Comptes rendus bibliographiques

LEBLON, Anaïs (2016) Dynamiques patrimoniales et enjeux pastoraux en milieu peul. Les fêtes de transhumance yaaral et degal au Mali. Paris, L’Harmattan, 366 p. (ISBN 978-2-34310-197-2)[Record]

  • Kim Pawliw

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  • Kim Pawliw
    Département de géographie, Université Laval, Québec (Canada)

Les changements dans la patrimonialisation − la définition du patrimoine selon des normes globalisées et la prise en compte du patrimoine immatériel − ont depuis un certain temps porté les chercheurs en sciences sociales à réinterpréter ces productions. Parmi ceux-ci, Anaïs Leblon, anthropologue spécialiste du patrimoine culturel en Afrique de l’Ouest, considère que l’institution du patrimoine investit dans des espaces publics, « [les] remodèle par des recours polysémiques à la tradition, à la mémoire, au passé et à l’identité » (p. 16). Son livre, le résultat d’une recherche de terrain de quatre ans et d’une thèse de doctorat, analyse l’emboîtement des échelles impliquées dans la production patrimoniale – globale, nationale, régionale, locale – et permet de comprendre la manière dont le classement d’un patrimoine immatériel dans une instance globalisée, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), affecte sa production aux autres échelles. Partant de l’hypothèse à l’effet que « le champ patrimonial n’est pas un champ autonome dans lequel n’agissent que des professionnels de la culture » (p. 18), l’anthropologue emprunte une démarche ethnographique pour analyser ces phénomènes dans un cas particulier, « l’espace culturel du yaaral et du degal » associé à la transhumance peule dans le Delta du Niger, au Mali, et représentant deux fêtes annuelles marquant le début et la fin de ce déplacement saisonnier, respectivement dans les territoires pastoraux de Jafaraabe et Jallube. La description, en huit chapitres, du processus de patrimonialisation de « l’espace culturel du yaaral et du degal » fournie par la chercheuse indique la manière dont le patrimoine est vécu par les Peuls pour ensuite être retravaillé par les agents de patrimonialisation, dont l’UNESCO. Dans les premiers chapitres, l’auteure se questionne sur la définition de l’identité et de la tradition peule tout en décrivant les rapports entre la population locale et son patrimoine : le yaaral et le degal servant avant tout à résoudre des conflits de gestion pastorale et à définir les multiples facettes de la vie quotidienne. Ainsi, les Peuls se réfèrent au passé et à son interprétation afin de trouver des critères par lesquels ils arguent la légitimité de la présence ou de l’exclusion d’individus d’un territoire ou d’un groupe de transhumance. Premièrement, Leblon souligne que les fêtes de transhumance rappellent l’autorité et les rapports de pouvoir dans le monde pastoral facilitant la régulation de l’accès aux pâturages. Deuxièmement, elle souligne que ces fêtes servent à façonner plusieurs dimensions de la vie pastorale, telles que l’adolescence, la succession des générations, la hiérarchie sociale, la recherche du prestige et même l’esthétique féminine. Dans les derniers chapitres, Leblon traite du processus de mise en patrimoine des fêtes de transhumance – aspects politiques, financiers, juridiques – ainsi que de ses retombées. Par l’inscription des fêtes du yaaral et du degal à la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, le patrimoine devient davantage un outil promouvant un certain « imaginaire national ». Il est davantage abordé selon une question de « performance » et de création de festivals qui présentent les différents groupes du Delta selon une image esthétisante, spectaculaire et stéréotypée, en omettant la participation d’une partie de la population locale et les contextes sociohistoriques reliés aux fêtes. Leblon appelle cela une « fabrique du patrimoine » et se demande comment les pratiques existantes sont traitées dans cette nouvelle valorisation patrimoniale. Intéressée à voir comment les représentations sont « bricolées et recyclées » dans un projet patrimonial, elle constate que la « patrimonialisation en tant que nouvelle forme de territorialisation et de contrôle de l’espace peut ainsi entrer en conflit avec les usages quotidiens de ce …