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La question du sujet et la géographieSubject and GeographyLa cuestión del sujeto y de la geografia

  • Vincent Berdoulay,
  • Danièle Laplace-Treyture and
  • Xavier Arnauld de Sartre

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  • Vincent Berdoulay
    Laboratoire Société-Environnement-Territoire (SET) CNRS et Université de Pau et des Pays de l’Adour (UMR 5603)
    Vincent.Berdoulay@univ-pau.fr

  • Danièle Laplace-Treyture
    Laboratoire Société-Environnement-Territoire (SET) CNRS et Université de Pau et des Pays de l’Adour (UMR 5603)
    Daniele.Laplace@univ-pau.fr

  • Xavier Arnauld de Sartre
    Laboratoire Société-Environnement-Territoire (SET) CNRS et Université de Pau et des Pays de l’Adour (UMR 5603)
    Xavier.Arnauld@univ-pau.fr

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Dans le contexte contemporain où se manifeste de façon croissante une interrogation sur l’individualisme et sur ce qui fait société, les sciences humaines et sociales sont amenées à renouveler l’intérêt qu’elles portent à l’individu. De nombreux débats épistémologiques, théoriques et méthodologiques les traversent quant à la place qu’elles doivent lui accorder. Entre la toute puissance des déterminations sociales et l’autonomie de décision conférée à l’individu, il y a toute une gamme de propositions, en général et principalement alimentées par des démarches sociologiques ou philosophiques. Si la géographie n’est restée ni étrangère ni indifférente à ces enjeux, sa contribution a le plus souvent été reléguée au second plan, comme si elle n’allait pas au coeur des débats. Ce n’est pourtant pas le cas, et c’est précisément la pertinence de sa contribution que nous voulons souligner ici. Toutefois, comme beaucoup d’avancées scientifiques de la géographie pourraient être convoquées à ce propos, nous nous limiterons à un aspect qui nous paraît devoir être tout particulièrement valorisé, tant il existe en filigrane dans le questionnement géographique et tant il est potentiellement porteur d’un éclairage nouveau sur l’individu. Il s’agit du prisme du sujet.

Préoccupation ancienne et récurrente dans la pensée philosophique, c’est surtout la modernité – mouvement complexe et divers issu de la civilisation gréco-latine et chrétienne – qui a fait du sujet un enjeu incontournable. En effet, quelle que soit l’acception donnée à la notion de sujet, qu’on la considère comme centrale ou qu’on cherche à s’en passer, voire à la réfuter, elle a structuré maints débats sur les principes de la pensée, de l’identité, de la morale et du droit. Quand les sciences humaines et sociales se sont affirmées, à partir du XIXe siècle, leurs épistémologies ont fait écho à ces débats. En partie à cause de ces avancées scientifiques, ceux-ci ont connu une recrudescence, notamment à travers les affrontements des courants de pensée issus du scientisme, du matérialisme, de la phénoménologie et, plus récemment, du structuralisme. Si la notion n’en a pas pour autant été fixée par la démarche philosophique, la prise en charge de ses implications en sciences sociales et humaines, confrontées à l’individualisme contemporain, lui confère une actualité à laquelle il est difficile de se dérober.

Ainsi, la question du sujet, en tant que regard sur l’individu, taraude les sciences sociales et humaines. On peut dire, de façon très générale, qu’elle renvoie à la conscience qu’a l’individu de sa situation et à sa part de liberté ou d’autonomie face aux déterminations qui pèsent sur ses décisions et sa conduite. Pour le géographe, il est clair que ces déterminations peuvent être autant physiques que sociétales et que son questionnement ne peut échapper aux divers positionnements qu’il a déjà élaborés à propos du déterminisme et du possibilisme. Mais la question du sujet vient ployer ces préoccupations géographiques en les rapportant à la prise en compte de l’individu, sans pour autant l’y limiter. La dimension individuelle est présente tant le sujet est d’abord un individu réfléchissant sur ses propres déterminations et tirant parti de ses réflexions pour infléchir son action. Mais elle n’est pas qu’individuelle tant il est vrai que le sujet ne peut être compris en dehors de la société, cette dernière faisant peser sur lui des déterminations et lui donnant les conditions de les dépasser. En outre, et c’est là une autre prise de distance par rapport à certaines acceptions de l’individu, le sujet ne peut être compris que dans la cohérence qu’il donne lui-même à ses actions et à leur enchaînement dans le temps et au cours de sa vie.

En dépit de ces quelques clarifications, nécessaires pour camper notre propos, notre objectif et notre démarche ne procèdent pas de la volonté de fournir a priori une définition précise du sujet ni d’en faire un concept opératoire, en fonction desquels des recettes pourraient être déduites et appliquées. Au contraire, en soulevant explicitement la question du sujet, nous voulons en explorer les tenants et aboutissants tels que la pensée géographique les « travaille ». Ce qui nous intéresse, ce n’est pas d’enfermer le sujet dans une définition à mettre au service de telle ou telle théorie ; c’est au contraire de voir quelle valeur ajoutée la question du sujet peut apporter au sein de la démarche géographique. Pour ce, par delà nos propres inclinations, nous nous sommes refusés à partir d’une notion réduite à une acception théorique particulière.

En conséquence, nous avons délibérément choisi d’aborder ce questionnement en partant de la géographie. Il ne s’agit pas pour nous d’importer – comme cela se fait souvent – une conception tirée d’une autre discipline, jugée plus légitime ou légitimante, pour en déduire la bonne façon de l’utiliser en géographie. Outre que cela nous ferait stéréotyper abusivement plusieurs siècles de débats philosophiques et épistémologiques, ce serait disqualifier a priori la capacité du regard géographique sur la question du sujet. Certes, ce regard ne peut prétendre à cerner seul le sujet, mais rien ne permet de poser que la géographie doive être inféodée à d’autres disciplines et que sa contribution propre ne mérite pas d’être soulignée. C’est pourquoi nous avons privilégié ici des références géographiques. Nous sommes conscients qu’elles sont, même au sein de la discipline, loin d’épuiser les thèmes que nous allons soulever. Ce sont nos points de départ, plus ou moins représentatifs du discours géographique, et nous ferons quelques incursions tout aussi partielles dans d’autres disciplines, dans la mesure où elles rejoignent ces préoccupations.

Quels sont donc les grands enjeux de la question du sujet auxquels on s’est heurté en géographie et dont il nous faut ici tenir compte ? Comment aborder le sujet géographiquement ? Quelles en sont les conséquences du point de vue de l’action ? Comment, et à quelles conditions, rendre compte dans le temps de l’écrit, et à travers l’épaisseur du texte, de cette dimension de l’individu (ou de ce regard sur l’individu) ? Telles sont les questions que nous aborderons à tour de rôle.

Quelques grands enjeux géographiques au prisme du sujet

Quoique peu explicitée, la question du sujet mobilise la géographie de diverses façons. Déjà, la démarche même du géographe, en tant que scientifique qui observe le monde et cherche à l’expliquer, est concernée. Il est vrai que le géographe a adopté le plus souvent une démarche très cartésienne, en ce sens qu’il a privilégié un regard surplombant, celui d’un être qui pense, dans un rapport d’extériorité à l’objet étudié. Inutile de rappeler combien le positivisme a encouragé cette attitude en géographie.

En revanche, il faut souligner qu’une de ses remises en question avait reçu une importante formulation épistémologique au contact même de la géographie : Kant avait valorisé, mais sans l’exagérer, le rôle du sujet-connaissant dans son rapport au monde. C’est ainsi qu’en prenant conscience de l’activité de l’esprit, certains géographes, tels Humboldt ou Vidal de la Blache, s’étaient efforcés de tenir compte de l’aspect construit des concepts et connaissances ainsi que de la part de liberté et d’indétermination qui entrent dans les rapports Homme-Nature, tant pour le géographe lui-même que pour les populations qu’il étudie. Dans cette tradition dérivée de la pensée kantienne, notamment à travers le conventionnalisme de Duhem et Poincaré, le sujet apparaît plus comme une condition de la connaissance et de l’action humaine, et par là de la possibilité du discours géographique, que comme une façon d’aborder l’étude des individus (Berdoulay, 2008). Ce sont plutôt, comme chez la plupart des géographes, des notions renvoyant à des groupes humains qui sont privilégiées, comme les genres de vie, les régions ou pays, les peuples, les types d’habitat, etc.

Cela n’a pas empêché une interrogation croissante sur les conceptions de l’Homme qui sont charriées par les théories géographiques. C’est particulièrement le cas depuis les contestations dont les premières modélisations ont fait l’objet, en géographie comme dans les autres sciences humaines et sociales. Une réflexion s’est alors engagée sur les « modèles de l’Homme » sous-jacents aux théories et méthodes ou invoqués explicitement par elles (Claval, 1984 : 233-255). Elle s’est traduite en partie par une tendance croissante à prendre en considération la dimension géographique de la constitution du soi ou de la reconnaissance du sujet (Ley et Samuels, 1978 ; Sack, 1997 ; Lazzarotti, 2006 ; Pile, 1993, 2008). Le sujet a ainsi été mis en valeur en géographie à travers les intentions, la conscience de soi, les émotions et les affects.

L’inspiration que certains géographes ont cherchée dans la phénoménologie provient ainsi de l’intérêt de celle-ci pour l’intentionnalité (Dardel, 1952 ; Buttimer, 1976 ; Relph, 1976). Le sujet, conscience qui se manifeste dans l’acte de pensée, a besoin d’autrui, du regard de l’autre, pour advenir et se développer. C’est pourquoi, de ce point de vue – et c’est son intérêt – la subjectivité ne peut exister sans intersubjectivité. Les travaux géographiques marqués par l’orientation phénoménologique vont donc eux aussi explorer ce qu’apporte cette subjectivité considérée sous l’angle de l’intersubjectivité. Sur des registres différents, ils se sont concentrés sur les attitudes, les représentations, le sensible, voire les affects, vus comme autant de moyens d’apporter un éclairage sur le vécu, le rapport à l’altérité et l’expérience, mais aussi sur l’action (Werlen, 1993 ; Bureau, 2001 ; Hoyaux, 2006 ; Tuan, 2006). La subjectivité est appréhendée dans un contexte particulier, mais la cohérence de l’individu par delà une situation donnée n’est pas, ou est peu, appréhendée ; or, c’est précisément cette cohérence qui contribue à faire de l’individu un sujet. On touche bien là à cette subjectivité qui est à l’oeuvre chez les individus, mais celle-ci est prise dans ce qu’elle a de général, d’intersubjectif. Il en résulte que ces études tendent à privilégier les groupes humains plus ou moins territorialisés, ce qui fait que l’intérêt pour le sujet se retrouve découplé de l’individu. Le sujet en tant qu’individu est perdu de vue ; il se dilue encore dans une subjectivité généralisée. Abordé principalement dans ce qu’il ressent, il s’appréhende souvent plus dans ce qu’il a de passif que d’actif.

Comme déjà remarqué (Laplace-Treyture et Schmidt di Friedberg, 2009), une dérive analogue consistant à subsumer l’individu dans des catégories plus générales existe même chez les géographes, qui se rendent compte que l’on ne peut cantonner l’analyse des territorialités à celle des dynamiques collectives et des groupes. Ne voulant pas faire une part trop importante aux structures et déterminismes socioéconomiques, les géographes cherchent en effet à valoriser l’individu, prenant notamment acte de cette préoccupation dans les travaux récents des sciences sociales et humaines. Les termes d’acteur ou d’agent sont d’ailleurs souvent convoqués à ce propos. Si ces notions révèlent bien un souci de noter la part d’initiative de l’individu face aux déterminations, elles inscrivent celui-ci dans des catégories génériques censées être opératoires pour expliquer les configurations ou reconfigurations des territoires. On retrouve alors les catégories classiques à dominante fonctionnelle ou spatiale : catégories socioprofessionnelles ou politiques, classes sociales, genres sexués, territoires de tous ordres, communautés ethniques ou immigrées, groupes marginaux, etc. Mais c’est alors comme si l’individu ne pouvait être saisi que par sa dimension sociale, sinon intersubjective. Comme si sa capacité d’être sujet ne pouvait pas avoir de signification géographique à son échelle.

Sur beaucoup de ces travaux, qui pourtant reconnaissent la pertinence de l’intérêt pour l’individu, pèse le poids de l’importance accordée aux structures, et ce, même si les interprétations se déclarent poststructuralistes. La tradition bourdieusienne n’y est pas étrangère, car beaucoup de géographes se réclamant d’une géographie sociale s’en sont inspirés. Or, avec Dubet (1994 : 13), on sait que l’oeuvre de Bourdieu n’offre qu’une « fiction de sujet dans un système tout-puissant ». Le sociologue français renvoie en effet à un acteur passif qui intériorise les normes sociales et dont l’action se résume à la réalisation des dispositions (à voir, sentir, agir) ainsi acquises. Cette idée d’habitus fait négliger la part active de l’individu, la reléguant à quelque chose de marginal, voire d’illusoire. Or, au sein même de la sociologie, cette approche est battue en brèche. Elle l’est en raison de la conception réductionniste de l’Homme à laquelle elle conduit (Alexander, 2000 ; Entrikin, 2001). Plus particulièrement, la notion d’habitus est attaquée parce qu’elle est rarement ce tout cohérent de dispositions qui se transféreraient chez l’individu d’une pratique à l’autre. Au contraire, les enquêtes montrent qu’à la pluralité des contextes de la vie sociale correspond une pluralité des pratiques, non seulement entre individus mais aussi intra-individuelles : la pluralité des dispositions constituées chez l’individu se déploie ou non selon le contexte d’action (Lahire, 1998). Il est important de noter que, dans cette perspective, la réflexivité de l’individu – ce qui contribue à en faire un sujet – est appelée à s’exercer quasiment tout au long de la vie sociale en raison des multiples ajustements qu’il doit faire selon les contextes, eux-mêmes susceptibles de changer.

Si, pour le sociologue, le social peut mieux se révéler à l’échelle de l’individu qu’à celle du groupe, il est clair que cela renforce la volonté du géographe de ne pas négliger ce niveau d’étude, voire de faire de l’« individu-acteur » un pivot de l’analyse géographique, comme cela se manifeste de façon croissante en abordant la spatialité qui le caractérise (Lussault, 2000 ; Lévy et Lussault, 2000 ; Stock, 2004 ; Hoyaux, 2006 ; Lazzarotti, 2006). Mais jusqu’à quel point l’individu est-il effectivement conçu comme un sujet ? La difficulté ne vient pas, en effet, seulement du tropisme de sa dilution dans le groupe, mais aussi de la conception même du sujet. C’est que, pour certains, on peut craindre que la notion de sujet renvoie de façon non problématique à une « conscience pure et libre de soi », ce qui lui ôte son intérêt sociogéographique (Di Méo et Buléon, 2005 : 28), ou alors à « la souveraineté absolue de la personne » (Lussault, 2000 : 12), voire à « l’hypostase du sujet transcendantal » (Lussault, 2007 : 165). En fait, il ne s’agit là que d’acceptions particulières de la notion, fortement définies ou connotées par certains courants philosophiques, alors qu’il existe bien d’autres façons de la concevoir en philosophie tout en rejetant les velléités anciennes de lui accorder les attributs de la souveraineté ou de la transparence (Descombes, 2004). La caractérisation du sujet comme multiple, divisé, opaque à lui-même n’étonne pas le spécialiste en sciences sociales et humaines, car ce sont justement ces sciences qui ont contribué à la mettre au jour. Mais cette caractérisation, à moins de verser dans un déterminisme systématique, n’interdit pas de considérer la réflexivité et l’autonomie auxquelles l’individu peut prétendre ou aspirer. L’étude de leurs modalités d’exercice intéresse la géographie, car l’enjeu, pour elle, est d’aborder le sujet avec ce qu’il a de nécessairement situé.

Il en va tout autrement dans les démarches qui refusent de recourir à l’idée même de sujet. Pour leurs tenants, il s’agit d’une idée inutile, voire d’une illusion. Les mouvements poststructuralistes et postmodernistes ont certes fait la critique d’un sujet moderne qui serait souverain, rationnel et étrangement assimilable à un aristocrate ou bourgeois occidental, de sexe masculin et d’âge moyen, au profit d’une vision beaucoup plus complexe, telle qu’évoquée précédemment. Ils n’en ont pas pour autant cherché à axer leurs analyses sur une notion renouvelée du sujet, se contentant éventuellement de sa stricte définition psychanalytique (lacanienne) et préférant insister sur les pouvoirs et les déterminations multiples qui pèsent sur lui, voire rendent illusoire la marge d’autonomie ou de liberté dont il pourrait se croire dépositaire (Gregory, 1981, 1997 ; Thrift, 1983). C’est dans ce sens qu’on s’est inspiré des travaux de Michel Foucault, même si ses derniers écrits entrouvrent la porte à une conception du sujet beaucoup moins illusoire en raison de la résistance que les individus peuvent opposer au pouvoir. On comprend que, lorsque la question du sujet est explicitement soulevée, elle ne puisse se couler dans les cadrages théoriques disponibles, comme l’illustre l’aspect non conclusif de certaines tentatives (Pile et Thrift, 1995). Ce qui en résulte, c’est encore la même dérive vers des catégories sociales, des acteurs génériques, redéfinis en fonction des préoccupations postmodernistes. L’intérêt manifesté récemment pour la théorie de l’acteur-réseau de Bruno Latour a encore plus détourné l’intérêt pour le sujet au profit d’une démarche dite non représentationnelle qui en fait l’économie (Thrift, 2007).

La question du sujet persiste donc. Elle se manifeste notamment dans ce qui résiste à toutes les tentatives de son évacuation. C’est que la question se joue en recoupant une grande diversité d’enjeux liés au rapport de l’individu à son environnement, parmi lesquels se comptent les effets de l’intentionnalité, l’exercice de la réflexivité, la capacité d’autonomie et d’initiative, la créativité et le rapport des valeurs à la matérialité. Transversaux aux sciences humaines et sociales, ces enjeux reçoivent de la géographie un éclairage pertinent pour peu qu’on explicite comment elle a intérêt à aborder la notion de sujet.

L’heuristique du lieu

Une difficulté de penser l’individu comme sujet chez nombre de géographes, notamment quand ils se focalisent sur l’affirmation de la dimension sociale de la géographie, provient d’un même biais qu’on retrouve en sociologie, généralement leur principale discipline de référence. Il s’agit de la séparation de fait qui s’établit dans la théorisation entre le sujet d’une part et, d’autre part, le social ou l’espace qui en serait la simple projection. Cela existe même quand certains sociologues, tels Giddens, s’intéressent au conditionnement dans l’espace-temps de l’« agent » ; les géographes structurationnistes qui s’en sont inspirés, s’ils ont certes essayé de matérialiser la sphère du social, n’ont pas débouché sur une approche originale et durable du sujet (Gregory, 1981 ; Pred, 1986). Comment donc l’aborder de façon plus pleinement géographique ?

C’est là que la notion de lieu peut être utile. En la considérant comme indissociablement liée à celle de sujet, et réciproquement, il devient possible d’accorder de l’importance à la part d’autonomie et de réflexivité dans la constitution de l’individu tout en lui préservant sa propre spatialité (Berdoulay et Entrikin, 1998). Cette conception trouve un appui dans certains aspects de la tradition heideggérienne qui ont été développés en fonction de préoccupations géographiques (Dardel, 1952 ; Berque, 1996 ; Casey, 2001). Le thème de l’habiter en est une des illustrations les plus courantes, mais la réflexion sur la chôra, milieu existentiel, est aussi très symptomatique de la démarche (Berque, 2000). Ce rapport intime entre le sujet et le lieu ne se limite pas à l’inspiration heideggérienne, voire s’en dissocie, ni à quelque chose de fixe : il se déploie tout autant en rapport avec la mobilité et au sein même du mouvement (Knafou, 1998 ; Lazzarotti, 2004 ; Stock, 2006 ; Miaux, 2008 ; Fricau et Laplace-Treyture, 2009).

Pour le sujet considéré dans son apport à l’altérité, le lieu fait lien, permettant de passer de l’individu au collectif et inversement (Turco, 2001). Mais dans cette conception, afin que la perspective du sujet ne se retrouve pas diluée dans une subjectivité de groupe, il faut veiller à ce que l’individu soit saisi dans la distanciation qu’il établit vis-à-vis de son monde et de lui-même. C’est là la source de la réflexivité qui accompagne la subjectivation. Le sujet ne se limite pas à la conscience de soi, mais se définit dans la relation distanciée que l’individu établit avec son environnement, que celui-ci soit d’ordre symbolique ou matériel. L’approche géographique du sujet n’a donc pas à s’arrêter aux portes de la matérialité ; au contraire même, c’est cette dimension matérielle qui en amplifie la légitimité.

Pour faire ressortir l’importance du lieu pour la constitution du sujet, on peut l’envisager dans sa figure extrême, à savoir l’exil. C’est un cas où le sujet se trouve hors du lieu qu’il considère pourtant comme le sien, quand bien même il peut tisser des liens étroits dans le territoire d’accueil. Que l’exil soit le résultat d’une contrainte ou celui d’une démarche volontaire, il implique un rapport à l’espace où la distanciation entre attachement et arrachement joue un rôle central dans l’évolution du sujet. La littérature de l’exil explore abondamment ce thème. Y domine une problématique de la tension, tension entre moi et les autres, entre le rejet et la recherche d’identifications, entre l’ici et l’ailleurs, entre le passé et l’avenir, entre la fuite et la résistance, entre l’idéal et l’impuissance. Les écrits d’Albert Camus apportent des récits aussi émouvants que célèbres de ce type d’expérience. L’un d’eux finit même en soulevant la question de l’indécidable qui caractérise le rapport du sujet au lieu ; dans L’exil et le royaume, Jonas s’est effondré et, au centre de la toile blanche qu’il se proposait de peindre depuis plusieurs jours et qu’il avait retournée, il « avait seulement écrit, en très petits caractères, un mot qu’on pouvait déchiffrer, mais dont on ne savait s’il fallait y lire solitaire ou solidaire » (Camus, 1957 : 139).

Par exil volontaire, de nombreux écrivains cultivent cette mise à distance du lieu avec laquelle ils se vivent comme sujets, la trouvant nécessaire à la création, soit-elle romanesque ou poétique. C’est à ce prix qu’émerge pour eux la créativité. La distanciation lieu-sujet sur laquelle peut jouer l’individu apparaît ainsi comme moyen de création, mais aussi comme mode de connaissance sur soi et sur le monde. Que l’individu soit « pluriel » n’enlève alors rien à sa capacité, en tant que sujet, de se construire dans les rapports qu’il établit avec le monde et dont résulte ce qui fait lieu pour lui. C’est pourquoi, dans cette perspective, on peut observer qu’il y a coconstruction du sujet et du lieu. C’est pourquoi aussi la mise en évidence que le sujet est « divisé » et qu’il change au cours de sa vie renvoie à un lieu dont la caractéristique est d’être pluriel et changeant, ou bien à des lieux multiples. Les récits de vie rendent bien compte de ce phénomène.

Ces récits sont moins souvent utilisés par les géographes que par les sociologues ou anthropologues qui en ont discuté les méthodes. Les récits de vie permettent de mettre en évidence des rapports entre un individu, la manière qu’il a de se dire et les contextes dans lesquels il a vécu, qui en font bien plus qu’un simple mode de recueil de données. Au-delà de la mise en cohérence conjoncturelle et toujours problématique d’un sujet plus complexe qu’il ne (se) l’avoue, le récit de vie – surtout si la personne qui se raconte insiste sur les contextes dans lesquels se sont déroulées les différentes phases de sa vie et la manière qu’elle avait de les percevoir – permet de voir comment, confrontée à une situation particulière, elle a su, armée de sa culture et de ses expériences passées, prendre du recul par rapport à la situation vécue et s’engager dans la voie qui lui convenait le mieux. En outre, la mise en perspective de toutes les décisions qu’un individu a à prendre tout au long de sa vie permet de voir se dessiner une cohérence et une singularité qui confèrent une identité au sujet – identité qui prend sens par rapport aux lieux à la construction desquels il a participé (Arnauld de Sartre, 2006).

La tension mise en évidence plus haut grâce au cas limite de l’exil prend une autre dimension au regard de l’histoire de vie, en ceci qu’elle permet de voir la constitution réciproque du sujet et du lieu. Parce qu’il a acquis des dispositions à agir différentes, voire contradictoires, en raison de ses expériences multiples au cours de sa vie, « l’homme pluriel » devient sujet dès lors qu’il fait comme si ces expériences étaient compatibles dans la chorégraphie qui exprime ce qui fait sens pour lui. De fait, la tension a été vue comme le propre de l’activité culturelle du point de vue du sujet (Dumont, 1968). Celui-ci se constitue en effet de façon réflexive en rapport avec ce que la culture héritée et disponible, première ou universelle, lui fournit comme normes et moyens de les adapter, de les modifier, de s’y opposer, voire d’en créer de nouvelles. Inscrites dans les paysages et dans les pratiques, les valeurs que porte la culture entrent dans cette tension fondatrice géographiquement. C’est pourquoi la géographie culturelle est aussi affaire de liberté, celle que mobilise le sujet quand il prend conscience de lui-même et cherche à se construire (Berdoulay, 1999).

C’est cette tension fondatrice du sujet qui permet de mieux penser le rapport à l’universel. Ce thème très controversé a été souvent utilisé pour disqualifier la notion même de sujet, accusée de colporter une croyance moderniste dans l’existence d’universaux qui ne seraient, en fait, que ceux bénéficiant aux dominants. Mais même si l’on prend acte de telles manipulations idéologiques, et qu’on reconnaît la singularité de tout lieu, on ne peut pas pour autant être aveugle à l’horizon que constitue l’universel dans la construction du sujet. En forçant le trait, c’est un peu ce qu’on a pu écrire dans un autre contexte disciplinaire quand on y a défini le sujet par « le processus qui tend et travaille la relation entre un en dehors de soi universalisant et un pour soi particularisant, entre la globalité non orientée de l’espace et du temps et les localisations repérées de l’ici-maintenant, entre les magmas de forces non individuées du biologique et de la psyché et les formes individuantes de l’existant humain, entre les déterminations collectives […] et les visées d’un quant à soi inassignable à toute imputation sociale » (Delory-Monberger, 2004 : 75). L’importance de la temporalité rappelée par cette citation permet de souligner que la tension ne peut faire du sujet un donné et que celui-ci advient, et évolue, en fonction des contextes avec lesquels il interagit. L’entre-deux qui caractérise le lieu et dans lequel se déploie la tension universel / particulier participe pleinement de l’émergence et de l’évolution du sujet (Entrikin, 1991 ; Tuan, 1996). Les équilibres sont instables et difficiles à atteindre. Comme le souligne Berque à propos du Japon où sont valorisés la conformité au milieu, l’intersubjectivité et l’effacement du sujet, il demeure fondamental de cultiver la réflexivité propre à celui-ci (Berque, 1986 : 270-282). C’est aussi par cette tension qu’apparaît le rôle essentiel du corps, soumis à des forces externes au sujet, mais outil pour celui-ci d’agir sur le monde (Seaman, 1980 ; Laplace-Treyture, 2007). Le souci pour le sujet renvoie ainsi à l’individu avec toute sa corporéité.

En somme, la coconstruction du sujet et du lieu implique une tension qui en facilite l’émergence mais qui, en même temps, en souligne la mutabilité et la fragilité. Or, celle-ci a des conséquences concrètes, que nous pouvons aborder avec les enjeux méthodologiques et éthiques liés à l’action.

Lieux en tension

Comme nous l’avons vu, la question du sujet se manifeste d’autant plus que l’enjeu du changement (de lui-même et du lieu) est important. Pour cette raison, dès lors que le changement est conçu de façon délibérée, comme dans le contexte de l’aménagement et du développement local, l’implication du sujet prend un relief tout particulier (Sénécal et Bouvier, 2001). En quoi et comment le sujet est interpellé dans la nécessité de faire lieu ? Quels enjeux éthiques se posent dans la mise en tension réciproque du sujet et du lieu, et quelles précautions doivent être prises ? On voit bien, dans la volonté contemporaine d’aboutir à un développement durable, que la géographie est particulièrement concernée, comme l’ont rappelé les représentants de la profession de plusieurs pays (par exemple, Wilbanks, 1994 ; Miossec et al., 2004). Les défis posés à cette discipline sont nombreux, mais ils comportent une composante éthique qui ne peut être éludée, tant les modes d’action en faveur de la durabilité sont redevables de pratiques et d’impensés anciens (Berdoulay et Soubeyran, 2000).

Le développement durable constitue en effet un laboratoire où s’expérimentent différentes conceptions du sujet : la tension entre liberté individuelle et environnement, entre routine et changement, entre poids des structures en place et capacité d’initiative, s’y retrouve avec une force particulière. De fait, la notion de développement comporte en elle-même une tension comparable à celle qui sous-tend la notion de sujet. Elle renvoie, du point de vue étymologique, à « l’action de dérouler, déplier, ce qui était enroulé sur lui-même » (Rey, 1991 : 1065). Considéré à la lumière de l’approche du sujet que nous avons développée jusqu’à présent, le développement renvoie donc à un processus comparable à celui de la subjectivation. Il s’agit bien de décentrer l’individu, de lui même et des différents déterminismes qui l’empêchent de se mouvoir librement, pour l’amener dans une autre direction par une prise de conscience de soi et de sa place dans le monde. Le développement durable, en cherchant à modifier les comportements, implique avant tout une prise de conscience des conséquences que la multiplication des actions individuelles peut avoir sur le milieu, c’est-à-dire que cette approche du développement invite à une forme de réflexivité de la part des populations concernées comme sur sa propre pratique (Pierron, 2009).

Mais le processus de subjectivation lié à la prise en compte des conséquences environnementales de l’action personnelle ou collective fait apparaître toute la complexité de l’entreprise, car ses modalités sont complexes. En effet, ce processus consiste – pour reprendre les termes souvent employés – « à provoquer l’émergence de sujets ». Or, cette prise de conscience de sa place et de son impact dans le monde n’est possible qu’au prix d’une confrontation à une forme d’altérité (comme le surgissement du visage de l’autre chez Levinas, 1995), ce qui renvoie à la problématique du lieu, telle qu’abordée précédemment. La prise de conscience exige que le sujet advienne, que la part de potentiel que possède un individu puisse surgir, comme l’étymologie du terme de développement l’y invite (Scheibe, 2004). C’est pourquoi l’enjeu de l’éducation environnementale est crucial. Mise en pratique sous des mots d’ordre tels que la « conscientisation », cette éducation demeure encore trop peu théorisée dans le contexte du développement durable (Sorrentino, 2001 ; Trajber et Da Costa, 2001). Pourtant, on sent bien à l’analyse d’expériences passées que l’environnement, l’éducation et la formation du sujet entretiennent d’étroites relations du point de vue géographique, comme l’illustre l’action de l’Institución Libre de Enseñanza dans l’Espagne de la première moitié du XXe siècle (Gómez Mendoza et Ortega Cantero, 1996). Le défi est alors de savoir où commence la manipulation de l’individu au détriment du travail du sujet sur lui-même et sur son monde.

Il faut donc aussi tenir compte des objectifs de ceux qui décident de provoquer les changements. Or, c’est là que la référence à l’universel apparaît souvent comme la justification des changements présentés comme nécessaires auprès de groupes sociaux particuliers. C’est en effet au nom d’un universel, que ce soit le bien commun, la survie de la planète ou d’autres valeurs à prétention générale, que de telles actions sont justifiées. On sait que l’universel est une figure privilégiée du discours de la modernité, notamment dans sa forme la plus courante, le grand récit (Lyotard, 1979). Mais on sait aussi que nombre de définitions de l’universel sont relatives au contexte dans lequel elles sont émises. À partir du moment où l’action de développement cherche à éviter un recentrement individualiste ou purement local et à favoriser une acception particulière de l’universel (Rossi, 2000 ; Mancebo, 2006), elle est condamnée à passer de Charybde en Scylla, de l’intérêt particulier à une vision toujours circonstancielle du bien commun. C’est dans cette tension qu’est sollicité le sujet et qu’il faut savoir replacer l’action de développement. Il faut en être conscient pour éviter que la frontière toujours ténue entre transformations souhaitées par les populations et manipulation du social par les experts en participation ne soit franchie (Adams, 2001).

Certes, le détachement d’un certain universalisme a bien marqué l’évolution des théories du développement, en particulier du développement durable. Après avoir, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale en particulier, été fondés sur l’intérêt général défini par un expert et imposés aux particuliers, l’aménagement et le développement se sont convertis au local où doit se produire une alchimie entre les différentes forces de la société porteuses de changement – en particulier par la participation. Au fil des années, le développement local a ainsi constitué une préoccupation de plus en plus ouverte aux personnes, à leur implication et à leur rôle dans le processus de planification. On s’est préoccupé moins d’un individu passif que d’un sujet autonome et actif qui cherche à maîtriser les conditions de sa vie individuelle ou collective. On s’est intéressé à un sujet investi dans son propre devenir. Mais force est de constater que cette ouverture, forte sur le plan de la rhétorique, de l’aspiration, s’est relativement peu traduite par une modification profonde des théories et des modèles d’action qu’on peut mobiliser pour comprendre ou favoriser le développement local.

Deux écueils, l’un étant en fait l’inverse de l’autre, illustrent bien cette difficulté à prendre en compte le sujet dans l’action de développement. D’un côté, un « actionnisme » naïf imprègne bien des projets. Il s’agit de considérer qu’un changement aura lieu dès qu’un acteur percevra l’intérêt qu’il aura à changer : la définition de nouvelles règles du jeu, une transformation du contexte, sont souvent considérées comme les meilleures solutions pour provoquer un changement. La recherche de l’intérêt individuel étant considérée comme son principal moteur, c’est la création d’opportunités nouvelles, et à la communication autour de ces opportunités, que visent les actions. Mais d’un autre côté, lorsque ces actions se trouvent confrontées à l’échec, la responsabilité est souvent imputée à l’incapacité de changer de la part d’une société accusée d’immobilisme. On considère alors vite que le changement est, dans telle ou telle société, impossible du fait des habitu(de)s acquises par la population, tellement prisonnière de sa culture et de ses routines qu’elle ne peut souhaiter, voire imaginer, autre chose pour elle que ce qu’elle vit déjà. Ce déterminisme culturel, qui n’a jamais faibli, amène à relire l’échec d’une action de développement comme la conséquence de cette incapacité des sociétés à envisager le changement.

Dans les deux cas, ce qui est en cause est sans doute l’idée d’une seule et unique acception de l’universel. C’est parce qu’on estime, en dépit de ce que peuvent montrer les recherches en sciences sociales, qu’un seul principe meut les individus que bien des projets échouent. Et c’est parce que la dichotomie tradition / modernité (ou encore Nord / Sud) continue à fonder les perceptions des acteurs de développement que de tels raccourcis sont possibles. Cette dichotomie est amplement critiquée par les sciences humaines et sociales en ceci qu’elle nie la diversité des sociétés dites traditionnelles (ou du Sud) et celle des sociétés considérées comme modernes (ou du Nord).

On observera que ces approches se réalisent beaucoup au moyen de procédures, de techniques, de diagnostics, de méthodes de repérage des jeux d’acteurs, etc. Elles reposent sur tout un appareillage méthodologique qui, sur le fond, n’est pas sans rappeler la froideur des démarches contre lesquelles elles réagissaient… Car toutes ces techniques sont relativement peu sensibles à l’expérience du sujet ou, du moins, l’intègrent peu. Or le changement, nous l’avons vu, n’est possible que si l’individu est confronté à autre chose que lui-même, et que si de cette confrontation naît la volonté d’un changement fondé dans la continuité des pratiques. C’est finalement dans la prise de conscience de l’altérité, dans le décentrement plus que dans la recherche de la conformité à une norme, que réside sans doute la clef d’une action intégrant le sujet. La confrontation à l’autre, la mise en place d’une éthique qui a comme principe ultime son respect, est une voie qui peut permettre d’éviter les écueils signalés jusqu’ici. Évidemment, cela implique d’accepter que l’issue de l’action soit pour partie indécidable. Si, en effet, on abandonne la référence à un bien unique et que l’on considère que celui-ci doit être pour partie identifié par les individus concernés par l’action de développement, alors il faut accepter que le résultat ne soit pas forcément prévisible, qu’il puisse comporter de sérieux décalages entre les objectifs attendus d’une politique et ses résultats (Soubeyran, 2007).

Toutefois, ce n’est pas pour autant que le local, et à travers lui l’individu saisi localement, doivent être considérés comme la pierre angulaire de la démarche de développement. En effet, l’évolution des idées poststructuralistes ne revient pas à légitimer une approche où le local et l’individu se réinvestiraient d’une quelconque vérité première ou supérieure. Le local ne peut exister qu’en ce qu’il est relativisé par rapport à d’autres réalités. Deux raisons au moins militent contre cet unilatéralisme, malheureusement encore beaucoup trop répandu dans le monde du développement durable (Brown et Purcell, 2005). La première, c’est qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain ! Il existe des savoirs professionnels en aménagement, et ce, depuis longtemps, qui sont utiles même s’ils doivent être transformés, modifiés, infléchis, recadrés. La deuxième raison qui joue contre l’idée d’investir le local d’une vérité première, c’est qu’entre la localité et l’échelle de la planète entière, il existe de multiples éléments spatiaux, réticulaires ou territoriaux, qui interviennent autant dans la construction et le devenir du sujet et des lieux que dans l’identification professionnelle des problèmes et des solutions envisagées (Manson, 2008). N’est-ce pas justement dans cette part de la démarche qui déborde l’individu défini par sa simple localisation que se loge l’intérêt de l’aborder comme sujet ?

Le développement local renvoie avant tout à un milieu, qui est moins l’objet à modifier que le moyen par lequel le développement peut se faire. Il faut se rappeler que ce milieu comprend, entre autres, tout ce que la culture et l’imaginaire comptent de puissance pour passer de l’individu au sujet. Comment alors saisir, et transcrire, ce travail du sujet ?

Lieux d’énonciation

La géographie s’est progressivement ouverte aux réflexions sur l’écriture (de recherche) comme lieu à part entière de la construction du savoir et donc comme lieu, aussi, de réflexivité : partant de là, les géographes ont pu alors s’intéresser non seulement au versant discursif de la pensée pris comme objet d’étude, mais chercher aussi à renouveler leurs propres manières d’écrire (Berdoulay, 1988 ; Barnes et Duncan, 1992 ; Brosseau, 1997 ; Laplace-Treyture, 2003 ; Orain, 2009). Comment relever, sur le plan de l’écriture, ce défi du « sujet qui a lieu » (Berdoulay, 1997), un défi qui est scientifique (au sens large de méthodologique, théorique et épistémologique) et éthique ? Comment écrire le sujet dont on vient d’entrevoir les manières d’être et d’agir ? Comment garder trace de ce que les autres dimensions de l’activité de recherche (le terrain, le « bricolage » conceptuel et méthodologique et les autres modalités d’élaboration des idées) permettent de reconnaître en lui : l’intentionnalité, l’autonomie, l’initiative, la réflexivité, voire la part de créativité, construites dans une relation d’institution mutuelle avec le lieu ? Comment écrire le « rôle joué par le sujet dans sa propre construction » (comme l’exprime Josselin, dans Julien et Rosselin, 2009 : 139) ?

En préambule des propos qui vont suivre, il n’est sans doute pas inutile de dire que, du point de vue qui nous anime, le texte de sciences humaines, à moins de renoncer à ce qui fait sa spécificité dans le champ des discours, suppose une forme de distance prise à l’égard du vécu du terrain, de même qu’il tend vers une formulation visant une forme de reproductibilité et d’universalité, ces dernières supposant à leur tour un mode d’énonciation tendant vers la dépersonnalisation de l’auteur du texte (Amorim, 1996). Ceci étant précisé, le long du continuum sur lequel on peut placer le discours des sciences humaines (en simplifiant, entre sciences « dures » et littérature), ce dernier est susceptible d’occuper bien des places où la qualité d’être individu-sujet se trouve différemment présentée. Notre but n’est pas d’indiquer un répertoire précis de formes. Il s’agit plutôt de saisir une intention dans l’écriture, une intention qui peut prendre sans doute plusieurs formes et investir divers genres et niveaux du discours géographique mais qui, toujours, viendrait souligner ou laisserait advenir ce qu’au fond, et pour faire bref, on pourrait appeler la liberté du sujet, sa capacité d’être là où on ne l’attend pas, de résister à nos catégories d’analyses et de nous obliger à le penser peu ou prou comme un débordement de significations.

On peut rappeler d’abord qu’il y a comme une multivocalité du sujet et des lieux, exprimant non seulement la diversité des pratiques, aménagements et points de vue sur le monde, mais aussi le fait que tout cela s’accompagne d’une diversité des registres (le long d’un continuum allant du sensible à l’intelligible) à travers lesquels les individus tissent des liens aux lieux (Rodman, 1992). La coconstruction du sujet et du lieu se produit dans un foisonnement d’expériences à la fois individuelles et collectives ; en dire la diversité et l’altérité constitue en soi un premier défi.

Ensuite, on peut rappeler aussi comment, au sein même des sciences humaines, une critique de certaines postures d’écriture s’est fait jour. Un premier obstacle paraît être l’effacement de l’auteur au profit d’un objet s’énonçant de lui-même, sur le mode positiviste des sciences dures. Analysant la question de l’auteur dans les sciences expérimentales modernes, Stengers (1991 : 4-5) montre qu’à la question « qui est l’auteur ? », le véritable énoncé scientifique objectif doit parvenir à faire oublier l’auteur en tant que personne au profit d’un locuteur (la source d’énonciation construite par le texte) qui fait autorité s’il permet de représenter une nature « dictant sa vérité ». La prise en compte d’un individu-sujet peut-elle s’accommoder de cette très forte dépersonnalisation qui caractérise les sciences « dures », mais aussi les formes les plus académiques du discours en sciences humaines ? Frémont écrit par exemple :

la scientifisation de la discipline me semble indispensable pour mieux saisir le monde contemporain. Mais j’en appelle aussi à une géographie d’auteurs qui s’assument honnêtement ainsi. Le « nous » académique des publications me semble haïssable, prétentieux et faussement neutre. Je préfère pour ma part écrire à la première personne puisque telle est l’objectivité de ma démarche (1990 : 81).

De la stigmatisation d’un discours clos sur lui-même qui ne parvient pas à s’ouvrir à l’altérité et a fortiori à se laisser travailler par elle – dans cette « altération » du chercheur par où « l’altérité parle à l’endroit de l’objet » (Amorim, 1996 : 187) – à son assimilation à un monologue (Bourdieu et Wacquant, 1992), en passant par les points de vue similaires d’historiens ou linguistes (Hartog, 2004 ; Rink, 2006), les modes énonciatifs et formes académiques du discours (comme l’article ou la thèse) se trouvent assez largement remis en question ou, comme Becker (2004) le remarque, rarement synonymes d’une écriture qui prend des risques. Il semble en tout cas que, du traitement de la subjectivité de l’auteur-géographe-chercheur dans le texte, découlent des formes différentes de rapports à autrui, et notamment à l’autre-lecteur. Mais même si on pense que l’auteur ne devrait pas être absent du texte, on saisit mal quelles peuvent être les modalités de sa présence au sein de ce texte.

Une difficulté vient notamment de la nécessité de conserver une distance critique à l’objet sans que cela se traduise pour autant par une position de surplomb de la part de l’auteur, qui donnerait des accents autoritaires ou dogmatiques à son propos. Sivignon (2007 : 258) souligne combien « l’évacuation du moi » tout comme celle de « l’expérience personnelle liée au terrain » ou encore « la position de surplomb » sont dommageables à notre connaissance du monde et sont le signe d’un manque d’humilité du chercheur. D’ailleurs, comme le rappelle Geertz, les chercheurs se retrouvent de plus en plus « face à des sujets maintenant capables de parler pour eux-mêmes, et qui le font » (1986 : 90). Par ailleurs, commente Jurdant, tout se passe comme si « le public, la société, “ressentaient” le fait que le projet scientifique des sciences sociales réside moins dans une fusion avec le mode d’écriture des sciences dures centré sur la production d’énoncés autonomes, que dans l’inverse, la perpétuelle mise en visibilité d’un impossible escamotage du sujet dans la mesure où cette impossibilité est salutaire, nécessaire, pour que les sciences aient un sens » (Jurdant, 2006 : 141-142). Il y aurait ainsi comme une attente latente de la part des lecteurs pour un discours qui assume ses horizons indépassables.

Il n’est donc pas étonnant que, dans les débats qui ont entouré la parution de la dernière Géographie Universelle (Brunet, 1990-96) et le renouvellement de l’écriture régionale au tournant des années 1980 et 1990, la dimension de l’écriture ait occupé une place importante. Elle s’y trouve articulée autour de deux préoccupations : celle d’un large public à intéresser et celle d’un auteur dont le degré et les formes d’implication dans le texte restent difficiles à définir. Au cours des discussions, l’inscription du « je » et la question du statut de l’auteur-géographe-chercheur tend à se confondre avec l’intérêt d’exprimer ou non des « affects » : une émotion devant un paysage, un souvenir lié à un lieu, etc. Mais s’agit-il vraiment « d’y mettre du sien » ? Sivignon (2007 : 259) met en garde contre « une quête d’égogéographies nombrilistes ». Et Amorim (1996 : 74) observe que la tentation pour le chercheur d’objectiver sa subjectivité et symétriquement de subjectiver l’autre (celui dont on parle) peut conduire à une psychologisation non souhaitable du texte de recherche. Amorim précise que « cette psychologisation se fonde sur une autre forme de transparence prétendue, à savoir celle de l’auteur », en plus donc de la transparence qu’on serait tenté de prêter à autrui, c’est-à-dire à celui dont on parle (Ibid. : 74).

Quelle place donner alors à ce « ressenti » des géographes, qui fait partie intégrante de « son être-au-terrain » ? S’agit-il finalement d’inscrire le moi du géographe ou de promouvoir le recours à une plus grande diversité des figures de l’auteur-chercheur (des places d’énonciation) et leurs combinaisons possibles, un peu à la manière des textes offerts par la collection Terre Humaine, (chez l’éditeur Plon) où l’auteur peut occuper plusieurs positions – acteur, observateur, témoin, etc. – chacune jouant d’une distance variable à l’objet ? On pourrait, là encore, renvoyer à Frémont et à son Algérie (1982) qui revisite le genre régional en accordant une place originale à l’individu-sujet mais aussi à l’auteur-sujet en tant que ce dernier est librement construit et déconstruit dans l’entremêlement de plusieurs situations d’énonciation. Comme en écho à cette écriture qui joue en quelque sorte de plusieurs lieux d’énonciation possibles et complémentaires, le lecteur est conduit à entrer dans un processus de lecture active, l’engageant tour à tour ou simultanément à emprunter différentes voi(es)x d’accès au réel. On pourrait considérer que ce type d’écriture qui risque et s’expose est une façon d’interroger « l’illusion référentielle du lecteur de manière que celui-ci épouse un point de vue critique » (Dällenbach, 1997 : 13) ; il témoigne en tout cas d’une conviction qu’un sens des lieux advient dans le temps même de leur écriture-lecture.

En somme, la question du sujet invite, d’une part, à ne pas « utiliser des méthodes ou des conventions d’écriture qui ignorent ou qui oublient le fait que, de l’autre côté, il y a un sujet qui parle et produit un discours autant que le chercheur qui l’étudie » (Amorim, 1996 : 15) et, d’autre part et symétriquement, à tirer parti de toute l’expérience du lecteur, lui-même considéré comme un sujet. Ainsi, à l’opposé du style académique, la collection Terre Humaine, a cherché à privilégier l’expression d’une parole incarnée, et ce, à travers le recours à des formes de narration au centre desquelles se trouve le témoignage vécu du chercheur dans sa rencontre avec l’autre et avec sa propre altérité (Aurégan, 2001). Évoquer Terre Humaine (et l’emblématique Tristes tropiques de Lévi-Strauss) est une façon de rappeler le rapport complexe et ambigu que la géographie, à l’instar des autres sciences humaines, entretient avec la littérature dans sa volonté d’écrire la Terre.

Une écriture qui cherche

La littérature peut-elle être un laboratoire des sciences humaines (pour reprendre le titre d’un article de Castel (2001) ? Dans son Bulletin de novembre-décembre 2009, Terre Humaine, par la voix de son fondateur Jean Malaurie, réaffirmait le statut littéraire de tous les textes présentés par la collection, rappelant les trois pivots de cette dernière : exprimer un engagement, témoigner en disant tout « ou presque tout » et enfin – « et c’est l’essentiel » précise Malaurie – que « le propos soit soutenu par une écriture » (Malaurie, 2009 : 2). Certains grands textes des sciences humaines ont fait date par leurs qualités littéraires et bien que science et littérature aient un rapport différent à la réalité, cela montre que sur les chemins qui mènent à l’objet, certaines frontières sont poreuses. Et pourtant, la question de la subjectivité persiste en forme de problème. Ainsi, rendant hommage à Lévi-Strauss, Nora (2010 : 6) écrit à propos de Tristes tropiques, non sans quelque ambiguïté par rapport à ce qu’écrit Malaurie, que « le recours au grand style du répertoire classique arrachait à l’arbitraire de l’expérience individuelle pour donner à cet homme de lettres savant le ton et la stature du Commandeur. Par la grâce des mots, c’était l’occident, du plus haut de sa tradition, qui semblait parler de sa voix ». La place que cette subjectivité pourrait occuper se révèle également incertaine sous la plume de Sivignon (2007 : 251) : « […] se souvenant de ce qu’a écrit un philosophe : que le réel est constitué de la somme de ses apparences […], caché derrière la thèse ou le texte scientifique il y a place pour un autre texte, plus intime, plus personnel qui rendrait compte d’une expérience qui dépasse le cadre académique ou autre qui constitue sa raison officielle ». La question qui se pose est bien celle de l’articulation d’un « je du terrain » à un propos qui, de fait, cherche à tendre vers l’énoncé d’une vérité scientifique, toujours réfutable. Or, l’on est tenté d’ajouter que le vécu du terrain n’est, quant à lui, jamais réfutable en tant que tel : quel peut être dès lors son statut dans le texte de sciences humaines ?

Brosseau (1996) propose d’adopter une posture de dialogue avec la littérature. Pour lui, celle-ci représente avant tout une matière à (re)penser les objets du géographe, une approche que stimule cette phrase de Milan Kundera selon qui le roman est une « forme qui cherche » (cité par Brosseau, 1996 : 63). Au fond, même si la géographie ne peut se confondre avec la littérature, les deux disciplines entretiennent des rapports étroits et se recoupent plus aisément qu’on l’a longtemps pensé (Chevalier, 1993 ; Brosseau, 1996 ; Bédard et Lahaie, 2008). Grâce à la posture du dialogue, il est possible d’entrevoir comment l’objet littéraire peut mettre sur la piste de l’écriture du sujet et du lieu.

Ainsi, nous avons déjà évoqué la multivocalité du sujet et du lieu. Quel est l’écho qu’on peut trouver du côté du texte ? Si l’on peut en effet considérer que le lieu et le sujet sont faits de différentes énonciations, il en va de même d’un objet de recherche et du texte qui en rend compte, travaillés de fait par l’altérité qui est constitutive de tout propos (notamment sous la forme de l’intertextualité, c’est-à-dire la présence d’un ou plutôt de plusieurs textes dans un autre (Maingueneau, 1996). Mais parler de multivocalité du texte peut évoquer autre chose : la polyphonie comme stratégie textuelle. À propos de cette dernière, l’approche critique qu’en fait Crang (1992) laisse entier le problème de la créativité du texte et ne dit mot du rôle du lecteur. Seules les voix de l’auteur et de celles et ceux dont il parle sont prises en compte, et elles sont uniquement envisagées par rapport à la manière dont l’auteur peut maintenir son autorité. À la limite, pour Crang, la pluralité des registres d’énonciation constitue une illusion servant à déplacer un pouvoir « auctorial » qui se reconfigure ailleurs et autrement, inexorablement marqué par le capital culturel dont il est issu. Nous pensons, au contraire, que la notion de multivocalité du texte ne doit pas être réduite à une problématique de l’énonciation où l’idée de polyphonie correspond à une stratégie textuelle reconfigurant seulement des relations de pouvoir. Il faut tenir compte de ce que la variété des genres du discours constitue aussi un foyer de questionnements et une source de renouvellement de la pensée. Henri Lefebvre, en dépit de son goût pour la théorisation, avait bien perçu cette exigence lorsqu’il s’attacha à l’écriture d’un ouvrage sur les Pyrénées (Entrikin et Berdoulay, 2005).

L’identité d’une discipline se révèle dans sa façon de mobiliser les formes du discours (Berdoulay, 1988 ; Perrot et de la Soudière, 1994). C’est en partie de là qu’elle tire sa force, son audience, sa légitimité sociale. Or, les écrits de la géographie comme des autres sciences humaines sont, de plus en plus peut-être, concurrencés par d’autres discours. Ainsi, Sanjuan s’interroge (2008 : 11) : « Que reste-t-il d’ailleurs au géographe à dire à ses contemporains des terres lointaines ? Quelle est sa place dans le discours sur les ailleurs, alors que l’audiovisuel grâce aux nouvelles technologies permet de voir en direct des images du bout du monde ? Que peut-on entendre par les notions de “ spécialisation ” ou de “ recul scientifique ” ? » Mais le souhait légitime de vouloir « se distinguer des journalistes » implique-t-il de renoncer à mobiliser ce qui fait, par exemple, la force et le renouveau du journalisme de récit, où, comme rappelé dans le premier numéro de la revue XXI, le « reportage d’actualité de 10 à 30 pages » s’appuie sur une immersion dans le terrain, une enquête en profondeur, une écriture à la première personne, un mélange des genres, une lecture prenante, de façon à dégager un point de vue décalé par rapport aux (pré)conceptions communes sur le monde ? Rien n’est moins sûr.

D’ailleurs, dans le cadre du débat sur l’écriture régionale, Gómez Mendoza et Ortega Cantero (1988 : 96) invitaient plutôt à tirer parti des multiples genres et ressources du discours : « Poètes et narrateurs, chroniques de voyage et journalisme, tout peut aider à retrouver le style que réclame l’écriture sur la région, aussi loin des concepts trop abstraits que de la mise en scène trop personnalisée et affective. » Ici, et c’est très important, l’interrogation porte sur l’invention d’une écriture, susceptible moins de traduire une parole qui fait autorité que d’interroger le monde sans renoncer à aucun levier. L’attention portée au lecteur (son intérêt, ses compétences, sa curiosité) est également au centre de la discussion, ce qui nous amène vers l’idée d’une quête du lecteur comme manifestation possible d’une ouverture vers la compréhension du couple coconstituant sujet-lieu. Au fond, prendre le sujet au sérieux, n’est-ce pas aussi prendre le lecteur au sérieux ? N’est-ce pas faire du texte un lieu d’implication réciproque entre l’auteur, le lecteur et autrui (objet du discours), considérés comme des sujets actifs et parties prenantes de la construction du sens, quitte à bousculer les habitudes de lecture ? Dans un style très différent, le Tableau de la géographie de la France de Vidal de la Blache (1979) [1903] a pu, en son temps, faire du discours savant (à travers le genre régional), certes, le lieu d’une expérience d’écriture originale, mais aussi de lecture ouverte vers de multiples « compétences », mobilisant des qualités d’analyse aussi bien qu’un imaginaire géographique riche, voire être le moment d’un investissement tant intellectuel qu’émotionnel vis-à-vis d’un nouveau discours sur la France et ses articulations régionales (Laplace-Treyture, 2008).

De même qu’il n’est pas nécessaire de s’appuyer sur l’idée de souveraineté pour appréhender l’individu en tant que sujet, il n’est pas non plus nécessaire de recourir à la figure d’un géographe comme sujet tout puissant et maître de son dire, pour être en mesure de reconnaître la capacité des auteurs à choisir de mobiliser tel genre plutôt que tel autre. C’est ainsi que le recours croissant à l’essai permet de s’affranchir, entre libertés et contraintes, d’une certaine écriture académique de plus en plus ouvertement critiquée (en particulier le mode d’énonciation neutre et prudent) sans courir le risque d’être rejeté. Ainsi, Brosseau (1996), Bureau (2001) ou encore Rossi (2000) ou Vanier (2008), pour prendre seulement quelques exemples très différents, insistent sur l’idée d’une parole individuelle assumée (bien que parfois revendiquée avec force précautions) et qui, dans le même temps, se conçoit comme cherchant à interpeller fortement un lecteur capable de penser par lui-même, et ce, à propos d’individus eux-mêmes perçus comme des sujets. De façon générale, la forme de l’essai est là pour que du nouveau advienne (Brosseau, 1997). Le couple sujet-lieu peut alors advenir dans ce genre d’écriture. L’essai met en débat, tout en prenant le lecteur à témoin, en l’impliquant. Comme l’écrit Amorim, « dans les sciences humaines, l’objet n’est pas seulement parlé et traversé par le texte mais il est texte. Texte à expliquer et à interpréter, il est objet parlant » (Amorim, 1996 : 127). De la même manière, le texte produit par le chercheur est à son tour objet de compréhension par d’autres sujets-lecteurs. L’essai fait dialoguer les points de vue, affiche un retour fort et assumé de l’auteur en tant que personne et suppose un lecteur lui-même engagé dans un processus de lecture active. La multivocalité qu’il peut prendre en charge, c’est une forme d’énonciation qui garde trace de ce dialogue et de cette polyphonie.

Conclusion

Au terme de cet examen, quoique partiel, de ce que la préoccupation pour le sujet apporte en géographie, il est possible de tirer quelques enseignements. Ceux-ci tendent tous à confirmer que la notion de sujet a une valeur ajoutée pour approfondir notre compréhension du monde. Elle constitue un point de vue, un regard, qui permettent de renouveler notre questionnement géographique sur la condition humaine. Ce qui frappe, d’ailleurs, c’est que la question du sujet s’avère d’autant plus fertile qu’elle s’aborde géographiquement.

Plutôt que d’en faire un être abstrait, rationnel et souverain, la géographie gagne à considérer le sujet dans sa concrétude, tant avec sa corporéité qu’avec le lieu qui fonde son existence et son devenir. Il n’est pas, pour autant, pertinent de confondre les notions de sujet et d’individu. Certes, s’intéresser à celui-ci légitime la préoccupation pour le sujet, en même temps que son étude géographique peut en tirer parti. Mais le sujet renvoie à des préoccupations dont la portée cognitive est supérieure à celle de l’individu. De façon plus générale, nous pouvons dire que le sujet renvoie à ce qui déborde la notion d’individu, à ces débordements de significations dès que l’être humain est enfermé dans des catégories. À ce titre, la préoccupation pour le sujet dépasse aussi celle pour la subjectivité, dont le rapport à l’individu est moins contraignant.

Une géographie du sujet correspond donc à un ensemble d’intentions et d’invitations, qui doivent concourir à apporter une valeur ajoutée aux démarches qui en font l’économie, et tout particulièrement à celles qui reconnaissent l’importance de se concentrer sur l’individu. Il faut, à ce propos, rappeler que s’intéresser au sujet n’implique pas un quelconque retour à un universalisme fondé sur une figure abstraite et toute puissante. À cet égard, l’approche géographique sert de garde-fou. L’intention première est de ne pas dissoudre la parole des individus dans des universaux ; elle est de se rapprocher du vécu des gens, mais sans hypostasier leurs valeurs. La distanciation qui accompagne l’émergence du sujet est le fait autant du géographe que de la population concernée par son travail.

S’intéresser au sujet, c’est se montrer attentif à la part de créativité, d’autonomie et de réflexivité dans la relation que l’individu, quelles que soient ses propres contradictions et divisions, tisse avec son milieu. C’est cette part d’inattendu, de contingent, qui nous invite à être à l’écoute, voire à réagir dans le cadre de l’aménagement. En réagissant contre sa condition ou à ses propres pratiques, mais aussi en construisant des relations à de multiples niveaux avec son milieu comme avec le monde qui l’entoure, le sujet apparaît bien plus complexe et capable de changement qu’on ne le pense souvent. Partir de ces relations multidimensionnelles pour fonder une action de changement constitue sans aucun doute la condition de sa réussite.

La question du sujet pose aussi celle de la manière de le dire. C’est une invitation à écrire autrement, à tenir compte de la multivocalité des lieux, à établir un dialogue avec le lecteur. Le genre régional, l’essai, participent de ces formes « qui cherchent ». Au fond, c’est bien le mérite de l’entrée géographique que de permettre de lier les dimensions scientifiques, éthiques et esthétiques de la coconstruction du sujet et du lieu.

Ainsi s’ouvrent de nouvelles perspectives géographiques à explorer sur l’action politique et démocratique, dans la mesure où le droit républicain postule une liberté et une responsabilité à tout citoyen, quelles que soient les déterminations auxquelles il est soumis. Ainsi, l’injonction de l’éthique fait appel à un sujet dont – nous l’avons vu – la dimension géographique est essentielle : autre tension que l’individu doit assumer comme sujet en même temps qu’elle légitime l’intérêt d’aborder celui-ci géographiquement.

Appendices