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Malaises et défis de la géographie au Québec dans les années 1970-1980

Évolution de la pensée géographique dans la foulée des mutations de la géographieEvolution of Geographical Thought in the Wake of Developments in GeographyEvolución del Pensamiento Geográfico en la dinámica de los cambios de la Geografía

  • Laurent Deshaies

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Comme tous les géographes québécois le savent, leur science a connu de profondes mutations entre les années 1970 et 1985. Cela, pour des raisons d’origines très diverses, car ces mutations proviennent en grande partie d’une convergence d’influences : de la géographie d’origine belge et française à partir de 1910 jusqu’aux années 1965 et, par la suite, principalement de celle des États-Unis et de la Grande-Bretagne après les années 1970. Par ailleurs, le contexte socioéconomique de la Révolution tranquille a stimulé le développement des besoins en géographie et en géographes dans les milieux de l’éducation, avec la création des écoles secondaires polyvalentes, des cégeps [1] et de l’Université du Québec avec ses campus régionaux. Ainsi, la géographie se diffuse dans le cursus des collèges de façon plus importante que dans le cursus classique des collèges-séminaires d’avant la réforme Parent, et hors de Montréal et de Québec avec la création des Modules de géographie à l’Université du Québec (Montréal, Trois-Rivières, Chicoutimi, Rimouski et Rouyn-Noranda). En plus de l’enseignement, le développement de la fonction publique québécoise, au début des années 1960, favorise également l’emploi de géographes. Le rattrapage du Québec sur le plan de la modernité se reflète aussi dans la vitesse avec laquelle la géographie du Québec a pu se mettre au diapason de celle des universités américaines et francophones, car le milieu universitaire québécois était mûr pour une plus grande ouverture sur le monde.

Le contexte social de l’époque explique l’intérêt de dresser un portrait de cette période d’effervescence chez les géographes québécois. Le présent texte vise à faire état de l’évolution de la pensée géographique durant la décennie 1970. De prime abord, deux questions peuvent être posées à propos des événements, débats et travaux géographiques survenus dans cette période. Quel est le sens de cette évolution effervescente ? Peut-on en effet trouver un fil conducteur malgré toutes les divergences de vision et les débats chez les géographes ? Par ailleurs, quelles sont les possibles contributions des mutations disciplinaires de cette époque pour la suite des choses ?

Comme il est actuellement difficile d’élaborer une problématique presque sans travaux historiques sur la période, une recherche exploratoire est la démarche la plus appropriée dans les circonstances. Ce qui n’empêche pas de donner un aperçu des grilles de lecture pour l’histoire d’une discipline afin d’expliciter davantage le questionnement général et de décrire la méthodologie de la présente recherche : c’est là l’objet de la première partie. La deuxième partie procède, de manière rapide, à l’analyse du malaise ressenti par les géographes avant les années 1970, tandis qu’une troisième partie décrit les diverses conceptions de la discipline dans la décennie 1970, avec ses principaux animateurs au Québec. Enfin, la dernière partie offre une réflexion au sujet de la pensée géographique au cours de la période décrite tout en en présentant la portée pour les années à venir.

Questionnement et cadre d’analyse

Contrairement aux sciences exactes, l’intérêt soutenu pour l’histoire de la géographie est relativement récent (années 1950 et 1960) et débouche sur des ouvrages substantiels dans les années 1980. Il reste beaucoup d’aspects à explorer, et la période subséquente à la géographie classique ou traditionnelle (1910-1970) est encore difficile à analyser à cause d’un manque de recul temporel et aussi, il faut l’avouer, à cause de la forte augmentation du nombre de géographes et de l’accroissement corrélatif du nombre de publications. Comme l’écrit Orain (2009 : 305), « c’est une tâche énorme, justifiant un travail collectif plutôt qu’un labeur solitaire ». Au Québec, l’histoire de la discipline géographique est un genre encore plus récent ; il est difficile de formuler une problématique à partir d’un corpus pour lequel on dispose de peu d’études historico-épistémologiques. C’est pourquoi le présent texte constitue une recherche exploratoire et une première amorce de construction historico-épistémologique sur les différents courants dans la discipline au cours des années 1970. Malgré le caractère préliminaire de l’étude, il est avantageux de faire un survol des diverses grilles utilisées pour analyser l’évolution historique d’une discipline. Ce survol permettra de mieux expliciter la nature des questions spécifiques liées au problème général présenté en introduction.

Survol des grilles de lecture en histoire des sciences

Depuis l’Introduction à l’histoire des sciences de Canguilhem (1970-1971), on constate qu’il y a eu beaucoup de travaux publiés, mais comme l’écrit Claval en 1993 :

Il n’y a pas d’ouvrage classique où se trouvent expliquées les voies à suivre pour comprendre la dynamique de la pensée scientifique. Les démarches sont nées de l’expérience, et se sont peu à peu diversifiées sans qu’il y ait jamais eu effort de codification. (p. 9)

Parmi ces démarches, on peut d’abord mentionner l’ouvrage pionnier de Thomas Kuhn sur La structure des révolutions scientifiques publié en 1962 (voir la dernière édition française en 2008 chez Flammarion). Selon cette référence incontournable, une discipline est déterminée par une certaine vision (2008 : 157-188) qu’offre un paradigme ou, selon le dernier terme accepté par Kuhn, une « matrice disciplinaire » (p. 248). Selon Kuhn, la discipline regroupe un fond commun d’idées partagées par une majorité de membres au sujet d’un ensemble d’éléments. Le terme de matrice disciplinaire désigne ainsi l’ensemble des règles et des représentations mentales et culturelles liées à l’apparition d’une discipline scientifique. Le travail scientifique dans le cadre de cette matrice disciplinaire se caractérise par la résolution de problèmes dans un contexte dit normal (période de « science normale »). Si ce travail est rendu difficile et remis en question à la suite « d’anomalies » ou d’un certain malaise, une révolution scientifique tend à se produire pour remplacer le cadre ancien de la discipline.

Ce livre a eu un impact considérable et son grand mérite est d’avoir stimulé la réflexion selon Callon et Latour qui proposent une autre grille de lecture. Ceux-ci affirment que la contribution de Kuhn fut de « proposer une synthèse » grâce au mot magique de « paradigme » (1991 : 17) qui posséderait une grande vertu pédagogique et une capacité à ouvrir de nouvelles pistes et à relier le social (toutefois moins abordé par Kuhn) et le cognitif, les aspects explicites et implicites de l’activité scientifique. Callon et Latour suggèrent une autre approche, comme certains titres de leurs ouvrages le préconisent : La science telle qu’elle se fait (Callon et Latour, 1991) et La science en action. Introduction à la sociologie des sciences (Latour, 1995). À une sociologie de la connaissance, ils préfèrent une sociologie des sciences pour rendre compte de l’influence de l’organisation sociale sur l’activité de recherche. La méthode suggérée repose sur le principe de symétrie de David Bloor qui « implique que l’on traite de la même manière l’échec et le succès : en d’autres termes, il est interdit de changer de grille d’analyse, de concepts, selon que l’on rend compte du rejet d’une théorie ou de son acceptation » (Callon et Latour, 1991 : 21). Ainsi, « l’entrée royale » passe la plupart du temps par l’étude des controverses scientifiques qui seraient liées à des intérêts sociaux. Comme l’écrit Latour, la règle no 1 est la suivante : « Nous étudions la science en action et non la science faite : soit que nous arrivons avant que les faits ou les machines soient transformés en boîtes noires, soit que nous suivons les controverses qui permettent de les ouvrir » (1995 : 627). La démarche vise à s’ancrer dans la vie quotidienne des scientifiques en laboratoire. Avec cette règle, Latour croit que la sociologie des sciences se dirige « vers une version réaliste de l’activité scientifique » (1999, édition française en 2007). Cette orientation de recherche axée sur les controverses scientifiques s’est développée à partir des années 1970, mais surtout depuis les années 1980 (Raynaud, 2003 : 5).

Les travaux de Latour sont dans la continuité de l’ouvrage de Kuhn, car les auteurs partagent l’idée que la science qui se fait est une construction sociale. Alors que Kuhn présente surtout l’aspect cognitif de la science, Callon et Latour s’intéressent à des moments forts de cette construction, soit les controverses scientifiques dans un cadre social. Certes, Kuhn se soucie également de la dimension sociale de l’activité scientifique, mais sans analyser pour autant toutes les intrications des enjeux sociaux (Orain, 2009 : 109). Callon et Latour analysent surtout la « tension dialectique entre dynamique de la connaissance et processus sociaux ». Il faut noter que les deux approches semblent se situer relativement sur des échelles temporelles différentes : le temps long pour Kuhn et un temps plus court pour celui de la controverse scientifique. En fait, les deux approches sont intéressantes pour la pratique de l’histoire d’une discipline scientifique. Mais la démarche de Kuhn a connu de nombreuses critiques, comme en fait d’ailleurs état l’auteur dans sa postface de 1969. Sa notion de paradigme est contestée parce que trop ambiguë. Une critique qui revient souvent concerne le caractère un peu simplificateur et mécaniste de son modèle d’évolution scientifique. Quant à une analyse critique de la sociologie des sciences à la façon de Latour, Raynaud (2003) fait un tour complet des limites de ce type d’approche dans sa Sociologie des controverses scientifiques. Enfin, les approches de Kuhn, Callon et Latour puisent presque uniquement leurs exemples dans le domaine des sciences exactes comme les mathématiques, la biologie, la physique, la mécanique et la chimie. Peu ou pas d’exemples sont tirés des sciences sociales, « les sciences de l’imprécis » (Moles, 1990) d’où, aussi, l’intérêt de se questionner sur les démarches employées par les géographes.

La pratique de l’histoire de la discipline chez les géographes français

Les approches décrites précédemment posent problème lorsqu’on essaie de les appliquer en histoire de la géographie québécoise, surtout pour la période postérieure à 1970. Selon Orain, l’approche de Callon et Latour est surtout utile pour « la construction de cas » et les « descriptions épaisses » non généralisables ou peu propices à la comparaison. Par ailleurs, peu de géographes, mis à part quelques-uns dont Orain, ont retenu l’approche kuhnienne. C’est pour cette raison qu’il est pertinent et intéressant de consulter quelques ouvrages sur l’histoire de la géographie française pour connaître les autres approches utilisées.

Historiquement, la publication d’ouvrages sur l’histoire générale de la géographie en France débute avec l’Histoire de la géographie de Clozier (1942), paru dans la collection « Que sais-je ? » (no 65). À l’exception des deux derniers, tous les chapitres retracent l’historique des grandes explorations du monde. Le second ouvrage publié, Histoire de la pensée géographique en France (1969), révèle une mutation dans l’approche, car Meynier vise à décrire l’évolution de la pensée géographique. Il écrit que « la pensée purement géographique se lie souvent à des tendances contemporaines, à des formes de philosophie et de pédagogie qu’il nous est impossible de passer sous silence, sous peine de renoncer à un élément important d’explication […] le géographe est forcément de son temps et de son pays » (Ibid. : 6). L’approche de l’histoire de la géographie par l’étude des idées selon le contexte social s’approfondit de façon substantielle avec les nombreux travaux de Claval. À peu près tous les ouvrages de Claval soulignent le rôle du contexte dans l’évolution d’une discipline, comme il l’écrit dans l’introduction du « Que sais-je ? » no 65, sur l’histoire de la géographie, édition qui a remplacé celle de Clozier :

L’évolution de la géographie reflète les grands débats intellectuels qui animent par moments la scène occidentale ; elle répond également à la demande sociale, à celle des gouvernements en particulier : elle prospère là où se développent des bureaucraties, lorsqu’un Empire s’étend, ou lorsque la découverte du monde franchit une étape. L’histoire de la géographie ne s’éclaire vraiment que lorsqu’on prend en compte à la fois le contexte intellectuel et l’arrière-plan politique et administratif qui caractérisent chaque époque. (1995 : 8)

Dans son ouvrage sur l’histoire de la géographie française de 1870 à nos jours (1998), Claval suggère une perspective ethnogéographique pour rendre cohérentes les approches contextuelles utilisées par la plupart des recherches contemporaines sur l’histoire des disciplines scientifiques. Il considère aussi que l’ouvrage de Berdoulay (1981), La formation de l’école géographique française (1870-1914), est « le meilleur exemple d’approche contextuelle ». Claval écrit que « l’histoire de la géographie ne peut se réduire à une série de développements initiés [sic] par des révolutions scientifiques ». Staszak (2001a) abonde dans le même sens à propos des débats « sur l’objet de la géographie et la légitimité de l’emploi des modèles […] la référence épistémologique mobilisée a été souvent kuhnienne […] révolution après révolution, paradigme après paradigme, et aussi fructueux qu’aient été les débats, ils n’ont pas débouché sur des résultats consensuels ». Staszak considère donc que l’approche kuhnienne ne rend pas compte de la diversité des courants géographiques dont les tenants ne confrontent pas « leurs points de vue, occupés qu’ils étaient à assurer une légitimité conçue comme exclusive […] au moins, les positions et les perspectives sont désormais explicitées et cohérentes » (Staszak, 2001a : 77-78). Il rejoint donc l’analyse de Claval qui écrit :

Certains commencent à s’inquiéter de la multiplication des révolutions scientifiques : au lieu d’une discontinuité majeure tous les demi-siècles ou tous les siècles, c’est au rythme d’une crise tous les deux ou trois ans qu’il aurait fallu interpréter l’histoire de notre discipline ! (1984 : 123)

Malgré les observations de Claval et de Staszak, quelques publications récentes recourent à la notion de matrice disciplinaire chère à Kuhn. Bavoux suggère que la géographie a « connu trois paradigmes dominants successifs (exploration de la Terre, explication des diversités sociétales par les rapports homme-nature, compréhension de l’organisation de l’espace humain dans le but de l’améliorer) » (2002 : 215) Orain publie en 2009 un gros ouvrage en utilisant l’approche kuhnienne. Une version abrégée de cette approche se retrouve dans Couvrir le monde. Un grand XXe siècle de géographie française (2006). Selon cet auteur, la géographie classique française répond à un certain nombre de conditions émises par Kuhn pour une période de « science normale », même si elle n’est pas en mode de « résolution d’énigmes » ou de problèmes. Dès la décennie 1960, le malaise au sujet du modèle classique s’est exprimé chez les géographes avec le développement de la préoccupation aménagiste, la « dévaluation symbolique » de la discipline dans le concert des sciences sociales et les réticences à absorber le renouvellement épistémologique de la géographie anglo-saxonne. Les années 1970 voient alors surgir de nouvelles revues (L’Espace géographique, Espaces Temps, Hérodote), la création de groupes de réflexion, ainsi que la publication d’ouvrages traduits ou produits en France avec des préoccupations critiques. Selon Orain, cette période de critique épistémologique se termine vers 1984 avec « un progressif apaisement des tensions au sein de la communauté » des géographes français. Sans pouvoir employer le terme kuhnien « anomalie », le terme « malaise » est plus approprié pour les années 1950 et 1960. Après cette période, Orain esquisse à gros traits les clivages de la géographie française autour de trois pôles : la géographie de tradition classique, l’analyse spatiale et une géographie avec la préoccupation centrale d’étudier la société et les individus.

On ne saurait terminer ce survol des grilles de lecture de l’histoire d’une discipline sans présenter l’approche très intéressante « entre texte et contexte » de Berdoulay (1993) qui ne survalorise pas, au point de départ, les facteurs externes ou internes dans l’explication du changement scientifique et met de l’avant « la complexité de l’imbrication du social et du scientifique ». Les médiations entre ces deux derniers aspects sont d’abord celle des institutions (comment instituent-elles certains savoirs ?) et, ensuite, celle des « cercles d’affinité » (Ibid. : 22). Ces médiations s’insèrent « dans un réseau de liens sociaux et intellectuels », un « réseau des idées à la vie desquelles ils participent » (Ibid. : 23). Cette approche « permet d’éviter un déterminisme à sens unique : la géographie, par ses dimensions cognitives et sociales, reflète la société, mais elle en fait aussi partie et contribue à en influencer le cours » (Ibid.). En plus du contexte, l’approche insiste aussi sur « les schémas d’organisation et d’expression de la pensée » (Ibid. : 24), soit l’ordre du discours et son genre. Cette dernière dimension a fait l’objet de son ouvrage Des mots et des lieux. La dynamique du discours géographique (1988). Ainsi, l’approche de Berdoulay permet d’analyser les « liens d’interdépendance entre discours, genre de langage, et entre ceux-ci et le contexte » (Ibid. :25). L’intérêt de la proposition de Berdoulay est de formaliser l’approche contextuelle sans pour autant négliger le discours scientifique et géographique.

Explicitation du questionnement : un apport de l’analyse des grilles de lecture

Comme il est possible de le constater, il y a une grande variété d’approches globales pour l’histoire d’une discipline. Celles-ci peuvent être épistémologique, contextuelle, axée sur les controverses scientifiques, centrée sur l’analyse du rapport contexte et texte auxquelles on peut ajouter l’approche factuelle (inventaire des événements, débats, etc.). Il y a aussi des approches plus partielles : thématique, idéologique, conceptuelle, méthodologique, biographique, etc. Même si chacune de ces approches offre des avantages, il est impossible d’en retenir une pour la présente analyse, et ce, pour diverses raisons : absence de recul temporel, difficultés d’opérationnalisation, petit nombre de travaux historico-épistémologiques, conflits scientifiques peu déterminants et virulents, etc. Cependant, ce bref survol révèle bien les difficultés à produire une histoire de la discipline qui est en fait une construction basée sur un ensemble de plusieurs constructions : celle des activités et des travaux scientifiques. En effet, les écueils sont nombreux : anachronisme et présentisme, interprétation trop finaliste ou téléologique, difficile définition de certains termes (paradigme, anomalies scientifiques, controverses), ruptures vs discontinuités, etc. À défaut de pouvoir utiliser une de ces approches en particulier, ce survol et la lecture des textes sur lesquels il s’appuie servent cependant à mieux expliciter le questionnement formulé en introduction et invitent à être plus prudent et humble dans l’analyse et l’explication. Pour pouvoir parler de la signification de l’évolution de la géographie dans les années 1970, il faut d’abord décrire les mutations, leur nature, leur ampleur, leur origine, les préoccupations auxquelles elles répondent et les rapports qui les relient. Ainsi, il sera plus facile de parler de sens en explorant les possibilités de réponse aux questions suivantes :

Quelles sont les mutations dans la discipline géographique dans les années 1970 ? Quelle est la nature des mutations en termes de sujet ou d’objet d’étude ?

Quelle est l’ampleur de ces changements ? Des changements relativement mineurs (courants ou tournants marginaux par rapport aux tendances) ? Ou construction d’une nouvelle matrice disciplinaire ?

Quelle est l’origine des mutations ? Interne ou externe à la géographie pratiquée au Québec ? Et si externe à la discipline, au contexte socioéconomique du Québec ou au contexte international ?

Ces mutations répondent-elles à des préoccupations épistémologiques antérieures aux années 1970 ? Sont-elles seulement l’ajout de nouvelles visions de la discipline sans véritable correspondance ou continuité à un vécu antérieur problématique ?

Est-ce que les mutations sont irréductibles ou incommensurables les unes par rapport aux autres ?

Ces diverses questions rejoignent la problématique soulevée par l’analyse divergente de cette période de la géographie française par Claval et Staszak d’une part et d’Orain d’autre part. Les deux premiers s’interrogent sur l’utilité de l’approche kuhnienne à cause de la multiplication de visions disciplinaires sur de très courtes périodes tandis que Orain semble pencher vers l’idée de « l’induration d’un paradigme spatialiste » (2009 : 313), même s’il admet que cette idée ne soit pas partagée par l’ensemble de la communauté des géographes (Ibid. : 312) et qu’elle peut être nuancée par rapport au modèle décrit dans l’ouvrage de Kuhn. En faisant contrepoids à l’idée de Claval, peut-on penser que les divers courants dans la discipline durant cette période soient convergents quelque part, si l’on considère qu’il soit étonnant d’avoir autant de paradigmes sur un aussi court laps de temps ? Et cette convergence est-elle vraiment de nature spatialiste ou spatialisante comme semble le suggérer Orain ? Ces questions sont intéressantes à résoudre dans un autre contexte socioculturel que celui de la géographie française, par exemple celui du Québec, au carrefour des géographies française et américaine. La géographie pratiquée au Québec, d’abord influencée par la géographie belge et française, montre des caractéristiques spécifiques : sa jeunesse, sa faiblesse en nombre, une communauté moins hiérarchisée qu’en France et son caractère peu orthodoxe (selon Claval dans Hamelin, 1974). Ainsi, ce contexte spécifique pourrait peut-être fournir une interprétation différente de l’évolution de la discipline et du sens qu’elle propose pour les années contemporaines.

Démarche méthodologique de l’étude

Pour le présent texte, la démarche puisera de façon souple aux diverses approches décrites, sans pour autant en privilégier une en particulier, et sera de nature historico-épistémologique. La démarche se conjugue aux deux régimes d’historicité identifiés par Franck (2001 : 320) chez les historiens après avoir analysé leur rapport au temps. Le premier régime d’historicité se particularise par l’idée que le rôle de l’historien est « de découvrir une logique intérieure à l’histoire et de restituer le sens unitaire de son déroulement ». Cette conception continue de prévaloir parmi les historiens, mais ceux-ci, conscients du caractère relatif de leurs travaux, demeurent très modestes quant au sens unitaire à proposer pour l’histoire. Le second régime d’historicité écarterait « l’existence d’une quelconque logique inhérente à l’histoire », mais les historiens ne se privent pas pour autant de chercher les raisons à la succession des événements dans l’ensemble des circonstances qui poussent les individus à agir de telle façon ou non. Comme l’écrit Frank, la pratique historienne conjugue souvent les deux régimes d’historicité opposés au point de départ et considère que l’objectivité demeure un idéal à atteindre.

La question de la signification pour l’évolution de la géographie durant les années 1970 pose des problèmes épistémologiques, car la notion de sens de l’histoire est « une notion suspecte » (Lagueux, 2001 : 121). La notion de sens employée ici ne renvoie pas à l’idée de direction ou d’orientation, mais plutôt à celle de signification qui rend intelligible un ensemble d’événements. L’enchaînement de ces évènements dans le temps ne s’appuierait pas sur une démarche consciente, intentionnelle et explicite, ou sur une série d’actions planifiées selon un but et une stratégie. L’hypothèse très générale sous-jacente au présent travail énonce qu’il est possible de trouver une certaine signification à la succession des événements, des débats et des travaux de la géographie tout en restant réaliste sur le potentiel limité de configurations à construire. Ainsi, chacun des géographes apporterait une pièce à la construction, dans un cadre d’échange et de transaction, d’un nouvel édifice intellectuel sans pour autant avoir pris, à l’époque, conscience individuellement de leur contribution. L’ensemble du texte vise à produire, après une description des mutations disciplinaires, une certaine intelligibilité de la période étudiée, intelligibilité difficile à percevoir à l’époque, mais plus facile à identifier aujourd’hui avec un recul encore relatif du temps.

Les principales sources d’information sont principalement les revues (Cahiers de géographie de/du Québec [2], Revue de géographie de Montréal, Bulletin des sociétés de géographie de Québec et de Montréal) et les résumés des communications présentées à l’Association canadienne française pour l’avancement des sciences (Acfas) depuis 1937. Les archives de l’École des hautes études commerciales, de l’Université Laval, de l’Université de Montréal et du Petit Séminaire de Nicolet furent également consultées. Ces différentes sources ont fait l’objet d’une dizaine de communications sur l’histoire de la géographie par l’auteur présentées à l’ACFAS (2003, 2004, 2005, 2006 et 2007) dont cinq à l’intérieur de colloques thématiques sur l’histoire de la géographie au Québec et sur la géographie appliquée. Le reste du corpus étudié se retrouve en partie en bibliographie.

Même si le présent texte fait partie d’un numéro spécial portant sur la géographie du Québec dans la décennie 1970, il est nécessaire de préciser la période couverte par notre étude. En effet pour mieux comprendre les mutations de la géographie, il est pertinent de considérer la période antérieure à 1970. Compte tenu du questionnement et de l’accessibilité des sources, il faut faire remonter l’analyse au début des années 1950 avec la publication de La géographie difficile en 1952 par Louis-Edmond Hamelin et du portrait de la géographie canadienne fait par Pierre Dagenais en 1953 dans la Revue canadienne de géographie de Montréal. L’étude de la période 1950-1970 servira à mieux apprécier la nature et l’ampleur des mutations des années 1970. Par ailleurs, les changements amorcés au début de cette décennie se prolongent jusqu’aux années 1985-1990 avec l’apparition de la géographie féministe au Québec (1985 env.) et avec la tenue d’un débat transatlantique, en 1988 à Paris, pour produire l’état des lieux de la géographie francophone (voir le no 40/41 de la revue Espaces Temps et le no 87 des Cahiers de géographie du Québec). Le choix de 1985 correspond aussi au « consensus » des géographes français dans les années 1982-1984 décrit par Besse et Robic (1989 : 16) :

C’est à la manière d’un consensus, en effet, que depuis 1982-84, s’énoncent les bilans. Un consensus qui repose sur un complexe d’affirmations : pertinence en géographie d’un concept intégrateur, l’espace, appartenance de la géographie aux sciences sociales ; et, à un autre niveau, pluralité de la géographie française, originalité dans le monde et faculté d’intégration critique du passé. Tout se passe comme si la crise était « derrière nous », relativement aux années 1970 et aux sciences sociales voisines, notamment l’histoire.

Orain (2009 : 306-312) souligne aussi qu’un apaisement se serait produit à la charnière des années 1980-1990. Enfin, en 1984, Claval indique également un changement de cap dans ces années-là lorsqu’il estime, dans son avant-propos de Géographie humaine et économique contemporaine, que « la période de restructuration s’achève et que la géographie est maintenant une science sociale » (p. 5). Ces divers éléments justifient au point de départ la pertinence de retenir la période de 1950-1985 pour la présente analyse.

Les géographes québécois « à la recherche de la géographie » (1950-1968 env.)

Le développement d’un enseignement systématique de la géographie débute à l’École des hautes études commerciales (HEC) à Montréal, avec Auguste-Joseph de Bray en 1910 et avec Henry Laureys à partir de 1911. Un premier docteur en géographie d’origine québécoise, Benoit Brouillette, intègre les HEC en 1931. Les années 1930-1940 semblent être une période de grande sérénité et de quiétude épistémologique, mais les années 1950 voient apparaître les premières mises en garde à la suite de constats sur l’état de la géographie. L’analyse de cette période est nécessaire pour mieux qualifier les mutations des années 1970 avant d’en chercher le sens unitaire.

Pertinence des questionnements dès le début des années 1950

En 1952, Louis-Edmond Hamelin sent le besoin d’écrire un petit opuscule sur La géographie difficile en raison des « tâtonnements des géographes pour définir leur discipline » (1952 : 1). Dans ce texte, il souligne à propos d’un ouvrage de Max Sorre que le champ de la géographie est « trop vaste pour être envisagé simplement », favorisant « le dépeçage de l’objet global en une foule d’objets particuliers » (Ibid. : 2). Il est certain que la création des premiers instituts de géographie à l’Université Laval (1946) et à l’Université de Montréal (1947) exige aussi un découpage de la matière géographique pour la partager entre les professeurs et la faire assimiler par les étudiants. Dans un article intitulé « Caractères de l’activité géographique au Canada », Pierre Dagenais dresse un bon portrait de la géographie canadienne de l’époque, qu’il conclut par un plaidoyer en faveur de la géographie régionale, par une mise en garde et par une critique de la perception des disciplines voisines :

Que la présence de ces conceptions nouvelles ou simplement renouvelées ne nous fassent [sic] pas perdre de vue l’objet essentiel de notre discipline et la technique qui est vraiment la sienne.

Malgré toutes les innovations, la géographie demeure la science du paysage ; elle consiste à analyser, à décrire et à expliquer le résultat de la combinaison des éléments physiques et humains qui constituent l’originalité des surfaces terrestres […]. Au milieu des sciences systématiques et des sciences de l’homme, seule la géographie se propose un tel objet. À travers toutes les incertitudes de notre discipline, c’est là un point qui ne lui a jamais été contesté. Toutes les autres formes de géographie ont été attaquées avec plus ou moins de succès, revendiquées par les sciences voisines. L’interprétation géographique d’une région ne consiste pas évidemment, comme on le croit souvent, dans une énumération de tous les faits qui se rapportent au sol, au relief, au climat, à la végétation, à l’hydrographie, à la population et son activité. Ce n’est pas un simple travail d’inventaire. On peut aligner aussi des centaines de pages, de renseignements disparates portant sur une région sans faire oeuvre géographique. Pour être conforme aux exigences de la discipline, la monographie régionale doit être, en dernière analyse, une oeuvre de création, une explication des rapports de causes à effets.

Ainsi conçue, la monographie me semble être l’expression la plus complète de notre science […].

Je sais que les études de géographie régionale sont considérées avec un certain mépris par les spécialistes des sciences voisines auxquelles nous devons souvent faire appel, ou par les gens qui n’ont pas eu l’occasion de se rendre compte de la maturité d’esprit qu’elles exigent et de l’intérêt scientifique qu’elles présentent. Je suis personnellement convaincu que nous ne faisons pas fausse route en orientant nos recherches de ce côté […].

La recherche géographique se tourne donc davantage vers les problèmes qui intéressent la localité, la région ou le pays entier.(1953 : 62-63)

Dagenais s’inquiète ainsi des forces centrifuges dans la pratique géographique avec le développement accéléré des sciences, car la géographie doit être à la position de carrefour. Cette inquiétude surgit également dans deux autres publications des années 1960.

Comme Louis-Edmond Hamelin est intéressé par les questions d’histoire et d’évolution de la pensée dans la discipline (Hamelin, 1963), il organise un colloque en 1963 en collaboration avec l’ACFAS et l’Institut de géographie de l’Université Laval (IGUL) au sujet de la « méthodologie des recherches en géographie » et de « la meilleure façon de pratiquer géographiquement son métier dans le Québec » (Hamelin, 1963-1968a : 3). Les titres des communications illustrent déjà un début de dispersion en géographie, pour ne pas parler d’éclatement : cartographie géographique, géographie et géomorphologie, la place de la biogéographie en géographie, démographie et géographie, etc. Les discussions ont donc porté sur la place de ces disciplines dans la géographie globale. Dans le dernier texte du même document intitulé Les tâches de la géographie québécoise, et publié aussi dans les Cahiers de géographie de Québec, Jean-Marie Roy propose un bilan de nature globale :

La géographie est une discipline-carrefour : carrefour de plusieurs sciences humaines et naturelles. Rester au carrefour semble difficile au géographe. Il succombe facilement à la tentation, et cela souvent inconsciemment, d’enfiler une des radiales qui divergent du carrefour pour aller voir ce qui se passe de ce côté, plutôt que de rester au carrefour même et d’avoir l’impression de ne rien faire de valable. Pourtant, c’est au carrefour même que l’on a le plus de possibilité de se faire une vue d’ensemble des événements qui se déroulent dans le quartier. En d’autres termes, si le géographe n’a pas toujours présent à l’esprit l’objet de la discipline, il est exposé à aborder des tâches qui ne relèvent pas de sa compétence, mais ressortissent à d’autres sciences. (1964 : 251)

Selon Roy, la première menace qui pèse sur la géographie est donc la spécialisation, car plusieurs géographes considèrent que

[…] cette conception de la géographie est maintenant dépassée […] (et) est inapte à faire face aux besoins de notre temps. Pour eux, faire de la géographie consiste à faire des investigations poussées dans une des sciences auxiliaires ou mettre la géographie au service de l’action. Ces nouvelles conceptions menacent de faire dévier la géographie de son objet propre et de la faire éclater en une foule de sciences spécialisées, ce qui enlèverait toute raison d’être comme discipline autonome et distincte. (1964 : 252)

Après « les investigations poussées dans une des sciences auxiliaires » (Roy, 1964 : 252), « la deuxième menace qui pèse sur la géographie est d’en faire une discipline pratique, normative, une science appliquée (Ibid. : 254). La question de l’utilité et de la pratique devient vite l’objet d’une préoccupation majeure où la distinction entre géographie appliquée et géographie comme culture se fait jour.

La place de la géomorphologie en géographie : une question jamais réglée

Évidemment, le danger de la spécialisation concerne au premier chef la géomorphologie à cause de son importance dans la géographie globale et en géographie physique en particulier. C’est un moment fort de la réflexion épistémologique en géographie dans les années 1960. Hamelin définit très bien la problématique en écrivant : « la géomorphologie est-elle géographique ? » et « le géographe-morphologue est-il encore un géographe ? (Hamelin, 1963-1968b : 16). L’Association des géographes de l’Amérique française organise en 1966 un colloque intitulé Géomorphologie (Collaboration, 1966) pour aborder en profondeur la question des relations entre la géographie et la géomorphologie. Gilles Ritchot écrit que « la géomorphologie est une science autonome, mais elle n’a pas vraiment de cadres académiques. On peut donc s’attendre à ce que ça ne tourne pas toujours rond » (1966 : 36). Par ailleurs, le Rapport du Comité de géomorphologie recommande « la création prochaine d’un cours complet (i.e. un programme) de géomorphologie et de quaternaire dans au moins une université française du Québec » (p. 66). Le colloque se termine par « une attitude… que l’on peut bien qualifier d’idéaliste, voire de bonne-ententiste » (Dorion, 1966 : 46-47). On doit donc conclure que cette courte période d’échanges intenses chez les géographes québécois constitue vraiment un moment de choix épistémologique important pour l’avenir de la géographie à propos de son objet et de son unité : les géomorphologues choisissent de demeurer en géographie et dans ses institutions d’enseignement. [3]

L’utilité de la géographie et de l’emploi des futurs géographes : une préoccupation qui se maintient

Le premier colloque canadien sur la géographie appliquée s’est tenu à l’Institut de géographie de l’Université Laval en 1958 (Cahiers de géographie de Québec, vol. 3, no 5, p. 5-55). La tenue de ce colloque est révélatrice d’une nouvelle préoccupation pour l’époque après la création de deux premiers instituts de géographie du Québec une dizaine d’années plus tôt. Pierre-Yves Pépin, qui fait un compte rendu du colloque, consacre près de 40 % de son texte au seul exposé de Pierre Camu qui ne donne pourtant qu’une liste assez sèche d’exemples de débouchés en géographie (1958). Le contexte socioéconomique de l’époque peut expliquer cette préoccupation car les possibilités d’emploi sont alors limitées dans les milieux de l’enseignement et de la fonction publique.

Au moment des fortes inscriptions étudiantes dans les universités au début des années 1960, cette préoccupation, pour l’emploi se poursuit, comme en fait foi le Bulletin de l’Union géographique de Laval, publié par l’association étudiante entre 1966 et 1969 (nos 2 à 12). Par exemple, en décembre 1967 (no 6, p. 1), Georges Pelletier, président de l’association, constate que :

On a cependant observé chez tous les étudiants présents une certaine crainte face à leur avenir et à celui de la profession elle-même.

Dans le même numéro du Bulletin, Pierre Boucher s’interroge sur la seule utilité culturelle de la géographie et sur son caractère de science carrefour ; il conclut que :

La géographie moderne est jeune, elle hésite, elle se cherche. C’est normal. Toutefois une hésitation prolongée pourrait être malsaine. Il est temps que le géographe définisse les services qu’il peut rendre à la société et qu’il acquière une définition juridique.

Dans plusieurs numéros, les étudiants réclament des changements pour la discipline géographique :

  • une définition plus stricte de la discipline (plusieurs numéros) ;

  • une préoccupation plus axée sur les « fins utilitaires de la géographie dans notre société québécoise » (Bulletin, mars 1968, no 7, p. 5) ;

  • une reconnaissance de la géographie sur le marché du travail (Bulletin, mai 1968, no 8, p. 11) ;

  • une formation qui « tienne compte des exigences du marché du travail » (Bulletin, janvier 1969, no 10, p. 8) ;

  • une demande aux associations de géographie « pour les inciter à publier une brochure contenant les emplois offerts aux géographes » (Bulletin, janvier 1969, no 10, p. 8) ;

  • l’organisation d’une « campagne publicitaire pour faire connaître les géographes aux dirigeants de l’industrie et de certains ministères du gouvernement » (Bulletin, janvier 1969, no 10, p. 8).

Par ailleurs, l’auteur du présent texte écrit qu’il faut :

[…] replacer la critique étudiante à un niveau plus large : la nature de la géographie. L’étudiant-géographe, de par sa condition transitoire, incertaine et marginale par rapport à la société, veut parvenir au plus tôt à la porte de la société [sic !]. C’est ici que la critique de la plupart des étudiants de licence intervient : à quoi sert la géographie ? Où nous mène-t-elle ? Que faire avec un enseignement vaste et sans approfondissement ? Sommes-nous considérés sur le marché du travail ? Voilà autant de questions de la part des étudiants qui remettent en question l’objet et la nature de la géographie. (Bulletin, décembre 1967, no 6, p. 9)

Dans l’ensemble, la critique étudiante mise sur l’idée d’un meilleur ajustement entre une formation et une discipline plus cohérente et spécialisée, et un marché du travail mieux défini et plus informé de la géographie.

Une dernière mise au point épistémologique pour cette période

Cette période de réflexion et d’interrogation disciplinaire arrive presque à son terme avec la publication d’un article de Jean-Bernard Racine : « À la recherche de la géographie » (1967 : 63). L’auteur reformule de façon similaire les problèmes déjà soulevés par Jean-Marie Roy, sans qu’il le mentionne dans ses références. Cet article de Racine est l’occasion de souligner la parution d’ouvrages récents (Claval, George, Alexander et de la Pléiade) à la lumière desquels il discute des difficultés de la géographie :

Avec les années 1960, les géographes, français en particulier, entrèrent dans une période de doute, de malaise, voire de « tourments ». Le domaine, l’unité, l’utilité et les méthodes de la géographie sont remis en cause. (1967 : 63)

Selon lui, les « questions périlleuses » concernent « la définition du caractère et des limites du domaine de la géographie » (Ibid.), les « perspectives d’éclatement » (Ibid. : 64) de la discipline et le clivage entre sa nature explicative et la préoccupation utilitaire. Après une discussion de ces problèmes grâce aux auteurs retenus dans son compte rendu des ouvrages, Racine présente en conclusion « les perspectives qu’ouvre finalement cet effort de réflexion épistémologique » (Ibid. : 76). Selon lui, la géographie peut se développer, mais à certaines conditions :

  • c’est l’équipe ou l’institut de géographie qui « est la garantie de l’unité, et certainement pas le cerveau d’un individu » ;

  • « les spécialistes de la géographie “naturelle” qui veulent bien demeurer géographes tendent la main, en quelque sorte, à leurs collègues de géographie humaine » ;

  • « c’est au niveau de l’ensemble des sciences humaines que devraient se poser les problèmes de l’action, et que le rôle du chercheur n’apparaît pas tant dans l’application elle-même que dans la préparation de celle-ci » ;

  • la recherche doit être plus rigoureuse et conduire à « la nécessaire réorganisation de la formation du géographe » (Ibid. : 77).

Cette conclusion est claire, précise et courageuse, mais dans quelle mesure les propositions de Racine ont-elles eu une influence sur les échanges parmi les géographes ? Est-ce que les mutations postérieures à la période de 1950-1968 tiennent compte de son analyse ?

Bref, la période 1950-1968 atteste de l’existence d’un certain malaise dans la géographie québécoise, tant sur le plan interne à la discipline (forces centrifuges, statut de la géomorphologie, problème identitaire, déclin de la géographie régionale au profit de la géographie générale) que sur le plan externe (disponibilité d’emplois, reconnaissance du marché du travail, dévalorisation de la part des disciplines voisines, etc.).

Les mutations disciplinaires : une période effervescente (1969-1985 env.)

Les interrogations soulevées avant 1968 font place à de nouveaux intérêts ou objets disciplinaires. La nature des débats entre géographes change brusquement. À titre d’exemple, il est intéressant de comparer l’article de Racine en 1967 avec celui qu’il publie en 1969, soit deux ans plus tard, intitulé Nouvelle frontière pour la recherche géographique qui fait état des nouvelles questions et des horizons nouveaux introduits par la révolution quantitative et théorique. Pour ce dernier texte, Racine s’appuie sur environ 150 articles, dont seulement 12 sont publiés en français. La révolution théorique et quantitative est la première des mutations analysées avant de tenter une interprétation globale de la période 1969-1985. La description des différents courants des années 1970 met davantage l’accent sur l’analyse spatiale à cause de sa double influence en termes de coupure avec le passé et d’amorce à une réflexion sur un nouvel objet formel.

La révolution quantitative et théorique : un premier choc pour les géographes (apparition en 1969 env.)

Avant les années 1965, quelques professeurs de géographie à l’Université Laval et à l’Université de Sherbrooke étaient conscients de cette révolution quantitative dans la géographie états-unienne, et il y a eu des efforts louables pour introduire des cours de techniques quantitatives. Mais les titulaires de ces cours n’étaient pas formés en ce sens et devaient de plus affronter la réticence des étudiants pour les techniques quantitatives. Malgré tout, un réseau de géographes dits « quantitatifs » s’est graduellement constitué dans les différents départements de géographie. À la fin des années 1960, Jean-Bernard Racine fut à l’origine de l’introduction des techniques quantitatives aux universités de Sherbrooke et d’Ottawa après avoir rencontré Brian Berry à l’Université de Chicago à la suggestion de Ludger Beauregard du Département de géographie de l’Université de Montréal. Par la suite, il établit des contacts avec Larry Bourne de l’Université de Toronto et Greer-Wootten de McGill qui lui fournirent les outils informatiques pour lui permettre de faire les premiers essais quantitatifs. Ces rencontres eurent des conséquences heureuses, car elles ont permis le développement d’une nouvelle géographie au Québec au début des années 1970 et, par la suite, en Suisse et en France. La publication de textes sur la banlieue montréalaise par Racine dans la Revue de géographie de Montréal et la parution d’un premier ouvrage substantiel sur l’analyse quantitative en géographie en 1973 (Racine et Reymond) en langue française ont contribué à la diffusion des techniques quantitatives. Racine fut donc un pionnier important du développement de la géographie quantitative et théorique dans les universités francophones. De retour d’études doctorales aux États-Unis, Paul Villeneuve, avec la collaboration de son collègue Dean Louder, donne des cours en techniques quantitatives à l’Université Laval au début des années 1970. Peter Foggin les enseigne également à l’Université de Montréal et à l’Université du Québec à Chicoutimi, après avoir étudié avec Greer-Wootten à l’Université McGill. Les doctorants de ces pionniers ont ensuite diffusé ces techniques à Trois-Rivières, Rimouski, Montréal et Sherbrooke. En moins de cinq ou six ans, les départements et modules avaient tous un professeur permanent pour enseigner les techniques quantitatives.

L’apport des techniques quantitatives permet le développement d’une géographie plus théorique à propos des structures spatiales et des comportements spatiaux grâce à la construction de modèles et au recours à la notion de système. La théorie et l’analyse quantitative s’appuient mutuellement pour fournir une nouvelle conception de l’espace et de son organisation. La démarche de recherche est également modifiée, car l’emploi des techniques de corrélation exige la construction d’hypothèses en vue d’un choix rigoureux des variables dépendantes et explicatives (indépendantes). Par conséquent, la géographie devient davantage déductive et l’utilisation d’un plus grand nombre d’observations pour les traitements de données sert à découvrir des régularités spatiales, d’où l’émergence d’un débat opposant idiographie et nomothétie. La recherche d’une certaine scientificité est sûrement la raison de la réception positive des techniques quantitatives et de la perspective géographique qu’elles permettent. La publication de deux ouvrages traduits de l’anglais a grandement profité aux étudiants en géographie du Québec dans les années 1970 : Géographie des marchés et du commerce de détail de Berry (1971) et L’analyse spatiale en géographie humaine de Hagget (1973). Cette révolution théorique et quantitative repose aussi sur l’emploi systématique de l’informatique et de l’ordinateur pour les calculs et la cartographie automatique.

En 1972, Paul Villeneuve produit une excellente synthèse épistémologique de l’approche de l’organisation spatiale des sociétés. La contribution de Villeneuve est un texte-phare pour la période. Le numéro spécial des Cahiers de géographie de Québec sur la croissance urbaine et régionale en avril 1975 constitue une première publication intéressante pour ceux qui désirent mieux connaître les possibilités de l’analyse de l’espace et des comportements spatiaux au Québec grâce à l’usage des techniques quantitatives.

Dans les départements de géographie du Québec, les géographes ont une position ambiguë face à l’introduction de la géographie quantitative : désir d’ouverture, mais aussi réticences. Les géographes ayant assimilé les techniques quantitatives tentent d’abord de pratiquer une nouvelle géographie sans vouloir l’imposer ou s’opposer à leurs collègues. Toutefois, ceux-ci ne tardent pas à critiquer cette « nouvelle » géographie qui leur apparaît trop abstraite, trop théorique avec ses modèles, trop axée sur la quantification (alors que tout ne peut être quantifié!). En fait, la critique est plus substantielle qu’il n’y paraît, car elle porte à la fois sur la démarche méthodologique et le rapport du chercheur à son objet (construit) de recherche. La seule introduction de la géographie quantitative et théorique dans les départements oblige donc les « quantitatifs » à défendre leur vision et leur pratique de la géographie en mettant à jour certaines faiblesses de la géographie traditionnelle. Malgré tout, il semble donc que, dans le contexte de la géographie québécoise, les tenants de la « nouvelle géographie » soient probablement plus en mode réactif qu’en mode militant ou de combat, contrairement à ce qui se passe dans la géographie française.

La géographie radicale et marxiste : la géographie pour qui ? (1975 env.)

Le terme « radical » employé pour décrire ce tournant disciplinaire ne possède aucune connotation négative ou péjorative, car il fait référence à une volonté d’agir à la racine des problèmes sociaux. Cette géographie critique s’inscrit dans le développement des idées marxistes depuis les années 1960. Ce sont des sentiments d’injustice ressentis par les géographes qui les poussent à une démarche de « géographie critique » (De Koninck, 1984 : 121). L’aspect émancipatoire de cette démarche est évident et répond au « pour qui » la géographie. La géographie radicale s’intéresse aux problèmes de la société en général, aux classes sociales, à la pauvreté et aux effets de domination et de ségrégation.

La géographie radicale se développe, au Québec, au milieu des années 1970 avec les initiatives de Rodolphe De Koninck et de son Groupe de recherches sur l’espace, la dépendance et les inégalités (GREDIN) créé en 1976 (De Koninck, 1978b). La production de ce tournant disciplinaire a culminé avec la parution du numéro spécial des Cahiers de géographie de Québec (no 56, 1978) sur le matérialisme historique en géographie et de plusieurs Notes et Documents de recherche au département de géographie à l’Université Laval (nos collectifs 9 et 10 en 1978, no 15 avec Robert Lavertu en 1981, no collectif 16 en 1982, no 24 en 1985 avec Christine Risi). Le texte fondamental de ce courant demeure l’article fondateur « Contre l’idéalisme en géographie » de De Koninck (1978).

Ce courant radical est également encouragé par plusieurs autres chercheurs isolés ou travaillant en petites équipes dans d’autres universités. Parmi eux, Georges Anglade travaille sur le sous-développement de son pays d’origine, Haïti. Il rédige deux ouvrages majeurs en géographie critique : Espace et liberté en Haïti (1982a) et Atlas critique d’Haïti (1982b), le premier introduisant le second. Cet atlas est l’un des meilleurs atlas nationaux malgré sa facture relativement modeste en plus d’avoir utilisé la grille marxiste. L’avantage de l’atlas est d’offrir au lecteur une structuration logique et historique des aspects cartographiés, plutôt qu’un seul catalogue de cartes.

L’approche marxiste apporte une contribution importante et durable à l’analyse géographique malgré qu’elle soit « une saison dans l’histoire de la pensée » (Lageux, 1982). Au-delà de sa sensibilité pour les problèmes sociaux, elle a introduit la dimension historique et celle du pouvoir dans l’analyse de la complexité des problèmes territoriaux. Même si la perspective critique demeure, l’approche marxiste décline dans les années 1990 (Collignon, 2001), pour diverses raisons dont l’assaut du contexte évolutif de la discipline qui incorpore la critique postmoderniste des grands récits, la situation politique à l’échelle mondiale et la montée de la droite. Malgré tout, elle a mis en valeur la pertinence de la dimension critique, de sa vision sociale et de son caractère socialement utile.

La géographie humaniste et culturelle : et l’homme dans tout cela ? (1975 env.)

La géographie humaniste se présente sous différentes formes et avec un éclectisme parfois déconcertant. De nouvelles notions circulent, comme géographie de la représentation, géographie comportementale, image mentale, perception, vu et vécu, etc. L’approche humaniste se développe, au Québec, avec les travaux de Marcel Bélanger, Luc Bureau, Dean Louder, Christian Morissonneau, Éric Waddel, Jean Morisset, vers les années 1975. André-Louis Sanguin (1981) écrit que « la géographie humaniste constitue une réaction contre la dictature intellectuelle des méthodologies quantitatives de la nouvelle géographie sur toute autre forme de pensée dans la discipline » (p. 587).

Un numéro spécial sur les paysages et la culture dans les Cahiers de géographie de Québec (nos 53-54, 1977) serait la première publication substantielle sous l’étiquette de la géographie humaniste et de la culture au Québec. Comme l’écrit Bélanger, responsable de ce numéro spécial, « l’une des tâches des géographes de ce pays devient ainsi l’étude des représentations, des valeurs et des idéologies par et selon lesquelles un territoire se développe et prend forme ». (1977 : 118)

L’approche humaniste constitue sûrement une réaction à l’approche néopositiviste et quantitative, comme l’écrivent aussi Morissonneau et Sirois :

Alors que les motivations personnelles caractérisent l’activité sociospatiale de l’homme et que ce dernier sensualise le monde, les méthodes réductionnistes et positivistes ne tiennent compte que des stimuli externes de l’homme. Celui-ci n’est pas vu comme un être-en-situation mais comme un objet dans un contenant spatial dont on peut alors mesurer le comportement selon une méthode véritable et reproductible. Or la réalité humaine est tout autre puisque l’homme, contrairement aux objets physiques et naturels […], possède une conscience, qu’elle est objet, c’est-à-dire que la conscience est liberté (de choix) et que dans la mesure où il n’y a que des libertés engagées, il n’y a que des consciences intentionnées. L’humanisme reconnaît à l’homme, comme individu conscient, le pouvoir de choisir son destin. L’homme n’est pas le jouet de son environnement. (1985 : 319)

Même si la géographie humaniste recouvre une grande variété de recherches, illustrant ainsi son caractère éclectique et ambigu, son intérêt principal est de mettre de l’avant l’individu avec son expérience humaine des lieux et des territoires, avec ses perceptions, ses représentations et ses comportements.

La géographie historique : une nouvelle perspective (1980 env.)

L’intérêt pour la géographie historique se manifeste dès les débuts de la géographie dans les universités du Québec et aux premiers congrès de l’ACFAS. Mais dans les années 1970, et surtout dans la décennie 1980, elle se renouvelle grâce à l’apport des différents courants de la géographie et d’une association bénéfique avec les historiens pratiquant l’histoire régionale. Dans ses relations avec l’histoire, elle met en valeur les méthodes géographiques et la cartographie pour l’analyse de la dynamique sociale et territoriale dans le temps et montre l’intérêt d’une approche différente dans le traitement des archives, des fichiers et des recensements. La géographie historique se distingue également par la prise en compte de la complexité des rapports sociaux en vue de produire une synthèse de la géographie des sociétés du passé et de leur genèse. Serge Courville est le principal animateur de ce courant à l’Université Laval et certains chercheurs de l’Université du Québec à Montréal pratiquent également la géographie historique. Les années 1970 et 1980 ont jeté les bases d’un développement majeur qui sera surtout important dans la période postérieure à celle étudiée dans le présent texte. Pour se faire une idée de ce développement futur, on peut consulter les ouvrages publiés dans la Collection de géographie historique des Presses de l’Université Laval (Courville, 1995 et 2000) ainsi que les nombreux atlas produits au mitan des d’années 1990.

La géographie féministe : une vision interactionniste (1985 env.)

La géographie féministe émerge, du moins au Québec, en 1985 lors de rencontres d’étudiantes à la maîtrise et au doctorat à l’Université Laval avec la création du Collectif de lecture sur l’espace et les femmes (CLEF). La quasi-absence de professeures dans les départements de géographie explique peut-être la difficulté d’émergence de ce tournant disciplinaire, mais la géographie québécoise ne pouvait pas faire l’économie d’un courant de pensée majeur de la géographie anglo-saxonne. Comme pour la géographie marxiste, le sentiment d’injustice et le besoin d’égalité entre les femmes et les hommes habitent cette « nouvelle géographie », assumant à la fois « une position fonctionnelle de géographe » et une « situation existentielle de femme » (Risi, 1986).

Contrairement à la géographie radicale mettant de l’avant les classes sociales, la géographie féministe rejoint le vécu, les représentations et les comportements des femmes en lien avec les hommes. La géographie féministe reprend donc deux aspects positifs des deux derniers tournants disciplinaires : l’esprit critique et le vécu des femmes, tout en ne faisant pas abstraction du phénomène social du patriarcat. Ce changement de perspective apparaît majeur pour la suite de la géographie dans les années 1990, car cette approche féministe porte ses intérêts sur l’interaction sociale, soit les rapports femmes-hommes dans le cadre sociétal. La parution d’un numéro spécial « Espaces et femmes » dans les Cahiers de géographie du Québec (no 83, l987), supervisé par Anne Gilbert et Damaris Rose, illustre la diversité et l’originalité de l’approche féministe en géographie. Ce courant a donné lieu à d’exceptionnelles publications scientifiques à l’Université Laval de la part des doctorantes, sous la direction ou en collaboration avec Paul Villeneuve, après les années 1990.

Ce compte rendu très rapide, et probablement partiel, des courants dominants dans la discipline au Québec dans les années 1970 illustre l’effervescence de la géographie sur une période relativement courte. Ce survol ne fait pas état des courants en gestation durant la même période, comme celui de la géographie structurale et morphologique grâce à l’animation de Ritchot (1991), ni des avancées dans certaines divisions traditionnelles de la géographie (géographie sociale et culturelle, transports, politique). Les courants décrits ici offrent en fait de nouvelles approches méthodologiques de la réalité géographique et ne sont pas des approches thématiques. Mises à part les géographies historique et féministe, les courants décrits correspondent à ceux que Bailly et Béguin identifient dans leur ouvrage Introduction à la géographie humaine (1982), à ceux également de Da Costa Gomes en 1997 et de Staszak en 2001 (2001b) à propos de la géographie anglo-saxonne des années 1980. Ces courants sont reliés au contexte sociopolitique de l’époque et à la diffusion des connaissances provenant principalement des États-Unis.

Chacun de ces courants fait la critique des courants antérieurs et annonce la nouvelle vision qui semble meilleure et plus pertinente aux yeux de ceux qui la préconisent. En tenant compte du nombre de courants, la critique connaît un enchevêtrement d’idées et de commentaires, difficile à décrire dans un court texte. L’analyse spatiale subit vite l’assaut de critiques pour sa dimension théorique et quantitative. La géographie radicale, en plus de critiquer la géographie classique, reproche à l’analyse spatiale sa prétendue objectivité, son positivisme logique et son incapacité à réfléchir les problèmes sociaux. La géographie humaniste reproche aux courants précédents leur caractère rationaliste, réductionniste, mécaniste et déterministe en faisant abstraction des individus, de leurs représentations, de leurs comportements et de leur vécu. Les géographies historique et féministe proposent une perspective transversale par rapport aux autres courants tout en profitant de leurs apports respectifs.

La logique inhérente aux diverses mutations disciplinaires de 1950 à 1985

Peu de temps après son institutionnalisation universitaire en 1946 et 1947, la géographie entre dans une période de malaise de plus en plus mis en évidence au début des années 1960 avec le statut de la géomorphologie en géographie, les préoccupations à propos de l’utilité de la géographie et le problème de la spécialisation. Le texte de Jean-Marie Roy offre, pour nous aujourd’hui avec le recul du temps, une bonne description de la problématique disciplinaire en 1963. L’auteur aurait même pu remplacer le mot « tâches » de son titre par celui de « malaises » (Roy, 1964). La comparaison entre la géographie avant et après 1970 soulève quelques interrogations. Par exemple, dans quelle mesure le développement des divers courants des années 1970 contribue à atténuer les malaises identifiés durant les années 1950-1960 à propos de la géographie classique, surtout dominante dans les années 1930-1940 ? Peut-on identifier, dans ces divers courants, un apport commun susceptible d’apporter certaines réponses ?

Continuité ou rupture entre les années 1950-1967 et la période 1968-1985 ?

Avant 1968, le refus de la spécialisation chez certains géographes s’explique par le désir de produire une synthèse de géographie régionale, orientation majoritairement acceptée à la suite de l’influence française et de Raoul Blanchard en particulier. Les échanges au sujet du statut de la géomorphologie et des autres sciences naturelles en géographie s’inscrivent dans cette problématique. Après les années 1970, la spécialisation en géographie, particulièrement en géographie physique, s’accroît. Elle s’institutionnalise aussi par la fondation des associations (cartographie, climatologie, télédétection, géomorphologie et quaternaire) et par la création de programmes spécifiques au niveau du baccalauréat (par exemple, en géographie physique à l’Université de Sherbrooke) et au niveau de la maîtrise (par exemple, en sciences de la terre à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) où participent plusieurs géographes). Là où l’autonomisation institutionnelle est impossible pour des raisons de nombre, les programmes de formation et de recherche ont réussi à créer des espaces d’autonomie scientifique. La géomorphologie, alors une branche de la géographie, s’institutionnalise de façon remarquable sur le plan scientifique, à défaut de l’être complètement sur le plan institutionnel. Si le phénomène de spécialisation est plus évident en géographie physique, certaines équipes de recherche en géographie humaine tentent également de procéder de la même façon. L’écart entre la géographie physique et la géographie humaine s’accentue à un point tel que plusieurs géographes dit « physiciens » ont, après un certain recul de la géographie globale, de la difficulté à se situer par rapport à une géographie devenue une science sociale et que plusieurs géographes dit « humains » ont accepté comme un fait acquis l’existence de deux épistémologies irréconciliables. Il est ici nécessaire de spécifier que le problème n’est pas complètement nouveau, car il avait des origines assez lointaines, dès le début du XXe siècle, avec la publication du Traité de géographie physique d’Emmanuel de Martonne, en 1909.

L’application, second problème décrit par Roy, est abordée de façon indirecte par les travaux des géographes, durant les années 1970. En géographie physique, et en géomorphologie en particulier, les activités de recherche débouchent sur l’idée d’une géographie appliquée, ce que craignait Roy plutôt favorable à une géographie active, à l’instar de Pierre George. Cela ne correspond pas non plus tout à fait à l’idée de Racine qui écrit que « le rôle du chercheur n’apparaît pas tant dans l’application elle-même que dans la préparation de celle-ci » (1967 : 77). L’analyse spatiale, au début des années 1970, prétend également à une géographie plus appliquée grâce à une démarche plus assurée et plus consciente de sa scientificité, alors que les courants subséquents, qui s’intéressent aux problèmes de société, n’ont pas une telle prétention.

Bref, les menaces identifiées et décrites par Roy n’auraient pas trouvé, dans les années 1970, une solution en considérant sa vision de la géographie. Par ailleurs, les conditions spécifiées par Racine pour que la recherche géographique puisse préserver son unité et continuer à démontrer son utilité publique (Ibid.) ne sont pas non plus retenues. Ce constat débouche sur la seconde question : peut-on trouver malgré tout une contribution indirecte à la problématique soulevée par Roy et Racine à la vue de l’ensemble des mutations des années 1970 ?

Un apport commun aux mutations des années 1970 :  une perspective constructiviste

La recherche d’un fil directeur dans l’évolution de la géographie est certes la meilleure démarche pour trouver un apport commun à l’ensemble des courants disciplinaires. Après 1970, ceux-ci ramènent d’abord l’intérêt des géographes pour les questions d’approches. Par exemple, l’introduction des techniques quantitatives pour l’analyse de l’organisation de l’espace bouleverse la démarche méthodologique traditionnelle et exige de poser une problématique de recherche. L’utilisation des techniques d’association, de corrélation simple et de régression multiple, dont l’objectif est d’évaluer la force des relations entre les variables, met le géographe en face de la question suivante : quel phénomène désirons-nous expliquer ou comprendre ? L’élaboration d’hypothèses explicatives nécessite alors une réflexion théorique et un survol de la littérature scientifique sur le phénomène retenu pour étude. Il y a là un changement majeur de perspective chez les géographes (Isnard et al., 1981). Avant les années 1970, les géographes privilégient plutôt une étude de la réalité géographique grâce à l’observation sur le terrain (à partir de points de vue variés selon l’endroit, la hauteur et le recul, croquis faits à la main) et sur ses substituts (photographies et diapositives, photos aériennes, cartes topographiques avec coupes et blocs-diagrammes, images satellitaires). Orain qualifie cette approche de « réalisme de la géographie classique » (2009 : 14). Le géographe n’a qu’à lire la nature et le paysage, soit un réel donné comme des faits (scientifiques !). Ainsi, la pratique géographique classique consiste moins à construire la réalité qu’à la décrire simplement grâce à l’observation directe sur le terrain. Par exemple, l’observation visuelle d’un village dans une région donnée permet de décrire la forme du village, sa structure commerciale et de services et, si l’observation comprend plusieurs villages, le géographe peut également établir une typologie de ceux-ci. Mais pour comprendre la hiérarchie et l’importance socioéconomique des villages, et la situation géographique des uns par rapport aux autres, il est préférable de s’appuyer sur la théorie des places centrales, et sur une enquête orale ou par questionnaire auprès des citoyens pour connaître leurs lieux d’achats et de service. La géographie classique est presque l’équivalent d’un procès-verbal de la réalité géographique observée. Cette façon de procéder est tout à fait à l’opposé de l’enseignement de Gaston Bachelard :

C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit. (1967 : 14)

La science est donc une construction et, après l’introduction de l’analyse spatiale, les géographies radicale, humaniste, historique et féministe acceptent cette perspective constructiviste en rejetant le statut d’une discipline empiriste. Aux notions de milieu, de paysage et de région, l’analyse spatiale préfère la notion plus abstraite et globale d’espace comme projet/objet disciplinaire. Avec ce projet, la géographie devient, pour plusieurs géographes, une science de l’espace ou de la production (organisation) de l’espace. Mais il est vite apparu à plusieurs d’entre eux que cette production renvoie à l’idée d’acteurs à l’origine de cette organisation spatiale, comme le démontrent l’évolution des travaux de recherche de Paul Villeneuve (1972, 1978, 1985) et de Damaris Rose (Villeneuve et Rose, 1986). Les courants radical et humaniste soumettent donc respectivement l’idée de classes sociales et celle des individus avec leur vécu, comportements et représentations pour l’explication alors que la géographie historique introduit la nécessité de la prise en compte du temps et de la genèse pour construire cet espace. En bout de piste, la discipline se trouve à mettre l’accent sur deux pôles : la société et l’individu et devient ainsi une science sociale à part entière, le tout dans une perspective constructiviste.

Un sens unitaire pour la période 1970-1985 : un enchaînement logique de projets disciplinaires

La recherche d’un sens unitaire a commencé avec le désir de modifier une figure synthèse produite pour un compte rendu de l’ouvrage de Bailly et Béguin réédité en 1987, Introduction à la géographie humaine (figure 1) . Les auteurs de l’ouvrage voulaient exposer « de façon didactique les différentes approches utilisées à l’époque de la parution du livre : les visions classique, néopositiviste, radicale et comportementale (humaniste). La figure, réalisée pour synthétiser l’évolution de la géographie jusqu’au début des années 1980 (la première édition date de 1982), respecte l’ordre de présentation des visions et en regroupe les visions radicale et comportementale, comme les auteurs l’ont fait. Mais une case avec un point d’interrogation a dû être faite pour illustrer l’absence d’articulation entre la société et les individus. Pour combler la case vide, seule l’idée des interactions sociales complexes entre les individus, les familles, les communautés, les groupes, les entreprises, les institutions et les États dans leurs rapports aux territoires peut convenir. En effet, il est évident que les individus sont façonnés par et pour la vie en société tout comme la société est produite par les individus, leurs actions et, surtout, par les interactions entre eux.

En voulant intégrer la géographie féministe dans la figure, il a été nécessaire de créer une nouvelle étape. Celle-ci doit mettre l’accent sur les interactions sociales en remplissant la case laissée vide à l’étape précédente. La géographie féministe s’insère donc très bien dans la nouvelle étape, car elle étudie les interactions sociales, dont les rapports femmes-hommes dans les relations aux territoires. Comme la géographie fait porter son analyse sur les interactions sociales, elle est de nature relationnelle et se rattache aux sciences sociales, qui ont pour objet commun les hommes en société.

La figure 1 fait donc ressortir le fil conducteur de la période : un changement de projets successifs pour la discipline : paysage, organisation de l’espace, espace social, espace individuel expérientiel, interaction sociale. Avec le recul temporel, on constate une évolution logique dans cet enchaînement de projets et celle-ci possède une signification globale, même si les géographes n’en ont pas eu conscience à l’époque, préoccupés par leurs propres visions. Les activités disciplinaires convergent de plus en plus dans le temps pour donner un résultat amélioré de son projet / objet sans que les géographes aient voulu insérer leurs travaux dans une direction autre que celle de leur vision. Les activités et les travaux des géographes entre 1970 et 1985 aboutissent étonnamment à un résultat logique sans aucune vision téléologique : l’intérêt de l’analyse de l’interaction sociale dans les relations aux territoires.

La description de l’évolution de la géographie entre 1950 et 1985 est instructive pour l’avenir, car elle nous enseigne que la discipline s’est moins définie par une précision de son objet avant de commencer à la pratiquer que par un travail sur la réalité grâce à l’adoption d’un projet ou d’une idée directrice (projet / objet de la figure 1). En 1970, le projet retenu pour l’étude géographique est l’organisation de l’espace, mais il subit rapidement des modifications avec le développement des recherches dans le cadre des courants et tournants disciplinaires entre 1970 et 1985. Historiquement, l’objet d’une science n’existe pas préalablement à une démarche de recherche, car c’est celle-ci qui détermine l’objet, un objet formel. Déjà, les scolastiques avaient écrit au Moyen Âge qu’une discipline se définit par un objet formel plutôt que par un objet matériel. L’activité scientifique ne peut se développer qu’avec un objet formel sur lequel il est possible de construire progressivement des connaissances nouvelles. La géographie classique n’a pas amorcé un tel démarrage de par son caractère empiriste, descriptif et répétitif dans un cadre d’une transmission des traditions de recherche. Dans un tel contexte, la géographie classique ne pouvait pas être en mode de résolution de problèmes. Les géographes qui ont accepté de travailler sur le projet / objet de l’espace, en 1970, ont provoqué le démarrage de la discipline sur de nouvelles bases. Ainsi, le fonctionnement disciplinaire décrit explique la possibilité de trouver pour le présent article un sens unitaire dans l’évolution de la géographie québécoise pour la période 1970-1985.

Figure 1

Évolution récente de la géographie au Québec

Évolution récente de la géographie au Québec

Version modifiée de Deshaies, 1996.

(Réalisation: Marilyne Gaudette, Jean-François Milot, Simon Ouellet et Jonathan Pelletier, UQAM).

1 Le mot problématique renvoie à l'idée de questionnement telle qu'explicitée dans les manuels de recherche.

2 Le mot social renvoie à l'idée que la problématique au sens méthodologique doit référer à un problème social.

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Conclusion

Après l’étude des mutations de la discipline dans les années 1970 à la suite des malaises ressentis durant la période antérieure, nous constatons « une logique intérieure » et l’existence d’un sens unitaire au déroulement des événements, débats et travaux en géographie. Sous la visibilité des mutations, il y a un mouvement de fond, difficile à percevoir à l’époque mais maintenant plus facile à identifier avec un certain recul du temps. Cette période se distingue par un changement d’attitude par rapport à la réalité géographique qui ne peut plus être analysée comme un livre ouvert. Le géographe doit maintenant poser des questions au sujet des sociétés dans leurs rapports aux territoires après l’élaboration d’une problématique. La deuxième caractéristique de la période est la proposition d’un premier objet formel pour la discipline au début des années 1970 : l’espace. Cet objet constitue pour le reste de la période un projet disciplinaire qui subira une série d’améliorations stimulantes et enrichissantes.

En transformant la discipline, les mutations des années 1970 se définissent comme des tournants disciplinaires (équivalent du terme turn employé par les géographes anglo-saxons) qui seraient des moments d’un mouvement plus large qui les englobe. Le développement de la géographie se réalise certes de manière plus ou moins continue, mais chacun des tournants ne constitue pas une rupture complète. Il est plus pertinent de retenir ici la notion de mutabilité pour décrire l’ensemble de la période. Alors que la période des années 1950-1967 se particularise en partie par une pratique basée sur la tradition et la répétition mais aussi de plus en plus questionnée, la période postérieure met en valeur la capacité de métamorphose de la discipline sur les plans du projet/objet, de la démarche méthodologique et de sa finalité. Si la notion de mutabilité est valable pour les années 1970-1985, les mutations de ces années-là sont moins une série de révolutions scientifiques au sens kuhnien qu’un processus de débats et d’échanges intégrant les acquis antérieurs. Par contre, la différence entre les deux périodes situées de part et d’autre de 1970 constitue vraiment une rupture radicale et épistémologique au sens kuhnien. À la lumière de ce qui précède, il serait impossible de parler d’un paradigme spatialiste dominant pour la géographie au Québec comme semble le faire Orain (2009) pour la géographie française.

La géographie des années 1970 se métamorphose en un projet nouveau : l’étude des interactions sociales dans la construction des territoires. Mais, en fait, toute cette évolution n’a fait qu’ajouter une nouvelle géographie ou orientation aux branches antérieures : les sciences naturelles de la géographie physique, l’analyse spatiale et géomatique qui conserve une certaine autonomie et la géographie historique, cette dernière pouvant intégrer une telle métamorphose. Toutefois, cette nouvelle géographie présente un intérêt majeur, car elle rend possible une reproblématisation de l’analyse sociale du milieu naturel, une orientation encore plus sociale à l’analyse spatiale actuelle, une ouverture sur des approches méthodologiques utilisées dans les sciences sociales, une recomposition novatrice possible des branches à l’intérieur de la discipline. Mais la tâche est gigantesque. Par exemple, comment peut-on répondre à la question paradoxale suivante :

À quoi sert une géographie sociale faisant partie d’une géographie humaine qui, elle-même, participe à un ensemble avec une partie physique (ou non humaine), ensemble ou géographie globale qui a sa place parmi les sciences sociales ?

Appendices