You are on Érudit's new platform. Enjoy! Switch to classic view

Que font les familles à l'ère du numérique?

Les forums de discussions sur les prénoms d’enfants : entre prescriptions et normativités Internet forums about children’s first names : between prescriptions and normativity

  • Laurence Charton and
  • Catherine de Pierrepon

…more information

  • Laurence Charton
    professeure, Institut national de la recherche scientifique, centre urbanisation culture société, laurence.charton@ucs.inrs.ca

  • Catherine de Pierrepon
    postdoctorante, Université de Sherbrooke

Article body

Dans les sociétés occidentales, jusqu’au milieu du XXe siècle, les prénoms des nouveau-nés étaient choisis le plus souvent par les parents (la mère en particulier) ou par les parrains et marraines au moment du baptême (Fine, 1987 ; Ségalen, 1998). Les prénoms provenaient généralement de répertoires religieux et souvent répétaient ceux portés dans la famille par les générations précédentes. S’ils définissaient une identité singulière de l’enfant, les prénoms renvoyaient aussi l’enfant à ses deux lignées pour permettre notamment d’atténuer la dimension patrilinéaire du nom (Zonabend, 2001). Le choix des prénoms répondait ainsi à des modèles prescrits plutôt qu’à une démarche plus individualiste ou de couple, et s’inscrivait dans un continuum familial de dépendances et d’interdépendances produites par les traditions et les liens de filiation et d’alliance.

Les changements observés dans les sociétés occidentales depuis le milieu des années 1960, notamment au niveau des comportements de procréation et des modes de vie en couple, ont conduit à une diversité de parcours familiaux et à redéfinir la place de chacun dans la famille (Charton, 2006). Ces changements, qui se sont faits en parallèle de revendications féministes et égalitaristes (Fine et Ouellette, 2005), ont permis en particulier de faire reconnaitre un partage égal de l’autorité parentale et, de manière progressive selon les pays, à remettre en cause l’hégémonie de la transmission systématique du seul nom du père à un enfant né dans le cadre d’une union conjugale (Lamesta et Baddeley, 2012).

Ces évolutions ont également eu pour effet de transformer le rapport à l’enfant. Ce dernier apparait désormais davantage comme un être ajusté au « désir » d’enfant du couple, plutôt que de la famille, lorsqu’il n’est pas allié à un « désir » individuel (Deschaux, 2014 ; Charton et Lévy, 2017). Une certaine attente narcissique pèse ainsi plus fortement sur l’enfant à venir, qui se reflète aussi dans les processus de (pré)nomination (Charton et al., 2017).

Dans ce contexte, la longévité des prénoms s’en trouve réduite et leur diversité accrue, car les prénoms se transmettent moins fréquemment d’une génération à l’autre (Desplanques, 1986 ; Duchesne, 1997). Cette plus grande variété des prénoms est liée aussi aux nouvelles représentations et attentes à l’égard de l’enfant, et aux changements législatifs des règles d’enregistrement des nouveau-nés et de leurs prénoms à l’état civil. Par exemple, en transférant le rôle d’officier d’état civil, assigné jusqu’alors principalement au Clergé, au directeur de l’état civil, la création de l’état civil au Québec en 1994 a permis de réduire l’influence de l’Église catholique à attribuer à l’enfant un prénom chrétien (Ribordy, 1995). En France, la loi du 8 janvier 1993, en abrogeant celle du 11 Germinal XI qui prescrivait aux parents de choisir les prénoms dans les calendriers en usage ou dans les personnages de l’histoire ancienne (Laroche-Gisserot, 2012), a également offert aux parents une plus grande liberté dans le choix d’un prénom. Ainsi, si les lois confirment dans plusieurs pays occidentaux une tendance à la libéralisation des prénoms, les parents restent tenus toutefois de respecter dans leur choix de prénom l’intérêt de l'enfant, qui sera évalué au moment de l’enregistrement de la naissance par l’officier d’état civil (Sturm, 1987 ; Granet, 1997).

Cette nouvelle liberté conduit ainsi les futurs parents à considérer souvent que le choix du prénom pour leur enfant est un privilège de couple (Lemieux, 2005 ; Charton et Lemieux, 2015). Si le prénom « est un bien gratuit, dont la consommation est obligatoire » (Besnard, 1979 : 347), sa quête, qui peut débuter avant même la grossesse ou dans les premiers mois de celle-ci, peut se faire en suivant des démarches plus ou moins structurées (p. ex., liste réalisée par chaque futur parent et discutée ensuite entre eux), chargée parfois d’un sentiment de forte responsabilité. Cette responsabilité parait d’autant plus grande aux parents qui prêtent au prénom des pouvoirs symboliques pouvant influencer l’avenir de leur enfant (Abraham, 1912 ; Gachelin, 2011). Le choix de parents immigrants de donner à leur enfant un prénom usuel du pays d’accueil pour lui éviter toute discrimination ethnique ou culturelle constitue aussi un exemple de pouvoir reconnu au prénom (Meintell et Le Gall, 2005 ; Gerhards et Hans, 2009 ; Arai et al., 2015).

Pour trouver le prénom de leur enfant, certains futurs parents consultent alors des magazines spécialisés ou des livres aux titres éloquents : « Almanac », « Inventaire », « Dictionnaire », « Encyclopédie » et « Bible » des prénoms. Ces livres leur permettent, en explorant un large éventail de prénoms, d’élaborer leur liste de prénoms favoris. D’autres futurs parents, en complément de ces livres ou dans une démarche exclusive, préfèrent porter leurs recherches sur Internet en consultant des sites de prénoms et/ou en fréquentant des forums de discussion sur le sujet. Ainsi, au coeur des nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC) contemporaines, Internet participe de manière importante à la transmission des savoirs et de socialisation en complétant ou en prenant le relai des autres modalités d’informations traditionnelles, telles que la famille, les amis, les collègues et les livres (DiMaggio et al., 2001 ; de Pierrepont, 2010). Ce réseau d’informations et de communication mondial permet de remplir plusieurs fonctions d’une façon accessible, rapide, confidentielle et anonyme au sein de communautés variées, notamment celles de discuter, partager, conseiller et recevoir l’avis et le retour sur expériences de pairs (Cooper et al., 2000 ; Jackson et al., 2001 ; Katz et Rice, 2002 ; Barak et Fisher, 2001, 2003, Moussa, 2003). Ces fonctions sont particulièrement actives au niveau des forums de discussion virtuelle, définis plus particulièrement comme des groupes asynchrones permettant l’échange de messages textuels (Marcoccia, 2001 ; Breshnahan et Murray-Johnson, 2002 ; Fox et al., 2005) et empreints le plus souvent de compréhension, d’empathie et de considération (Henri et Charlier, 2005 ; de Pierrepont, 2010).

En dehors d’une recherche sur Internet d’informations sur le prénom choisi (son étymologie, sa popularité, etc.), un certain nombre de futurs parents font appel aussi à ce média, et en particulier aux forums de discussion, pour obtenir l’avis et le soutien de leurs pairs au moment où ils doivent se décider du prénom à donner à leur enfant. Quelques futurs parents vont même jusqu’à s’en remettre aux suggestions des internautes à la suite de sondages qu’ils ont mis en ligne. C’est ainsi qu’un père canadien de Colombie-Britannique annonçait en 2014 avoir choisi pour sa fille le prénom le plus souvent suggéré sur son site (NameMyDaughter.com)[1].

À l’ère numérique contemporaine, il est donc intéressant de se pencher sur le nouveau médium virtuel que constituent les forums de discussion dans le processus de prénomination de l’enfant, considérant leur popularité accrue[2], et l’absence d’études sur le sujet. Cet article interroge de façon novatrice les prescriptions et les normativités à l’œuvre dans le processus de prénomination des enfants à travers les préoccupations exprimées par des internautes fréquentant des forums Internet spécialisés. Que cherchent les personnes qui fréquentent des forums de discussion sur les prénoms ? Qu’est-ce qui se discute sur ces forums notamment au niveau des critères à considérer dans le choix d’un prénom ? Mais aussi, que reflètent ces critères au niveau des attentes des internautes à l’égard de l’enfant ? Observe-t-on par ailleurs des différences au niveau de ces critères si l’enfant attendu est une fille ou un garçon ? Enfin, comment s’organisent les échanges sur ces forums de discussion et quels rôles jouent les échanges virtuels autour du prénom dans les processus de prénomination voire de parentalité ? Afin d’apporter des éléments de réponse à ces questions, nous avons entrepris une étude exploratoire du contenu de 22 fils de forums de discussion francophones actifs entre 2015 et 2016 qui portaient sur le choix de prénom d’enfant. Avant de présenter nos résultats, nous allons revenir plus en détail sur les objectifs de notre étude exploratoire et sur l’approche méthodologique utilisée.

Objectifs et méthodologie

À travers l’analyse des messages postés sur des forums de discussion sur les prénoms, nous cherchions à cerner les raisons pour lesquelles certaines personnes génèrent des forums de discussion sur les prénoms ainsi que les critères mis en avant sur ces forums pour choisir un prénom (en portant une attention particulière sur les différences en fonction du sexe de l’enfant). Nous voulions par ailleurs examiner la manière dont les échanges sur cette question se déroulent sur Internet et accompagnent les processus de prénomination des futurs parents. Nous cherchions plus précisément à mieux comprendre ce que les internautes, souvent futurs parents, recherchent et discutent sur ces sites, et l’influence que ces échanges peuvent avoir sur le choix d’un prénom. Nous souhaitions aussi saisir ce qui se joue dans ces échanges au niveau de la construction du devenir parent et de la fabrication d’un enfant à naître, fille ou garçon.

Nous avons pour cela constitué un corpus composé des écrits d’internautes ayant posté entre septembre 2015 et décembre 2016 un message sur au moins un forum francophone de discussions portant sur le choix de prénoms d’enfant. Les forums de discussion ont été sélectionnés sur le site « Doctissimo », dans la section « Grossesse Bébé », et la sous-section « Prénoms » qui regroupe, en date de la fin septembre 2017, 2 598 048 messages. Doctissimo est l’un des sites web français et francophones les plus connus et visités en matière de santé et de bien-être (Doctissimo, 2017). Son portail comporte plusieurs sections, donnant une place centrale aux articles d’informations, mais aussi à la section des forums de discussion. Créé en 2000 par deux médecins, le site est devenu en 2008 la propriété du groupe Lagardère, un des leaders mondiaux de la production et de la distribution de contenus médiatique (livres, presse, radio, télévision, etc.), pour ensuite passer aux mains du groupe de médias français TF1 en juillet 2018 qui a annoncé son objectif de « renforcer ses positions sur la cible féminine et sur les verticales « santé-bien-être » » (Doctissimo, 2017 ; Freebox, 2018).

La certification éthique de ce projet n’a pas été nécessaire considérant les critères suivants élaborés par le Comité de travail spécial de l’éthique de la recherche en Sciences Humaines du Canada (2008) : les données sont publiques et donc accessibles sans inscription aux forums et sans mot de passe ; les informations sont publiquement archivées ; aucun règlement sur le site n’interdit la recherche sur les forums ; et les chercheures ne sont pas impliquées sur le forum. Toutefois, afin d’éviter l’identification possible des internautes, les avatars (pseudonymes qu’adoptent les participants) ont été supprimés dans la présentation des résultats. Seul le forum fréquenté par l’internaute sera précisé dans les extraits présentés.

Les critères de sélection des forums demandaient tout d’abord que lesdits forums choisis soient récents à la date où nous entreprenions notre travail de recherche, soit entre 2015 et 2016[3]. Ensuite, nous voulions que les forums choisis ne soient pas seulement dédiés à des listes de prénoms partagées, mais à des raisons et à des justifications des choix des prénoms ; autrement dit, qu’il y ait sur les forums choisis des discussions interactives entre internautes sur le choix d’un prénom de bébé et pas seulement la présentation de listes de prénoms potentiels. Nous voulions aussi des forums dédiés plus spécifiquement à des discussions portant sur le choix d’un prénom pour une fille uniquement, sur le choix d’un prénom pour un garçon uniquement, et enfin des forums où les internautes s’exprimaient à la fois sur des prénoms que les internautes estimaient être pour une fille et/ou un garçon (forum mixte). Nous voulions ainsi mieux cerner les arguments avancés pour justifier le choix d’un prénom considéré tantôt pour une fille et tantôt pour un garçon avant même la naissance de l’enfant. Enfin, chaque forum retenu devait contenir plus de dix messages, pour permettre une meilleure analyse des interactions entre les internautes, et avoir été lu au moins 100 fois, soit avoir une certaine popularité auprès des autres internautes.

Nous avons ensuite réalisé une analyse de contenu de notre corpus suivant la méthode de l’Écuyer (1990) pour cerner, d’une part les arguments liés au choix de prénoms, et d’autre part pour cerner la structuration des échanges sur les forums entre les internautes. Puisque le texte était déjà en format écrit, la première étape de l’Écuyer qui consiste en la transcription des verbatims n’a pas été faite. Le contenu des forums a toutefois été transféré de leur plate-forme virtuelle à un format Word pour faciliter la suite de l’analyse. La deuxième étape, soit l’élagage des textes, a permis de supprimer toutes les informations superflues (images, banderoles, publicités, etc.) pour ne garder que le contenu texte des échanges. Plusieurs lectures préliminaires de tous les forums ont par la suite été faites (troisième étape), pour nous permettre de nous immerger complètement dans le corpus. La quatrième étape selon la méthode de l’Écuyer consiste à faire une codification des plus petites unités de sens : nous avons donc codifié méticuleusement des mots, des groupes de mots et/ou des courtes phrases. Nous avons par la suite regroupé lesdites unités de sens et les avons classifiées par thèmes, pour ultimement les catégoriser avec un modèle ouvert, soit en créant des catégories qui ne sont pas prédéterminées, mais qui sont plutôt développées progressivement au fil de l’analyse. Les catégories ou thèmes finaux ont par la suite été quantifiés en fréquence (nombre de forums les abordant) et des citations pour les appuyer ont été identifiées. Pour faciliter la compréhension des citations, l’orthographe de ces dernières a été révisée et si nécessaire corrigée. Les différents types d’interaction ont par ailleurs été listés, avec exemples à l’appui, puis catégorisés. Les interventions ont aussi été quantifiées en fréquence (nombre de forums les incluant).

Profil des forums choisis

En définitive, notre corpus final était composé de 22 forums : 3 forums de 2015 et 19 forums de 2016, totalisant 722 pages de contenu (en format Word). Neuf forums portaient uniquement sur les prénoms de fille (forums 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 10, 13), neuf sur uniquement les prénoms de garçon (forums 8, 9, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22), et quatre alternaient entre les échanges concernant les prénoms de fille et ceux de garçons (forums 11, 12, 14, 15)[4]. Le nombre de messages contenus dans chacun des 22 forums variait entre 13 et 109 messages, avec une valeur médiane de 34 messages par forum (moyenne de 42 messages). Enfin, les forums ont été lus, entre septembre 2015 et décembre 2016, entre 110 et 1034 fois, avec une valeur médiane de 306 fois (moyenne de 420 fois).

Profil des internautes

Concernant le profil des internautes participant aux 22 forums choisis, 199 internautes participants ont été dénombrés, soit 198 femmes et 1 homme. Cette surreprésentativité féminine dans les forums de discussion sur les prénoms rejoint ce que nous avions déjà observé à partir d’entretiens réalisés auprès de jeunes parents sur la transmission des noms et prénoms (Charton et Lemieux, 2015 ; Charton et al., 2017). Les femmes semblent en effet davantage concernées que les hommes par les prénoms de leurs futurs enfants, en déclarant notamment plus fréquemment avoir un prénom en tête avant même la conception de leur enfant, et en se présentant aussi comme les plus actives dans la recherche d’un prénom, surtout avant la confirmation du sexe de l’enfant. Cette observation souligne ainsi que la recherche d’un prénom est encore le plus souvent une « affaire de femmes », qui se confirme notamment à travers un usage genré des forums Internet sur les prénoms (Herring, 2003). En raison de la faible présence d’homme sur les forums étudiés, notre corpus se limitera par conséquent aux internautes femmes.

Pour ce qui est du profil sociodémographique des internautes, il est varié, mais reste majoritairement incomplet, puisque les informations personnelles des internautes (âge, statut conjugal, nombre d’enfants, etc.) ne sont pas des données obligatoires que ces derniers doivent dévoiler, remplir et partager à la communauté virtuelle. Par le fait même, les informations que les internautes décident de partager sont souvent limitées et une majorité d’entre eux ne remplissent aucun des champs proposés. Malgré tout, sur la base des informations connues et partagées sur leurs profils personnels, les internautes participantes étaient âgées entre 17 et 64 ans, avec un âge médian de 30 ans (moyen de 30,2 ans) (seuls les âges de huit conjoints ont pu être récoltés). Elles avaient entre 0 et 7 enfants, avec un nombre moyen d’enfants de 1,75 enfant par internaute. Trente-quatre femmes se sont déclarées par ailleurs enceintes au moment de leurs interventions sur le forum. Trente-six internautes ont affirmé être en couple et vingt-deux se sont dites mariées. Plusieurs pays sont représentés dans notre corpus : la France (21 internautes), le Canada (4 internautes, dont 3 ont précisé leur province d’origine, le Québec), la Belgique (3 internautes), l’Écosse (1 internaute), le Luxembourg (1 internaute), la Suisse (1 internaute) et les États-Unis (1 internaute française « expatriée »).

Pour ce qui est du profil de participation des internautes, il est plus renseigné, notamment par comptabilisation automatique et le partage des données au public fait par Doctissimo même. Les internautes ayant posté un ou plusieurs messages sur les forums retenus se sont inscrites sur les forums de Doctissimo entre 2003 et 2016. En tout, les internautes ont écrit entre 3 et 69 660 messages sur tous les forums de Doctissimo, avec un nombre médian de 1 268 messages (4 294 messages en moyenne). Plus particulièrement, concernant les 22 forums choisis, les internautes ont participé entre 1 et 19 d’entre eux, avec une participation médiane à un forum (2,37 forums en moyenne). De plus, les internautes ont commenté entre 1 et 53 fois dans les forums choisis, soit une valeur médiane de 2 commentaires (4,53 commentaires en moyenne).

Limites de notre corpus

Notre corpus comprend plusieurs limites inhérentes aux types de nos données (messages sur des forums de discussion Internet) (Morrow, 2006). D’abord et avant tout, l’absence de données sociodémographiques pour toutes les participantes limite la description complète de l’échantillon, et par le fait même, la possible généralisation des résultats à la population générale des futurs parents. L’analyse de sous-groupes (par exemple, par groupe d’internautes ayant le même niveau de scolarité ou le même statut socio-économique) est également impossible avec les données récupérées pour cette étude. Enfin, il y a l’impossibilité de suivre clairement le parcours de chaque internaute au fil des discussions : d’un côté, une majorité d’internautes ne font que commenter une seule fois les discussions, ce qui empêche une analyse longitudinale de leur participation, et de l’autre côté, peu d’internautes partagent leur changement d’avis ou d’opinion suite aux interventions des autres, ce qui ne permet pas de suivre l’évolution personnelle des internautes. Notre corpus reste néanmoins intéressant en raison de l’importance accrue de l’usage d’Internet dans la vie quotidienne des individus, et de l’absence d’études sur les préoccupations exprimées par des internautes fréquentant ces forums.

Observons maintenant à travers les différents types d’échanges autour des prénoms, la manière dont s’opèrent et se structurent les interactions entre les internautes.

Les interactions dans les forums de discussion en ligne sur les prénoms

Les types d’échanges entre les internautes participent à la performativité et la normativité des représentations et des pratiques de prénomination. Étant donné que les internautes sont toutes des femmes, une distinction de pratiques en fonction du genre ne sera toutefois pas possible ici. L’observation de ces échanges permet de cerner les outils textuels, imagés et verbaux contribuant à performer les pratiques de prénomination. Neuf principaux types d’interactions ont ainsi plus particulièrement été observés entre les internautes.

Les émoticônes

Une utilisation marquée d’émoticônes s’observe tout d’abord dans tous les forums : environ 46 émoticônes différents sont largement utilisés pour interagir avec les autres dans un monde virtuel où les émotions et l’expression faciale et corporelle sont absentes. Les internautes les utilisent surtout pour donner rapidement leur avis sur les prénoms discutés, et ce, souvent sans utiliser des mots pour compléter leurs idées puisque l’émoticône choisi est des plus expressifs et reconnus dans les discussions virtuelles. Les plus courants et les plus utilisés sont les suivants :

Fig. 1

Source des significations : https://www.significationsmileys.fr/liste-smileys-humains-whatsapp

-> See the list of figures

L’utilisation d’émoticônes permet notamment de développer un espace de communication et d’échange où l’expression du vécu émotionnel est permise, voire encouragée, ce qui contribue à créer une solidarité entre les internautes et une atmosphère de convivialité (Marcoccia, 2000).

Les formules de politesse

Dans tous les forums étudiés, on observe également des formules de politesse en début et en fin de message pour initier la discussion (les échanges) et la conclure. Les variations pour ouvrir la discussion sont multiples, allant du simple « Bonjour » (F3) et « Bonsoir » (F8) à des formules plus personnalisées ou familières comme « Salut les prénomeuses » (F14) et « Coucou » (F7). Les variations pour clore la discussion sont aussi variées, mais contiennent toutes une forme de remerciement envers les autres internautes pour favoriser l’ouverture et le partage d’avis entre internautes : « Merci » (F21), « Merci pour vos propositions » (F3), « Merci beaucoup pour vos avis » (F11), « Merci de l’aide » (F2), « Merci et bonne soirée & nuit » (F5) et « Merci pour ta participation » (F11). Ces formules de politesse contribuent à inscrire les échanges dans des environnements empreints de courtoisie et de sympathie.

Les requêtes directes et indirectes

Les forums sélectionnés présentent par ailleurs tous des requêtes directes et indirectes pour solliciter les échanges avec les internautes. Ces requêtes entament d’abord et avant tout la discussion et servent ensuite à garder la discussion active en relançant d’autres internautes pour participer au débat.

Dans le cas de requêtes directes, l’internaute demande clairement de le guider dans son choix de prénom en utilisant des questions claires et précises. Différentes formes de questions sont alors utilisées pour faire une telle requête : « Que pensez-vous de… ? » (F1), « D’autres idées pour compléter la liste ? » (F2), « Vous préférez lequel ? » (F5), « Vous aimez ? » (F11), « Des défauts ou autres remarques ? » (F11), « Quel est votre favori ? » (F13) et « Auriez-vous d’autres propositions ? » (F14)

Les requêtes indirectes sont pour leur part plus « subtiles » et elles n’incluent pas des formules interrogatives à proprement parler, comme le suggèrent les extraits suivants : « J'aimerais vos suggestions sur ce prénom » (F6), « J’aimerais avoir quelques avis sur ces prénoms » (F7), « N'hésitez pas à commenter, mettre des avis, suggestions » (F9), « J’aimerais bien avoir vos avis et ressentis sur quelques prénoms pour voir comment ils sont perçus » (F11), « Je viens par ici afin d’avoir vos avis » (F21) et « Bref, en synthèse, HELP ! » (F3)

Ces requêtes initient et entretiennent les échanges, mais elles indiquent aussi plus ou moins clairement les attentes des internautes et l’orientation attendue des échanges.

Le partage d’une opinion, d’un avis et/ou d’une expérience

Une autre forme d’interaction populaire concerne le partage d’une opinion, d’un avis ou d’une expérience. Ce type d’échanges présents dans tous les forums répond directement aux requêtes directes et indirectes des internautes. Pour donner son avis et son opinion, les internautes utilisent de nombreuses expressions signifiant leur accord ou leur désaccord avec les prénoms discutés : « J’aime », « J’adore », « Je ne déteste pas », « Je n’aime pas », « Pas fan », « Je préfère », « Pas mon style », « Ne me choque pas », « Mon top serait », « Je vote » et « Je propose ». Ces expressions pour émettre son avis sont les plus courantes et sont souvent accompagnées de qualificatifs et d’adverbes comme « bien », « vraiment », « énormément », « beaucoup », « depuis toujours », « assez », « moyennement », « pas » et « pas du tout » qui donnent du poids et de la précision à leur opinion personnelle.

Certains messages partagés sur les forums impliquent parfois aussi une description narrative d'une expérience personnelle. Celles-ci sont souvent offertes dans le simple but de partager les expériences personnelles, comme dans l’exemple suivant : « Johanna (…) J'en connais une de 6 ans c'est une petite blondinette… [émoticône : visage souriant] » (F5). Dans d’autres cas, le partage des expériences sert aussi à partager des informations davantage « informatives » qui relèvent plus de la culture populaire : « perso pour Arielle, je pense à la petite sirène et en lisant Roxane je pense à "Ross can !" dans Friends et ça me fait rire ! Tu sais, il faut penser aussi que les enfants sont méchants entre eux, c'est pour ça que je dis aussi céleste = femme de babar » (F2).

Le partage d’opinion permet à l’internaute de se positionner sur les prénoms des couples venus tester ou chercher une aide et un soutien sur les forums.

La réaction face à l’avis partagé des autres

Une cinquième forme d’interaction observée dans quatorze forums concerne la réaction suite à l’avis partagé d’un pair. Cet avis partagé fait en effet parfois réfléchir l’interlocuteur ou lui fait apprendre quelque chose. Ce type d’interaction se reflète dans les extraits suivants : « Je n’y ai pas pensé (…). C’est intéressant de voir comment vous percevez le prénom ! Ce n’est pas du tout ce qui me vient en tête » (F1), « J’apprécie tes idées, à mûrir… » (F11), « Je ne connaissais pas » (F12), « Je découvre » (F14), « Ah oui ? Je ne trouvais pas trop » (F14), et « Je ne savais pas, comme quoi on en apprend tous les jours ! » (F1) Toutes ces interactions rendent compte que l’avis et l’opinion des autres poussent à la réflexion et à l’apprentissage chez certaines internautes.

Un soutien dans le processus décisionnel

Dans douze forums, les échanges offrent à leurs pairs aussi un soutien dans le processus décisionnel. Ces messages de soutien prennent trois grandes formes distinctes. Ils peuvent d’abord prendre la forme de compliments tels que : « Oh très jolie liste ! » (F11) et « Félicitations ! » (F14) Il peut également s’agir de messages qui prennent la forme d’encouragements, comme les exemples suivants : « Bon choix à vous » (F2) et « Bonne recherche pour les prénoms » (F21). Enfin, il peut s’agir de messages signifiant la compréhension de l’internaute à l’égard de la situation de son pair : « Je comprends parfaitement, c'est pareil pour moi ! » (F10) et « Oui j’ai la même impression » (F14). Les messages de soutien contribuent à aider les internautes qui se sentent souvent seules dans leur choix de prénom, et à les soutenir dans leur processus de parentalité, dont le choix d’un prénom pour l’enfant à naître en constitue une étape (Charton et Lemieux, 2015).

La diffusion et le partage de conseils et d’informations pratiques

En outre, onze forums comprennent des interactions permettant la diffusion de conseils pratiques, le partage d’informations pratiques et le renvoi à des sources d’informations supplémentaires pour soutenir les propos échangés. Plusieurs internautes commencent par exemple de telles interactions en utilisant les expressions suivantes : « Je propose », « Je rajoute », « Je tente quelques propositions », « Je te déconseille » et « Je conseille ». Toutes ces expressions servent à ouvrir la porte à une série de conseils et d’informations que certaines internautes partagent avec leurs pairs, et ce, d’une façon qui implique moins les émotions et les expériences personnelles vécues, en gardant une forme plus » pratique » et « objective ». Ces internautes tentent donc d’orienter l’interlocuteur vers une nouvelle idée. De plus, certains internautes vont même jusqu’à partager des faits pour bien appuyer leurs propos ou citer des sources d’informations supplémentaires pour appuyer et justifier leurs propos, que ce soit d’autres forums de discussion ou des sites Internet : « [Dauphine] J’ai fait des recherches sur un site de généalogie, j’en ai trouvé plusieurs vivant aux 12e et 13e siècles (et les siècles suivants). Du coup, c’est vraiment un vieux prénom. Le titre Dauphin n’apparait qu’à partir de 1349. Le nom du titre vient en fait du prénom Dauphin, et non l’inverse » (F1). Ainsi, tout en recherchant et partageant certaines informations, certaines internautes peuvent influencer le choix des futurs parents.

Les demandes de précisions et les précisions apportées

Dans dix forums analysés, des demandes particulières de précisions ont par ailleurs été émises par plusieurs internautes, souvent suivies de précisions apportées par les interlocutrices concernées. Les extraits suivants en sont des exemples : « Je ne suis pas sûre de comprendre ce que tu entends par là. / Alors j’explique… » (F1), « Comment le prononces-tu ? / Je le prononce comme… » (F14), et « Comment s’appelle ta fille ? / Elle s’appelle… » (F21). Ces demandes de précisions suivies de réponses permettent de faciliter la compréhension de chacune et ultimement, de rendre les échanges plus clairs et plus fluides. Dans certains cas, ces demandes de précision relèvent davantage d’expériences personnelles qui demandent à être explicitées pour que les autres internautes comprennent mieux la position ou l’avis d’une autre, comme le souligne l’extrait suivant : « Une préférence quand même pour Thomas que j’ai toujours adoré et pour Baptiste (jusqu’à la salle d’accouchement, mon fils a failli se prénommer comme ça !). / … Et si je peux me permettre pourquoi avoir changé d’avis à la dernière minute pour le prénom Baptiste ? / Pour mon fils, cela se jouait entre Baptiste et Thibault et on a demandé à la sage-femme s’il y a avait un des 2 prénoms qui était beaucoup donné. Elle nous a dit qu’il y a avait pas mal de Baptiste donc cela nous a confirmé dans le choix de Thibault » (F20).

Dans ce type d’interaction, même si l’implication des internautes est plus ou moins importante et personnelle, une forte complicité entre les internautes semble surtout se créer.

Le passage à l’action

Enfin, le dernier type d’interaction relevé dans seulement cinq forums concerne des messages qui soulignent un passage à l’action de la part de certains internautes. Ces internautes se sont en effet physiquement ou intellectuellement activés pour accomplir une action suite aux échanges avec leurs pairs. Les extraits suivants rendent compte de ce passage à l’action : « J’ai fait des recherches » (F1), « J’ai cependant lu sur certains forums… » (F1), « J’ai édité ma liste par rapport aux avis que j’ai déjà grâce à vous et mes préférences personnelles, il n’y a pas vraiment de grande démarcation entre certains prénoms… » (F20), et « J’ai regardé les statistiques d’ailleurs dans l’article sur ce forum « tendance 2016 » et il explose tous les suffrages… » (F20).

Ce type d’échanges reflète en particulier l’implication importante dans ces forums de certaines internautes.

Si certaines futures mères soulignent clairement un changement de leur choix initial de prénom à la suite des échanges sur les forums, ces retours restent cependant assez rares. Peu de parents reviennent en effet sur les forums après la prénomination de l’enfant pour exposer leur choix final aux pairs qui ont participé au processus. On peut s’interroger ici sur ce non-retour post-choix et du même coup sur le rôle effectif de ces forums dans le processus de prénomination. Est-ce que les parents évitent les forums pour éviter une remise en question de leur choix final ou abandonnent-ils tout simplement les forums quand celui-ci a rempli sa ou ses missions, à savoir non seulement de les faire réfléchir voire de les inspirer avant leur choix final, mais aussi de leur permettre en échangeant autour des prénoms de contribuer à leur processus de parentalité ?

Il serait intéressant d’approfondir ces aspects tout comme ceux liés aux attentes voire aux éventuelles déceptions/frustrations des internautes qui s’impliquent plus directement dans ces forums, et qui, au final, n’auront, semble-t-il, le plus souvent pas connaissance du prénom choisi par l’internaute initiatrice du forum.

Regardons maintenant les raisons pour lesquelles des personnes initient des forums de discussion sur les prénoms ainsi que les critères considérés comme importants dans le choix d’un prénom pour les internautes fréquentant ces forums.

Les forums de discussion sur les prénoms : des motivations aux principaux critères associés au choix d’un prénom

Si le choix d’un prénom est devenu plus libre, le prénom qui sera donné à un enfant ne sera pas dépourvu de jugements portés par la société (les parents, les amis, les collègues, etc.) (Méchin, 2006). Le fait d’associer un prénom à un choix de couple, à son intimité et à son histoire fait que certains futurs parents ne veulent pas ou n’osent pas déroger à cette nouvelle règle tacite pour en discuter avec leurs proches[5].

Plutôt que de demander un conseil ou d’échanger sur le prénom de leur futur enfant avec les futurs grands-parents, la fratrie et les amis, plusieurs parents (des mères principalement) en devenir préfèrent ainsi faire appel aux forums de discussion pour trouver un prénom, pour les aider à les départager entre plusieurs prénoms ou pour obtenir l’avis des internautes sur le prénom choisi.

Une future mère explique, par exemple, qu’elle se tourne vers le forum pour l’aider à trouver des idées de prénoms pour son troisième enfant : « Bon ben voilà... on sèche! J'attends BB3 - une petite biquette - pour avril et mon mari et moi ne trouvons aucun prénom qui fasse tilt. Encéphalogramme plat [émoticône : visage avec les yeux qui roulent] (…) Bref, en synthèse, HELP! » (F3)

Le plus souvent cependant, les futures mères soumettent une liste de prénoms présélectionnés aux internautes, comme les extraits de ces messages peuvent l’indiquer :

« J'hésite entre Alexis et Arthur pour mon garçon lequel préférez-vous ? » (F18)

« Après avoir décortiqué pleins de listes, etc., il nous reste 3 prénoms en commun où on serait à peu près d'accord avec le papa, n'hésitez pas à commenter, mettre des avis... » (F9)

« Voilà un petit sondage pour nous aider mon mari et moi à choisir parmi tous ces prénoms pour notre petit mec ! » (F19)

« Nous avons moi et le papa restreint notre liste à quelques prénoms, lesquels vous parlent, plaisent le plus (…) On a un mal fou à choisir. » (F20)

« Je veux bien vos avis sur les prénoms suivants. C'est un composé de la liste de mon chéri et de la mienne. » (F22)

« Je suis à la recherche d'un prénom pour mon petit mec prévu en mars. Voici quelques prénoms qui me trottent dans la tête ; pourriez-vous me dire celui que vous préférez ? » (F16)

Quelques internautes utilisent aussi les forums pour tester un prénom, comme observé dans ces extraits :

« Enceinte de bb3 après 2 filles j'ai appris vendredi que bb est un p'tit gars (…) Lounis, Vous en pensez quoi ? ? » (F16)

« Je suis actuellement enceinte de 8 mois et notre choix s'est arrêté sur AGATHE. J'aimerais vos remarques, avis, suggestions sur ce prénom. Je prends tous les commentaires, que vous aimez ou non, avec en plus le pourquoi oui ou pourquoi non ! » (F6)

« Avec papa nous sommes sûres du prénom, mais j'aurais aimé des avis malgré tout, plus pour prévoir les réactions je pense ? Allez je me lance, vous aimez Ernestin ? » (F8)

Quand les parents pensent avoir trouvé le prénom qu’ils veulent donner à leur enfant, certaines futures mères ressentent le besoin d’obtenir l’avis de tiers sur ce prénom plutôt que de proches pour éviter une remise en question de leur choix de prénom, comme l’exprime cette internaute : « Pour ma part, je n'ose pas en parler même juste comme ça autour de moi, par peur d'être déstabilisée par les remarques [émoticône : visage souriant langue tirée]» (F1) Cette défiance des futurs parents vis-à-vis de l’influence de leurs proches souligne la volonté du couple à affirmer leur rôle dans le choix de prénom pour leur (futur) enfant et dans ses affiliations.

L’importance de ne pas être influencé par les proches dans son choix du prénom peut conduire aussi certains futurs parents à changer de prénom avant la naissance de leur enfant s’ils ressentent, par exemple, un trop fort accaparement de ce prénom par des tiers, comme le laisse entendre cette internaute : « Au début, on devait l'appeler Luna. Mais 1) On le trouve désormais assez commun 2) On a fait l'erreur de le dire à toute la famille et nos amis alors que l'on veut garder maintenant notre jardin secret » (F5). L’importance de trouver un prénom en dehors de la famille conduit aussi à exclure du choix du prénom de l’enfant, un prénom présent dans les générations ascendantes, comme ce message l’indique : « Elise c'est ma grand-tante... je ne pourrai pas donner ce prénom » (F3).

Choisir un prénom coupé des contingences d’autrefois et notamment des générations ascendantes participe non seulement au raccourcissement de la longévité des prénoms (Bozon, 1987 ; Massard-Vincent, 2011), mais contribue aussi à faire naître une responsabilité plus grande des (futurs) parents à l’égard du prénom à choisir pour leur enfant. Cette responsabilité semble d’autant plus forte que les internautes associent au prénom des données cachées qui pourraient influencer le devenir de leur enfant et s’exprimer à différentes étapes de sa vie (Clerc-Renaud, 2005 ; Klapisch-Zuber, 2017), comme l’écrit cette internaute : « Je ga-lè-re pour le prénom, ça me met une vraie pression, c'est juste qu'après c'est pour toute la vie de ce p'tit bout ! » (F5).

Ainsi, pour les aider à choisir un prénom, pour les rassurer sur leur choix ou pour le mettre à l’épreuve, certains futurs parents (les futures mères essentiellement) génèrent un forum de discussion pour obtenir un soutien de leurs pairs. Ces discussions qui structurent les échanges sur Internet s’articulent autour de critères considérés comme importants à prendre en compte dans le choix d’un prénom, mais aussi au niveau des types d’échanges et d’interactions entre les internautes.

Concernant les critères mis en avant pour choisir ou non un prénom, nous avons relevé plus spécifiquement trois catégories de critères, qui corroborent par ailleurs un certain nombre de travaux d’historiens et d’anthropologues (voir notamment Chave-Dartoen et al., 2012 ; Lestremau, 2013 ; Fine et Klapisch-Zuber, 2017 ; Vernier, 2017). D’abord, des critères qui appellent un prénom « peu commun », « original », tout en inscrivant ce prénom dans une histoire commune, un collectif de par son origine et/ou sa signification. Ensuite, des critères qui font référence à une appartenance et/ou une identité sociale de groupe. Enfin, des critères qui mettent en avant un projet parental, du couple où s’entrecroisent comme le dit Offroy (2001 :92) : « l’histoire personnelle de chacun des parents, ses désirs et ses fantasmes, conscients et inconscients ».

Observons maintenant ces différents types de catégories.

Un prénom « original » inscrit dans une histoire commune : importance de son origine et de sa signification

Dans l’ensemble des forums sélectionnés, les internautes expriment à la fois le souhait de donner un prénom « peu commun », « original » à leur enfant, et le besoin que ce prénom soit rattaché à une histoire collective, à travers une origine révélée par son étymologie, associée à un personnage historique ou de la mythologie, ou par ses liens avérés à une région, une culture, une religion ou un symbolisme particulier (floral, pierre précieuse, élément naturel, etc.).

Ainsi, la plupart des internautes recherchent ou approuvent l’originalité d’un prénom pour éviter qu’il ne soit trop « courant, populaire, commun, donné, entendu, attribué, vu, revu, connu, répandu ». Ils ne veulent toutefois pas qu’il soit ou qu’il donne l’impression d’être « inventé », « trafiqué » ou « traficoté », comme l’expriment ces internautes :

« Pas fan de Matao, ça fait Matheo revisité… Ça fait inventer je trouve » (F21)

« Adame fait carrément traficoté, désolée » (F17)

Selon certains internautes, les prénoms proches de surnoms, de diminutifs ou de pseudonymes sont également à éviter :

« Lully : très mignon ! Mais il me fait l’effet d’un surnom » (F7)

« Effy [émoticône : visage bleu aux sourcils froncés] trop surnom pour moi » (F22)

« Effy [émoticône : visage bleu aux sourcils froncés] Fait trop diminutif » (F22)

De même, les prénoms considérés comme non conformistes sont qualifiés de « trop ambigus », « ridicules », « pas sérieux », « too much », « bof » ou « moche ».

Pour appuyer ou rejeter le choix d’un prénom « original », les internautes mettent en avant l’importance de l’origine et de la signification du prénom, comme l’illustrent ces extraits :

« [Pour Dauphine] Il y a beaucoup de références c'est vrai. Elles seront plus ou moins dominantes dans les esprits. Mais l'étymologie est bel est bien le Dauphin l'animal, Delphinus en latin. C'est bel et bien celle-là qui me plaît. » (F1)

« Cassandre [émoticône : visage bleu aux sourcils froncés] je trouve l’histoire de la Cassandre de la mythologie trop triste. » (F2)

« Kieran. (…) C'est irlandais. La signification [noir, brun, sombre en gaélique] est assez forte par contre pour ne pas dire négative, mais si ça vous plait c’est le plus important. » (F19)

« Eden, non, c'est un peu trop...biblique pour moi [émoticône : visage souriant]. » (F3)

« [Bleuenn] En langage floral, la rose blanche c’est la pureté, la sincérité des sentiments et la paix… Je trouve ça pas mal comme signification ! » (F5)

En marquant leur intérêt à choisir un prénom « peu commun » tout en étant attaché à l’origine et à la signification de celui-ci, les internautes expriment leur souhait de ne pas vouloir (trop) singulariser leur enfant. Le prénom donné doit permettre de différencier l’enfant au regard de ses proches (famille et amis) et des autres enfants présents dans les cours d’école, mais il doit aussi « exister quelque part », comme le dit une internaute pour ne pas marginaliser et exclure l’enfant de l’environnement socioculturel auquel il appartient. Le prénom choisi doit permettre par ailleurs de conforter une appartenance de groupe comme nous allons maintenant l’observer.

Un prénom qui conforte une appartenance et une identité sociale et de genre

Plusieurs internautes mettent en avant des critères dans le choix d’un prénom lié à une distinction de classe et de genre.

Malgré une diffusion étendue de prénoms variés sur Internet, les internautes semblent toujours fréquemment s’identifier à travers leurs préférences de prénoms à un groupe social, comme l’indiquent les extraits d’échanges suivants autour du prénom féminin Dauphine (F1) :

« J'aime bien Dauphine. Il est donné et connu dans les milieux bcbg, donc ça ne me choquerait pas du tout d'en croiser une. [émoticône : visage souriant] »

« J’aime beaucoup Dauphine, mais il fait carrément famille de la haute ! Le côté royaliste est le premier qui me vient à l’esprit. »

« Je n'aime pas, désolée. Je le trouve "précieux" et je l'imagine très bien dans une famille appartenant à la (haute) bourgeoisie. »

« On imagine une famille vieille France, qui vote à droite, style versaillaise, aristo tendance royaliste (…) Et perso, c'est un milieu qui me débecte, le côté caste qui reste entre soi... »

« À moins que l'homme m'ait cachée une part de son histoire, je ne crois pas qu'on appartienne à ce milieu [émoticône : visage bleu clair avec les yeux qui roulent]. »

Selon leurs attirances, appartenances ou références sociales, les internautes peuvent ainsi juger positivement ou négativement un prénom.

En parallèle de références sociales, les qualificatifs utilisés par les internautes sont aussi le plus souvent teintés par des normes de genre. Le genre du prénom et ses attributs (signification, origine, sonorité, graphie) apparaissent en effet fréquemment devoir concorder au sexe de l’enfant. Ainsi, un prénom pour une nouveau-née doit avoir « de la classe », « être class », « chic », mais pas être « prétentieux, supérieur, pompeux, guindé, et hautain », comme le précise cet extrait : « Montaine [émoticône : visage bleu aux sourcils froncés].  Chic mais trop « hautain » pour moi » (F7).

Les prénoms féminins plébiscités sont associés généralement à des adjectifs de beauté (« beau, joli, mignon, magnifique, superbe, gracieux, élégant/raffiné, précieux et canon »), d’éléments naturels (« frais, pétillant »), de gentillesse (« chou, sympa »), de simplicité (« léger, simple »), de douceur (« doux, poétique, romantique »), mais aussi dans une certaine mesure de force (« fort », « de caractère »), ainsi qu’illustrés par ces extraits : « Alix [émoticône : visage souriant]. très féminin, pétillant et fort, j’aime beaucoup » (F2); « Ella [émoticône : deux visages souriants] sympa, frais et féminin » (F3).

Les prénoms décriés par les internautes pour une nouveau-née sont le plus souvent qualifiés de » fifille/trop fille/girly, enfantin/infantilisant, masculin, dur, froid, sulfureux, mou et fade », soit en des termes qui s’éloignent des caractéristiques communes souvent encore associées à la féminité d’aujourd’hui et à ses vertus, comme l’expriment à leur façon ces deux internautes :

« Circé [émoticône : visage bleu aux sourcils froncés] je ne le trouve pas féminin. » (F3)

« Cali ou Kali pour info, c'est une déesse de l'hindouisme : Kali est considérée comme la force qui détruit les esprits mauvais et qui protège les dévots (…) Pour moi Calie/Callie est le diminutif de Callista qui signifie la plus belle en grec, c'est déjà plus positif [émoticône : visage bleu clair avec un sourire et des yeux rieurs]. » (F5)

Un prénom pour un nouveau-né garçon doit aussi être « classe », comme l’exprime cette internaute : « Baptiste [2 émoticônes : visage souriant légèrement], je le trouve très classe » (F20). Toutefois, contrairement aux prénoms de fille, nous n’avons pas retrouvé dans les échanges des internautes d’éléments laissant entendre qu’un prénom masculin pouvait être considéré comme « prétentieux » ou « supérieur ». Les qualificatifs les plus souvent énoncés sont pour leur côté positif, comme « doux, pétillant/peps, charmant, charismatique, mystérieux, chaud, masculin, fort et viril », et pour leur côté négatif, comme « féminin/trop fille, enfantin/infantilisant, lourd et dur ». Les extraits suivants soulèvent plusieurs de ces aspects :

« Gabriel [émoticône : visage souriant avec des yeux en forme de cœur] très joli, masculin et doux prénom! » (F15)

« Edgar [émoticône : visage souriant légèrement] j’adore !! Chic, pas courant, viril, il a du caractère. » (F22)

« Ezra [2 émoticônes : visage souriant légèrement et visage aux sourcils froncés] je sais qu'il est masculin, mais il sonne trop féminin à mon goût. » (F14)

« Hector, je n’aime pas son côté 'dur'. » (F9)

Ainsi, pour les femmes internautes de notre corpus, un prénom doit refléter sans ambiguïté le sexe de l’enfant, un prénom mixte ou épicène n’étant pas valorisé[6]. Pour ces (futures) mères, le prénom a une portée d’identification de genre.

Le critère de sonorité pour choisir le « bon » prénom de l’enfant à venir est aussi mentionné dans tous les forums. Certaines sonorités seraient ainsi pour certaines internautes plus liées à des groupes sociaux spécifiques (« classe », « noble », « beauf ») et plus appropriées à un genre de prénom. Les adjectifs utilisés pour valoriser positivement des sonorités et un prénom féminin sont « fluides », « jolies » et « belles », tandis que le son « viril » s’ajoute aux sonorités positives des prénoms masculins. Les extraits suivants explicitent ces points :

« Ambre [émoticône : visage souriant légèrement] au goût du jour, il a du caractère et des belles sonorités. » (F4)

« C’est un peu comme les prénoms comme Charlie sur une fille ça passe bien, mais Jasmin (dans la vraie vie), sonne pas assez viril. C’est dommage. » (F5)

Ces échanges soulignent ainsi aussi l’importance accordée aux distinctions de genre dans les désignations féminines et masculines d’un prénom.

Les sonorités dites « internationales » sont aussi considérées comme positives, autant pour les prénoms de filles que de garçons, car pour les internautes, ce type de sonorités « internationales » est important pour éviter que le prénom soit déformé par un accent régional ou national, comme l’indiquent ces deux extraits :

« Hector est plus viril et international. » (F9)

« Pour le futur bébé je verrais bien un prénom international/anglo-saxon. » (F14)

Pour les sonorités considérées comme peu appropriées, les internautes les qualifient principalement de sonorités « dures », « sifflantes », « plates », « sans relief », « pas fluides » ou « hypermodes », comme le souligne ce message par exemple : « Roxane [émoticône : visage inexpressif] J’aime un peu, mais je trouve les sonorités dures avec le « r » et le « x », je préfère Romane ou Rosanne, plus doux » (F2). Enfin, certaines internautes expriment aussi une appréhension avec les syllabes de certains prénoms en raison de possibles remarques, moqueries et jeux de mots, en particulier sexistes, pour les prénoms féminins, comme l’indique l’extrait suivant : « La rime en « lope » me fait peur… » (F3). En cherchant à s’écarter de prénoms susceptibles d’associations sexistes, les internautes reconnaissent et contribuent également à renforcer les distinctions de genre associées aux prénoms.

La graphie du prénom est aussi un critère discuté dans dix-sept forums (dont huit de filles, six de garçons et trois mixtes). Quel que soit le sexe de l’enfant, le prénom plébiscité doit de préférence être « court, bref ou pas trop long », tout en étant « bien écrit » (selon la suggestion de l’internaute), par exemple : « Alec [émoticône : visage souriant avec des yeux en forme de coeur] court, simple et fort » (F14). Les internautes découragent aussi les prénoms avec « trop d’accent », ceux qui sont « bizarres à l’écrit » ou qui semblent « pas fini », « tronqué », « bancal » ou « incomplet ». Plusieurs extraits témoignent de ces critères considérés comme importants, par exemple : « Margot j’aime moins en écriture » (F5) ou « Je préfère Tao, mais écrit ainsi » (F2). Les internautes découragent aussi les prénoms avec « trop d’accent », ceux qui sont « bizarres à l’écrit » ou qui semblent « pas fini », « tronqué », « bancal » ou « incomplet ».

Plusieurs extraits témoignent de ces critères considérés comme importants, par exemple : « Margot j’aime moins en écriture » (F5) ou « Je préfère Tao, mais écrit ainsi » (F2).

Enfin, outre l’originalité, la sonorité et la graphie du prénom, les internautes relèvent dans les forums l’importance de tenir compte de la temporalité d’un prénom pour éviter une forme de « déclassement social ». Deux formes de temporalité s’observent plus particulièrement. D’une part, le prénom ne doit pas être déjà trop « démodé », « dépassé », « ancien » ou « mode/modeux » pour éviter qu’il ne se soit considéré comme un prénom de « vieux » ou qu’il le devienne, comme le dit par exemple cette internaute : « Alexis est dépassé, plus de la génération 90/2000 » (F18). Les internautes sollicitent ainsi des prénoms féminins et masculins considérés comme « intemporel », « moderne », « classique » et « indémodable », comme exprimé par cette internaute : « Louise [2 émoticônes : visage souriant légèrement] très joli intemporel » (F3). D’autre part, le prénom doit pouvoir être porté à tous les âges pour éviter à l’individu qu’il ne soit pas en phase avec son âge, comme l’expriment les extraits suivants :

« J’ai une préférence pour Alexis que je vois mieux à tout âge; je n’arrive pas à projeter Arthur sur un adulte. » (F18)

« Clémentine [émoticône : visage souriant légèrement] mais je le vois pas à tous les âges. » (F2)

Tout en inscrivant le nouveau-né dans « un monde genré » et dans « son groupe social », le prénom doit aussi refléter un projet et un désir parental, comme nous allons maintenant le voir.

Un prénom qui reflète un projet parental

Aujourd’hui, avoir un enfant n’est plus considéré dans la plupart des sociétés occidentales comme un devoir des conjoints à l’égard de leur parenté, il se veut plus fréquemment désirer pour son rôle affectif. L’enfant appartient ainsi de plus en plus exclusivement à ses parents, dont le rôle affectif ou symbolique doit transparaître jusque dans son prénom (Charton et al., 2017).

Le prénom de l’enfant peut ainsi être choisi pour l’image rêvée, idéalisée, fantasmée que le futur parent veut associer à sa progéniture, comme le laisse entendre par exemple l’extrait suivant : « Le côté précieux qui y est associé ne me dérange pas, au contraire. J'aime à penser que ma fille est précieuse, belle, désirée, etc. » (F1)

À travers l’enfant et le prénom donné, le futur parent y projette en particulier ses attentes au regard de son couple et de sa famille en devenir. L’implication du conjoint dans le choix du prénom apparaît dès lors essentielle pour les internautes de tous les forums. Même si les femmes ont le monopole de la discussion sur les forums, environ 88 interventions (dont 43 concernant particulièrement les prénoms féminins et 35 concernant particulièrement les prénoms masculins) soulignent clairement que l’opinion du père est à prendre en considération pour le choix final du prénom. Trouver et choisir le prénom de l’enfant à venir est certainement une « question de femme » sur les forums, mais le choix final prend en compte l’opinion et la validation du partenaire pour la plupart des femmes. Les extraits suivants soulignent cette importance à différents degrés :

« Ah oui, Aure j'ad-aure! [émoticône : clin d’œil] Mon mari n'a pas l'air d'être aussi emballé, même s'il n'a pas mis de véto... » (F2)

« Z’homme a le coup de cœur, il ne veut plus changer. » (F5)

« Après délibération avec mon homme sur toutes vos propositions voici à quoi ressemblerait notre liste n°2… » (F8)

« Agathe j'aimais, mais pas mon homme. » (F13)

« Bon le papa a rajouté le prénom Thomas dans cette liste finale. » (F20)

« Nous avons discuté prénoms hier un peu plus sérieusement (…) Nous avons chacun nos préférés. » (F22)

Les internautes ont signalé aussi dans plus de la moitié des forums (cinq pour les filles, cinq pour les garçons et trois mixtes) l’importance de tenir compte de l’agencement familial dans le choix d’un prénom. Le prénom doit d’abord être en harmonie générale avec la famille : il doit « bien aller » avec le prénom du père et de la mère, avec le nom de famille du père (qui semble le seul transmis parmi les internautes s’exprimant sur le sujet sur les forums étudiés), et avec le « style » de la famille conjugale. Les deux extraits suivants explicitent ces aspects :

« Sachant que le papa s’appelle Rémi, est-ce que Revan n’est pas trop proche ? »(F19)

« Adame je le trouve trop proche si votre nom de famille commence par –a et termine par –me. » (F17)

Pour certaines internautes, garder un thème familial est aussi considéré comme un élément important (même première lettre que les parents, syllabe, thématique, origine culturelle, etc.). Le souhait « d’harmoniser » les prénoms au sein d’une même fratrie contribue à renforcer - de l’intérieur, tout autant que de l’extérieur - l’unité familiale.

Plusieurs internautes soulignent par ailleurs l’importance de prendre en compte les prénoms des aînés s’il y en a, pour choisir le prénom d’un nouveau-né, comme le dit cette internaute : « J'adore Valentine. Mais Ariane s'accorderait mieux avec tes aînés » (F3).

Quelques internautes vont même encourager la création d’un thème de fratrie, tel que le choix de prénoms marins, de fleurs, de même origine, sonorités, rythmes ou de similitude d’écriture, comme en témoignent ces extraits :

« La référence au monde marin me plaît d'avantage. » (F1)

« Ça garde le rythme (ta-ta, ta-ta et ta-ta). Je ne sais pas pourquoi mais c'est important pour moi. » (F4)

« Margaux, il s'harmonise bien, on garde le g et les 2 a de tes aînés Agathe et Gaspard. » (F4)

D’autres internautes mentionnent au contraire l’importance d’éviter que les prénoms soient trop proches entre les frères et sœurs de la fratrie, comme en témoigne cet extrait : « Je ne suis pas fan des initiales identiques au sein d’une même fratrie » (F6). Pour cette internaute et d’autres, le prénom de leur futur enfant, tout en reflétant un projet parental doit permettre aussi vraisemblablement à l’enfant de se distinguer des autres et aussi de sa fratrie. L’accent est mis sur l’individualité de l’enfant à naître, à l’égard de ses ascendants, mais aussi de ses collatéraux.

Un prénom semble ainsi se choisir dans le jeu de critères devant refléter à la fois une appartenance socioculturelle, de groupe et de genre et un projet de couple. Cette triple considération restreint la liberté de prénommer et complexifie la recherche du prénom pour les futurs parents, pouvant générer chez certains d’entre eux des doutes et des inquiétudes. Les forums de discussions semblent ainsi apporter du soutien à ces parents (aux mères principalement) en devenir.

Conclusion

Aujourd’hui, l’arrivée d’un enfant semble de plus en plus confinée dans l’intimité du couple qui détient une responsabilité accrue à son égard. Le projet d’enfant doit dans ce contexte s’élaborer plus clairement en réponse à un désir parental, et consolider l’unité conjugale de ses parents. Cet enfant doit ainsi se distinguer des générations précédentes, notamment au regard de son prénom, tout en s’inscrivant dans son groupe social. Ce rôle de l’enfant s’appréhende par exemple dans les échanges entre les internautes sur les forums de discussions sur les prénoms.

Ces forums se présentent pour certaines personnes confrontées aux questionnements de la prénomination comme un médium leur offrant des conseils, des avis, du soutien. Ils semblent ainsi pallier l’absence de l’entourage dans les processus de prénomination des futurs nouveau-nés. Cette prise de distance vis-à-vis de l’entourage au moment du choix d’un prénom permet aux futurs parents de conserver leur « jardin secret » et de bâtir leur « œuvre parfaite » selon l’expression de Théry (1998). Mais cette œuvre de par sa nature est source d’angoisses et de préoccupations qui s’observent notamment quand vient le temps du choix d’un prénom. Ce choix de prénom paraît d’ailleurs d’autant plus difficile qu’il doit permettre à l’enfant (et à ses parents) de se distinguer sans se marginaliser, d’être dans le « je du couple » tout en étant dans le « je du monde » et dans le « je du groupe ». Ces injonctions qui sont au cœur même des « processus d'individualisation » des sociétés occidentales (Elias, 1991) conduisent les futurs parents à chercher un prénom pour leur progéniture pour lui permette d’échapper à l’exclusion en lui attribuant un prénom « original » qui puisse le différencier des autres enfants. Ce prénom « rare » doit cependant inscrire l’enfant dans la société et le groupe auxquels s’affilient ses parents, tout en reflétant leur projet de couple.

Ces résultats qui corroborent ceux de recherches historiques et anthropologiques antérieures sur les significations des prénoms ont permis par ailleurs de confirmer le rôle principal toujours joué par les femmes dans la recherche du prénom de leur (futur) enfant. L’analyse des forums de discussion sur les prénoms sur Internet montre en effet la prédominance des femmes sur ces forums, que ce soit en tant qu’initiatrices ou usagères de ces forums, confirmant ainsi également une utilisation genrée de certains sites Web. Mais cette analyse met aussi en lumière, à partir des arguments avancés au choix d’un prénom (interactions entre les internautes), le pouvoir du prénom dans l’identification de genre des (futur.e.s) nouveaux-né.e.s et son caractère performatif.

Cette étude exploratoire sur les forums de discussion sur les prénoms a permis en définitive de montrer de manière originale les limites à la liberté de prénommer, en interrogeant de façon novatrice les prescriptions et les normativités à l’œuvre dans le choix du prénom. Ainsi, si les futurs parents peuvent choisir le prénom de leur enfant en dehors de l’influence de leur famille, de leurs proches, et de directives institutionnelles, prénommer reste un acte sous influence, un acte normé qui s’observe notamment dans les échanges virtuels.

Appendices