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La représentation sociale des hommes gais au Canada a considérablement évolué au cours des dernières décennies (Warner, 2002). Passant de marginaux à tolérés, ces hommes ont affronté de véritables mécanismes de contrôle et de discrimination étatiques, particulièrement avant et pendant le mouvement de libération gaie dans les années 1970. Aujourd’hui, bien qu’on ait observé des avancées sociales et législatives en matière de protection des droits des personnes de minorité sexuelle au Canada, comme la loi autorisant le mariage entre conjoints de même sexe en 2005, force est de constater que les hommes gais peuvent encore être victimes de violences structurelles. En 2011, Statistique Canada montrait que 18 % des crimes haineux déclarés à la police étaient liés à l’orientation sexuelle de la victime (Allen et Boyce, 2013, p. 3). De ces victimes, 85 % étaient de genre masculin (ibid., 2013, p. 13). Ces données font écho à celles du Registre des actes homophobes québécois qui indiquent que « les victimes d’actes homophobes à caractère discriminatoire sont très majoritairement de genre masculin (65 %) » (McCutcheon, 2014, p. 55). Pour McCutcheon (2014), bien qu’elles soient préoccupantes, les données entourant les actes homophobes déclarés aux différentes instances judiciaires peuvent être largement sous-estimées. En effet, la peur de dévoiler son orientation sexuelle, la crainte de ne pas être pris au sérieux par les policiers ou celle de se retrouver à nouveau en présence de son agresseur peuvent conduire les victimes à ne pas dénoncer les actes de violence auprès des instances judiciaires.

Les violences structurelles à l’encontre des hommes gais peuvent également survenir de façon plus sournoise, notamment par l’utilisation répétée et constante de mots blessants, que ce soit dans les journaux, les médias, la radio ou sur Internet (Institute for Sexual Minority Studies and Services, 2016; McCutcheon, 2014). Depuis sa création en 2012, l’Institute for Sexual Minority Studies and Services de l’Université de l’Alberta (2016) a recensée plus de 35 000 000 de fois l’utilisation du mot anglais « faggot », un terme péjoratif à l’égard des hommes gais, et ce, uniquement par l’intermédiaire de la plateforme Twitter. Pour Meyer (1995), ces « microagressions » rappellent aux hommes gais qu’ils sont fortement ancrés dans un système hétéronormatif[1], ce qui les amène possiblement à vivre dans un état de stress chronique (également appelé le « stress des minorités »). Chez les jeunes, l’homophobie vécue en milieu scolaire augmente significativement la probabilité de décrochage scolaire, de fugue du domicile familial, de pratiques sexuelles à risque ou de consommation abusive de psychotropes (Busseri et coll., 2008; Dorais, 2014; Grenier, 2005).

Le travail social joue un rôle primordial dans la promotion de la justice sociale et de l’équité pour tous. Les travailleuses et les travailleurs sociaux oeuvrent sans relâche contre l’exclusion sociale, particulièrement celle de personnes appartenant à des collectivités fortement opprimées et marginalisées (Association canadienne des travailleuses et travailleurs sociaux [ACTS], 2005). L’un des mécanismes d’action privilégiée et champ d’expertise reconnu du travail social réside ainsi dans la conceptualisation, l’animation et l’évaluation de programmes d’intervention à caractère social (Guellil et Guitton-Philippe, 2009; Parker et Bradley, 2007). De façon générale, ces programmes visent à réduire, au moyen d’activités variées, parfois structurées et adaptées aux réalités d’un groupe ou d’une collectivité, une situation qui est jugée comme étant problématique au regard des valeurs du travail social (ACTS, 2005; Parker et Bradley, 2007).

Dans ce processus d’intervention, l’importance d’engager les communautés a été démontrée par des données probantes (Palinkas et Soydan, 2011) et est même perçue par certains auteurs comme le caractère distinctif du travail social (Grinell et Unrau, 2008). Celle-ci s’inscrit dans une volonté d’oeuvrer non seulement pour les communautés, mais aussi avec elles. Afin de répondre à cette volonté, il n’est pas possible de faire l’économie de l’étude des représentations sociales et des expériences de la communauté, car les programmes d’intervention s’en retrouvent ainsi mieux adaptés à ses réalités et à ses besoins (Palinkas et Soydan, 2011 – voir le chapitre 7).

Au meilleur de nos connaissances, les représentations sociales et le vécu des hommes gais quant à leur homosexualité ainsi que leurs possibles répercussions sur les pratiques sociales sont des thèmes très peu étudiés au Canada. Cette absence d’études se traduit par l’instauration de programmes de prévention axés sur les comportements sexuels (p. ex., la prévention du VIH) qui sont souvent orchestrés de façon verticale par les instances de santé publique et qui peuvent évacuer la complexité et la diversité des réalités, des problématiques et des expériences vécues par les hommes gais sur le plan social et sanitaire (Chown, 2015; Ryan et Chervin, 2000). Dans le but d’améliorer les interventions sociales auprès de cette communauté, le présent article vise un double objectif : d’une part, documenter les représentations sociales au moyen des images qu’ont les hommes gais de l’homosexualité masculine en société et, d’autre part, comprendre comment ces images façonnent et modulent les attentes de ces personnes en ce qui concerne les interventions sociales visant leur communauté.

Cadre conceptuel : la théorie des représentations sociales

Pour atteindre ce double objectif, nous adoptons la théorie des représentations sociales (Moscovici, 1961). Les recherches effectuées dans ce cadre théorique se sont révélées plus que pertinentes pour l’intervention sociale auprès de groupes sociaux variés comme les personnes âgées (Montminy, 2000) ou les lesbiennes (Thibault, 2008) ainsi que pour des phénomènes multiples tels que le suicide (Mereus, 2006), l’intégration socioprofessionnelle (Negura et Maranda, 2004) ou la pauvreté (Tremblay, 2010[2]). Plus récemment, le second auteur de la présente publication a dirigé un ouvrage qui aborde plus spécifiquement la question de l’importance des représentations dans l’intervention en sciences humaines (voir Negura, 2016).

Souvent désignées et interprétées par les chercheurs comme « l’étude de la pensée naïve, du sens commun » (Abric, 2011, p. 15), les représentations sociales peuvent être définies comme le matériel cognitif et social créé, organisé et partagé par un groupe afin de lui permettre de se situer « et de se représenter le monde environnant, d’orienter et d’organiser les comportements, souvent en prescrivant ou en interdisant des objets ou des pratiques » (Mannoni, 2012, p. 4). En d’autres mots, il s’agit de la « théorisation » qu’un groupe ou qu’un sous-groupe de personnes se dessine à l’égard d’un phénomène quelconque. Les représentations sociales deviennent donc une référence au monde externe, une carte cognitive permettant de se situer dans l’environnement physique et social afin d’en déterminer les attitudes et les comportements à adopter ou à proscrire.

La grande majorité des études sur les représentations sociales utilisent comme matériel le discours des répondants afin d’y soustraire les significations accordées à un objet de représentation (Abric, 2003). Pour De Rosa et Farr (2001), l’étude des représentations sociales ne doit pas se limiter aux significations des mots et des textes, elle doit permettre aussi la découverte des symboles transmis par les images. En effet, les images, tout comme les mots, sont porteurs des représentations sociales, car elles font « correspondre à toute figure un sens et à tout sens une figure » (Moscovici, 1961, p. 63). Autrement dit, toute représentation est véhiculée non seulement par le discours, mais aussi par les images qui l’accompagnent. Les deux composantes de la représentation sociale, selon Moscovici (1961), soit la figure (l’image) et le sens, expliquent les processus de constitution des représentations par objectivation et ancrage. La figure, ou l’image, est produite par le processus d’objectivation, processus représentationnel qui rend concrètes les idées abstraites, et celui de l’ancrage, autre processus représentationnel qui situe un objet peu familier dans le contexte des connaissances familières, lui donne un sens (Moliner, 2008). Cette association figure/sens rend compte ainsi d’un système particulier de signification dans lequel l’imagerie, l’ensemble des images associées à un objet de représentation, est complémentaire au langage dans son rôle de porteur des significations. Le noyau figuratif d’une représentation sociale qui serait générateur d’images décrit par Moscovici (1961) rejoindrait en quelque sorte l’idée du noyau central d’Abric (1994) qui est générateur de significations.

Selon Abric (1994), une représentation sociale est organisée autour d’un noyau central qui constitue son ossature stable et génératrice de sens. Les éléments centraux, qui forment ce noyau, se caractérisent par leur nature consensuelle et inconditionnelle. Autrement dit, un élément central, qui est partagé par la majorité, est aussi indispensable à la production de significations associées à l’objet de représentation. De cette manière, en cas de mise en cause d’un élément central, la stabilité de toute la représentation est touchée (Lheureux et Lo Monaco, 2011). Les éléments périphériques constituent, quant à eux, la partie flexible et instable de la représentation. Ces éléments ont comme fonction l’adaptation aux situations spécifiques ou aux changements réversibles des contextes (Flament, 1994). Ils sont peu consensuels et peuvent changer en fonction de l’évolution du contexte sans modifier la stabilité de la représentation sociale. Les éléments périphériques protègent ainsi le noyau central contre des changements trop fréquents.

Nous supposons, tout comme Moliner (2008), que le noyau central d’Abric et le noyau figuratif de Moscovici (1976a) représentent les deux facettes de la même représentation sociale et suivent une dynamique complémentaire. Les images sociales permettraient, dans cet esprit, aux individus de prendre position à l’égard des hommes gais et peuvent rendre compte de la représentation sociale dont elles sont issues. Le jugement fondé sur des images peut avoir un caractère attitudinal (positif ou négatif envers les hommes homosexuels), mais aussi normatif (imposer des modèles et des pratiques par rapport à l’homosexualité). Ainsi, pour comprendre les prises de position des hommes gais par rapport aux interventions éventuelles entourant l’homosexualité masculine, nous avons effectué l’étude des images sociales de l’homosexualité, qui sont, selon la définition de Moliner (1996), l’ensemble des caractéristiques et des propriétés que les individus (c’est-à-dire les hommes gais) attribuent à un phénomène (c’est-à-dire l’homosexualité masculine).

Les images sociales sont produites par les représentations sociales et constituent à la fois leurs véhicules (De Rosa, 1987). À ce sujet, Seca (2005, p. 33) affirme qu’avec l’incursion constante de nouveaux contenus médiatiques et scientifiques, les individus sont d’autant plus invités à se positionner par rapport aux cadres de référence pouvant influencer leurs conduites et leurs prises de position. Ainsi, les ambivalences et les divergences dans les messages en circulation dans la société peuvent inviter la population à remettre en question sa représentation de l’homosexualité en réévaluant ses images sociales. Or, la rapidité des changements sociaux et législatifs depuis les années 1970 laisse maintenant place à un large éventail d’opinions, de croyances et d’attitudes qui composent sa représentation sociale (Mellini, 2009). Les hommes s’identifiant comme gais ne sont pas exempts de l’impact de ces discours sur leur réalité. Les images sociales peuvent ainsi devenir une source de préoccupations pour les hommes gais puisqu’elles déterminent les attitudes que les membres de la société peuvent entretenir quant à leur orientation sexuelle.

Méthodologie

Cette recherche a privilégié un devis de type qualitatif qui, selon Negura (2006), est en mesure de capter le processus de formation des représentations sociales, de même que leur complexité et leur dynamisme. Ce devis est d’autant plus justifié que les objectifs de notre recherche visent à documenter, et donc à dégager du discours des hommes gais, les images qu’ils ont de l’homosexualité masculine en société, de même qu’à comprendre comment ces mêmes images façonnent les orientations et les modalités d’intervention souhaitées auprès d’eux.

Dix répondants ont été interrogés dans les villes d’Ottawa et de Québec en avril et en mai 2014. Le caractère exploratoire que revêt cette recherche justifie son échantillon plus restreint, lequel permet tout de même d’apprécier le contenu des représentations sociales et ses constituants. Puisque certains répondants peuvent se sentir mal à l’aise d’être reconnus par d’autres comme étant gais au sein d’un groupe, nous avons privilégié l’entretien individuel. L’âge des répondants variait entre 22 et 54 ans, la moyenne étant de 30 ans. La moitié des répondants avaient obtenu un diplôme universitaire, quatre avaient terminé une formation collégiale tandis qu’un avait terminé ses études au niveau secondaire. Quatre des répondants affirmaient être dans une relation amoureuse lors de la collecte de données, les autres étaient célibataires. La majorité (70 %) de l’échantillon était composée de personnes caucasiennes.

Après avoir obtenu l’approbation du Comité d’éthique de la recherche en sciences sociales et humanités de l’Université d’Ottawa, le recrutement a été mené en collaboration avec l’Association des étudiants diplômés (GSAÉD), qui a affiché un message de recrutement sur sa page Internet. Ce message expliquait brièvement l’objectif de l’étude et ses bénéfices pour l’avancement des pratiques en travail social. Afin de participer à cette étude, les personnes devaient être âgées de 18 ans et plus et s’identifier comme étant un homme gai. Les répondants ont reçu un montant de 10 $ en dédommagement pour leur participation. À la suite de la réception d’un courriel, nous communiquions avec les répondants afin d’établir un premier contact téléphonique. Si la personne souhaitait participer à l’étude, nous fixions un rendez-vous pour l’entretien. Les entretiens ont duré entre 45 et 75 minutes et ont eu lieu soit à l’Université d’Ottawa, soit au domicile des répondants.

Un guide d’entretien semi-dirigé était composé de 18 questions ouvertes divisées en quatre thèmes : 1) le point de vue du répondant sur son homosexualité; 2) les images de l’homosexualité masculine qui circulent dans la société; 3) les conséquences perçues de ces images sur les hommes gais; 4) les besoins et les pistes d’interventions sociales souhaitées par les répondants en rapport avec ces images. Le premier thème et le quatrième thème du guide d’entretien visaient à recueillir des données sur les perceptions propres aux répondants en ce qui a trait à leur homosexualité et aux interventions à privilégier auprès des homosexuels. Le deuxième et le troisième thèmes étaient structurés de manière à faire ressortir plus précisément les conséquences perçues des images sociales de l’homosexualité. Nous avons demandé aux répondants d’exprimer des opinions en les attribuant à d’autres, aux hétérosexuels et à la communauté gaie, en adaptant la technique de substitution (Flament, 1994). Cette technique est utilisée dans les études des représentations sociales pour étudier les « zones muettes » des représentations sociales, autrement dit « la face cachée et non avouable de la représentation » (Flament et coll., 2006). Dans le contexte du même groupe social, la substitution permet d’obtenir des opinions contre-normatives qui autrement ne peuvent pas être exprimées, car elles sont en contradiction avec les normes dominantes. Dans notre étude, par contre, cette technique nous a permis de mieux comprendre le processus de positionnement des hommes gais face aux images attribuées au groupe dominant. Le contexte de substitution nous a donc permis de connaître, d’un côté, les images sociales de l’homosexualité et, de l’autre, le positionnement des personnes gaies par rapport à ces images. Cette recherche fait principalement état des résultats du deuxième et du quatrième thèmes. Les autres seront l’objet d’une prochaine publication.

L’analyse de contenu des données recueillies lors de nos entretiens a été effectuée selon une approche inductive générale. L’approche inductive générale vise à « dégager les significations centrales et évidentes parmi les données brutes et relevant des objectifs de recherche » (Blais et Martineau, 2006, p. 3). Ainsi, les stratégies de l’approche inductive générale permettent aux chercheurs de faire émerger des données de nouvelles catégories non préalablement définies.

Pour ce faire, nous avons procédé aux quatre étapes du processus inductif de codification élaboré par Blais et Martineau (2006) soit : a) une préparation de nos données brutes par la transcription des verbatims sur support informatique; b) la pleine compréhension du contenu des entretiens par des lectures répétées et approfondies; c) la codification des unités de sens par leur signification propre; d) la révision des catégories ainsi que leur affinement. Afin de soutenir notre codification des unités de sens, nous avons utilisé le logiciel Nvivo pour Macintosh. Cette démarche a permis d’affiner les catégories à l’intérieur même de nos quatre thèmes de recherche. Enfin, l’équipe a créé de nouvelles sous-catégories afin d’en arriver progressivement au regroupement de celles qui étaient redondantes.

Résultats

Images de l’homosexualité masculine en société

Les répondants avaient à décrire les différentes images de l’homosexualité qui circulent, selon eux, dans la société. L’analyse des résultats a permis de révéler cinq images de l’homosexualité masculine : la normalité, la flamboyance, la déviance, la vulnérabilité et l’hypersexualisation, qui attribuent à l’homosexualité masculine des traits considérés concrets, caractéristiques et naturels (à la suite du processus représentationnel d’objectivation[3]).

Pour la majorité, l’image de la normalité attribue aux hommes gais des caractéristiques spécifiques aux hommes hétérosexuels considérées en société comme étant positives :

J’trouve que c’est apporté (l’homosexualité) comme étant normal. Tu vas voir dans une télésérie un couple qui n’a pas l’air d’être perçu différemment des autres. Tu vas voir un couple gai à travers des couples d’amis, ils ont une vie normale, ils vont avoir des enfants, comme n’importe qui. J’pense que la tendance va de plus en plus vers ça.

Tommy[4]

Cette normalité est étroitement liée à ce qui compose l’hétéronormativité. Autrement dit, ces normes exigent d’agir suivant les stéréotypes de genre (p. ex., se comporter de façon « masculine » pour un homme), d’aspirer à une vie de couple stable et monogame et d’être orienté vers l’institution familiale et le mariage (de Oliveira et coll., 2013). Ainsi, l’image de la normalité transcende l’aspect physique ou comportemental : elle est perçue, par les répondants, comme la « bonne façon » de vivre son homosexualité.

A contrario, la deuxième image, celle de la flamboyance, qui attribue aux hommes gais des caractéristiques jugées spécifiques aux femmes, serait à l’origine des attitudes défavorables selon les répondants. Cette flamboyance est rapportée comme telle dans les propos de plusieurs répondants :

Intervieweur : Donc, si t’avais à choisir qu’une seule image qui domine dans la société quand un inconnu te parle de l’homosexualité, ça serait laquelle ?

- Tommy : L’image flamboyante. C’est une image flamboyante… Genre « Too much »…

Cette image est souvent perçue comme l’antithèse de la normalité puisqu’elle se définit par des éléments faisant de l’homme gai une personne qui ne cadre pas avec les stéréotypes de genre généralement associés à la masculinité en société. De ce fait, la flamboyance est empruntée par les participants pour décrire spécifiquement les hommes gais qui ne se conforment pas, soit en raison de leur apparence, de leurs comportements ou de leurs attitudes, aux caractéristiques de l’image de la normalité. Par conséquent, ils sont dépeints comme des personnes efféminées, qui expriment leur genre de façon flamboyante, extravertie :

[L’image de la flamboyance] représente pas l’homosexualité qui, dans ma conception à moi, représente seulement aimer quelqu’un du même sexe. Si t’es un homme qui aime un homme, t’as pas besoin d’être efféminé pis de ressembler à une fille dans ta vie de tous les jours […]. Alors oui, certains homosexuels peuvent en vouloir aux images qui sont projetées dans la société...

Carl

On pense aux drag queens qui sont les hommes qui s’habillent en femmes ou des hommes féminins. […] Dans le fond, c’est ça le gros de l’image qui est projetée.

Alexandre

Pour cette raison, l’image de la flamboyance, qui renvoie à des traits stéréotypés féminins, discrédite, aux yeux des répondants, tous les hommes gais et diminue l’acceptation de l’homosexualité masculine dans la société.

C’est clair, c’est la vision que la société a [l’image de la flamboyance]. La fierté gaie pis le Village à Montréal aussi. Donc, c’est extraverti. Drag queens, show de paillettes, beaucoup. Donc, des extrêmes au fond. C’est ça que j’vois le plus aussi. J’vois l’image plus négative que positive, mettons.

Kevin

Bien que l’image de la flamboyance soit jugée comme défavorable aux hommes gais, elle n’est pas la seule à être considérée ainsi. Les images de la déviance, de la vulnérabilité et de l’hypersexualisation le sont également.

Dans l’image de la déviance, l’homosexualité est une forme de péché, voire une forme de criminalité :

J’pense que, dans les générations plus vieilles, on associe l’homosexualité à un péché, à quelque chose de mal. Même des fois, quelque chose qui a un lien avec la pédophilie.

Sam

Cette image présente également l’homosexualité comme la cause possible des maladies et des infections transmissibles sexuellement.

Tu sais, ça revient encore un petit peu, l’image des MTS, mais j’pense que c’est moins pire. Je pense que les mentalités ont évolué un peu.

Carl

Malgré le caractère stéréotypé de l’image de la déviance et le fait qu’elle déplaît généralement aux répondants rencontrés, elle n’est que rarement perçue par eux comme préoccupante, étant donné son déclin dans la conscience sociale après les changements sociaux qui ont suivi la décriminalisation et la dépsychiatrisation de l’homosexualité dans les années 1970. Cette observation confirme l’importance de contextualiser l’objet d’une représentation sociale à travers ce qui le forge, le constitue et le modifie en société (Jodelet, 1994).

Il en est de même pour l’image de la vulnérabilité, selon laquelle l’homme gai est vu comme une personne qui sera nécessairement à risque de subir de l’intimidation.

Une autre image, ça peut être celle de la personne en difficulté qui va se faire écoeurer. D’emblée, qu’on soit victimes de préjugés, de discrimination.

Jérémie

Cette image suggère que l’homosexualité mène inévitablement à des difficultés personnelles, à de l’intimidation et à de la discrimination. Pour certains répondants, cette image n’est pas favorable aux hommes gais puisqu’elle les positionne comme des victimes :

C’est correct, mais pas mes enfants parce que j’voudrais pas qu’ils souffrent. Parce que j’voudrais pas qu’ils soient victimes de discrimination. D’après moi, c’est ce profil-là qui est le plus fréquent.

Jérémie

Finalement, selon l’image de l’hypersexualisation[5], les hommes gais sont excessivement préoccupés par leur image corporelle. Cette fois aussi, l’image est considérée comme défavorable aux hommes gais, car, selon nos répondants, elle perpétuerait les stéréotypes faisant d’eux des personnes superficielles.

Souvent, on va dire, “ah! les gais, c’est les plus beaux”. C’est une image, je pense, qu’ils font plus attention à leur physique, ils n’ont pas de familles, donc plus de temps pour s’entraîner, aller au bronzage, s’acheter du beau linge, donc une image de superficialité, je pense.

Carl

Ceci étant dit, à l’exception de l’image de la normalité, la plupart des images identifiées par cette recherche ne sont pas considérées comme favorables aux hommes gais puisqu’elles diminueraient leur statut dans la société.

Tableau 1

Caractéristiques principales des images sociales de l’homosexualité masculine selon nos répondants

Interventions sociales suggérées par les répondants comme réponse aux images sociales de l’homosexualité masculine

Caractéristiques principales des images sociales de l’homosexualité masculine selon nos répondants

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Pour améliorer la condition sociale des hommes gais, nos répondants ont suggéré en grande majorité la démystification de l’homosexualité, notamment dans les écoles ou dans les médias. La démystification, dans ce contexte, peut se comprendre comme une forme de témoignage d’un homme gai qui répond ouvertement aux interrogations qu’a un groupe relativement à son orientation sexuelle. Selon eux, ce type d’intervention sociale permettrait de déconstruire les préjugés et les stéréotypes quant à l’homosexualité chez les hommes. Par exemple, un répondant qui participait à des actions bénévoles de démystification de l’homosexualité dans des écoles affirme qu’il considère la démystification comme un moyen efficace pour stimuler l’ouverture des jeunes à l’homosexualité :

On allait dans des écoles, primaires ou secondaires, puis on était deux intervenants et on laissait les enfants poser n’importe quelle question. Ils devaient remplir un questionnaire sur l’homosexualité et les jeunes devaient poser n’importe quelle question et à la fin de l’intervention, on passait le même questionnaire. Et quand tu voyais la différence que ça faisait, c’était un bon programme.

Julien

La démystification de l’homosexualité permettrait ainsi de fournir de l’information éducative sur les orientations sexuelles.

Juste voir à quoi on peut s’identifier, parce que juste… J’pensais qu’il y avait juste le couple hétéro qui existait. On m’a pas ouvert d’autres horizons. On m’a pas montré qu’on pouvait aimer les deux. Juste être plus conscient de c’est quoi les possibilités là. Possibilités, pas juste dans le sens, tu peux choisir, mais dans le sens, à quoi tu peux t’identifier.

Alexandre

En même temps, la décentration de l’image de la flamboyance dans les médias permettrait, selon les répondants, d’accepter davantage les manifestations de l’homosexualité dans la société, en diffusant l’idée que l’homosexualité est un comportement ou un trait de personnalité parmi d’autres.

Ben, que c’est juste quelque chose de normal, que c’est une attirance, que c’est quelque chose de personnel, pis ça n’affecte pas celle de quelqu’un d’autre. C’est une question de traits personnels.

François-Xavier

Selon notre analyse, cette modalité de lutte contre les stéréotypes proposée par les répondants viserait plutôt à repousser de l’espace public la visibilité des personnes qui dérangent l’ordre hétéronormatif. On peut entrevoir cette tendance à tenir à distance les personnes qui s’éloignent de la norme sociale dominante de la masculinité dans les propos mêmes des répondants, qui expliquent pourquoi les interventions devraient promouvoir que les modèles « normaux ».

Faudrait juste qu’il y ait des modèles considérés normaux. Déjà qu’ils en ont assez avec le questionnement de pourquoi moi j’suis gai, de en plus, juste voir le modèle efféminé, drag queen… Ça serait le fun de voir le modèle plus neutre, c’est pas parce que t’es gai que ta vie va être plus tant différent à part le concept de tu vas aimer quelqu’un du même sexe.

Charles-Antoine – gras ajouté

Les résultats indiquent donc que les répondants, par l’intermédiaire des interventions de démystification, souhaitent contrôler leur image dans la société :

Je ferais beaucoup de pression sur les médias, en général, pour qu’ils cessent de projeter, eum, une image encore flamboyante. Qu’ils montrent les bannières des organismes communautaires plutôt que de montrer les gars en bobettes.

William - gras ajouté

De ce fait, les répondants désapprouvent les images et les personnes qui s’éloignent de l’image de la normalité. En proposant ces interventions, ils souhaiteraient le retrait de ces images et, par extension, l’élimination de l’espace public du comportement qui leur correspond.

Discussion

Notre étude a permis de faire émerger plusieurs constats concernant le positionnement des hommes gais relativement aux images liées à l’homosexualité masculine. Un premier constat serait qu’il n’y a pas qu’une seule image du phénomène projetée en société. En fait, il existe plusieurs images en mouvance, chacune ayant des frontières qui délimitent les attitudes et les pratiques qui leur sont représentatives. Par exemple, les hommes gais qui correspondent à l’image de la normalité seraient bien perçus par les hétérosexuels, mais également par les autres hommes gais. Parallèlement, ceux qui se considèrent comme « normaux » peuvent désapprouver l’image que projettent les personnes « flamboyantes », image considérée comme négative. Selon eux, étant donné que l’attention médiatique est centrée sur le groupe considéré comme déviant, les comportements flamboyants seraient responsables de la perpétuation des stéréotypes et des préjugés envers l’ensemble des hommes gais. Les ressentiments produits au sein du groupe par la place occupée par l’image de la flamboyance dans la société sont représentatifs d’une dynamique de marginalisation à l’intérieur même de la communauté gaie. Dès lors, notre étude des images de l’homosexualité masculine représentées par les hommes gais rend compte de la complexité des processus de positionnement de ces derniers. De cette manière, avant de mettre en place un programme d’intervention, l’étude de la représentation sociale de l’homosexualité s’avère profitable pour cerner avec précision le contexte sociocognitif d’un groupe. Ce type d’analyse fournit de l’information contextualisée sur les cadres de référence pouvant influencer et perpétuer les attitudes et les comportements au sein d’un groupe, tout comme son positionnement (Mannoni, 2012).

Les répondants, rappelons-le, proposaient des interventions liées à la démystification de l’homosexualité masculine, notamment dans les écoles ou dans les médias. Ces interventions sociales sont d’ailleurs perçues de manière favorable par le Conseil permanent de la jeunesse du Québec qui, en 2007, les décrit comme étant utiles pour : « déconstruire les mythes et les préjugés sur l’homosexualité. Ce sont des moyens de sensibilisation aux problèmes et de transformation des mentalités » (2007, p. 52). Selon Abric (2003), les pratiques contre-attitudinales peuvent effectivement remettre en cause les croyances, attitudes ou comportements liés à un objet. En ce sens, la démystification de l’homosexualité peut, en effet, s’avérer un moyen efficace de remise en question de certains préjugés ou mythes persistants. Un mémoire de maîtrise menée par Chouinard (2011) s’intéressant au point de vue des enseignants sur la prévention de l’homophobie et de l’hétérosexisme à l’école secondaire expose les bénéfices perçus des ateliers de démystification. Parmi ceux-ci, notons l’augmentation de l’estime de soi et du soutien social des jeunes, tout comme la création d’un environnement plus favorable et inclusif à la diversité sexuelle. Un autre rapport de recherche indique un changement d’opinion favorable auprès de 10 % à 15 % d’une cohorte d’élèves du secondaire de Québec à la suite d’une intervention sociale visant à démystifier l’homosexualité (Grenier, 2005). Une méta-analyse de 515 études montre également qu’un contact positif entre des groupes pouvant être considérés comme dissemblables (hommes gais et personnes hétérosexuelles) peut atténuer les préjugés, susciter des changements sur le plan cognitif (remise en question des stéréotypes) et affectif (remise en question des préjugés) (Pettigrew et Tropp, 2006). Ainsi, à partir des études citées précédemment, nous pouvons soutenir que la démystification de l’homosexualité, en raison du contact positif vécu entre les bénévoles homosexuels et les élèves, peut provoquer une remise en question ou diminuer les préjugés à l’égard des hommes gais. Cette remise en question peut, à son tour, déstabiliser la représentation sociale que les jeunes entretiennent à l’égard de l’homosexualité masculine et faire évoluer cette représentation.

Les bienfaits de la démystification expliquent la popularité de ces types d’intervention au sein d’institutions qui se proposent de lutter contre la discrimination sur le critère de l’appartenance à une minorité sexuelle. Toutefois, si ces méthodes répondent à la demande de certains groupes d’hommes gais, notamment par la promotion unique d’une homosexualité masculine dite « normale », cela pourrait, selon nous, soulever certains enjeux préoccupants.

En effet, selon Légal et Délouvé (2008), la diminution des préjugés comme résultat du contact intergroupe n’est pas nécessairement généralisable à l’ensemble du groupe visé par l’intervention. Dans cet ordre d’idées, dans l’éventualité où une classe ne serait exposée qu’à un bénévole se conformant à l’image de la normalité, elle ne pourrait se défaire des préjugés qu’envers le groupe lié à la « normalité », et non pas envers l’ensemble des groupes composant les hommes gais. Nous remettons en question, dans un tel contexte, les effets que ce type de démystification (par l’unique association des hommes gais à l’image de la normalité) pourrait avoir sur les personnes ne pouvant pas ou ne désirant pas se conformer à l’hétéronormativité.

La démystification de l’homosexualité dans ces conditions pourrait, d’un côté, renforcer le discours faisant de l’image de la normalité la seule façon de vivre « correctement » son orientation sexuelle. De l’autre côté, elle pourrait laisser intacts les préjugés et les stéréotypes envers ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas correspondre aux caractéristiques physiques, comportementales ou attitudinales liées à l’image de la normalité. Conséquemment, l’intervention risquerait d’accroitre, à long terme, les inégalités sociales entre les hommes gais qui seraient perçus comme « normaux » et ceux qui s’en distancient, de façon volontaire ou non. À ce propos, un rapport de Chamberland (2011) portant sur une analyse de guides d’interventions contre l’homophobie en milieu scolaire met en évidence l’importance d’y inclure les différents aspects de la diversité sexuelle, comme les identités de genre : « De manière générale, les guides évalués gagneraient à élargir leur contenu dans un souci d’inclusion de la diversité sexuelle sous toutes ses formes. Tant notre recherche que les études récentes conduites au Canada plaident en ce sens, révélant que les difficultés et les discriminations subies par les jeunes des minorités sexuelles varient de façon parfois considérable selon leur orientation sexuelle (homosexualité masculine, lesbianisme, bisexualité) et selon leur identité de genre (jeunes transsexuels, transsexuelles, transgenres ou au genre atypique) » (p. 11).

À la lumière des résultats obtenus, nous abondons dans le même sens que Chamberland (2011), spécifiquement en ce qui a trait à l’importance de reconnaître l’hétérogénéité des hommes, non pas en fonction seulement de leur orientation sexuelle, mais également de leur adhérence aux normes et aux codes de conduite hétérosexiste. Ainsi, les interventions qui proposent de démystifier l’homosexualité ne devraient pas soustraire de ces activités des hommes dont les comportements, les attitudes ou l’apparence générale dérogent des normes stéréotypées, sous prétexte qu’ils dérangent l’ordre hétéronormatif (Chamberland, 2011). Plutôt, la théorie des représentations sociales nous donne à penser que, en plus de remettre en question les stéréotypes ou les mythes liés à l’homosexualité, les interventions visant la démystification de l’homosexualité doivent confronter les représentations qui sous-tendent ces stéréotypes et ces mythes. Dans cette optique, la démystification de l’homosexualité doit comprendre des questionnements critiques quant à l’origine et aux connotations attribuées aux images sociales de l’homosexualité masculine : pourquoi l’image de la flamboyance est-elle perçue d’une manière défavorable? Et aux yeux de qui? Quelles caractéristiques de l’image de la flamboyance ou de l’image de la vulnérabilité sont particulièrement dérangeantes? Et pourquoi?

Le type d’intervention qui vise les représentations sociales permettra de déconstruire et de remodeler les images qui marginalisent certains hommes gais. En effet, dans l’esprit de la théorie de l’influence sociale de Moscovici (1976b), selon Abric (1994) et Boulanger et coll. (2010), c’est en confrontant ce savoir commun de façon récurrente et dynamique que les intervenants sociaux arriveront à ébranler le noyau central, mais aussi dirons-nous, les images produites par des représentations sociales. Si la récurrence fait allusion à un programme d’intervention qui s’actualise à longue échéance, le dynamisme réfère surtout à l’ouverture d’un dialogue qui permet de confronter les formes de savoir commun entre différents groupes et sous-groupes (Boulanger et coll., 2010)[6]. Ce dialogue, combiné à l’utilisation de théories sociocritiques[7], peut accroître l’empathie d’un groupe envers un autre, entraînant une diminution des préjugés et de la discrimination envers le groupe qui est marginalisé (Légal et Délouvée, 2008). Ce recours à des théories critiques peut d’abord remettre en question et ensuite négocier les éléments périphériques de la représentation pour moduler, à long terme, son noyau central (Boulanger et coll., 2010). Nous supposons que les images sociales subissent aussi un changement à la suite ce processus. De cette manière, les images sociales perçues par un groupe en rapport avec un objet, qui, rappelons-le, sont créées et véhiculées par les représentations sociales (De Rosa, 1987), seraient réévaluées à la suite de ces transformations représentationnelles.

Concrètement, une avenue en intervention pourrait être la mise en place de groupes de discussion en lien avec les images sociales. Ces groupes de discussion (en classe, par exemple), s’échelonnant ponctuellement sur une longue période de temps, pourraient aborder la question des significations et des symboles transmis par certaines images. Quelles caractéristiques dérangent? Lesquelles sont acceptées? Quel sens et quelles figures leur sont associés (De Rosa et Farr, 2001)? L’utilisation de théories critiques de la réalité des images négatives de l’homosexualité permettra de remettre en question les éléments représentationnels qui les sous-tendent. Le contenu de l’intervention sera ainsi ajusté en fonction du positionnement du groupe ciblé à l’égard de ces images. Ce type d’intervention pourrait viser, entre autres, les exclusions à l’intérieur même de la communauté gaie en remettant en question le rôle de l’hétéronormativité dans la diffusion de ces images. Puisque ce type d’intervention aura comme effet, non seulement d’ébranler des images stéréotypées liées à l’homosexualité, mais également d’ébranler les représentations qui les consolident à long terme, il devrait produire un changement social plus stable.

Limites

Les lecteurs des résultats de cette étude doivent tenir compte de certaines limites qui lui sont inhérentes. D’abord, les personnes composant notre échantillon ont été recrutées presque entièrement dans des régions urbaines. Dans ce type d’environnement, la tolérance à la diversité sexuelle est généralement plus grande. Par conséquent, il est possible que d’autres conséquences dans l’intervention sociale puissent émerger plus précisément de répondants provenant de régions rurales. Ensuite, le recrutement par l’entremise d’une association étudiante a mené à une surreprésentation de répondants fortement scolarisés ou ayant un intérêt pour l’avancement des pratiques sociales auprès des hommes gais. De plus, les répondants étaient principalement composés d’hommes de type caucasien, ce qui a mené à une sous-représentation du point de vue des communautés ethnoculturelles. Enfin, comme l’âge moyen des répondants était de 30 ans, les résultats reflètent davantage leurs perceptions que celles de l’ensemble des hommes gais. Les chercheurs et les praticiens en service social s’intéressant à la conceptualisation de programmes d’intervention sociale basés sur les représentations sociales devraient reprendre cette recherche sur un échantillon plus vaste afin de maximiser, d’une part, la diversité interne, et d’autre part, la saturation des données.

Conclusion

Moscovici n’a probablement pas anticipé le pouvoir euristique de sa théorie lorsque son premier ouvrage sur les représentations sociales a été publié en 1961. Depuis, la théorie des représentations sociales a pris différentes orientations et propose aujourd’hui une conception très nuancée de la réalité sociale, qui a inspiré et inspire toujours les chercheurs de toutes les sciences sociales. Peu d’entre eux se sont penchés, cependant, sur l’utilité de cette théorie dans l’intervention sociale auprès des hommes gais, un groupe toujours confronté à de multiples formes de violences structurelles en territoire canadien. La portée du présent article n’est donc pas négligeable, puisque celui-ci propose des pistes d’intervention qui visent des changements plus durables prenant en considération les représentations sociales. Pour les professionnels en service social qui oeuvrent auprès de cette communauté, les résultats présentés dans cet article permettront d’améliorer leurs services auprès de cette population.

Dans l’étude que nous avons présentée, le groupe des hommes gais, qui peut paraître a priori homogène, revêt, dans leur représentation, plusieurs images sur l’homosexualité masculine dans la société, certaines d’entre elles étant à l’origine des processus de stigmatisation. Un des effets de ces processus est la marginalisation, même à l’intérieur du groupe, des hommes gais qui ne cadrent pas avec l’image de la normalité, cette dernière s’articulant autour de codes de conduite hétéronormatifs. Ces hommes n’acceptent donc pas de subir passivement l’effet de ces images sur leur statut dans la société, mais s’y positionnent d’une manière active. Par conséquent, certains hommes gais peuvent encourager les travailleurs sociaux à planifier ou à animer des interventions sociales, telles que la démystification de l’homosexualité dans les écoles ou les médias, utilisant seulement des hommes gais qui cadrent aux caractéristiques attitudinales et comportementales de l’image de la normalité.

Puisque l’objectif premier des travailleurs sociaux est de promouvoir la justice sociale et l’équité, nous avons soulevé nos préoccupations quant aux effets d’une telle demande sur la communauté gaie. En plus de nuire à la promotion de la diversité sexuelle et de genre en société, elle pourrait accroître à long terme les inégalités chez ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas correspondre à l’image de la normalité. Conformément à la théorie des représentations sociales, les interventions doivent plutôt susciter une réflexion critique quant aux images qui circulent sur l’homosexualité masculine, et dégager les significations et les connotations de ces images en société. Combinées à la récurrence (c.-à-d. à des actions qui s’échelonnent dans le temps) et au dynamisme (c.-à-d. à des actions qui mènent à un dialogue d’ouverture, incluant une diversité de modèles), ces interventions sociales permettront de cultiver le respect envers tous les hommes gais, et non pas seulement envers ceux qui se conforment au modèle hétéronormatif.