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Notes de lecture

Isabelle Attané, 2010. En espérant un fils… La masculinisation de la population chinoise, Paris, Éditions de l’INED, Collection Les Cahiers de l’INED, 239 p.

  • Danièle Bélanger

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  • Danièle Bélanger
    University of Western Ontario, London

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En espérant un fils…, d’Isabelle Attané, est la version publiée de la synthèse des travaux que l’auteure a présentés dans son mémoire d’habilitation à diriger des recherches, soutenu en France en 2007. Isabelle Attané représente la « voix » francophone sur les questions de démographie et de genre en Chine, un sujet cher à la démographie sociale anglo-saxonne et traité, entre autres, par Ansley Coale, Judith Banister, Monica Das Gupta et Dudley Poston chez les démographes, et par Susan Greenhalgh et Nancy Riley chez les anthropologues. L’ouvrage comporte deux parties. La première, intitulée « Des discriminations démographiques visibles », montre l’ampleur de la discrimination selon le sexe défavorisant les filles et les femmes. La seconde, « Un système de normes et de valeurs qui favorise le masculin », donne des explications sociales et historiques visant à éclairer les tendances démographiques précédemment décrites. L’ouvrage comprend une revue exhaustive des travaux de recherche occidentaux et chinois sur l’impact démographique de la discrimination selon le sexe en Chine, en plus d’inclure de nombreuses analyses originales de l’auteure. À cet égard, En espérant un fils… constitue un ouvrage de référence incontournable sur la démographie de la Chine contemporaine. Bien qu’Attané signe ici une publication à fort caractère scientifique, elle fait toutefois preuve d’un effort de vulgarisation louable, notamment dans huit encadrés et dans ses explications aussi claires que détaillées des phénomènes démographiques, permettant ainsi au lecteur non démographe d’apprécier l’ouvrage. Celui-ci contient huit très belles cartes en couleurs qui dressent un portrait géographique des indicateurs démographiques révélateurs de la discrimination envers les filles (rapports de masculinité à la naissance et mortalité infantile) et les femmes (espérance de vie à la naissance). Une cinquantaine de tableaux et une vingtaine de figures accompagnent le texte. Plusieurs chapitres sont complétés par des annexes qui fournissent des précisions méthodologiques, des données détaillées ou des traductions de sources chinoises inédites. Le seul regret du lecteur est de ne pas trouver d’index, lequel s’avérerait d’une grande utilité dans un ouvrage comportant de nombreuses informations et références.

Avec un rapport de masculinité à la naissance en augmentation depuis le début des années 1980, et qui culminait à 120,5 naissances de garçons pour 100 naissances de filles (loin du rapport de 105 pour 100 attendu en l’absence d’intervention humaine) en 2005, l’évolution démographique récente de la Chine représente un cas unique dans l’histoire démographique du monde. Attané estime à plus de 11 millions le déficit de naissances féminines pour la période 1981-2000, soit entre 500 000 et 600 000 par année. Dans son ouvrage, elle discute abondamment des causes directes — avortement selon le sexe, mortalité infantile et juvénile — ou indirectes — discriminations sociales, préférence donnée aux garçons pour des raisons économiques et relevant de pratiques du culte des ancêtres — pour n’en citer que quelques-unes.

Contrairement à plusieurs autres chercheurs ayant écrit sur le sujet, Attané accorde peu d’importance à la politique de l’enfant unique adoptée en 1979 comme facteur explicatif de la masculinisation de la population ayant accompagné la baisse de la fécondité. Dès le chapitre 2, ayant pour titre « Pourquoi y a-t-il plus de garçons que de filles ? », Attané met plutôt en avant les réformes économiques amorcées un peu plus tôt dans les années 1970. Elle souligne aussi l’importance déterminante de la fulgurante diffusion de l’échographie par ultrasons permettant le diagnostic prénatal du sexe du foetus, lequel diagnostic peut facilement être suivi d’un avortement quand le sexe de l’enfant à naître ne correspond pas au désir parental. Cette interprétation du phénomène permet un examen plus approfondi d’autres facteurs directs ou indirects de la masculinisation de la population chinoise. Cependant, une discussion étoffée sur les politiques de population et leur évolution semble manquer à cet ouvrage, par ailleurs très complet. Une analyse portant sur la modification de la politique de population qui a permis aux parents d’une fille de concevoir un second enfant pour tenter d’avoir un fils aurait pu apporter un éclairage sur les liens entre pouvoir étatique, préférence pour les garçons, fécondité et élimination des foetus féminins.

Il faut signaler ici trois points forts de l’ouvrage. D’abord, les tendances récentes sont présentées dans leur contexte culturel et historique. On trouve en effet dans ce livre de nombreuses références à des pratiques anciennes qui permettent de mieux comprendre les observations sur le présent. Par exemple, la discussion sur l’infanticide féminin, une pratique marginale mais qui existe toujours, s’accompagne d’un panorama historique. Une intéressante discussion sur la relation entre religion et pratique de l’avortement permet quant à elle de mettre en contexte un phénomène difficilement compris dans les pays occidentaux. Ensuite, l’ouvrage comporte de nombreuses analyses sur la mortalité différentielle à différents âges de la vie. Il s’agit là d’une contribution importante de l’auteure. Enfin, la Chine est mise en parallèle avec d’autres pays où les indicateurs démographiques témoignent aussi de discriminations selon le sexe défavorisant les filles et les femmes. Cette comparaison internationale montre que la population chinoise est loin d’être la seule qui non seulement contrôle le nombre et le moment des naissances mais, pour une partie des familles du moins, intervient également sur le sexe des enfants à naître ou de ceux qui survivront. Le fait que l’Inde, la Corée du Sud, le Bangladesh et Taiwan connaissent aussi une masculinisation de leur population remet en question la position centrale de la politique de l’enfant unique pour expliquer le cas de la Chine.

Sinologue en plus d’être démographe, Attané enrichit son ouvrage de nombreuses études publiées en langue chinoise. On y trouve, par exemple, un résumé détaillé d’une étude de Li et Zhu, publiée en 2001, qui met en évidence les causes sous-jacentes de la mortalité différentielle entre filles et garçons, ici principalement attribuable à des inégalités dans le recours aux soins médicaux. On y trouve aussi la description, très intéressante, de la campagne « Chérir les filles » visant à faire changer les mentalités pour que diminuent les discriminations envers les petites filles avant et après la naissance. Attané mentionne au passage que le recensement de 2010 permettra de mesurer l’influence de cette grande campagne nationale lancée au début du siècle.

Publié en 2010, l’ouvrage arrive au même moment que d’autres travaux sur le sujet indiquant de nouvelles directions. En effet, des analyses récentes révèlent le début d’un recul de la pratique de la sélection selon le sexe en Asie (voir notamment Das Gupta, et al. 2009. Evidence for an Incipient Decline in Numbers of Missing Girls in China and India. Population and Development Review, 35 (2) : 401-416). Déjà en 2002, l’anthropologue Vanessa Fong montrait comment les filles qui sont enfants uniques étaient choyées par leurs parents ; l’auteure soutenait alors que la perception des parents envers les filles et les garçons était en pleine mutation, particulièrement en milieu urbain (voir Fong, Vanessa. 2002. China’s One-Child Policy and the Empowerment of Urban Daughters. American Anthropologist, 104 (4) : 1098-1109). Certaines études sur les rapports de masculinité à la naissance montrent même un déficit de garçons pour les troisièmes naissances dans les familles comptant déjà deux fils ! La masculinisation de la population chinoise se situe donc dans une perspective complexe faite d’évolutions parfois paradoxales.