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Hors-thème

Les parents funambules : entre désir d’enfant et désir d’accueil, un équilibre à négocier dans la famille d’accueil régulière au Québec"Tightrope Walker Parents": Between the Desire for a Child and the Desire to Foster, An Equilibrium to Negotiate in Quebec Foster Families

  • Ariane Boyer and
  • Raphaële Noël

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  • Ariane Boyer
    candidate au doctorat en psychologie (Psy.D. et Ph.D.), Université du Québec à Montréal, boyer.ariane@courrier.uqam.ca

  • Raphaële Noël
    Ph.D., psychologue clinicienne et professeure agrégée, Département de psychologie, Université du Québec à Montréal, noel.raphaele@uqam.ca

Article body

Être funambule, ce n'est pas un métier, c'est une manière de vivre. Une traversée sur un fil est une métaphore de la vie : il y a un début, une fin, une progression […]. Le funambule relie les choses vouées à être éloignées, c'est sa dimension mystique.

Philippe Petit, funambule

Introduction

Au cours de la dernière année, 33 042 enfants ont été pris en charge par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) (Association des centres jeunesse du Québec, 2017). Cela représente une légère diminution par rapport à l’année précédente. Ces signalements impliquent majoritairement des problématiques de négligence et d’abus physique, suivies de près par les mauvais traitements psychologiques. Parmi ces enfants, un peu plus du tiers ont été placés dans une ressource de type familial, communément appelée famille d’accueil. Il existe différents types de familles d’accueil. Les familles d’accueil de proximité sont constituées d’individus significatifs de l’entourage de l’enfant. Les familles d’accueil du programme Banque-mixte ont la possibilité d’adopter les enfants pris en charge. Finalement, les familles d’accueil régulières accueillent les enfants pour une période de temps variable, au plus jusqu’à l’âge de la majorité (Ministère de la santé et des services sociaux, 2010). Notre recherche s’intéresse plus spécifiquement à ces dernières familles d’accueil.

Au Québec, des changements juridiques importants ont eu lieu au cours des dernières années quant au statut des familles d’accueil. En 2009, la Loi sur la représentation des ressources (R-24.0.2) a octroyé le droit aux familles d’accueil de se regrouper afin de négocier une entente collective (Gouvernement du Québec, 2009). Ainsi, en 2012, elles signaient leur première entente marquant une syndicalisation historique (Comité patronal de négociation du secteur de la santé et des services sociaux, 2012). Depuis ce temps, les parents d’accueil sont rémunérés de façon plus substantielle et bénéficient de diverses conditions au même titre que des travailleurs. Ces changements reflètent un processus de reconnaissance et de professionnalisation qui s’apparente à celui d’autres systèmes de protection de l’enfance. À titre d’exemple, cette professionnalisation a été entamée en France dès la fin des années 70, alors qu’un contrat définissait le mandat des assistantes maternelles et autres conditions d’exercice tel que leur salaire (Chassey et al., 2012).

Concernant ces parents d’accueil, encore peu d’études, et particulièrement au Québec, s’intéressent à la perspective subjective de leur expérience, et encore moins aux aspects affectifs (émotions et affects liés à l’expérience d’être parent d’accueil) et psychiques (motivations conscientes et inconscientes, articulation du sens de l’expérience avec ces motivations) de leur mandat. C’est dans l’idée de contribuer aux connaissances relatives à ces deux dimensions, mais surtout dans le but de donner la parole à ces parents d’accueil, que la présente recherche a été élaborée.

La parentalité d’accueil : cadre conceptuel

Les motivations à accueillir des enfants

Selon certains auteurs, l’étude des motivations des parents d’accueil permet de mieux identifier les sujets présentant un fort potentiel de soin pour les enfants placés et de réussite pour le placement (De Meayer et al., 2014). De plus, cette variable permet non seulement de mieux évaluer les familles et de mieux les sélectionner, mais également de mieux orienter les mesures de soutien qui leur sont destinées (Cole, 2005 ; De Maeyer et al., 2014 ; Rhodes et al., 2006). Andersson (2001) ajoute que cela pourrait également permettre de réduire le nombre de placements problématiques.

Des études suggèrent que la plupart des motivations conscientes des parents d’accueil sont des motivations centrées sur le bien-être de l’enfant (De Maeyer et al., 2014 ; Rhodes et al., 2006 ; Tyejbee, 2003). Par exemple, plusieurs parents expriment vouloir apporter de l’amour et un toit à un enfant (Rhodes et al., 2006), alors que d’autres veulent faire une différence dans la vie de cet enfant ou lui faire vivre une expérience familiale satisfaisante (Tyejbee, 2003). Ces mêmes auteurs constatent que les raisons centrées sur les intérêts du parent lui-même sont moins souvent rapportées. Quelques parents, toutefois peu nombreux, souhaiteraient par exemple donner plus de sens à leur vie en accueillant un enfant (Tyejbee, 2003), augmenter le revenu familial, avoir une présence dans leur vie (Rhodes et al., 2006), ou encore avoir des enfants alors qu’il était impossible d’en avoir autrement (Andersson, 2001 ; Broady et al., 2010). Toutefois, ce type de motivation (centrée sur l’intérêt du parent), rend difficile l’établissement d’une relation d’attachement sécurisé chez l’enfant (Cole, 2005) et ne serait pas associée à une meilleure rétention des placements chez ces individus (De Maeyer et al., 2014). L’étude de Broady et al. (2010) suggère que les parents d’accueil sont ambivalents par rapport à la décision d’accueillir ou non des enfants.

Ballen et al. (2010) relèvent également une adversité vécue par les parents d’accueil dans leur propre enfance et le besoin pour certains de s’identifier à un enfant ayant vécu un contexte familial semblable. Cette situation représenterait d’ailleurs une des motivations à accueillir chez soi des enfants en difficulté (Dando et Minty, 1987 ; Fonagy et al., 1991). Ainsi, Ballen et al. (2010) suggèrent que cela puisse expliquer le haut taux de mères d’accueil présentant un attachement insécurisé.

Parmi les auteurs s’étant intéressés au lien entre certaines motivations et la rétention des enfants placés, Rhodes et al. (2006) affirment que les parents qui sont prêts à accueillir des enfants aux besoins particuliers ou qui désirent continuer à être famille d’accueil même après que leurs propres enfants aient quitté le nid familial assurent généralement plus de placements. Par ailleurs, cette même étude révèle que les parents dont les motivations sont centrées sur eux-mêmes assurent généralement un moins grand nombre de placements.

L’attachement des parents d’accueil et la relation à l’enfant placé

Encore aujourd’hui, rares sont les études qui portent sur la relation d’attachement entre les enfants placés et leurs parents d’accueil. Pourtant, la sensibilité du parent à l’égard de l’enfant permet de « percevoir, d’interpréter et de répondre de manière appropriée et dans un délai acceptable aux besoins et aux signaux de l’enfant » (Dubois-Comtois et al., 2000, p. 34). De plus, le lien d’attachement permet d’évaluer la nature de la relation entre l’enfant et le parent et de prédire la qualité des modes relationnels futurs de l’enfant (Dozier et al., 2001). Le lien positif du parent d’accueil à l’enfant permet également le développement d’une représentation de soi positive (Ackerman et Dozier, 2005). De leur côté, des jeunes placés ont exprimé que la qualité de la relation avec leurs parents d’accueil leur a permis d’éviter des comportements à risque et de développer des objectifs futurs (Storer et al., 2014).

Ainsi, des auteurs ont montré une forte association entre la sensibilité du parent d’accueil et l’attachement de l’enfant (Dubois-Comtois et al., 2000 ; Pallanca, 2008 ; St-Pierre, 2016). Or, il semblerait que les parents de la famille d’accueil régulière présentent une moins grande sensibilité et que les enfants qu’ils accueillent auraient une moins grande sécurité d’attachement, en comparaison avec les familles Banque-mixte et les familles de proximité de l’étude (St-Pierre, 2016). L’auteure propose que cela puisse être dû au fait que les familles d’accueil régulières ne souhaitent pas adopter l’enfant, et qu’il ne le connaissait pas avant de l’accueillir. De plus, les représentations d’attachement des mères d’accueil seraient très semblables à celles d’échantillons cliniques (Pallanca 2008 ; Pallanca et al., 2011), dont une forte proportion présente un état mental non résolu qui est généralement associé à un deuil non résolu (étapes psychologiques du deuil non complétées) et à la présence de pertes ou de traumas non résolus (Dozier et al., 2001 ; Ballen et al., 2010). Ces représentations d’attachement réfèrent à la capacité du parent à comprendre et à répondre de façon adéquate aux besoins de leurs enfants. La présence de ce type d’état mental chez le parent d’accueil est établie comme un facteur de risque important pour la relation parent d’accueil – enfant accueilli (Ballen et al., 2010). Il est notamment associé à l’adoption de comportements atypiques chez le parent comme par exemple des comportements intrusifs, désorientés, voire effrayants (Ballen et al., 2010), reconnus pour être liés à un attachement désorganisé chez les enfants (Dozier et al., 2001 ; Cole, 2005). Puis, Broady et al. (2010) soulèvent que les expériences négatives d’attachement que le parent d’accueil vit dans le lien avec l’enfant placé créent chez le parent des sentiments de confusion et de rejet. Deyoung (2008) propose également que les expériences passées difficiles du parent d’accueil font écho au vécu des enfants placés et que cela les aide à se mettre à leur place. Pallanca et al. (2011) émettent quant à eux l’hypothèse d’un désir de réparation qui serait à l’origine du choix de devenir parent d’accueil. Tout compte fait, les études portant sur l’attachement dans un contexte de placement soulignent toute la complexité de l’établissement d’un lien affectif entre parent d’accueil et enfant placé.

Les représentations du parent d’accueil

En raison du mandat particulier d’accueillir chez soi des enfants qui ne sont pas les leurs et qui présentent de nombreuses difficultés, on peut se demander de quelle façon les parents d’accueil se représentent leur statut. Se perçoivent-ils comme des parents, comme des professionnels ou comme ayant un tout autre statut ?

Au Québec, l’étude de Bagirishya et Gilbert (2002) portant sur les familles d’accueil régulières identifie deux principaux types de parents d’accueil. Tout d’abord, ceux qui considèrent leur rôle comme une activité sociale. Ces individus rapportent par ailleurs des motivations liées à des problèmes de procréation ou à un désir d’adoption, un sentiment d’accomplissement et un sens humanitaire, ou encore par tradition ou parce qu’ils connaissent des familles d’accueil dans leur entourage. Puis, le second type concerne les parents d’accueil qui considèrent davantage leur rôle comme un travail autonome. Ceux-ci présentent des motivations associées au revenu ou à la possibilité de travailler à domicile. Globalement, les familles considèrent qu’elles contribuent au développement des enfants accueillis, et même au système de protection de la jeunesse. Les familles interrogées disent offrir une véritable « thérapie naturelle » aux enfants (Bagirishya et Gilbert, 2002 : 35). En revanche, ces mêmes familles admettent se sentir perçues comme profiteuses, voire même nuisibles, aux yeux de la société. Ce sentiment irait jusqu’à engendrer une impression de marginalisation chez les parents d’accueil.

D’autres travaux québécois relèvent également cette ambigüité de la position de parent d’accueil. Par exemple, Beaumier (2011) aborde la confusion particulièrement marquée quant à la répartition des responsabilités envers l’enfant entre parents d’accueil et parents d’origine. Par ailleurs, l’étude a également permis de constater que les parents d’accueil conçoivent leur rôle comme celui d’un « parent normal » auprès de l’enfant accueilli. L’étude de Joly (2013) permet quant à elle une intégration des dimensions parentale, professionnelle et personnelle du rôle de parent d’accueil en les considérant comme des composantes de la satisfaction concernant leur rôle. Ainsi, leur expérience serait influencée par de nombreux facteurs tels que le sentiment d’efficacité personnelle, la qualité du lien établi avec l’enfant accueilli, les relations avec les intervenants et l’institution de la DPJ, la reconnaissance sociale, le soutien, etc.

En ce qui a trait à la situation de la France, Euillet et Zaouche-Gaudron (2007) proposent trois formes de parentalité d’accueil : la « parentalité éducative différenciée », regroupant le plus grand nombre de parents de l’étude et caractérisée par l’importance accordée au rôle éducatif auprès de l’enfant, la « parentalité provisoire » qui met l’accent sur l’aspect temporaire du placement et sur les contacts avec les parents d’origine, et la « parentalité professionnelle » qui regroupe des parents qui font une nette séparation entre leur vie professionnelle et leur vie personnelle.

Les travaux de Chapon (2005 ; 2011) permettent également de décrire le rapport d’assistantes maternelles françaises aux enfants qu’elles accueillent. Les résultats qui émergent du discours des participantes reflètent la diversité de leurs représentations de la suppléance parentale. L’auteure identifie quatre modes de suppléance à travers lesquels les assistantes familiales navigueraient en fonction du contexte. L’auteure identifie la « suppléance substitutive » faisant référence à une posture de substitution au parent d’origine, la « suppléance partagée » permettant à l’enfant de s’affilier à ses deux familles, la « suppléance investie » dans laquelle la famille d’accueil joue un rôle actif de soutien auprès de la famille d’origine, ainsi que la « suppléance incertaine » qui concerne les cas d’enfants dont la situation de placement est incertaine et dans laquelle celui-ci se retrouve dans un flou entre deux familles (Chapon, 2005).

Spécificités et vulnérabilités des enfants placés

Alors que la littérature est très restreinte concernant les aspects affectifs et psychiques de l’expérience des parents d’accueil, on en sait davantage sur les enfants placés. Les enjeux propres aux enfants nous permettent de nous interroger sur ce que vivent les individus qui les accueillent et les défis que cela peut constituer.

Dubois-Comtois et al. (2000) rappellent que les enfants maltraités et négligés présentent de nombreuses vulnérabilités liées aux motifs qui ont mené au placement. En effet, ils proviennent de familles elles-mêmes vulnérables où ils ont généralement développé des difficultés à établir un lien d’attachement sécurisé. Lamour (2010) précise que les enfants provenant de milieux « défaillants » sont susceptibles de rejouer des éléments relationnels conflictuels avec leurs nouvelles figures de soin et que ces mêmes enfants ont intégré des modèles de relations qui les amènent à être rejetés. En retirant l’enfant d’un milieu jugé vulnérable, on l’expose tout de même à un risque de revivre cette instabilité parfois inévitable dans le cas du placement (Turcotte et al., 2011).

De plus, il faut se rappeler que l’enfant placé se retrouve entre deux familles. Il est ainsi confronté à un dilemme ultime où « aimer l’un c’est comme tuer l’autre » (Berger, 2002 :14) et où sentir qu’il faut choisir son camp, c’est sentir qu’il faut renoncer à une famille. Au final, le danger est que l’enfant ne parvienne à s’identifier pleinement à aucune des deux familles et qu’il soit voué à être l’enfant de cet entre-deux : « l’enfant de personne, c’est presque personne » (Cyrulnik, 1989 : 272). Pellé (2002) insiste également sur l’importance pour l’enfant de « posséder un lieu dans l’autre », lieu qu’elle nomme le heim : maison protectrice, assurance qu’il y a quelque part « une place qui lui est réservée » (Pellé, 2002 : 64). Dans le cas de l’enfant placé, l’auteure explique que ce heim est devenu unheimliche, inquiétante étrangeté, que la maison supposée être protectrice est devenue une maison hantée marquée par le traumatisme.

Rappelons aussi les messages contradictoires auxquels est confronté l’enfant lors d’un placement. L’institution lui dit : ta famille ne peut plus te protéger, mais il faut que tu y retournes, ta famille ne remplit plus ses fonctions parentales, mais elle détient toujours l’autorité parentale (Pellé, 2001). Ces propos engendrent un risque de se laisser entraîner dans un clivage entre « famille d’accueil tout-protectrice » et « famille d’origine toute-dangereuse » (Pellé, 2002 : 63).

Méthodologie

Objectifs de la recherche

La présente étude vise à explorer le vécu et l’expérience subjective de parents de familles d’accueil régulières québécoises. Deux questions principales ont motivé cette recherche : « qui sont ces parents ? » et « que vivent-ils ? ».

Méthode

La recherche s’inscrit dans un devis qualitatif inductif suivant les grands principes de la théorisation ancrée (Glaser et Strauss, 1967), plus justement traduit par « théorisation enracinée » (Lukerhoff et Guillemette, 2012). Ce cadre a été privilégié, d’une part, car cette recherche prévoit de s’interroger sur le vécu et l’expérience subjective des parents d’accueil. D’autre part, l’absence d’études semblables sur les familles d’accueil régulières au Québec impose une nature exploratoire à la présente recherche. La théorisation ancrée ou grounded theory privilégie notamment des processus simultanés de collecte et d’analyse des données dans une logique inductive. Cela favorise l’émergence de codes et de catégories provenant des données recueillies, à l’inverse d’une logique déductive de vérification de théories existantes (Charmaz, 2006).

Cette recherche s’inscrit également dans une perspective psychanalytique. La combinaison de la méthode d’analyse et de cette perspective épistémologique permet une lecture des données qui va « au-delà du contenu manifeste » et offre « une écoute des éléments d’ordre fantasmatique ou des résistances » (Paillé et Mucchielli, 2012 : 333). Ce type de recherche, jumelé à une écoute des enjeux psychiques du discours, permet de s’intéresser à la façon dont les participants « reproduisent dans le cadre de l’entretien de recherche, en particulier dans la relation avec le chercheur, des caractéristiques de leur propre dynamique psychique, de leur propre mode relationnel. » (Gilbert, 2009 : 26).

Participants

La présente recherche se concentre sur les parents de familles d’accueil régulières. Ces familles ont fait le choix d’accueillir des enfants pour une période de temps déterminée, dans le meilleur des cas jusqu’à la majorité, sans visée d’adoption et sans faire partie de l’entourage.

L’échantillon comprend 10 parents de familles d’accueil régulières, dont 5 femmes et 5 hommes. Ce nombre de participants permet l’atteinte d’une saturation théorique définie par ailleurs par le fait qu’aucune nouvelle catégorie n’émerge de l’analyse des données (Luckerhoff et Guillemette, 2012). Tous les participants proviennent de familles d’accueil différentes (un seul parent interrogé par famille). Ce critère de diversité, ainsi que la diversité retrouvée dans le profil des participants ont été prévus afin de maximiser l’exhaustivité des données recueillies en couvrant différentes caractéristiques de la population à l’étude (Mayan, 2009 ; Maykut et Morehouse, 1994). Les participants sont âgés de 38 à 66 ans et possèdent entre 1 an et demi et 27 ans d’expérience comme parent d’accueil. Ceux-ci accueillent des enfants autant à court qu’à long terme. Depuis leurs débuts comme parents d’accueil, les participants avaient accueilli entre 1 et 30 enfants. Huit participants avaient également des enfants biologiques.

Outils

L’instrument de mesure qui a été privilégié est l’entretien de type non directif (Tracy, 2013). Ce type d’entretien permet une grande flexibilité dans les thèmes abordés et permet également de mettre l’accent sur certains thèmes qui pourraient émerger au fil de la cueillette des données. De plus, l’entretien non directif s’adapte parfaitement à l’objectif principal de la recherche qui impose une nature exploratoire, ainsi qu’à la perspective affective qui est en jeu et qui est plus facilement accessible par ce type d’entretien (Tracy, 2013). La consigne de départ est très large et ouverte dans le but de laisser le plus de place possible au discours émergeant spontanément des participants (Luckerhoff et Guillemette, 2012). Dans ce cas-ci, suite à un bref rappel des objectifs de la recherche et du déroulement de l’entretien, la consigne de départ était : « Pouvez-vous me raconter votre histoire comme parent d’accueil ? ». Le terme « raconter » a été spécifiquement choisi pour sa fonction inductive de narrativité, perspective facilitant l’émergence de contenus subjectifs et affectifs. Un inventaire des a priori, concernant notamment les thèmes anticipés par la chercheuse et les idées préconçues sur la population à l’étude, a été réalisé avant le début des entretiens afin de s’en dégager au maximum et ainsi favoriser une approche inductive des données (Luckerhoff et Guillemette, 2012). Des questions de relance étaient posées au besoin et en fonction des thèmes apportés par le participant lui-même. Cela visait à soutenir son l’élaboration tout en restant au plus près de son discours et dans le respect de sa subjectivité.

De plus, les processus parallèles de collecte et d’analyse des données permettent « d’ajuster le guide d’entretien ou de cibler l’observation dans le sens d’une exploration plus explicite des liens ayant émergé de l’analyse en cours » (Paillé et Mucchielli, 2012 : 382). Chaque participant a également rempli un questionnaire sociodémographique à la fin des deux entretiens dans le but de dresser un portrait descriptif plus complet de l’échantillon à l’étude.

Procédure

Tous les participants ont été recrutés par l’intermédiaire du Centre jeunesse de Montréal – Institut universitaire. Suite à une présentation du projet de recherche aux chefs de service responsables des familles d’accueil, des intervenants ont à leur tour présenté le projet à différents participants potentiels. Comme il en sera question ultérieurement, la sélection des participants a donc été orientée par le choix de ces intervenants. Les individus ayant manifesté un intérêt pour la recherche ont ensuite été contactés par l’étudiante-chercheuse afin de discuter davantage des implications de leur participation, en vue de l’obtention d’un consentement libre et éclairé.

Chaque participant a été rencontré à deux reprises dans un local de recherche à l’Université du Québec à Montréal pour des entretiens d’environ 60 minutes à chaque fois. Chacun des deux entretiens était séparé par un temps d’environ une semaine. Cette intensité dans le format des rencontres permet au chercheur d’utiliser sa subjectivité au service de la réflexion (Brunet, 2009 ; Gilbert, 2009) et aux participants de livrer une « élaboration en profondeur […] de leur expérience » (Gilbert, 2009 : 21). Cela permet également de recueillir des réflexions qui seraient survenues dans l’après-coup de la première rencontre. Un des participants a été rencontré à une seule reprise pour un entretien de 90 minutes, à sa demande et en raison de contraintes de disponibilité. Les entretiens ont été enregistrés sur support audionumérique et ont été retranscrits intégralement. Toutes les mesures ont été prises pour conserver l’anonymat des données et ainsi la confidentialité de chaque participant. Chaque participant a notamment été désigné par un code numérique lors des entretiens et l’entièreté des transcriptions a été anonymisée. Tous les noms propres évoqués lors des entretiens ont été modifiés. Les données de l’étude sont gardées sur l’ordinateur du laboratoire de recherche et aucune des données brutes n’est rapportée au dossier du centre jeunesse des participants.

Méthode d’analyse

Les transcriptions verbatim ont fait l’objet d’une analyse par catégories conceptualisantes (Paillé et Mucchielli, 2012). Cette méthode s’inscrit dans la tradition de la théorisation ancrée et a comme objectif de « qualifier les expériences, les interactions et les logiques selon une perspective théorisante » (Paillé et Mucchielli, 2012 : 315). Cette analyse repose sur la création de catégories qui vise à conceptualiser le plus fidèlement possible les phénomènes et les dynamiques qui émergent de la parole des acteurs interrogés (Paillé et Mucchielli, 2012).

Ainsi, l’analyse s’est effectuée en deux principales phases, soit une première essentiellement thématique, et la seconde dite conceptualisante. Il faut rappeler que la collecte des données et un premier niveau d’analyse se sont déroulés en parallèle. De cette façon, chaque entretien s’en est suivi de la rédaction d’un mémo d’analyse par l’étudiante-chercheuse, d’une rencontre d’analyse avec la directrice de recherche qui visait à valider et enrichir la compréhension de chaque entretien tout en commençant à dégager des thèmes. Ensuite, une première analyse thématique en continu du verbatim (Paillé et Mucchielli, 2012) à l’aide du logiciel QSR-NVivo11 a pu être effectuée. Cette première phase a permis la création d’un portrait descriptif des données qui vise à rendre compte le plus fidèlement possible du discours des participants sur leur expérience. À mesure, les niveaux de profondeur d’analyse des thèmes devenaient variables et certains s’approchaient déjà davantage d’une catégorie conceptualisante (Paillé, 1994).

La seconde phase d’analyse, déjà amorcée à la phase descriptive, a débuté par une nouvelle lecture de tous les entretiens, en interrogeant cette fois-ci le corpus de façon plus conceptuelle : quels sont les phénomènes observés ? Comment pourrait-on les nommer ? (Paillé et Mucchielli, 2012) Cette étape a permis de dégager des catégories conceptualisantes, qui, une fois mises en relation, mènent à une proposition de modèle. Les principales catégories identifiées ont été soumises à un travail de définition des propriétés et des conditions d’existence de celles-ci, afin de vérifier la pertinence et l’exhaustivité de l’analyse (Paillé et Mucchielli, 2012). Les catégories retenues à la fin de ce processus ont été discutées à de nombreuses reprises avec la directrice de recherche, ainsi qu’avec les étudiants supervisés par celle-ci lors de rencontres du laboratoire. Finalement, l’identification d’une catégorie intégratrice a permis d’envisager l’ensemble des analyses sous un « angle porteur » (Paillé et Mucchielli, 2012) et de peaufiner ainsi les liens entre les différents éléments du modèle.

Résultats

Les résultats mettent en lumière différents phénomènes inhérents au vécu du parent dans la famille d’accueil régulière. Les catégories qui émergent des analyses sont présentées ci-après.

Un don de soi identitaire

En trame de fond à l’ensemble des entretiens, on observe chez les participants des caractéristiques et des trajectoires communes articulées autour du don et du soin : « J’aime les relations d’aide, j’aime aider […] j’ai tout le temps été une main aidante ». (P6)

Pour plusieurs, donner est un réel besoin. Ceux-ci ont hérité d’une culture familiale d’entraide empreinte de valeurs collectivistes. Ils décrivent des liens essentiellement positifs et unis avec leurs proches. Ils ont presque tous grandi au sein de familles nombreuses où autrui était toujours bienvenu :

Ma mère appelait ça le refuge X […], on prenait dans le temps à Noël, tu sais tout le monde était dans leur famille, mais ma mère elle prenait les orphelins de Noël. Quand je dis orphelin, des gens qui n’avaient pas de place où aller fêter. Ça a tout le temps été comme ça chez nous. (P5)

Plusieurs mentionnent également que leurs propres parents ou beaux-parents ont eux-mêmes été famille d’accueil.

Puis, des participants décrivent s’être souvent retrouvé dans une position d’aide ou de protection d’autrui : « j’ai tout le temps été comme en arrière de mes sœurs t’sais […] j’étais comme une fille qui protégeait, j’ai tout le temps répondu aux besoins ». (P3) On retrouve dans leurs propos une grande sensibilité à toute personne dans le besoin, et plus particulièrement aux enfants en difficulté. Plusieurs évoquent une implication importante auprès des enfants, un engagement social, et parfois même une profession dans le domaine du soin : « T’sais à 11 ans je gardais des enfants, puis j’étais jeune, j’avais peut-être 13-14 ans et puis je m’impliquais tout le temps dans tout ce qui concernait les enfants ». (P7)

De plus, les motivations à devenir famille d’accueil qui ont été évoquées par les participants reposent sur des valeurs altruistes, dans une visée quasi humanitaire. Alors que certains évoquent davantage un idéal de justice vers lequel ils souhaitent tendre en offrant une deuxième chance à des enfants en difficulté, d’autres décrivent plutôt un désir de les sauver, ou du moins de faire la différence dans leur vie :

Cette enfant-là si tu lui parles du futur, c’est comme si elle était devant un précipice. Elle se dit "si ma famille n’est plus là, je vais aller où ?" Je pense que je suis la seule personne en qui elle a confiance dans la vie. (P1)

Aussi, tous accordent de l’importance à l’aspect social de leur mandat de parent d’accueil : « Pour moi, être famille d’accueil, c’est aider la société au complet ». (P8)

Par ailleurs, les entretiens soulignent également ce que les parents d’accueil retirent de leur don :

Quand on arrive en cour, le juge, la travailleuse sociale de l’enfant, la travailleuse sociale de la mère, même la mère étaient très sereins que sa fille soit chez nous. […] Puis le juge il dit : "c’est grâce à vous madame, vous avez pu mettre un équilibre pour cet enfant-là, pour qu’elle soit en paix". (P1)

Ces retours de balancier apparaissent comme les moteurs de leur engagement. Les participants évoquent par exemple les manifestations de reconnaissance de la part des intervenants, des enfants qu’ils accueillent, des parents d’origine de ces enfants, ou de leurs proches.

Ainsi, les changements constatés chez les enfants et le fait d’être reconnu comme un parent aux yeux de ceux-ci semblent représenter d’importantes motivations à continuer malgré les difficultés : « c’est tout le temps ça qui vient me rechercher je dirais. Soit un regard, soit un mot, soit un geste…que les enfants font… Et j’me dis on a travaillé fort… Donc ça veut dire qu’il est capable. Tout ça vient souvent me remonter ». (P3)

Paradoxalement, la plupart des participants expriment un malaise à recevoir et à se reconnaître des qualités de don de soi et de générosité : « Donner c’est inné pour moi, c’est très facile. Bien plus que recevoir, ça ça me met vraiment mal à l’aise » (P3). Cela s’est également traduit par un malaise à recevoir la compensation financière prévue par le projet de recherche et à aborder la rémunération des familles d’accueil. Certains ont même exprimé leur sentiment que les individus qui présentent un intérêt pour la rémunération des familles d’accueil ne sont probablement pas des bons candidats, voire de mauvais parents. Cette posture de celui qui reçoit semble inconfortable pour les participants rencontrés. Cela va à l’encontre de leur élan naturel à donner, aider, prendre soin. Donner apparaît comme un moyen de se sentir utile. Plusieurs participants souhaitent d’ailleurs privilégier des placements à long terme dans le cadre desquels ils peuvent s’investir de façon importante et pour longtemps : « j’veux pas être une famille de répit moi… j’imagine qu’il y a plein de familles qui veulent avoir des p’tits amis qui rentrent et qui sortent, mais moi je n’aime pas ça. [Je souhaite] du très long terme. Tu sais, on s’investit pour ces enfants-là ». (P8)

De plus, plusieurs participants ont exprimé leur désir de remettre ce qu’ils ont reçu. Par exemple, une participante explique avoir décidé d’être famille d’accueil après avoir survécu à une épreuve de vie. Elle dit avoir eu besoin de redonner. D’autres expliquent qu’ils ont décidé d’être famille d’accueil lorsqu’ils ont constaté avoir tout ce dont ils ont besoin et qu’ils pourraient en faire profiter à d’autres : « Nous on a eu une chance dans la vie, on est bien, pourquoi pas donner une chance à quelqu’un d’autre, un enfant surtout. Pour qu’il puisse s’épanouir à son tour. » (P10)

Ainsi, les participants rencontrés font preuve d’une importante propension à donner et une capacité à se nourrir de ce qu’ils récoltent en retour. Par ailleurs, on constate également une certaine conflictualité entourant la dynamique donner-recevoir. Cela semble parfois mener à une spirale où ce qui est reçu doit être automatiquement redonné et où il n’y a finalement pas de possibilité de profiter pleinement de ce qui est reçu, de s’y arrêter. À ce titre, plusieurs participants se sont décrits comme des personnes ayant besoin d’être constamment occupées et entourées :

J’te dirais même que quand on va au chalet, ou que des fois [les enfants] vont à des camps d’été, on est beaucoup moins nombreux, nous on appelle ça «petite famille» quand on a juste 4-5 enfants, et écoute on tourne en rond. On s’ennuie, on trouve ça dommage, on a besoin de bouger. Et je pense que moi j’suis de cette nature-là, parce que sinon je ne serais probablement pas capable d’être dans tout ça. (P7)

Être et ne pas être le parent

D’autres propos des participants concernent leur position particulière de parent d’accueil dans la famille d’accueil régulière. Le mandat qu’ils ont choisi implique d’accueillir des enfants pour une période de temps variable. De plus, ils ne détiennent pas de reconnaissance légale d’un statut parental ; au mieux, certains obtiennent une tutelle. En fait, les parents d’origine de ces enfants placés sont généralement encore présents et les enfants ont des visites périodiques avec ceux-ci. Or, on peut constater que la plupart des participants rencontrés portent malgré tout le désir d’être le parent principal des enfants qu’ils accueillent :

Avec certains enfants qu’on accueille, je réussis à voir du positif, ils ont comme fait le deuil de leurs parents, on est comme leurs parents. Tandis qu’il y en a d’autres qui voient régulièrement leurs parents, je le vois que j’ai plus de difficulté. Cela me dit que [les contacts avec les parents biologiques] c’est pas la solution idéale. (P8)

Ce désir des participants entre en conflit avec le choix qu’ils ont fait d’être famille d’accueil régulière, plutôt que, par exemple, opter pour le programme Banque-mixte qui leur aurait offert dès le départ la possibilité d’adopter les enfants.

De plus, les participants rencontrés ont presque tous abordé les défis relatifs à la présence des parents d’origine. Différents mécanismes ont pu être observés dans le discours des participants qui tentent de composer avec cette réalité décrite comme difficile. Certains semblent éprouver de la culpabilité à prendre une place parentale dans la vie des enfants : « Là dans le groupe j’en ai deux pour lesquels j’sens que vraiment on a complètement remplacé les parents… Je ne devrais peut-être pas dire ça là… » (P5). D’autres participants ont plutôt tendance à minimiser le passé difficile des enfants en idéalisant leur situation familiale d’origine et le retour éventuel dans ce milieu : « Elle, c’est une belle histoire comme Cendrillon… elle retournait vivre chez son père » (P2). Plusieurs participants semblent ressentir une compétition entre parents qui peut mener parfois à un clivage de type bonne famille d’accueil – mauvaise famille d’origine : « je te dirais 90 %, la faute est aux parents » (P4). Finalement, on peut constater que la présence des parents d’origine semble être un élément parmi plusieurs qui contribue à éveiller la méfiance chez les parents d’accueil rencontrés : « je vous avoue que je suis un peu sur mes gardes. Parce qu’il parle beaucoup avec sa maman puis… J’ai comme une crainte que l’enfant va dire des choses à sa mère ». (P5)

Néanmoins, les participants évoquent la fierté et la satisfaction que leur procure leur rôle de parent d’accueil. Certains expriment même leur impression de laisser leur trace en venant en aide aux enfants. Plusieurs souhaitent devenir une figure parentale de référence dans la vie des enfants accueillis et conserver une place privilégiée. Ainsi, une participante raconte avec fierté :

On veut qu’ils sachent que quand ils vont partir de la maison, on va être là pour eux, n’importe quand. Il y a des jeunes qui sont partis et encore aujourd’hui, ils viennent nous voir, nous visiter. Certains sont devenus parents et ils viennent avec leurs enfants, ils nous appellent Papy, Mamie. (P8)

Toutefois, pour certains participants qui ont l’impression de ne pas pouvoir s’investir pleinement dans la vie de l’enfant qu’ils accueillent, c’est généralement le cas quand il s’agit d’un placement à court terme, un sentiment d’inutilité, voire un sentiment d’être utilisé est exprimé : « J’ai l’impression d’être une gardienne aux yeux de la mère. J’ai l’impression de garder son kid, et puis ça, ça me dérange, ça me dérange ». (P5)

En somme, on peut constater que de façon générale, les participants rencontrés se définissent d’abord et avant tout comme un parent auprès des enfants qu’ils accueillent : « [laisser partir les enfants], c’est comme si vous me demandiez de couper le cordon là, ça se fait pas comme ça. Tu es parent d’accueil, et bien moi j’ai l’impression que tu es parent d’accueil à vie ». (P8) L’intensité de leur investissement et de leur engagement en témoigne. Ils expriment ainsi un désir d’occuper une place privilégiée dans une perspective d’avenir auprès de ces enfants. Or, paradoxalement, le statut qu’ils ont choisi ne permet pas une reconnaissance légale de cette place parentale et implique la présence des parents d’origine des enfants.

Le choix des placements temporaires

Tel que mentionné précédemment, la famille d’accueil régulière accueille des enfants pour une période de temps variable. Cette situation implique des changements possibles dans le statut du placement, et l’éventualité du départ des enfants. Si cela a été choisi par la plupart des participants, cela semble amener des difficultés qui n’avaient pas nécessairement été envisagées.

En effet, plusieurs participants parlent du départ des enfants comme d’un choc, d’une grande perte, d’un événement qui met à l’épreuve. Plusieurs expriment avoir dû apprendre à se protéger du départ possible des enfants, et par le fait même, se protéger de l’attachement qui pourrait se créer :

On s’attache vraiment à l’enfant [quand il s’agit d’un enfant adopté]. Même si je dis que je les traite tous pareil, on s’attache à l’enfant vraiment comme un membre de la famille. Tandis que quand un enfant est placé en famille d’accueil, on s’attache beaucoup à cet enfant-là, mais on a toujours le "mais" qui vient nous dire qu’il va partir. (P3)

Certains extraits des entretiens illustrent également la complexité et la précarité de l’établissement de ce lien d’attachement avec les enfants placés. Il semble qu’il se développe en quelque sorte en miroir des difficultés des enfants eux-mêmes. Des participants expriment que les problématiques ou les comportements des enfants complexifient l’établissement d’un lien significatif avec ceux-ci : « c’est comme si on était toujours sur nos gardes […] on est toujours sur le qui-vive de comment il va réagir, parce que, on n’a pas toujours le déclencheur […] et puis faut agir avec ça ». (P5)

Un contexte tendu

Dans une perspective plus systémique, le parent d’accueil est plongé dans un contexte complexe au sein duquel gravitent différents acteurs (enfants placés, parents d’origine, direction de la protection de la jeunesse, etc.). À la lumière des entretiens réalisés, ce contexte semble exposer les participants, d’une part, à l’établissement de relations souvent délicates avec ces acteurs, et plus particulièrement avec l’institution. Ce thème est approfondi dans un article sous presse des auteures de l’article. D’autre part, cette position implique généralement des épreuves affectives. Pour plusieurs participants rencontrés, l’expérience de la parentalité d’accueil est teintée d’impuissance, de non-sens et de méfiance.

En effet, les participants ont abordé différents défis relatifs à ce contexte. Parmi ceux-ci, on retrouve la difficulté à composer avec les retours de l’enfant dans son milieu d’origine, situation qui confronte les participants au contexte de maltraitance et à ses effets qui ont mené au placement des enfants. Puis, dans le lien à l’institution, certains ont évoqué leur sentiment que le soutien offert par l’institution était décalé de leur réalité et de leurs besoins. D’autres participants éprouvent quant à eux de la méfiance à l’égard de la fonction d’évaluation de l’institution des soins qu’ils prodiguent aux enfants qu’ils accueillent. Cette double fonction des intervenants de la DPJ semble hypothéquer la possibilité de véritablement profiter du soutien offert : « J’ai parlé avec d’autres familles d’accueil et personne veut parler de ce qu’ils vivent. Avec le centre jeunesse, ils donnent de la formation, ils font des rencontres pour parler, mais personne parle, parce que ça se peut que dans 2-3 mois, ils ferment ta famille d’accueil. » (P5) De plus, le discours des participants traduit parfois un sentiment de ne pas être cru ou entendu par l’environnement (école, DPJ, justice, etc.) dans leurs propos et leurs demandes concernant les enfants qu’ils accueillent. Somme toute, plusieurs participants se sont dits surpris par l’ampleur de leur mandat. Une participante exprime « c’est David contre Goliath », en référence à l’intensité et à la complexité de son vécu dans le lien avec les enfants accueillis et l’institution.

Parents funambules et désir d’accueil : proposition d’un modèle intégrateur

À la convergence de cette identité de don de soi qui a pris une place très importante dans le discours des participants, et de cette conflictualité entourant leur identité qu’ils décrivent comme parentale auprès des enfants qu’ils accueillent, la question se pose à savoir s’ils sont effectivement des parents et si cela est vraiment le reflet de ce qu’ils souhaitent. Ainsi, ce qui émerge de la conceptualisation du discours des participants s’apparente plutôt à un désir qui sera ici qualifié de « désir d’accueil », plutôt qu’à un désir d’enfant à proprement parler. En effet, les aspects plus humanitaires du rôle de parent d’accueil, le désir d’accueillir autrui et de faire sa part pour la société se retrouvent au premier plan des récits des participants, bien plus que le souhait d’être le parent d’un enfant. Même chez les deux participants qui n’avaient pas d’enfants biologiques, ce désir d’accueil prenait autant de place que le désir d’enfant. Le désir d’enfant était cependant plus présent chez ces deux participants que chez les parents d’accueil ayant des enfants biologiques.

De plus, la plupart privilégient l’accueil de plusieurs enfants suivant un modèle de famille nombreuse et unie au sein de laquelle le lien à la fratrie et au groupe familial occupe une place importante, au-delà du lien parent-enfant. Cette valorisation d’un chez soi où tout le monde est bienvenu et ce désir d’être reconnu pour cette particularité renforcent également l’idée d’un désir d’accueil.

Si leur choix d’être famille d’accueil régulière semble mettre leur identité parentale à l’épreuve (ex. : aspect temporaire des placements assumés, absence de reconnaissance d’un statut parental), on peut se demander s’il s’agit en fait seulement d’un lien de nature parentale les unissant aux enfants qu’ils accueillent. N’y aurait-il pas, à certains égards, un malentendu sur ce statut ? À la lumière de cette idée de désir d’accueil, il apparaît nécessaire de repenser la place de l’accueil dans la nomination de « parent d’accueil », à côté de l’identité parentale à laquelle ils semblent également tenir.

Puis, en regard des catégories exposées, les données qui émergent de l’étude convergent vers un phénomène central qui évoque, à plusieurs égards, la figure du funambule. En effet, la recherche présente des parents qui marchent souvent sur un fil et qui exercent une parentalité qui constitue un pari parfois risqué. D’une part, on retrouve chez les participants rencontrés de nombreuses ressources, valeurs et idéaux qui agissent comme les moteurs de leur engagement. En effet, les entretiens consistaient en des rencontres avec des personnages déterminés, engagés, présentant un grand positivisme, une confiance en la vie, et souvent une grande résilience. Leur discours traduit d’ailleurs un certain attrait pour les défis et un désir de changer les choses à leur façon. Ainsi, tous ces éléments agissent pour maintenir un équilibre qui, de l’extérieur, peut parfois paraître relever de l’exploit.

D’autre part, plusieurs défis semblent mettre cet équilibre à l’épreuve. Les résultats mettent en évidence différents niveaux de précarité et d’instabilité inhérentes à la position de parent d’accueil. En effet, plusieurs participants semblent se retrouver dans un entre-deux, sans jamais vraiment trouver le calme de cet équilibre : souhaiter être le seul parent de ces enfants, tout en choisissant un type de placement qui n’offre pas ce statut, donner et aider sans relâche et ne pas se sentir légitime de recevoir en retour, s’engager dans un véritable combat pour assurer la protection de ces enfants et se rendre compte que le sauvetage imaginé est impossible.

Somme toute, les entretiens soulignent une mise en tension entre nomination et définition parentales que les participants font de leur rôle, et les motivations et propos qui prédominent dans leur discours autour du désir d’accueil. Ainsi, l’expérience des entretiens a mis au jour une oscillation entre désir d’accueil et désir d’enfant, qui s’ajoute aux multiples défis du rôle de parent d’accueil et de laquelle a émergé l’image des parents funambules. Or, l’idée du désir d’accueil vient proposer un sens à cette précarité, tout en suggérant que les zones de tensions et de paradoxes sont peut-être effectivement dues à un malentendu entourant ce statut. Se pourrait-il que le fait de permettre cette oscillation entre parent et accueillant amène à concevoir un nouveau statut pour ces sujets qui soit à la fois distinct et différencié des parents d’origine et des professionnels ?

Discussion

Désir d’enfant, désir d’accueil

Les résultats présentés montrent que, pour les participants, le choix de devenir parent d’accueil est motivé en grande partie par des raisons liées au don de soi, à l’entraide et au soin. Les participants évoquent tous leur héritage et leurs valeurs d’équité et de collectivisme. Par ailleurs, Pagé (2012) nous apprend que dans le cas des parents d’accueil du programme Banque-mixte qui souhaitent adopter des enfants, le fait de se sentir davantage comme un soignant ou un intervenant génère de l’insatisfaction et semble entrer en conflit avec leur désir d’être avant tout parent. Or, pour les parents rencontrés dans notre recherche (issus de la catégorie famille d’accueil régulière), tout comme dans l’étude de Daniel (2011), la position de soin est une position qui a souvent été adoptée auprès d’autrui et qui est même recherchée.

De plus, les résultats de notre étude révèlent une nouvelle facette du mandat de parent d’accueil. Le malaise des participants à recevoir et leur propension à redonner ce qui a été reçu soulignent une dynamique significative. Pour ces parents, il semble y avoir peu de place pour profiter de ce qui est reçu et le contexte choisi pour redonner, soit l’accueil d’enfants, les place dans une position de donner toujours plus, et potentiellement plus que ce qui avait été envisagé au départ. D’un regard extérieur, il est facile de penser que cela puisse être voué à l’épuisement, au désir d’arrêter d’être parent d’accueil. Et pourtant, aucun des participants rencontrés n’a évoqué un souhait d’arrêter, malgré les nombreuses difficultés soulevées. Bagirishya et Gilbert (2002) ont relevé un paradoxe intéressant à ce sujet, selon lequel les familles d’accueil qu’ils ont rencontrées « aiment ce qu’elles font, mais elles ne recommanderaient à personne le choix qu’elles ont fait » (Bagirishya et Gilbert, 2002 : 3). D’ailleurs, des études portant sur les risques de burnout et de fatigue de compassion chez les parents d’accueil ont montré que ces individus étaient en fait très peu sujets à ces difficultés (Dyer, 2005 ; McLain, 2008). Les parents d’accueil éprouveraient au contraire une nette satisfaction à exercer leur rôle (Dyer, 2005 ; Joly, 2013). De cette façon, il semble qu’un ensemble de valeurs et d’idéaux puissants portent le parent d’accueil dans son mandat et lui permettent de surmonter les nombreux défis de la parentalité d’accueil. Néanmoins, des études ont aussi montré qu’un fort pourcentage des échantillons de parents d’accueil rencontrés présentaient des traumas personnels dans leur histoire (Ballen et al., 2010 ; McLain, 2008, Dowdell et Cavanaugh, 2009) ou présentaient des problèmes reliés à leur entourage ou leur famille (Orme et Buehler, 2001), les rendant ainsi familiers avec les contextes relationnels complexes.

Ainsi, il semble que les parents de la famille d’accueil régulière se distinguent d’autres types de familles d’accueil par leur incarnation identitaire de l’accueil et par leur recherche d’implications leur permettant de répondre à ces valeurs et ces idéaux entourant l’accueil et le sens de la famille. Les résultats nous laissent également penser qu’ils retrouvent quelque chose de leur histoire dans celle des enfants qu’ils accueillent. En effet, la présente étude nous amène à considérer que si la parentalité se définit par un désir d’enfant, le désir porté par les participants rencontrés est aussi un désir d’accueil. Nous nous situerions alors dans un champ plus vaste que la simple parentalité tout en le comprenant.

Peut-on parler de filiation ?

Les participants rencontrés utilisent le terme parent pour désigner leur lien aux enfants qu’ils accueillent. C’est effectivement dans leur environnement familial qu’ils souhaitent accueillir des enfants en difficulté afin de répondre à leurs valeurs et leurs idéaux d’entraide et d’engagement social.

À ce sujet, l’étude des parents des familles d’accueil Banque-mixte nous apprend que ceux-ci « ont écarté la possibilité de devenir une famille d’accueil régulière parce que, selon eux, cette expérience ne leur permettait pas de réaliser leur projet parental de manière satisfaisante. » (Pagé, 2012 : 240). Cette même étude propose que chez ces parents, l’un des éléments qui contribuent au développement du sentiment de filiation est « la perception qu’ils ont d’être reconnus par les gens de l’extérieur de leur noyau familial comme les parents de l’enfant » (Pagé, 2012 : 219). Lévy-Soussan (2002) décrit le travail psychique de filiation comme étant notamment la capacité de chaque parent à « faire entrer l’enfant dans son histoire familiale » (Lévy-Soussan, 2002 : 65). Or, si la filiation comprend trois composantes, biologique, légale et affective (Lévy-Soussan, 2002), les parents de la famille d’accueil régulière ne peuvent accéder à aucun des deux premiers aspects. Néanmoins, peut-on parler de filiation affective chez ces parents ? En ce qui concerne les participants de la présente recherche, cette reconnaissance comme parent est certes importante, mais la reconnaissance de leur implication et de leurs qualités d’accueil l’est tout autant (Boyer et Noël, 2017).

L’étude de Pagé (2012) suggère également que « [l]es parents d’accueil en vue d’adoption […] considèrent que leurs motivations sont différentes de celles des parents d’une famille d’accueil régulière. Ils croient que ce qui les rend uniques est leur profond désir d’enfant et leur motivation à faire de l’enfant accueilli, leur enfant » (Pagé, 2012 : 241). Et pourtant, la présente étude nous montre des participants qui se décrivent comme des parents pour les enfants qu’ils accueillent, et qui souhaitent que ces enfants développent un sentiment d’appartenance à leur famille. Toutefois, contrairement aux parents d’accueil du programme Banque-mixte, le statut de la famille d’accueil régulière ne permet pas d’accéder à ce titre parental au niveau légal, ce qui soulève la dimension conflictuelle de leur choix. Ainsi, les parents du programme Banque-mixte ont peut-être en partie vu juste, en pressentant que ce qui était au premier plan chez eux, leur désir d’enfant, ne l’était peut-être pas chez les familles d’accueil régulières.

Depuis des années, différents auteurs ont relevé une certaine ambigüité statutaire du parent d’accueil. Joly (2013), tout comme Bagirishya et Gilbert (2002) et Turcotte et al. (2011) soulèvent les difficultés de reconnaissance du statut de ces parents qui se trouvent entre travail et bénévolat, entre « travailleurs autonomes » et « familles de substitution ». Or, Lapierre (2014) constate que même suite aux derniers remaniements en matière de reconnaissance du statut des familles d’accueil au Québec, le nouveau statut des parents d’accueil, unique au Québec et à « mi-chemin entre le travailleur salarié et le travailleur autonome » (Lapierre, 2014 : 85), sème encore de la confusion. Cette position paradoxale du parent d’accueil a également été soulevée à l’égard d’autres systèmes de protection de l’enfance, notamment en France concernant les assistantes maternelles qui doivent « aimer l’enfant comme une mère en se pensant comme une professionnelle » (Neyrand, 2005 : 5).

Considérant ces différents éléments, l’hypothèse d’un lien filial ou d’un sentiment de filiation de la part des participants de cette recherche ne semble pas l’unique façon de décrire leur vécu et leurs expériences. Se pourrait-il que l’essence même du mandat de parent dans la famille d’accueil régulière impose un statut hybride, une complexité que l’on aurait tout avantage à placer au centre de la définition de leur rôle, mais également de leur nomination ?

Quel statut pour l’accueil ?

À la lumière des entretiens réalisés, il semble que les participants portent deux désirs, désir d’accueil et désir d’enfant, mais en proportion différente selon leur identité et leur histoire. En effet, la recherche nous montre que la position de parent d’accueil se situe quelque part entre un pôle plus professionnel et un pôle parental. À ce titre, les parents d’accueil, tout comme les intervenants de la protection de l’enfance, sont soumis à un même cadre institutionnel. Leur mandat est très semblable alors qu’ils ont choisi d’œuvrer à prendre soin des enfants en difficulté et à contribuer à leur protection. Or, le rôle de parent d’accueil comporte ses spécificités. Il s’exerce dans l’intimité familiale, et ce, 24 heures sur 24. Cette intensité et cette proximité dans le contact avec les enfants accueillis imposent certainement un cadre spécifique, dont l’articulation avec le cadre institutionnel est à penser. De plus, cette intimité familiale place le parent d’accueil dans une situation qui s’approche de celle des parents d’origine de l’enfant.

Il n’en demeure pas moins que l’accueil semble transcender ces deux pôles, à savoir le pôle professionnel et le pôle parental. L’accueil au sens large, comme geste d’entraide et de générosité, mais également l’accueil plus spécifique d’enfants en difficulté, l’accueil comme prise en charge, comme soin, voire comme refuge. L’accueil dans sa définition même implique deux facettes, « l’une active, qui s’inscrit dans l’action ; l’autre, passive, se réfère à la réciprocité » (Janner-Raimondi, 2016 : 42). Comment désigner alors les individus qui accueillent ces enfants, afin de préciser leur place auprès de l’institution, tout comme dans la société en général ? Comment les nommer afin de mettre de l’avant cet accueil, mais également pour préciser une place qui soit différenciée de celle des professionnels de la protection de l’enfance et des parents d’origine des enfants ? Est-ce possible que l’appellation de parent d’accueil soit finalement la plus juste, mais que le versant « accueil » ait été perdu de vue au fil du temps ? Chapon (2011) propose de considérer la coéducation des enfants placés, au sens de la nécessité d’un dialogue ouvert et créatif des différents acteurs entourant les enfants placés. Cette logique permettant de « dépasser l’idée d’appartenance de l’enfant au sens de possession » (Chapon, 2011 : 162) et d’accéder à une logique de pluriparentalité.

Tout compte fait, l’oscillation du funambule qui a été ressentie lors des entretiens quant au vécu des parents dans la famille d’accueil régulière n’est pas à entendre seulement comme relevant de la précarité ou de l’ambivalence. Elle peut constituer un entre-deux dynamique, un espace intermédiaire (Roussillon, 2008 ; Winnicott, 1975) qui soit au service de la création et de l’appropriation de l’identité du parent d’accueil. Or, pour sortir d’une oscillation qui serait seulement du côté d’un équilibre fragile, pour parvenir à créer cet espace intermédiaire, il apparaît nécessaire de mettre certains éléments en place pour ces sujets. D’une part, un soutien adapté favorisant la proposition d’un espace pour approfondir les motivations d’accueil, mais également pour aborder les difficultés qu’impliquent le mandat de parent d’accueil et la spécificité de leur position. D’autre part, une réflexion sur la façon de valoriser cet accueil, sans le réduire à un élan naturel de certains sujets, mais plutôt comme à une spécificité identitaire en constant développement, au fil des placements acceptés.

Limites et forces de l’étude

La recherche présente des limites qui méritent d’être considérées pour de futures études sur le sujet. Tout d’abord, nous croyons qu’il aurait été préférable que nous ayons pu présenter nous-mêmes le projet aux familles d’accueil concernées. On peut se questionner sur les biais induits par le fait que les intervenants aient choisi les sujets à qui présenter le projet. Est-ce possible que les participants retenus soient ceux avec qui les relations sont bonnes, ceux dont la situation est plus stable, puisque les placements racontés se sont généralement bien déroulés ? De plus, nous nous sommes demandé si le fait d’effectuer les entretiens dans un local à l’université n’avait pas pu contribuer au sentiment de méfiance évoqué précédemment. Nous pensons qu’un cadre moins formel, hors institution quelle qu’elle soit et moins semblable à celui du face-à-face de la thérapie, en effectuant des entretiens à domicile ou dans un lieu du quotidien par exemple, aurait pu être encore plus propice aux échanges. Nous constatons également qu’il aurait pu être souhaitable de rencontrer les participants à plus de deux reprises, et ainsi donner une chance de plus à l’établissement d’un lien de confiance dans un contexte où cela ne va pas toujours de soi. Finalement, le fait que les participants aient tous été recrutés dans le même centre jeunesse a pu instaurer un biais quant à la diversité des vécus recueillis.

Néanmoins, cette étude innove de différentes façons. Tout d’abord, le parent et son expérience subjective ont été placés au cœur de nos préoccupations. Peu d’études ont été réalisées dans l’idée de s’intéresser au parent d’accueil comme objet de recherche principal et dans un dispositif de recherche qualitative inductive. Il a également été possible de constater la richesse et la pertinence de créer un espace de parole pour ces parents qui, pour la plupart, ont explicitement mentionné que c’était la première fois qu’ils étaient questionnés sur leur propre vécu, et non pas nécessairement sur une situation en lien avec les enfants placés. Différents témoignages permettent de penser que cela leur a permis de souligner leur travail et de les rendre encore plus conscients de leur implication. De plus, la perspective psychanalytique qui supporte cette recherche a permis de contribuer à une compréhension des différents enjeux psychiques de la parentalité d’accueil. Finalement, il faut rappeler qu’il a été possible, et même beaucoup plus aisément que prévu, d’interroger autant d’hommes que de femmes. Il apparaît important de contribuer à ce que les futures études effectuées dans le champ de la parentalité d’accueil n’hésitent plus à susciter d’emblée la participation des hommes constituant ces familles d’accueil.

Conclusion

Le présent article dresse le portrait du vécu et de l’expérience de parents de familles d’accueil régulières québécoises. La recherche nous éclaire sur les défis et sur les motivations de ces parents. Les entretiens ont permis de souligner d’une part, leur identité articulée autour du don de soi, leur position conflictuelle de parent et de non-parent, ainsi que la complexité du lien avec des enfants qui risquent de partir. D’autre part, l’étude a permis de décrire le contexte particulier dans lequel se retrouve le parent d’accueil qui impose de nombreux défis affectifs suscitant la méfiance, l’impuissance et le non-sens.

L’étude soulève également différentes questions. Tout d’abord, des questions quant à la place accordée aux parents d’accueil dans la société en général, tout comme au sein du système de protection de l’enfance. Quel statut permettrait de reconnaître l’importante contribution de ces sujets qui assument l’accueil d’enfants en difficulté ? Comment aménager un espace pour qu’ils puissent être accompagnés dans l’élaboration de leur identité et de leurs motivations ? À la lumière de la présente recherche, nous constatons que le fait de leur donner directement la parole est le meilleur moyen de comprendre qui ils sont et ce qu’ils vivent.

L’image du funambule est une représentation au sein de laquelle coexistent des risques, de la précarité, mais également une réalisation importante au caractère exceptionnel. Elle rend compte des résultats de la présente recherche qui a pu montrer comment le mandat de parent d’accueil implique à la fois une oscillation entre désir d’accueil et désir d’enfant, et entre de nombreux défis inhérents à leur rôle, et de nombreuses ressources, du courage et une force d’engagement. Les concevoir comme des parents funambules permet d’appréhender la parentalité d’accueil comme une parentalité de haute voltige, pour laquelle il apparaît nécessaire d’assurer un filet de sécurité. Autrement, il semble improbable de parvenir à assurer la protection des enfants, si l’on ne s’assure pas d’abord du bien-être des personnes qui les accueillent.

Appendices