LA MUSIQUE, TREMPLIN DU CORPS DANSANT[Record]

  • Claudia Blouin
LA MUSIQUE, TREMPLIN DU CORPS DANSANT Claudia Blouin Comment alors faire léviter le corps des vivants pour l’extirper du cloaque ? Il existe un moyen pour cela : la musique1. — Satoshi Miyagi Dans sa mise en scène de Révélation Red in Blue trilogie, présentée au Théâtre de la Colline à Paris à l’automne 2018, Satoshi Miyagi prête à la musique le pouvoir de retirer à ses interprètes leur gravité terrestre et humaine. Au son des marimbas et des tambours, ces derniers sont propulsés dans le monde des âmes qui voyagent entre la vie et la mort. Ainsi, les acteurs-danseurs-musiciens entraînent avec eux les spectateurs dans l’univers symbolique du texte de Léonora Miano. Cette capacité de la musique à soulever et transporter autant les interprètes que le public ouvre la réflexion sur son influence au sein des arts de la scène et plus particulièrement sur la danse, avec laquelle elle entretient une relation privilégiée. Dans le cadre d’une maîtrise de recherche et création à l’Université Laval, j’ai exploré l’hypothèse selon laquelle la musique possède un potentiel théâtral et dramaturgique à exploiter dans le processus de création chorégraphique2. L’utilisation d’oeuvres instrumentales comme inspiration pour des scénarios et comme trame structurant des séquences de danse théâtralisée m’a permis de comprendre un peu mieux comment la musique agit sur le corps dansant. On peut dire qu’elle travaille autant sur l’espace dans lequel il évolue que directement sur le corps lui-même. Elle stimule ses capacités expressives. Plus que tout, la musique est une partenaire sur laquelle le danseur peut s’appuyer. Il a la possibilité d’entrer en dialogue avec elle à travers la structure temporelle qu’ils sont amenés à partager. Ouvrir l’espace Tout comme le corps, le son est une matière qui traverse l’espace de la scène. Il l’habite de manière à transformer le lieu, à y insuffler des atmosphères. Dans A Choreographer’s Handbook, Jonathan Burrows souligne le potentiel de ce principe : « It is easy to create an atmosphere using sound or music. The atmosphere created by sound or music can give the performance a sense of greater meaning, carried by the emotional landscape of what we hear »3. Les sons peuvent rappeler des objets, certaines musiques peuvent évoquer une époque, un lieu géographique particulier. C’est le cas dans Révélation de Miyagi, où la musique percussive réussit à suggérer l’environnement subsaharien dont il est question dans le texte, et ce, au sein d’une production principalement japonaise dans son esthétique visuelle. Dans mes propres laboratoires, l’utilisation des pièces jazz de Duke Ellington amenait une américanité au traitement chorégraphique que j’en ai fait, notamment par une esthétique inspirée du cinéma muet. Ce serait donc que la musique trace dans l’espace un paysage où les danseurs sont invités à évoluer. Il est même possible d’y voir – plutôt d’y entendre ! – un décor sonore. Dans son ouvrage Dramaturgy of Sound in the Avant-garde and Postdramatic Theater, Mladen Ovadija traite de l’importance de la qualité matérielle et concrète du son comme élément constitutif du spectacle vivant, au même titre que la lumière et les constructions scénographiques. Des expérimentations de John Cage et Marcel Duchamp autour de l’idée d’une sculpture musicale faite de sons enveloppant l’auditeur, elle déduit : « sound is capable of producing the « virtual volume » of a sculpture »4. Selon cette proposition, le son et la musique ont le pouvoir de dévoiler des formes multidimensionnelles. Cela implique, pour la danse, une dynamisation de l’espace où s’exprime le mouvement. L’interprète en ...

Appendices