Abstracts
Résumé
Au Québec, l’intervention féministe se déploie significativement au milieu des années 1970 et se présente comme une alternative, à la fois thérapeutique et politique, aux thérapies traditionnelles dans le champ de la santé mentale et de la lutte contre les violences sexistes, pour soutenir les femmes et défendre leurs droits. Elle repose, entre autres, sur la conscientisation et la reprise de pouvoir, à la fois individuelle et collective, dans une société marquée par la discrimination sexiste. Plus récemment, la popularité de l’intersectionnalité, comme cadre d’analyse théorique, politique et pratique, amène les intervenantes féministes francophones à adopter un regard critique sur leurs approches et leurs postures, en considérant notamment l’imbrication du sexisme avec d’autres formes d’oppression comme le racisme. À partir de plusieurs travaux menés au cours des dernières années auprès de praticiennes, les autrices proposent de réfléchir au développement récent de l’intervention féministe sous l’influence de l’intersectionnalité. Cet article suggère quelques pistes d’analyse sur les enjeux organisationnels et relationnels avec lesquels les groupes et les intervenantes doivent composer dans un contexte social et d’intervention qui se complexifie.
Mots-clés :
- intersectionnalité,
- intervention féministe,
- mouvement des femmes,
- organisation féministe,
- pratique réflexive et critique
Abstract
In Quebec, feminist intervention was spread significantly in the mid-1970s and presented itself as a therapeutic and political alternative to traditional therapies in the field of mental health and the fight against gender-based violence, to support women and defend their rights. It is based, among other things, on individual and collective awareness and empowerment in a society marked by gender discrimination. More recently, the popularity of intersectionality, as a framework for theoretical, political and practical analysis, has led francophone feminist practitioners to take a critical look at their approaches and postures, in particular by considering the interweaving of sexism with other forms of oppression such as racism. Based on several studies caconducted in recent years with practitioners, the authors propose to reflect on the recent development of feminist intervention under the influence of intersectionality. This article suggests some analysis of the organizational and relational issues with which groups and workers must deal with in a complexe social and intervention context.
Keywords:
- feminist intervention,
- feminist organizations,
- intersectionality,
- reflective and critical practices,
- women’s movement
Article body
Depuis la mise sur pied des organismes féministes québécois dans les années 1970, le profil des femmes fréquentant ces ressources s’est diversifié, tout comme celui de celles qui y travaillent, notamment au regard de l’implication de femmes immigrantes et racisées 1. Selon les intervenantes, les problèmes vécus par les femmes soutenues se sont aussi complexifiés au fil du temps, amenant ainsi ces dernières à vouloir renouveler leur approche féministe (Corbeil, Harper et Marchand, 2018). Si différents travaux québécois ont discuté de l’approche interculturelle et féministe auprès des femmes immigrantes (Aumont, Guindon et Legault, 2000 ; Beauchemin, 2002 ; Pontel et Demczuk, 2007), celle-ci rend difficilement compte des multiples discriminations vécues par les femmes minorisées ainsi que des rapports de pouvoir qui construisent les systèmes d’oppression et marquent leur expérience quotidienne. À cet égard, depuis les années 1990, la Feminist Therapy des Américaines rappelle la nécessité d’intégrer les discriminations entrecroisées auxquelles les femmes racisées et minorisées sont assujetties dans divers contextes et pratiques sociales (Rhodes et Johnson, 1997 ; Hill et Ballou, 1998 ; Raja, 1998 ; Wyche, 2001 ; Worell et Johnson, 2001 ; Worell et Remer, 2003 ; Bruns et Kaschak, 2010). Si ces réflexions ont tardé à atterrir en sol québécois au sein du mouvement des femmes (Belleau, 1995 ; Marchand et Ricci, 2010), les préoccupations concernant l’intersection des systèmes d’oppression (que représentent le sexisme, l’hétérosexisme, le racisme, le colonialisme, le capacitisme, l’âgisme, etc.) sont bel et bien à l’ordre du jour et contribuent à des transformations organisationnelles et communicationnelles sans précédent (Lacharité et Pasquier, 2014 ; Pagé et Pires, 2015 ; Le Gresley, 2017 ; Campbell-Fiset, 2017 ; Fauteux, 2017). Véritable renouveau épistémologique dans les milieux féministes francophones, plusieurs organisations se penchent ainsi sur les approches intersectionnelles afin d’enrichir leur intervention féministe. Or, l’intégration de l’intersectionnalité à l’intervention féministe comporte son lot d’enjeux et de défis.
Notre propos vise en l’occurrence à éclairer principalement deux ordres d’enjeux concernant l’intervention féministe sous l’influence de l’intersectionnalité : 1) ceux ayant trait aux structures et aux cultures organisationnelles des milieux d’intervention féministe et 2) ceux relevant des dynamiques relationnelles dans l’intervention auprès des femmes, notamment racisées et minorisées. Afin de mettre en contexte l’objet de notre réflexion, la première partie de l’article rappellera brièvement l’origine et le développement de l’intervention féministe au sein des organismes communautaires au Québec. Cet historique permet de situer les enjeux organisationnels et communicationnels actuels de l’intervention féministe dans les milieux organisés dans une tradition de pensée et d’action politique qui a évolué de manière dynamique dans les quarante dernières années. Ensuite, le concept d’intersectionnalité sera explicité afin d’étudier ses possibles influences sur les pratiques d’intervention contemporaines. La deuxième partie se concentrera sur les paramètres méthodologiques de notre analyse sur lesquels repose l’identification des enjeux organisationnels et communicationnels, présentés en troisième partie. La conclusion proposera une réflexion sur les dimensions éthiques de l’intervention féministe à la lumière des rapports de pouvoir qui caractérisent les enjeux pluriels que rencontre l’intervention féministe au XXIe siècle.
L’intervention féministe : de son origine à sa consolidation dans les milieux organisationnels au Québec
L’intervention féministe émerge au Québec dans les années 1970 sous l’impulsion des mouvements féministes, antipsychiatriques, antiracistes et anticapitalistes (Corbeil, Lazure, Legault et Pâquet-Deehy, 1983 ; Corbeil et Marchand, 2010). Elle s’inspire notamment de la Feminist Therapy, développée par des psychologues féministes américaines qui dénoncent les abus de pouvoir ainsi que la violence des traitements en psychiatrie à l’encontre des femmes. En écho à leurs consœurs américaines, psychologues, travailleuses sociales, infirmières et militantes d’ici, francophones et anglophones, critiquent le sexisme du système biomédical, son caractère essentialisant concernant les comportements et la souffrance des femmes et l’absence de considération des facteurs sociostructurels dans l’analyse des problèmes vécus (Guyon, Nadeau et Simard, 1981 ; Larouche, 1987). Notons qu’au Québec, le terme intervention sera préféré à celui de thérapie afin, d’une part, de marquer une distance par rapport aux pratiques propres au champ de la psychologie et de la psychiatrie et, d’autre part, d’englober une dimension collective à l’intervention et un caractère holistique au soutien. C’est ainsi en réponse aux théories et aux approches d’intervention traditionnelles androcentristes en santé et services sociaux que s’érige l’intervention féministe, soit une alternative au sexisme en thérapie (Corbeil, Lazure, Legault et Pâquet-Deehy, 1983). En refusant par exemple de qualifier les femmes soutenues de « patientes », de « clientes » ou d’« usagères », les féministes conçoivent et pratiquent leur intervention à l’intérieur d’une approche globale, qui se démarque aussi par le langage utilisé et les stratégies de communication privilégiés.
De façon concomitante, des femmes développent des groupes de conscientisation, inspirés des consciousness-raising groups, aussi initiés par les féministes américaines (Denis, 2003 ; Coderre et Hart, 2003). Basés sur une structure informelle, ces groupes d’intervention visent à briser l’isolement des femmes, à partager les expériences vécues, notamment celles relatives aux violences dont elles sont l’objet, tant dans la sphère publique que privée, ainsi qu’à collectiviser ces expériences afin de les relier à une dimension politique et structurelle (Balfour, 1999). C’est parmi ces groupes d’intervention que l’on retrouve les assises sur lesquelles s’appuieront les fondements de l’intervention féministe (Vandal, 1997 ; Coderre et Hart, 2003). Dans leur sillage, les premiers organismes féministes, qui ouvrent leur porte à partir du milieu des années 1970 (Carrefour pour Elle, Centre de santé des femmes, Mouvement contre le viol et l’inceste, etc.), initient de nouvelles pratiques en matière d’accueil, d’intervention individuelle et collective dans les champs de la santé, de l’éducation et de la violence faite aux femmes. En outre, malgré la diversité des courants de pensée auxquels théoriciennes, intervenantes et militantes féministes s’identifient, l’intervention féministe s’incarne et se déploie assez rapidement dans une démarche commune entre universitaires et milieux communautaires (Coderre et Hart, 2003 ; Corbeil et Marchand, 2010).
Cette dernière se caractérise par une analyse sociopolitique des difficultés vécues par les femmes, plutôt qu’une approche centrée sur les dimensions intrapsychiques de l’individu. Le privé est politique 2, célèbre adage du mouvement des femmes en Occident, représente sans doute le pilier discursif, pratique et politique autour duquel s’article l’intervention féministe d’hier à aujourd’hui. Également, la reconnaissance du potentiel des femmes, la prise en compte de leur histoire de vie, la reprise du pouvoir sur leur existence, l’établissement de relations égalitaires dans l’intervention ainsi que la visée de changement social (Corbeil, Lazure, Legault et Pâquet-Deehy, 1983) représentent les fondements sur lesquels se bâtit un référentiel de pratiques féministes. L’intervention féministe s’ancre particulièrement dans le champ de la santé des femmes (santé mentale, santé reproductive et sexuelle) ainsi que celui des violences, notamment la violence conjugale et les agressions à caractère sexuel (De Koninck, Pâquet-Deehy, Dennie Savard et Turgeon, 1994 ; Pâquet-Deehy, 1997). À cet égard, les centres de femmes, les maisons d’hébergement ainsi que les centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS), qui s’établissent aux quatre coins du Québec, mobilisent l’intervention féministe et développent tout un éventail de pratiques diversifiées. D’autres groupes organisés, issus de l’action communautaire autonome 3, contribuent aussi au développement de l’intervention féministe qui prend différentes formes et couleurs (Pâquet-Deehy, 1997). C’est ainsi dans la foulée du déploiement du mouvement communautaire et féministe au Québec, que se développe un « féminisme en acte » (Descarries et Corbeil, 1997), c’est-à-dire qui s’incarne dans des services d’intervention, au sein de centaines d’organismes locaux et régionaux, mis en place comme moyen et non comme finalité (Lamoureux, 1990). L’objectif est de soutenir mais aussi de provoquer un changement social de manière à ce que les inégalités disparaissent (Duperré, 2104 ; Fournier et Gervais, 2014).
Dans les années 1980, les organismes locaux se dotent de regroupements et de fédérations afin de galvaniser leur portée en matière de défense de droits des femmes et de luttes politiques. Basés sur des valeurs de justice sociale et d’égalité, ces regroupements provinciaux développent leur « base d’unité », « charte » et mission au regard d’un cadre de référence féministe. Les membres sont soucieuses de ne pas reproduire, au sein de leur propre groupe, les discriminations dénoncées dans la société en général (Fournier et Gervais, 2014). Forte de son succès, dans les années 1980 et 1990, l’intervention féministe réussit aussi à pénétrer les institutions publiques, notamment les Centres locaux de services communautaires (CLSC) ainsi que les hôpitaux (De Koninck et al., 1994 ; Corbeil et Marchand, 2010). À partir des savoirs expérientiels et des pratiques des militantes féministes, ont été produits des travaux pionniers de travailleuses sociales œuvrant en violence conjugale (Larouche, 1987) et de psychologues en santé des femmes (Guyon, Nadeau et Simard, 1981), mais aussi des colloques publics multisectoriels, ou encore, la création du Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes (CRI-VIFF) 4 en 1992. Ce sont là quelques-unes des initiatives qui ont contribué à une forme de reconnaissance de l’intervention féministe dans les milieux institutionnels (Corbeil et Damant, 2009). Ces trois décennies représentent en quelque sorte les « Trente Glorieuses » de l’intervention féministe au Québec.
L’intersectionnalité comme modus operandi au sein du mouvement des femmes
En 2010, aux termes d’une vaste recherche empirique menée auprès d’une soixantaine d’intervenantes, Corbeil et Marchand codirigent la publication du livre L’intervention féministe, d’hier à aujourd’hui : portrait d’une pratique sociale diversifiée. Son objectif est de présenter l’actualisation des fondements et des pratiques d’intervention féministe quelque vingt ans après l’ouvrage pionnier de Corbeil, Lazure, Legault et Pâquet-Deehy (1983). Ces travaux ont permis de jeter les prémisses d’un cadre d’intervention féministe intégrant l’intersectionnalité, théorie dont la popularité connait dès lors une forte croissance dans les milieux académiques et militants anglophones et francophones (Bilge, 2009, Davis, 2008). Bilge (2015, p. 10) évoque d’ailleurs le « succès inégalé » de l’intersectionnalité depuis les années 2000, désormais posée comme « bonne pratique féministe ». Avant de poursuivre, il est nécessaire de rappeler rapidement comment émerge l’intersectionnalité ainsi que sa résonnance et son influence au sein du mouvement des femmes au Québec et des organisations qui le constituent.
En 1991, encouragée par les réflexions militantes de femmes afro-américaines (Hill Collins et Bilge, 2016), la juriste Kimberlé Crenshaw développe le concept d’intersectionnalité pour analyser les législations américaines face aux violences que subissent les femmes racisées et, plus spécifiquement, pour mieux appréhender les effets de l’enchevêtrement du racisme et du sexisme dans la vie et les pratiques quotidiennes. Elle rappelle que les points d’intersection entre ces deux systèmes trouvent rarement un prolongement dans les agendas politiques des mouvements féministes et antiracistes. Soulignons toutefois que les prémisses conceptuelles de l’intersectionnalité émergent bien avant les années 1990. Harper (2013) en retrace des origines au tournant du XXe siècle, dans la foulée de l’abolition du système esclavagiste avec les écrits de Cooper (1892) et Du Bois (1903 ; 1920), notamment en ce qui a trait à l’intersection des identités : être femme, être noire et être américaine. À partir des années 1970 et 1980, des travaux fondateurs de plusieurs féministes racisées 5 permettent de développer un solide appareillage conceptuel autour de l’intersectionnalité. « Le discours de ces pionnières se focalise autour de l’entrecroisement des différents rapports de domination, constitués en systèmes, à savoir le colonialisme, le racisme, le patriarcat et l’hétérosexisme » (Marchand et Ricci, 2010, p. 67), auxquels s’ajoute le capitalisme. Dès lors, les féministes blanches doivent prendre acte des privilèges associés à la blanchité, comme norme de référence hégémonique (Nuru et Arendst, 2018) (par exemple, elles ne vivent pas les manifestations du racisme comme le profilage racial en emploi ou dans la sphère publique) et, surtout, reconnaitre qu’elles se situent dans un rapport de pouvoir sociohistorique et structurel avec les femmes racisées. Comme l’évoque Carby, « cet état de fait compromet toute théorie et pratique féministes fondées sur la notion de simple égalité » (1982, citée dans Haase-Dubosc et Lal, 2006, p. 34). Le Nous femmes qui partage un socle d’oppression commun, soit le patriarcat (Descarries et Kurtzman, 2009), se voit ainsi fortement ébranlé. Il demande à être affiné afin d’articuler les rapports de pouvoir qu’il produit sur les femmes, et ses effets, tant sur les plans macrosocial (les institutions, les politiques) que microsocial (l’identité, les relations interpersonnelles) avec d’autres rapports de pouvoir, générant des systèmes d’oppression, notamment, le racisme. Des théoriciennes comme Crenshaw et d’autres (Worell et Remer, 2003 ; Sokoloff et Dupont 2005) invitent ainsi les intervenantes féministes à repenser leurs pratiques auprès des femmes racisées ; cet aspect sera repris plus loin.
Toutefois, dans le mouvement des femmes au Québec, il faudra attendre les années 1990 pour discuter des enjeux liés à l’interculturalisme et de la place des femmes racisées (Marchand et Ricci, 2010). L’intégration du racisme et ses enjeux sous-jacents, comme la discrimination basée sur la religion ou les croyances spirituelles, ne constitue guère une priorité d’action jusque-là (Marchand et Ricci, 2010). À partir des années 2000, plusieurs travaux mobiliseront une approche intersectionnelle pour étudier les expériences de discrimination vécues par divers groupes de femmes minorisées et les groupes LGBTQ 6 (Chbat et al., 2014 ; Harper, 2013 ; Choffat et Martin, 2014 ; Masson, 2015 ; Chamberland et Théroux-Séguin, 2014 ; Lamboley et al., 2014 ; Lee et Brotman, 2014 ; Perreault, 2015 ; Flynn et al., 2015). Les travaux de Corbeil et Marchand (2006 ; 2010) penseront quant à eux l’intersectionnalité en termes de praxis (Hill Collins et Bilge, 2016), en esquissant son influence sur les fondements de l’intervention féministe. Dans ce contexte, la praxis peut être définie comme l’articulation dialogique entre théories et pratiques à des fins de mise en actions critiques et émancipatrices. En l’occurrence, l’intersectionnalité comme praxis renvoie à la façon dont les individus et les groupes, ici les milieux féministes organisés, s’approprient et matérialisent ce cadre d’analyse dans leurs pratiques quotidiennes (Hill Collins et Bilge, 2016). Plusieurs organisations féministes se sont ainsi penchées sur l’intersectionnalité afin de réfléchir à sa portée, pratique et politique (Lacharité et Pasquier, 2014 ; Pagé et Pires, 2015 ; Campbell-Fiset, 2017 ; Fauteux, 2017 ; Corbeil et al., 2018 ; Le Gresley, 2017). Certaines organisations ont revu leur cadre de pratique et se sont dotées nommément d’une approche féministe intersectionnelle (par exemple la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes et le Regroupement des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel), et plusieurs autres poursuivent leur réflexion. L’intégration d’un cadre intersectionnel, comme outil pour penser les pratiques, contribue progressivement à des changements organisationnels et à des transformations communicationnelles, dont plusieurs des manifestations et des enjeux seront abordés ici. C’est donc dans ce contexte que nos présents travaux visent à mobiliser les connaissances, issues à la fois des savoirs universitaires et des savoirs locaux (pratiques, militants et expérientiels), afin de rendre compte du renouvellement de l’intervention féministe sous la lunette intersectionnelle.
Les paramètres méthodologiques
Cette contribution s’inscrit d’abord dans la suite des travaux sur l’intersectionnalité et l’intervention féministe menés depuis plusieurs années par Corbeil et Marchand (2006 ; 2010). Les réflexions présentées, sous forme d’enjeux d’applicabilité dans les milieux organisés, sont aussi alimentées par une recherche, conduite de concert avec la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (FMHF), dans le cadre de laquelle la résonnance et l’application d’une approche intersectionnelle et de ses usages dans les pratiques des maisons d’hébergement (Corbeil et al., 2018) ont été explorées. Finalement, un projet de transfert et de mobilisation des connaissances, réalisé avec les milieux de pratique, complète le matériau sur lequel repose le présent article.
En ce qui concerne la recherche menée avec la FMHF, cinq groupes de discussion focalisée (focus group) ont d’abord été réalisés en 2014-2015 : quatre auprès d’intervenantes issues de différentes régions et un auprès de directrices de maisons d’hébergement. D’une durée de trois heures chacun, ils ont rassemblé six à sept participantes, ce qui a permis de faciliter les discussions autour d’un objet et d’enjeux spécifiques (Baribeau, 2009). Les thèmes couverts étaient : la compréhension de l’intersectionnalité ; son influence ou intégration dans les pratiques d’intervention ; les défis et enjeux de l’intersectionnalité appliquée en maison d’hébergement ; et les pistes pour favoriser l’application d’une approche intersectionnelle en maison d’hébergement. Dans les suites des groupes de discussion, nous avons opté pour la réalisation d’entrevues individuelles semi-dirigées, sous la forme d’un récit de pratiques, auprès d’informatrices clés, à savoir six intervenantes. À l’instar des entrevues de groupe, un canevas d’entrevue de récits de pratique a été ébauché afin de guider l’animatrice lors des entretiens 7.
Conformément aux critères d’inclusion, les intervenantes ayant participé aux entrevues de groupe devaient avoir travaillé en maison d’hébergement pendant un minimum de deux ans à temps plein 8. Pour ce qui est des intervenantes rencontrées en entrevues individuelles, l’exemplarité (Ruquoy, 1995) a influencé les critères de recrutement. À cet égard, elles devaient : 1) avoir cumulé une expérience minimum de cinq ans en maison d’hébergement ; 2) avoir fait de l’intervention de première ligne et 3) avoir réalisé des suivis individuels. En ce qui a trait aux directrices, le principal critère était la variété des clientèles recueillies en maison (langues parlées, femmes avec ou sans enfants, femmes itinérantes, immigrantes, ayant des problèmes de santé mentale ou de toxicomanie, femmes autochtones). Le traitement et l’analyse des données des groupes de discussion ont été réalisés via une analyse thématique (Paillé et Muchielli, 2012), et quatre matrices catégorielles ont été élaborées, à partir de quatre grandes catégories descriptives faisant écho aux thèmes des entrevues, afin de condenser les données et permettre une analyse horizontale (Miles et Huberman, 2003). Finalement, les récits de pratique ont été reconstruits selon une logique de restitution diachronique du processus d’intervention psychosociale ainsi qu’au regard des usages et des applications de l’intersectionnalité dans les pratiques d’intervention.
Dans la prolongation de ce rapport, depuis l’hiver 2019, nous menons un projet de transfert et de mobilisation des connaissances en vue de proposer des outils d’intervention féministe intégrant une approche intersectionnelle à l’intention des organisations féministes. Une recension des écrits sur l’intersectionnalité a été réalisée 9 ainsi qu’une démarche d’enquête feed-back (Lescarbeau, 2010) auprès d’intervenantes issues respectivement : 1) des maisons d’hébergement ; 2) des centres de femmes et 3) des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS). Cette démarche, doublée des résultats issus de la recherche discutée précédemment, a permis une première systématisation des pratiques d’intervention en vue de documenter l’actualisation de l’intervention féministe sous influence de l’intersectionnalité et, in fine, d’en faire des outils permettant sa diffusion dans les organisations féministes, et autres groupes intéressés à développer des pratiques anti-oppressives. Le défi est ambitieux et soulève plusieurs enjeux sur le plan de la praxis, c’est-à-dire des moyens politiques, théoriques et pratiques garants d’une cohérence entre des principes théoriques et leurs applications au sein de structures organisationnelles.
Les enjeux organisationnels et communicationnels de l’intervention féministe sous la loupe de l’intersectionnalité dans les organisations féministes au Québec
Les réflexions et les travaux menés en matière d’opérationnalisation de l’intersectionnalité en vue de renouveler l’intervention féministe nous ont amenées à dégager plusieurs enjeux qui s’inscrivent à différents niveaux dans les milieux de travail organisés où se déploient des pratiques d’intervention féministe. Deux ensembles d’enjeux sont ici ciblés : 1) d’abord, ceux ayant trait aux structures et aux cultures organisationnelles et 2) ensuite, ceux relevant des dynamiques communicationnelles qui contribuent à la (re)production des rapports de pouvoir. Ces enjeux ramènent à l’avant-plan la valeur de l’égalité sur laquelle s’est construite l’intervention féministe ; nous en discutons en conclusion.
Les enjeux organisationnels de l’intervention féministe dans une perspective intersectionnelle
Si l’intervention féministe a pris forme dans des contextes sociohistoriques différents, elle s’incarne également dans des contextes organisationnels spécifiques. L’intersectionnalité prend ainsi une résonnance particulière selon les contextes d’application et les cultures organisationnelles qui s’en emparent. Il s’en dégage ainsi des enjeux spécifiques qui sont explorés au regard de nos travaux.
Situer l’intervention féministe et l’intersectionnalité dans les milieux communautaires organisés
À l’image d’autres groupes communautaires, l’organisation et la direction des groupes de femmes ne sont pas assumées par des gestionnaires mais le plus souvent par des intervenantes qui en prennent la responsabilité en collaboration avec les autres travailleuses et en continuité avec les orientations idéologiques de l’organisme (Fournier et Gervais, 2014). On retrouve dans ce contexte différents modèles de gestion, lesquels dans les faits sont souvent hybrides et se situent dans une forme de continuum entre un modèle hiérarchique traditionnel et un modèle alternatif collectif (Fournier et Gervais, 2014). En effet, par souci de cohérence avec l’approche féministe et ses valeurs d’égalité, certains milieux de travail féministes se sont dotés d’une structure organisationnelle simple (l’organisation présente un centre hiérarchique, à savoir ici une directrice et des travailleuses). D’autres fonctionnent selon un modèle de cogestion qui répartit les pouvoirs et les responsabilités ou encore un modèle participatif qui vise l’implication de toutes et le renforcement « [du] sentiment d’appartenance, [de] l’autonomisation individuelle et collective » (Fournier et Gervais, 2014, p. 227). On retrouve également des modèles exemptés de toute hiérarchie avec notamment les Collectives de travail où « [le] pouvoir est théoriquement partagé entre toutes. La prise de décision prend une forme participative où le processus de recherche de consensus est parfois aussi important que la décision elle-même » (Fournier et Gervais, 2014, p. 229). Quel que soit le modèle choisi pour l’organisation, les groupes de femmes se caractérisent par une posture critique quant à la hiérarchie, la volonté d’un partage horizontal du pouvoir, la valorisation et la prise en compte des savoirs d’expérience, la participation de toutes et la mise en place d’un fonctionnement antibureaucratique et démocratique (Fournier et Gervais, 2014.).
À l’image de la structure organisationnelle, les pratiques d’intervention mises en place, dans plusieurs milieux féministes, ont été influencées par une approche dite de milieux de vie :
Selon Duval et al. (2007), […] le milieu de vie […] correspond au contexte d’intervention qui offre la possibilité de faire des interventions de façon informelle, au jour le jour, dans le quotidien de la ressource. Prenons le cas d’une ressource d’hébergement qui, tout en faisant de l’intervention individuelle et de groupe formelle et structurée, laisse beaucoup de place aux interventions de groupe non structurées et informelles, lors des repas ou à un autre moment de la journée. […] Le jumelage de ‘l’informel’ et du ‘formel’ favorise donc le développement d’un sentiment d’appartenance de la part des personnes usagères de même que le partage et les échanges entre elles et avec les intervenantes (Relais-femmes, 2009 : 12).
Des groupes comme les centres de femmes (des centres de jour) se décrivent également comme des milieux de vie. Leur approche d’intervention s’inscrit surtout dans l’intervention féministe de groupe et collective, à savoir dans une perspective de résolution de problèmes sociaux par et pour une communauté donnée (RQIIAC, 2010). Par ailleurs, le terme milieu de vie peut aussi faire référence au lieu géographique, à une communauté qui caractérise une région, une localité où se situent l’organisme communautaire et les personnes usagères qui le fréquentent (Relais-femmes, 2009). À long terme, plusieurs organismes deviennent un lieu d’appartenance pour les femmes aidées qui y ont eu recours. Ce faisant, les organismes féministes représentent des milieux d’intervention aux cultures organisationnelles spécifiques, ce qui colore forcément les manières dont l’intersectionnalité est appréhendée, plus encore, traduite dans chacun des réseaux féministes.
Dans le même ordre d’idées, les organismes détiennent également des particularités régionales et locales selon le territoire qu’ils desservent ainsi que des réalités historiques, socioéconomiques et culturelles qui varient d’une région à l’autre. En raison de leur situation géographique, certains milieux accueillent davantage de femmes immigrantes, réfugiées, issues des communautés ethnoculturelles ou encore des femmes autochtones. Des problématiques, parfois plus spécifiques, accompagnent aussi les régions où se situent les maisons, par exemple, l’itinérance a longtemps été un problème davantage associé aux métropoles. Également, l’origine sociolinguistique (anglophone ou francophone) des organismes est à prendre en considération dans l’émergence et l’appropriation de discours féministes intersectionnels, tout comme la diversification progressive des profils, des identités et des origines ethnoculturelles des intervenantes au sein des équipes de travail et des conseils d’administration. En outre, l’hétérogénéité et la spécificité, à la fois des milieux de vie, des clientèles et des problématiques, influencent la construction des discours 10 des actrices sur l’intervention féministe et l’intersectionnalité et les façons dont elles la mettent en œuvre selon les réalités organisationnelles et territoriales respectives.
Quand l’intersectionnalité interpelle la culture organisationnelle des milieux féministes
Le concept de culture organisationnelle ici utilisé est emprunté à la sociologie du travail qui se définit comme « un cadre de référence composé de croyances, de valeurs et de comportements partagés par les membres d’une même organisation, qui sous-tendent l’inconscient collectif et conditionnent les perceptions que l’organisation a d’elle-même et de son environnement » (Baril, Dionne, Lajeunesse et Paul-Fortin, 2012, p.6). La culture organisationnelle influence ainsi les façons de faire et les attentes du milieu face à ses membres (Lee-Gosselin et Ann, 2011). C’est dans cette perspective que les milieux se sont dotés d’un mode de gestion féministe, basé entre autres sur la valeur de l’égalité entre toutes les femmes, la démocratisation du pouvoir et l’inclusion des femmes de la communauté ou encore des femmes fréquentant les ressources (Fournier et Gervais, 2014). Or, nos récents travaux (Corbeil et al., 2018 ; Marchand, Corbeil, Boulebsol et Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, 2020) montrent que l’intersectionnalité interpelle de front à la fois les modes de gestion féministe ainsi que les normes et règlements du vivre ensemble. Rappelons que la gestion féministe met l’accent sur le partage du pouvoir au sein de l’organisation, plus précisément, sur les pouvoirs décisionnels répartis entre les membres du personnel d’une part et, d’autre part, sur la promotion « des relations et des conditions de travail qui soient conformes à une vision respectueuse du travail salarié » (Regroupement des groupes de femmes la région de la Capitale-Nationale et Relais-femmes, 2011, p.1). Elle table en ce sens sur l’établissement de processus démocratiques dans l’ensemble des instances et des procédés d’organisation du travail (prise de décisions, répartition des tâches, délimitation des postes, relations avec les bénévoles, etc.).
Or, lorsqu’on fait l’examen critique de cette culture organisationnelle, construite en grande partie sur la valeur d’égalité et sur des modes de gestion féministes, force est de constater, qu’encore trop souvent, les conseils d’administration ainsi que les instances de pouvoir (le centre de direction ou de coordination des activités) restent très homogènes, c’est-à-dire (trop) largement composés d’une majorité blanche et présentant peu de diversités (ex. peu de femmes en situation de handicap). Qui plus est, la minorité de femmes racisées travaillant au sein du milieu des femmes se voit le plus souvent confier des dossiers ayant trait aux problématiques spécifiques des femmes immigrantes, réfugiées, etc., plus rarement, elles sont à la coordination générale des dossiers ou de l’équipe, majoritairement blanche. L’adoption d’une approche féministe dite intersectionnelle convoque en l’occurrence l’analyse fine des relations de pouvoir et de ses diverses facettes (ex. le pouvoir statutaire, le pouvoir d’influence, le pouvoir d’expertise) ainsi que sa circulation entre les instances, les administratrices, travailleuses, bénévoles, etc. Si ces questions ne sont certes pas nouvelles et que plusieurs milieux féministes sont au fait de ces réalités, l’intersectionnalité rappelle toutefois l’urgence d’examiner les structures de gouvernance et modes de fonctionnement afin de tenter de pallier, voire rectifier, les zones où s’insère la discrimination systémique à l’égard des femmes racisées et minorisées.
Dans le même ordre d’idées, les travaux de Corbeil et al. (2018) relèvent que, pour plusieurs intervenantes, l’intersectionnalité renvoie à un accueil inclusif de « toutes les femmes ». À cet égard, plusieurs ont évoqué l’incohérence ressentie entre les règles de leur organisation et les principes énoncés. Retenons ceux relatifs à la « tolérance zéro » en matière de consommation et de comportements jugés violents, qui mènent souvent à l’expulsion de l’organisme, au temps de séjour – pour les maisons d’hébergement - parfois trop court ainsi qu’aux règlements ayant trait à la « surveillance » des femmes (contrôle de la médication, couvre-feu). Ainsi, « faire la police » nuit à l’intervention, rappelaient des intervenantes. D’autres organisations se questionnent par exemple sur leurs heures d’ouverture de 9 h à 17 h, assez conventionnelles et peu accessibles à certaines femmes, notamment celles qui travaillent de jour. Des tensions sont ainsi palpables entre l’endossement d’un rôle d’agente de contrôle social et les valeurs d’égalité mises de l’avant par la gestion et l’intervention féministes. Les réponses à ces enjeux demeurent évidemment complexes, puisqu’ils concernent à la fois les aspects structuraux des organismes communautaires ainsi que les logiques d’organisation du travail et de dispensation des services d’intervention sur lesquels s’est construite l’intervention féministe.
Les enjeux communicationnels et relationnels de l’intervention féministe auprès des femmes racisées et minorisées au regard de l’intersectionnalité
Si le privé reste toujours politique dans une approche féministe intégrant l’intersectionnalité (Corbeil et Marchand, 2010), l’intervention auprès des femmes racisées et minorisées doit reconnaitre que la dimension politique du système raciste a des ramifications profondément ancrées dans la vie privée de ces dernières (Jones et Harris, 2019). Dans cet ordre d’idées, l’utilisation d’un cadre intersectionnel met en lumière le fait que les problèmes vécus au moment de l’intervention doivent être analysés en amont, en tenant compte de la trajectoire des femmes racisées ainsi qu’au regard des expériences d’oppression et leurs effets dans la vie quotidienne ; ils ne peuvent pas être appréhendés individuellement, en dehors d’un cadre sociohistorique situé (Jones et Harris, 2019 ; Porter et James, 2016). En cela, nos démarches montrent que les intervenantes et praticiennes font des liens tangibles entre les situations des femmes aidées et le domaine interpersonnel (Hill Collins et Bilge, 2016), à savoir ce qui concerne les relations interpersonnelles des femmes avec leur environnement social (famille, couple, réseau social). Elles indiquent aussi clairement que ces dernières sont conscientes des impacts du domaine structurel (Hill Collins et Bilge, 2016), à savoir les politiques d’État et les lois institutionnelles, qui influencent les parcours des femmes (ex. les parcours migratoires) et engendrent des discriminations sérielles, tant dans la vie quotidienne que dans les services publics. Toutefois, si plusieurs protagonistes estiment que l’intersectionnalité « bonifie » l’intervention féministe en raison de son regard plus large sur les inégalités et les rapports de pouvoir entrecroisés, les dimensions communicationnelles et relationnelles de l’intégration de l’intersectionnalité aux pratiques féministes émergent comme des enjeux, sinon des zones de pouvoir à éclairer dans la relation dialogique d’intervention. Cela est discuté en dernière partie.
Penser les angles morts : la racisation dans l’intervention
L’intersectionnalité, appliquée à l’intervention féministe, met sur la sellette l’analyse de la relation dialogique ainsi que l’ensemble des « messages » transmis dans le processus communicationnel sur lequel repose, en réalité, toute intervention auprès des femmes. Plusieurs des intervenantes rencontrées dans le cadre de nos travaux évoquent l’intersectionnalité comme une grille d’analyse qui leur permet de penser de manière critique leur positionnement social, les visées, les moyens et la qualité de leurs interventions. Pour plusieurs, l’intersectionnalité renvoie aussi à l’enchevêtrement des problématiques et réfère également à l’intervention auprès des femmes immigrantes et racisées (Corbeil et al., 2018). Les intervenantes interrogées sont conscientes des tensions et des malaises qui surviennent dans l’intervention lorsque les pratiques des femmes divergent de ce qui leur apparait aller-de-soi au regard de leurs propres cadres de référence. « Je trouve qu’on a le jugement facile parfois » mentionnait une intervenante dans le rapport de Corbeil et al. (2018, p. 55), en rappelant l’importance de remettre en question son cadre de référence, c’est-à-dire ses connaissances expérientielles, ses valeurs, etc., et d’examiner en quoi cela influence les relations avec les femmes.
L’intersectionnalité force ainsi l’analyse des aprioris et des préjugés que les travailleuses pourraient nourrir à l’égard de plusieurs femmes appartenant à des groupes minoritaires. On pense ici de manière non exhaustive aux femmes autochtones, aux femmes immigrantes, aux femmes racisées, aux femmes trans, lesbiennes ou bisexuelles, aux femmes qui présentent des signes religieux, aux femmes qui vivent avec des troubles de santé mentale ou celles qui consomment des substances psychoactives. Comme l’évoquait une autre intervenante interrogée dans la recherche de Corbeil et al. (2018, p. 45), « il est impossible de dire que nous n’avons pas des jugements ». Or, ces jugements implicites peuvent influencer la relation et se manifester dans le langage, les expressions faciales et les gestes (ex. de la surprise dans le dévoilement d’une identité transsexuelle, un regard désapprobateur face à une expérience racontée). Non seulement ces jugements, qui se matérialisent autant par une communication verbale que non verbale, peuvent contrevenir à l’établissement d’une relation de confiance, mais aussi contribuer à la stigmatisation ou au renforcement de la marginalisation de certaines femmes. Pour éviter de reproduire un rapport d’oppression dans la relation d’aide, elles sont invitées à faire un pas de côté par rapport à leurs représentations culturelles et, plus largement, à leurs valeurs qui reposent sur des normes dominantes (par exemple, l’autonomie, l’affirmation de soi) (Worell et Remer, 2003 ; Enns, 2004 ; Corbeil et Marchand, 2010).
En continuité, plusieurs autrices se sont attelées à repérer les risques de discriminations insidieuses dans les relations d’intervention et à proposer des avenues pour éviter de reproduire des rapports de pouvoir, notamment en invisibilisant des vécus qui ne sont pas ceux des groupes majoritaires et dominants (Dottolo et Kaschak, 2015 ; Curtis-Boles, 2019 ; Jones et Harris, 2019). Par exemple, Mazzula et Nadal (2015) rappellent l’importance de ne pas banaliser les (micro)agressions qui jalonnent le quotidien des femmes racisées et qui ont des impacts significatifs sur leur santé mentale, leur bien-être et leur accès à un soutien adéquat et respectueux. Ces (micro)agressions peuvent être véhiculées par les postures et transactions communicationnelles initiées par une intervenante non racisée. Par exemple, en refusant de questionner sa pratique et ses discours afin d’analyser la présence potentielle de biais discriminatoires, en prenant pour acquise l’universalité de ses propres référents culturels, en refusant d’aborder ou de reconnaitre les rapports sociaux fondés sur la racialisation et leurs effets (ex. l’intégration inconsciente de stéréotypes raciaux), des intervenantes blanches contribuent à la reproduction de rapports inégalitaires avec des femmes racisées (Mazzula et Nadal, 2015). En l’occurrence, il existe une résonnance entre ce qui se passe maintenant, dans le cadre d’une intervention, et ce qui s’est passé et se passe encore trop souvent à un niveau social plus général (Mazzula et Nadal, 2015). Porter et James (2016) ajoutent à cet égard qu’il est pertinent de reconnaitre la corrélation entre une histoire intergénérationnelle de discrimination et une expérience actuelle difficile (tel que les effets de la colonisation sur les peuples autochtones). Cet entrelacement entre oppression sociohistorique et les problèmes vécus ici et maintenant par les individus peut engendrer une somme de problèmes d’ordre divers ou des sentiments de dévalorisation. Il est ainsi important pour les intervenantes féministes d’entendre et de valider les expériences racistes vécues, en ne les minorisant pas au profit d’autres types de discriminations (ex. celles basées sur le genre) (Mazzula et Nadal, 2015).
Dans le même ordre d’idées, pour réduire l’effet des rapports de pouvoir dans la relation, il importe surtout que les femmes blanches soient conscientes des privilèges qu’accorde le statut de blanche, alors qu’elles sont majoritaires au sein des équipes de travail comme au sein de la société québécoise en général. Dans un monde raciste, cette appartenance leur attribue des droits et un ensemble d’opportunités refusés à d’autres. Il s’agit dès lors de sortir de l’évidence, d’une part, en étant au fait que le privilège de la « blanchité » découle d’une oppression historique à l’endroit des groupes racisés (Enns, 2004 ; Corbeil et Marchand, 2006 ; Jones et Harris, 2019) et, d’autre part, en reconnaissant ses propres biais (Mazzula et Nadal, 2015 ; Curtis-Boles, 2019). Reconnaitre les dynamiques de racisation dans les dynamiques communicationnelles et relationnelles demande en outre une distance critique par rapport à ses privilèges de femme blanche.
Finalement, Jones et Harris (2019) proposent quelques repères afin de favoriser la rencontre des principes de l’intervention féministe et ceux contenus dans l’analyse intersectionnelle : miser sur une relation empathique ; valider les expériences racistes vécues qui sont relatées ou intériorisées ; s’assurer que son langage, ses comportements et ses attitudes reflètent les valeurs de l’intervention féministe ; reconnaitre les effets de l’intériorisation des messages et discours racistes ainsi que les stratégies d’adaptation associées qui peuvent contribuer au développement de problèmes de santé mentale, comme l’angoisse et le stress chronique, le stress traumatique postcolonial (Enns, 2004), le manque d’estime de soi, etc. En outre, la prise de conscience de ses angles morts en tant que praticiennes ou intervenantes dans les milieux féministes apparait comme une des conditions sine qua non à l’établissement d’un espace sécuritaire, mais aussi au déploiement d’interventions féministes éthiques et réflexives.
Reconnaitre les effets du statut d’intervenante et développer des pratiques réflexives
Bien que l’un des principes féministes soit de reconnaitre l’expertise des femmes, il n’est pas toujours évident pour les intervenantes, majoritairement blanches, de rompre avec l’autorité qu’elles incarnent en tant que salariées d’un organisme. Leur statut est conféré par leur position, à la fois au sein d’un organisme (comme directrice, intervenante) et, plus largement, au sein d’une société majoritairement blanche. Pour diminuer les effets de ce statut, qui les place comme des expertes à travers les échanges et la teneur des communications qu’elles entretiennent avec des femmes racisées, elles ont à considérer leurs responsabilités dans la reproduction d’inégalités et de microagressions. Par exemple, Curtis-Boles (2019) rappelle qu’une intervenante blanche peut représenter l’oppresseur pour une femme racisée, laquelle peut ne pas se sentir systématiquement en confiance dans la relation d’aide. Il s’avère ainsi important de considérer les enjeux d’influence et de « pouvoir-sur » inhérents à son statut de professionnelle, et ce, au regard des objectifs d’intervention féministe, comme l’autonomie ou le pouvoir d’agir (empowerment). Ces derniers peuvent apparaitre comme potentiellement en tension avec d’autres principes, comme le respect du rythme des femmes ou la volonté de les accueillir dans le respect de leurs expériences, quelles qu’elles soient. Selon Porter et James (2016), les effets des dynamiques de pouvoir dans la dyade intervenante-femme soutenue peuvent être diminués par la création d’un environnement propice à un véritable processus décisionnel partagé. Or, pour mettre en place des processus où les femmes sentent qu’elles peuvent influencer l’espace décisionnel où se transige le plan d’intervention, les intervenantes utilisent différents savoir-faire et savoir-être afin de mieux gérer les dynamiques de pouvoir, par exemple, en s’informant sur la perception qu’ont les femmes du rôle de l’intervenante et de l’intervention proposée. Elles tentent aussi de valider que leur compréhension des situations qui affectent les femmes rejoigne celle des principales concernées.
De manière analogue, une participante interrogée dans Corbeil et al. (2018) rappelait qu’il ne s’agit pas tant « d’analyser la femme », mais plutôt de se sonder soi-même comme intervenante. En d’autres termes, il importe de faire preuve de réflexivité dans les dynamiques relationnelles, c’est-à-dire de développer une réflexion intérieure et approfondie sur la manière dont on se construit personnellement et socialement, et sur la façon dont on voit et agit le monde (Fook et Gardner, 2007). D’une part, cette métaréflexion sur soi et sur ses pratiques permet la reconnaissance de ses privilèges et de ses biais, eu égard à sa position dans l’échange relationnel (statut d’employée et de professionnelle liée à une expertise), et d’autre part, au regard de sa position statutaire (de femme blanche le cas échéant) dans une société traversée par les divisions et les hiérarchisations sociales. Plus encore, le développement de la réflexivité quant à ses privilèges et à son action comme intervenante permet de résister à l’individualisation des problèmes sociaux (Fook et Gardner, 2007), laquelle participe à responsabiliser les femmes pour les problèmes vécus. Finalement, cette réflexivité permet le développement d’analyses sur la pratique « pour composer avec un monde en continuel changement » (Mercure et Rivard, 2015, p. 76).
En somme, l’influence de l’intersectionnalité sur l’intervention féministe interpelle de front l’ensemble des milieux féministes organisés. Sur le plan des structures et de la culture organisationnelle, elle remet à l’ordre du jour les enjeux de la représentation des femmes racisées et minorisés dans les instances décisionnelles, les équipes de travail et autres lieux de pouvoir. Elle force ainsi le questionnement sur la discrimination raciale systémique qui n’a pas épargné le mouvement des femmes et ses logiques endogènes. Sur le plan de l’intervention, elle oblige l’analyse des pratiques des travailleuses (comportements, attitudes, langage verbal et non-verbal) en lien avec les dynamiques marquées par les rapports de pouvoir, de privilèges et de discriminations susceptibles d’influencer leur interaction avec les femmes soutenues. Ainsi, face aux enjeux de l’invisibilisation des conséquences matérielles et symboliques des processus de racisation et de leurs impacts sur la qualité d’une relation d’intervention, l’intersectionnalité commande l’examen des angles morts et de ses effets dans l’intervention. Il s’agit en l’occurrence d’un outil qui permet non seulement le développement, mais surtout l’établissement en continu d’une conscience de soi critique (critical self-awareness) (Azzopardi et McNeill, 2016). Ainsi, l’intervention féministe à l’ère de l’intersectionnalité apparait comme une voie prometteuse pour éviter la reproduction de rapports d’oppression et ainsi tendre vers l’établissement de relations les plus égalitaires possible ; cet objectif de l’égalité se transige ici tant dans les dynamiques organisationnelles que les processus communicationnels à l’œuvre dans la relation d’aide.
Conclusion
Dans cet article, nous avons voulu mettre en lumière quelques pistes pour comprendre la mise en pratique d’une intervention féministe sous l’influence de l’intersectionnalité au Québec. Il ne s’agit pas d’un portrait exhaustif de toutes les dynamiques organisationnelles ou communicationnelles à l’œuvre dans les milieux féministes, mais bien de rendre compte de certains principes centraux et enjeux propres à ce contexte d’action communautaire. À cet égard, la mobilisation d’un cadre intersectionnel dans les organismes féministes interpelle d’emblée l’analyse « de la complexité du monde » (Hill Collins et Bilge, 2016), qui ne peut pas se réduire dans une forme spécifique et normative de recherche ou d’intervention (Davis, 2008). Si l’intersectionnalité, en raison de sa popularité au sein de milieux de la recherche (encore majoritairement blancs), risque d’être détournée de ses fondements militants et politiques issues des épistémologies afroféministes et postcoloniales (Bilge, 2015 ; Lopez et Almeida 2019), une des grandes forces de l’intersectionnalité appliquée en intervention et analyse féministes réside néanmoins dans sa capacité au dévoilement des impensés (Crenshaw, 2005 ; Hamrouni et Maillé, 2015). L’intersectionnalité, appréhendée comme une « métathéorie » de la domination (Dorlin, 2008), a ainsi permis de déceler plusieurs apories des approches féministes, dont la centration autour de l’axe du sexe/genre, occultant les effets intersectionnels d’autres rapports de pouvoir, mais aussi les logiques de domination entre les femmes elles-mêmes. À cet égard, des organismes comme la Fédération des Femmes du Québec utilise un slogan qui rend visible cette tension en faisant la promotion de l’égalité pour toutes et de l’égalité entre toutes. L’ébranlement du Nous femmes, comme stratégies politique et discursive, permet aussi de remettre en question les assignations catégorielles homogénéisantes qui enferment les femmes minorisées (femmes immigrantes, handicapées, lesbiennes, etc.) au sein d’identités et de positions subordonnées statiques, en mettant sur la sellette les enjeux liés aux privilèges et à la (re)production des inégalités au sein du mouvement des femmes, de ses structures et de ses pratiques. Les groupes de femmes et les milieux féministes ne sont ainsi pas exemptés de dynamiques de pouvoir qui construisent les processus de marginalisation ou de discrimination, notamment envers des femmes noires et racisées (Lopez et Almeida, 2019). Cela étant dit, il nous apparait important de relever que ce sont en même temps des lieux d’actualisation continue, critiques et faisant preuve de réflexivité collective (comme mouvement social) quant aux pratiques mises en œuvre sur les plans organisationnel et communicationnel. Les intervenantes sont conscientes de la nécessaire adaptation de leurs approches à la lumière de différentes influences pratiques, théoriques et militantes, dont la plus significative dans les dernières années est sans doute l’intersectionnalité. Ainsi, au regard des enjeux et tensions abordés, l’intervention féministe sous l’influence de l’intersectionnalité appelle à une reconnaissance de la diversité des femmes et de la complexité des situations, des contextes et des identités, à une vigilance quant aux rapports de domination entre les femmes, à la prise en compte de l’imbrication du sexisme avec différents systèmes d’oppression et au maintien d’une pratique réflexive capable de dévoiler les angles morts, d’assurer le maintien d’interventions inclusives pour plus de justice sociale.
Appendices
Notes
Le terme « racisées » renvoie au processus social de racialisation qui résulte d’un rapport de pouvoir. Cette catégorisation essentialisante consiste à associer une personne à un groupe supposément « racial » ce qui permet d’assoir et de justifier une discrimination. Ainsi les personnes racisées sont exposées au racisme (Guillaumin, 1972; Gans, 2016). Pour une analyse contemporaine de la pertinence politique du terme en contexte québécois, voir Pierre (2016).
Back to textPopularisée par la publication d’un texte de Hanish en 1970, l’expression « le privé » ou « le personnel est politique » rappelle que les femmes vivent en privé des problématiques dont les racines sont avant tout sociales et historiquement situées. Elles sont à analyser au regard du contexte sociopolitique et non pas de façon isolée. Ce fut aussi un appel retentissant à politiser l’analyse des violences envers les femmes.
Back to textAu Québec, l’action communautaire autonome (ACA) désigne les organismes sans but lucratif mis en place, soutenus et investis par les communautés elles-mêmes dans le but d’améliorer leurs conditions de vie et de promouvoir la justice sociale. Elle répond à une logique de « par et pour » par le biais de l’intervention, du soutien et des pratiques alternatives (Duperré, 2014).
Back to textRappelons que CRI-VIFF est né dans la foulée des actions qui ont suivi l’attentat misogyne et antiféministe survenu à l’École Polytechnique de l’Université de Montréal le 6 décembre 1989, où 14 étudiantes ont été assassinées.
Back to textNotons entre autres les travaux de hooks (1981, 1984); Davis (1981), Mohanty (1984), Moranga et Anzaldúa (1981).
Back to textGroupes de défenses de droits des Lesbiennes, Gai, Bisexuel-le, Trans, Queer.
Back to textLes thèmes discutés ont été les suivants : la situation des femmes rencontrées et leur demande d’aide, les différentes étapes de leur intervention, l’évolution de la situation des femmes, les difficultés en intervention et finalement l’apport de l’intersectionnalité dans leurs pratiques d’intervention.
Back to textPour l’ensemble des entrevues (de groupe et individuelle), les participantes ont été recrutées par la permanence de la FMHF ainsi que par le biais des directrices de maison.
Back to textLa recension a été effectuée à partir des mots clés suivants : intersectionnalité (intersectionality), pratiques inclusives (inclusive practice/s), intervention/pratique féministe/s (feminist practice/s), travail social (social work). Les références ciblées étaient datées de 2016 à 2018; il s’agissait de compléter une première recension effectuée avec les travaux de Corbeil et al. (2018). Les bases de données consultées sont Cairn; Érudit; Taylor and Francis Online; Repère; Open Edition; GenderWAtch; Sage Publications/journals; Wiley online Librar; SavoirsUdeS; Papyrus; Archipel; eScholarship.
Back to textPrécisons que le terme « discours » ici représente l’ensemble du langage utilisé pour désigner et parler d’intersectionnalité. Les discours prennent forme dans les écrits, dans toutes les pratiques discursives (ex. les conférences, les ateliers, les rencontres, etc.), en outre, dans tout ce qui se dit et fait à propos de l’intersectionnalité au sein des organismes féministes.
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