question de la foi teinte l’imaginaire national, d’autant plus que l’expérience de l’homme blanc en Amérique s’est cristallisée au fil du temps dans un combat à finir, mais jamais terminé, opposant civilisation et sauvagerie.

Dans son Essai 2, Debarbieux examine longuement deux textes littéraires fondateurs, soit Utopia de Thomas More et Leviathan de Thomas Hobbes, fictions qui mettent en scène la constitution d’États modernes et… territorialisés. En quelque sorte, les concepts de cadastre et de frontière font leur apparition, tant dans les États réels que dans les États imaginaires. Mais, surtout, comme le souligne l’auteur, « [l]’État moderne émerge et se stabilise en même temps que le territoire étatique, tant les deux formes se montrent dépendantes l’une de l’autre » (p. 69). Trois données contribuent désormais à situer le territoire : le bâti (un monument, un poste-frontière), le développement de la cartographie, la loi et la monnaie. Deux détours viennent exemplifier l’Essai 2. L’un explore le cas de l’Angleterre des Tudors et des Stuarts ; l’autre, celui de l’Indochine coloniale.

Debarbieux poursuit sa réflexion sur l’espace et l’imaginaire dans un troisième Essai, ce dernier davantage axé sur les aspects nationaux de la problématique. Il se demande alors « ce qui caractérise l’imaginaire national de l’espace, et comment il s’articule à l’imaginaire étatique, notamment […] avec […] le territoire. » (p. 139) Le texte suivant effectue un Détour (le quatrième) du côté de la géosymbolique, l’auteur traitant des lieux de mémoire (Nora, 1984-1992), mais également des lieux génériques et de condensation, notions géosymboliques qu’il a lui-même contribué à développer, ainsi que des lieux emblématiques et des « paysages nationaux » (Olwig, 2002 ; Walter, 2004).

D’une certaine manière, Debarbieux ne pouvait pas faire autrement que de rendre compte de l’éclatement progressif des frontières et des imaginaires nationaux, ce qu’il fait dans son Essai 4, en commentant notamment les nouvelles articulations entre individu et État, le local et le mondial. Par conséquent, son Détour 5 traite de l’Italie telle qu’elle aurait été « transplantée » à New York, de même que son Détour 6 nous éclaire sur les nouveaux rapports avec le territoire qu’entretiennent les écologistes, lesquels se réclament plus ou moins ouvertement d’une « identité partagée » et « globale », au sens premier du terme (p. 263).

Si, dans sa courte épiphanie, Debarbieux reconnaît que les liens entre espace, imaginaire et identité dans un monde tel que le nôtre gagnent toujours en complexité, on doit tout de même saluer l’effort de l’auteur à les tisser de manière cohérente et éminemment « lisible ». Certes, comme il le reconnaît lui-même, aucun ouvrage « ne parviendrait à prendre en considération tous les objets, toutes les pratiques et toutes les significations qui participent d’un imaginaire social » (p. 51). En terminant, on doit déplorer la quantité importante de fautes et surtout de coquilles qui émaillent le livre. Un propos aussi essentiel aurait mérité un travail d’édition plus rigoureux. Néanmoins, L’espace de l’imaginaire. Essais et détours dresse la table de belle façon, en constituant une forme de synthèse des travaux de l’auteur au cours des dernières décennies.