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Commentaires sur l’article d’Henripin et Pelletier « Un quart d’allogènes au Québec dans 100 ans? » : un génocide statistique[Record]

  • Normand Thibault

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  • Normand Thibault
    Bureau de la statistique du Québec, Direction des statistiques démographiques, Québec

Les idées exprimées dans ce texte sont celles de l'auteur et n'engagent pas la responsabilité du Bureau de la statistique du Québec.

L'article "Un quart dfallogènes au Québec dans 100 ans ?", d'Henripin et Pelletier, publié dans les Cahiers québécois de démographie (1986, 15, 2:227-251) a semé une polémique dès le moment de sa parution. Dans cet article, Henripin et Pelletier ont voulu montrer que si la fécondité se maintenait à 1,6 enfant par femme pendant le siècle 1981-2081 (il en faut 2,1 pour assurer le remplacement des générations) et s'il y avait parallèlement un solde migratoire de - 8 000 personnes par année, il y aurait alors (en 2081) au Québec plus de 26 % de la population qui serait née "à l'étranger", tandis que seulement 21 % des habitants serait des descendants de la population présente en 1981. Les 53 % restants seraient bien entendu des descendants d'immigrants de la période 1981-2081.

Ce scénario conduit à une telle décroissance de la population qu'il ne resterait plus au Québec que 3 800 000 personnes (loc. cit. : 247), alors que nous sommes actuellement (en 1987) plus de 6,6 millions. On peut émettre de forts doutes sur son degré de réalisme à long terme. C'est pourquoi les auteurs ont poursuivi l'exercice avec un scénario où la fécondité se stabilise aussi à 1,6 enfant par femme, mais où un apport migratoire supplémentaire maintient la population à 6,8 millions à partir de l'an 2001 et ce jusqu'en 2081. Il s'agit

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donc là d'un scénario moins catastrophique, qui se justifie bien mieux socialement et qui est plus quTattrayant politiquement. Leur conclusion est que "le stock héréditaire des Québécois d'aujourd'hui ne comptera plus que pour 12 % du patrimoine génétique des Québécois de 2081 !" (loc. cit. : 248). Il n'en fallut pas plus pour que la presse reprenne les idées d'Henripin et Pelletier et qu'éclate la suite des échanges que l'on connaît.

Non seulement la conclusion est-elle effectivement "étonnante" au point de vue empirique, mais ses termes ne peuvent nous laisser indifférents. Est-elle d'abord exacte ?

Henripin et Pelletier auraient du vérifier l'exactitude et la plausibilité de leurs calculs avant de les publier. Nous démontrerons en effet 1) que la méthode utilisée est défectueuse à trois niveaux; 2) que leurs résultats spectaculaires sont surtout le fruit d'une même erreur de calcul, répétée cumulativement pendant 100 ans; 3) que leurs plus importantes hypothèses démographiques sont contestables; et 4) que d'autres simulations conduisent à des résultats complètement opposés aux leurs.

1. LA MÉTHODE EST DÉFECTUEUSE

En résumé, le chemin suivi par Henripin et Pelletier consiste à prendre d'un coté les résultats d'une projection démographique déjà produite par d'autres auteurs, et à projeter séparément d'un autre côté des effectifs d'immigrants ainsi que leurs descendants. La tentation à laquelle ils ont succombé consiste à croire que les deux exercices perspectifs sont compatibles au point que la différence entre les deux effectifs prévus, c'est-à-dire un résidu, puisse être interprétable.

Les projections démographiques retenues par Henripin et Pelletier furent produites par Gauthier et MaIo (1983) sur le modèle ANNE de 1'0PDQ (Office de planification et de développement du Québec), pour les besoins des travaux gouvernementaux du Comité technique interministériel sur la population et l'immigration mis sur pied en 1981 par le gouvernement Lévesque. Afin de rendre accessible à toutes et tous la mine de renseignements que contenaient les rapports techniques produits pour ce comité par les démographes de différents ministères ...

Appendices