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Que font les familles à l'ère du numérique?

Les ressources numériques d’information offertes aux parents belges et canadiens francophones en réponse au problème de la cyberintimidation : une analyse critique du discoursThe digital information resources offered to French-speaking Belgian and Canadian parents in response to the problem of cyberbullying : a critical discourse analysis

  • Mathieu Bégin,
  • Alice T’Kint,
  • Pierre Fastrez and
  • Normand Landry

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  • Mathieu Bégin
    chercheur postdoctoral, Université catholique de Louvain et Université TÉLUQ, mathieu.begin@teluq.ca

  • Alice T’Kint
    doctorante, Université catholique de Louvain, alice.tkint@uclouvain.be

  • Pierre Fastrez
    professeur, Université catholique de Louvain, pierre.fastrez@uclouvain.be

  • Normand Landry
    professeur, Université TÉLUQ, normand.landry@teluq.ca

Article body

Introduction

Cette recherche porte sur les ressources numériques d’information (RNI) offertes aux parents dans Internet, en réponse au problème social communément nommé « cyberharcèlement » en Belgique et « cyberintimidation » au Canada[1]. Ces deux termes désignent, de manière générale, l’ensemble des situations où une personne ou un groupe d’individus produit, transmet ou publie un contenu à l’aide de technologies socionumériques (TSN)[2], dans le but intentionnel de nuire au bien-être d’une tierce personne (Arsène et Raynaud, 2014 ; Blaya, 2011 ; Cauchie et Corriveau, 2015 ; Roy et Beaumont, 2013).

Eu égard à leur fonction sociale, les RNI (notre objet d’analyse) répondent essentiellement aux besoins de leur public – ici, les parents – en matière d’information. Elles constituent des compléments aux autres modes de partage de connaissances plus interactives que sont les activités de discussion (partage d’expériences) et de formation (acquisition de compétences par la résolution de problèmes) (Terrisse et al., 2005). Bien que ces deux autres modes de partage de connaissances soient reconnus pour être plus concluants en termes d’apprentissages réels dans le domaine du soutien à la parentalité, les RNI ont quant à elles l’avantage d’être plus facilement accessibles à leurs usagers. Elles sont par conséquent plus souvent consultées par les parents, particulièrement dans les milieux socioéconomiquement défavorisés, où le temps libre à consacrer à des activités de discussion et de formation dispensées les soirs de semaine se fait rare (Pithon et Terrisse, 2014 ; Terrisse et al., 2008).

Tel que le défend Charaudeau (2011) dans sa théorie de l’information comme discours : « Aucune information ne peut prétendre, par définition, à la transparence, à la neutralité ou à la factualité » (p. 31). Partant de ce principe fondamental, notre recherche aborde les contenus des RNI en tant que discours. S’appuyant sur la théorie de l’analyse critique du discours de Fairclough et Fairclough (2012), elle vise deux objectifs conséquents. Son premier objectif est le suivant : décrire les « arguments pratiques » contenus dans les RNI, c’est-à-dire les « manières d’agir » et les « manières d’être » présentées aux parents comme étant « ce qui doit être fait » (Fairclough et Fairclough, 2012 : 5), dans le cas qui nous occupe, face au problème de la cyberintimidation. Précisons d’emblée que, méthodologiquement parlant, une manière d’être prescrite est identifiable dans un discours par le fait qu’elle gravite autour de verbes traduisant un état tels que : être, paraître, demeurer, se montrer, etc. À son tour, une manière d’agir prescrite est reconnaissable par le fait qu’elle gravite autour de verbes traduisant une action tels que : dire, faire, agir, intervenir, interdire, etc. (Charaudeau, 1992 ; Maingueneau, 1998)[3].

Selon la théorie de l’analyse critique du discours, les manières d’agir et les manières d’être, en tant qu’objets de discours, sont généralement fondées sur des croyances, des valeurs et des normes que le producteur du discours entretient et défend, et qu’il souhaite transmettre à son public afin de le faire agir selon ses propres principes. Ces croyances, valeurs et normes varient en fonction des contextes historiques, géoculturels, linguistiques et institutionnels dans lesquels s’inscrivent les discours. Dans le cadre de notre recherche, nous nous penchons précisément sur la question de la variation géoculturelle, en adoptant une perspective comparative Belgique-Canada.

Notre analyse comparative Belgique-Canada est motivée par le besoin de comparer les discours produits en langue française dans ces deux pays entre lesquels se développe depuis 2010 une collaboration soutenue dans le domaine de la recherche sur l’éducation aux médias numériques et la littératie médiatique/numérique (du moins entre la Fédération Wallonie-Bruxelles et le Québec) (voir notamment les travaux de Fastrez et Philippette, 2017 ; Lacelle et al., 2017 ; Landry, 2017). Notre démarche d’analyse vise ainsi à identifier les « tendances lourdes » à l’intérieur de chacun des deux corpus géoculturels en matière de manières d’être et de manières d’agir prescrites. Notons qu’elle ne pose donc aucun constat sur les variations internes de chacun des deux corpus.

Étant donné que les discours des RNI sont généralement fondés sur des croyances, des valeurs et des normes – des formes de connaissances que nous pourrions dire « de sens commun » (Jodelet, 1994 : 53) – la théorie de l’analyse critique du discours de Fairclough et Fairclough (2012) propose d’évaluer les manières d’agir et les manières d’être prescrites par un discours à la lumière des connaissances fondées sur un raisonnement de type scientifique. Le deuxième objectif de notre recherche est donc le suivant : évaluer les manières d’agir et les manières d’être prescrites par les producteurs de RNI, en les mettant « en dialogue » avec ce que la recherche sur la cyberintimidation présente comme étant souhaitable dans ce domaine. La logique d’analyse proposée par Fairclough et Fairclough (2012), que les auteurs qualifient eux-mêmes de « critique », « normative » et « dialogique » tout à la fois, a comme finalité de proposer des possibilités de transformation des discours produits dans un contexte donné, dans le but d’atteindre un certain bien-être collectif à l’échelle sociétale. Il s’agit là d’une conception de l’analyse du discours qui prend ouvertement appui sur la pensée critique habermassienne, en particulier sur la théorie de l’agir communicationnel (Habermas, 1987).

Les résultats présentés dans cet article s’appuient sur une analyse du discours de RNI belges et canadiennes. De manière générale, ils montrent aux producteurs de ces RNI ainsi qu’aux parents belges et canadiens dans quelle mesure les informations qu’ils produisent ou utilisent pour éduquer les enfants et les adolescents au sujet de la cyberintimidation sont tributaires des connaissances de sens commun (croyances, normes, valeurs) qui caractérisent le contexte géoculturel dans lequel ils vivent.

Cet article s’ouvre sur un retour succinct à propos du problème de la cyberintimidation, qui sera suivi d’un exposé sur l’état des recherches qui recensent ou évaluent les efforts déployés en réponse à celui-ci. Cette recension des écrits sera suivie d’une présentation du cadre conceptuel retenu pour orienter notre analyse critique du discours des RNI. Nous détaillerons ensuite nos procédures de collecte et d’analyse de données, présenterons nos résultats descriptifs, puis poserons un regard évaluatif sur les manières d’être et manières d’agir les plus souvent proposées aux parents.

La cyberintimidation : problème et réponses

L’étendue et les effets de la cyberintimidation

Selon une enquête menée au Québec auprès de 8194 adolescents, 22,9 % d’entre eux disaient avoir été victimes de cyberintimidation durant l’année scolaire en cours (18 % des garçons et 26 % des filles) (Cénat et al., 2014)[4]. En Belgique francophone (Fédération Wallonie-Bruxelles), le taux de jeunes victimes de cyberintimidation serait d’environ 21 %, autant chez les garçons que chez les filles, selon une enquête menée auprès de 6452 adolescents (Galand et al., 2014). Notons que les chiffres présentés ici sont cohérents avec ceux rapportés par les chercheurs dans l’ensemble des pays post-industriels, selon une méta-analyse, qui montre par ailleurs une persistance du problème dans le temps à l’échelle internationale (Kowalski et al., 2014).

Outre sa prévalence, une autre dimension du problème particulièrement documentée par la recherche sur la cyberintimidation s’avère être ses effets sur les jeunes victimes, jugés nuisibles pour leur développement personnel et social : baisse de la qualité des liens avec les parents (Patchin et Hinduja, 2006), baisse du niveau d’estime de soi (Patchin et Hinduja, 2010), baisse des résultats scolaires (Beran et Li, 2007), anxiété sociale (Dempsey et al., 2009), dépression et idées suicidaires (Didden et al., 2009). Il importe toutefois de préciser que les effets subis par les jeunes dépendent de la fréquence et de la sévérité des actes commis, de la relation qu’entretiennent les victimes avec leurs agresseurs, de même que d’une diversité de facteurs psychosociaux (âge, sexe, état de santé mentale, historique de violence dans la famille, etc.) (Kowalski et al., 2014). Ce ne sont donc pas tous les jeunes rapportant être victimes de cyberintimidation qui subiront l’ensemble des effets psychosociaux susmentionnés. À titre d’exemple, selon une enquête pancanadienne de l’organisme HabiloMédias (n = 5436) (Steeves, 2014), parmi tous les jeunes qui rapportent être victimes de cyberintimidation, 70 % affirment que les situations de violence médiatisée qu’ils ou elles ont vécues ne constituent pas un problème sérieux dans leur vie.

Au final, selon la méta-analyse de Patchin et Hinduja (2012), la proportion de jeunes victimes pouvant subir des effets psychosociaux graves à la suite d’actes de cyberintimidation avoisinerait les 5 %, et non pas les quelque 20 % évoqués précédemment. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains chercheurs nous enjoignent à prendre avec prudence ce dernier chiffre, qui participerait selon eux à alimenter la « panique morale » entourant le phénomène de la cyberintimidation (Cesaroni et al., 2012), c’est-à-dire la réaction disproportionnée des adultes par rapport au caractère jugé dangereux des pratiques sociales des jeunes (Cohen, 1972). Cela dit, le 5 % évoqué ici représente une proportion non négligeable de jeunes, justifiant le déploiement d’efforts de lutte contre la cyberintimidation, dans différents contextes éducatifs et socioéducatifs (écoles, communautés, familles) (Englander, 2013 ; Patchin et Hinduja, 2012).

La lutte contre la cyberintimidation et le rôle des parents

À ce jour, plusieurs recherches ont déjà été consacrées aux efforts réels ou possibles des établissements scolaires (Beale et Hall, 2007 ; Pearce et al., 2011 ; Snakenborg et al., 2011), des intervenants socioéducatifs (Chibbaro, 2007 ; Diamanduros et al., 2008), des enseignants (Lee et al., 2013 ; Roberto et al., 2014 ; Stauffer et al., 2012 ; Tangen et Campbell, 2010) et des jeunes eux-mêmes (adaptation et défense des pairs) (Slonje et al., 2013) en matière de lutte contre la cyberintimidation. Toutefois, la contribution réelle ou effective des parents dans ce domaine demeure sous-étudiée puisqu’elle occupe une place marginale dans les travaux susmentionnés.

Pourtant, plusieurs enquêtes ont montré que l’investissement des parents dans l’accompagnement des enfants en matière d’usage d’Internet à la maison était un facteur de protection contre l’implication de leurs enfants dans des situations de cyberintimidation, comme agresseur ou comme victime (Beyazıt et al., 2017 ; Elsaesser et al., 2017 ; Kerr et al., 2010 ; Ok et Aslan, 2010). D’autres recherches montrent par ailleurs que l’implication active des parents dans l’accompagnement de leurs enfants en situation d’usage d’Internet à la maison se traduit généralement par des effets positifs sur le développement de leur autonomie, dans la vie en général et en situation d’usage des médias (Livingstone et Helsper, 2008 ; Mesch, 2009 ; Navarro et Serna, 2015 ; Navarro et al., 2012). Dans le même ordre d’idées, les adolescents aucunement surveillés par leurs parents sont plus souvent impliqués dans des cas de cyberintimidation, comme intimidateurs ou comme victimes (Hong et Espelage, 2012). Les jeunes dont les actions parentales se résument à un usage de dispositifs techniques de surveillance des activités en ligne sont également plus à risque d’être agresseur ou victime (Mishna et al., 2012). Enfin, les jeunes soumis à un exercice de la parentalité dit « autoritaire » sont quant à eux plus susceptibles d’être cyberintimidateurs (Dehue et al., 2012 ; Makri-Botsari et Karagianni, 2014).

Ce faisant, l’instauration d’un climat de confiance entre les parents et l’enfant à la maison ainsi qu’une mise à jour ponctuelle des connaissances parentales au regard des TSN sont souvent citées, tant par les chercheurs se faisant conseillers que par les jeunes qu’ils ont sondés, comme étant deux actions parentales à prioriser en matière de lutte contre la cyberintimidation (Wadian et al., 2016). Cela étant dit, les parents, qui se disent généralement inquiets par rapport au problème de la cyberintimidation, font toutefois face à des défis pour s’engager pleinement dans la lutte contre celui-ci en intervenant auprès de leurs enfants.

Premièrement, ils se considèrent comme étant peu outillés cognitivement et techniquement pour intervenir de manière adéquate (Gradinger et al., 2017). En d’autres mots, ils jugent qu’ils ne savent pas grand-chose sur l’univers sociomédiatique des jeunes et ignorent souvent comment fonctionnent les médias sociaux sur leur plan technique, notamment en ce qui concerne leurs paramètres de confidentialité. Deuxièmement, les parents font aussi face à un défi d’ordre relationnel qui complique leur travail éducatif, à savoir la réticence des adolescents face à l’idée de recourir à leur aide pour dénouer une situation de cyberintimidation dans laquelle ils sont impliqués. Les recherches à l’échelon international s’entendent à ce sujet : les adolescents tenteraient avant tout de régler leurs conflits de manière autonome, puis ensuite avec l’aide de leurs amis, avant de demander de l’aide à leurs parents en dernier lieu (Navarro et Serna, 2015 ; Wadian et al., 2016).

Trois raisons sont généralement évoquées par les jeunes pour justifier ces choix : 1) le manque perçu de connaissances de leurs parents au regard de la « réalité » des jeunes et des médias sociaux ; 2) la peur de perdre leur accès aux TSN à la maison ; 3) le désir d’autonomie (caractéristique inhérente à la période de l’adolescence) (Navarro et Serna, 2015). Notons que ces raisons sont aussi évoquées par les jeunes lorsqu’il est question de contournement de règles parentales associées aux médias en général, et non pas seulement en ce qui concerne la cyberintimidation (Valkenburg et al., 2013). Cela dit, parmi tous les adultes de leur entourage, c’est bien de la part de leurs parents que les adolescents souhaiteraient obtenir l’aide en situation de cyberintimidation, comme en matière d’usages généraux des médias sociaux (Cassidy et al., 2011). Ceci atteste pour certains la nécessité urgente de former les parents dans ce domaine et d’évaluer les ressources qui leur sont offertes (Cassidy et al., 2013).

Ce faisant, notre recherche visait deux objectifs. Premièrement, décrire les manières d’agir et les manières d’être prescrites par les producteurs de RNI. Deuxièmement, évaluer celles-ci au regard de ce que la recherche sur la cyberintimidation présente comme étant souhaitable dans ce domaine. Considérant le fait qu’Internet constitue la première source d’information consultée par les parents en matière de problèmes psychosociaux et sanitaires touchant leurs enfants (Baker et al., 2016), ces deux objectifs de recherche nous ont semblé d’autant plus pertinents à atteindre.

Quelles ressources d’information dans Internet à propos de la cyberintimidation ?

Nous avons recensé deux recherches traitant de l’information que l’on retrouve dans Internet à propos de la cyberintimidation. La première étude, menée en Normandie (France), est fondée sur l’observation des profils de médias sociaux de quatre associations engagées dans la lutte contre la cyberintimidation. Son objet d’analyse n’est toutefois pas l’ensemble des manières d’agir et des manières d’être proposées en réponse au problème de la cyberintimidation, mais plutôt les stratégies communicationnelles mises en œuvre par les associations pour rejoindre leurs potentiels usagers. Cette étude révèle notamment que les organisations ont un souci de bien informer les parents, mais ne dit toutefois rien sur la nature des contenus qu’elles leur proposent (Dolbeau-Bandin et al., 2017).

La deuxième étude, menée dans le Massachusetts (États-Unis), porte précisément sur les contenus de RNI sur la cyberintimidation. Fondée sur l’analyse de 17 sites Internet consacrés à cette thématique, elle montre que les parents sont le public le plus souvent ciblé par ces ressources. Adoptant une posture critique, l’auteure rapporte notamment que la promotion de logiciels payants pour la prévention de la cyberintimidation est souvent « dissimulée » dans l’information présentée aux parents (Ahlfors, 2010). Même si cette étude révèle que cinq des 17 sites analysés proposent des pistes de solutions pour contrer la cyberintimidation (directions on ways to manage cyberbullying) – sans spécification eu égard au public ciblé – elle ne nomme jamais explicitement quelles sont ces pistes de solutions et la proportion qu’elles occupent dans les contenus. En clair, elle se contente de dire qu’il y a des pistes de solutions prescrites, sans toutefois les nommer.

Afin de pallier cette lacune dans la recherche sur les ressources d’information traitant de la cyberintimidation, c’est précisément ce que notre recherche vise à faire : décrire les manières d’agir et des manières d’être les plus souvent prescrites dans des RNI, puis les évaluer en les mettant en dialogue avec ce que montre la recherche sur la cyberintimidation.

Les catégories orientant notre analyse critique du discours

Afin de consolider les fondements théoriques de notre analyse critique du discours des RNI, nous avons employé comme catégories d’analyse fondamentales une série de manières d’agir et de manières d’être tirées de la recherche scientifique sur trois objets : 1) l’intervention et la prévention en réponse au problème de la cyberintimidation ; 2) les médiations parentales des usages médiatiques des enfants à la maison ; et 3) les différents modèles d’exercice de la parentalité en rapport aux TSN.

Intervention et prévention en réponse au problème de la cyberintimidation

Le premier ensemble de catégories d’analyse que nous avons mobilisé est tiré d’un article suggérant une série de « lignes directrices » (guidelines) aux psychologues scolaires, en rapport avec le problème de la cyberintimidation (Diamanduros et al., 2008). Notons qu’en Belgique et au Canada, comme en France et aux États-Unis d’ailleurs, le psychologue scolaire est un clinicien qui, comme son titre l’indique, œuvre strictement en contexte scolaire. Son mandat est d’offrir un soutien compensatoire à l’élève enfant ou adolescent en difficulté, dont le profil est caractérisé par des troubles émotifs, cognitifs ou comportementaux, qui nuisent à sa réussite scolaire et à son intégration sociale (Larose et al., 2004). Les lignes directrices adressées aux psychologues scolaires se déclinent en cinq catégories de manières d’agir (elles laissent de côté les manières d’être) : 1) la sensibilisation du public, 2) l’évaluation de l’étendue du problème, 3) la prévention, 4) l’intervention, et 5) la création de politiques scolaires. Pour étudier les manières d’agir prescrites aux parents dans les RNI qui leur sont adressées, nous avons retenu les lignes directrices des domaines 3 et 4, qui s’appliquent au contexte familial qui nous intéresse ici.

Dans le domaine de la prévention, notre grille d’analyse renfermait les catégories de manières d’agir suivantes : a) s’informer sur les différents usages des TSN dans la vie des jeunes et sur la manière dont ils peuvent se transposer dans des situations de cyberintimidation ; b) s’informer sur les potentiels effets des actes de cyberintimidation sur les victimes ; c) prendre en compte que les cyberintimidateurs peuvent agir de manière anonyme ; d) prendre en compte que les actes de cyberintimidation peuvent être plus visibles dans l’espace public ; e) prendre en compte que les adolescents peuvent préférer ne pas rapporter les actes de cyberintimidation commis à leur égard (pour différentes raisons énoncées précédemment)[5].

Dans le domaine de l’intervention, notre grille d’analyse renferme cette fois les catégories suivantes : a) sauvegarder des traces (preuves) des actes de cyberintimidation ; b) effectuer une évaluation de la menace en termes de niveau de risque pour la victime ; c) évaluer les interventions possibles et choisir la plus adaptée à la situation ; d) identifier l’agresseur à l’aide d’une assistance technique au besoin, tout en étant conscient que l’agresseur peut se faire passer pour quelqu’un d’autre ; e) soutenir l’enfant en lui disant que nous (les parents) allons lui fournir le support psychosocial, technique ou légal nécessaire ; f) offrir de l’assistance technique permettant de faire retirer les actes de cyberintimidation visibles en ligne ; g) chercher des stratégies de résolution informelles comme communiquer avec les parents de l’agresseur ou recourir à des services de médiation avec un conseiller scolaire.

Médiations parentales des usages médiatiques des enfants à la maison

Le deuxième ensemble de catégories d’analyse que nous avons mobilisé est tiré d’un article sur l’état des compétences (savoir-faire) des parents en matière de médiation des usages médiatiques des enfants à la maison (Livingstone et al., 2017). Ce deuxième ensemble de catégories, plus succinct, vient pallier les manques à combler dans le premier modèle présenté, par exemple en ce qui a trait à l’usage de dispositifs de contrôle parental.

Le modèle se décline en cinq catégories renfermant chacune plusieurs manières d’agir[6] : 1) les médiations actives d’usage d’Internet (parler avec l’enfant de ce qu’il/elle fait sur Internet, l’encourager à explorer et à apprendre de nouvelles choses sur Internet, prendre le temps de s’asseoir avec lui) ; 2) les réponses au support demandé par l’enfant (poursuivre une discussion à propos de ce qu’il/elle fait dans Internet, parler des choses qu’il/elle trouve dérangeantes dans Internet, donner son avis par rapport à comment se comporter dans Internet) ; 3) les médiations actives de sécurité sur Internet (aider votre enfant lorsqu’il/elle a de la difficulté à trouver ou à faire quelque chose dans Internet, proposer des manières d’utiliser Internet de manière sécuritaire, expliquer pourquoi certains sites sont appropriés ou inappropriés) ; 4) les contrôles techniques (usage de dispositifs de contrôle parental ou d’autres moyens pour bloquer ou filtrer certains types de sites Internet, usage d’une liste de règles quant au temps que votre enfant a le droit de passer en ligne) ; 5) le monitorage parental (observer quels sites votre enfant a visités, quels amis/contacts il/elle ajoute à son profil de réseautage socionumérique ou à son téléphone mobile, ses messages dans sa boîte courriel ou son téléphone mobile) ; 6) les restrictions parentales (interdire d’utiliser Internet pour effectuer des travaux scolaires, de regarder des vidéoclips, de télécharger des films ou de la musique).

Modèles d’exercice de la parentalité en rapport aux TSN

Enfin, le troisième ensemble de catégories d’analyse que nous avons retenu est tiré d’un article sur les modèles d’exercice de la parentalité en rapport aux TSN. À son tour, celui-ci vient remédier aux manques à combler des deux autres ensembles catégoriels qui laissent de côté la question des manières d’être en ne se concentrant que sur les manières d’agir.

L’ensemble catégoriel présenté ici permet justement de classer les manières d’être dans quatre catégories de modèles parentaux : 1) autoritaire (beaucoup de contrôle parental et peu de proximité émotive) ; 2) permissif (peu de contrôle parental et beaucoup de proximité émotive) ; 3) démocratique (beaucoup de contrôle parental et beaucoup de proximité émotive) ; 4) négligent (peu de contrôle parental et peu de proximité émotive). Ces catégories, originellement proposées dans le domaine de la psychologie familiale (Baumrind, 1991), sont aujourd’hui employées par les chercheurs dans le domaine de l’éducation aux médias, où il est maintenant reconnu que le modèle parental démocratique est le plus adéquat pour assurer le développement de l’autonomie des enfants (Elsaesser et al., 2017 ; Tomczyk et Wąsiński, 2017).

Le schéma ci-dessous illustre notre cadre d’analyse, qui se décline en quatre catégories de manières d’agir et de manières d’être, allant des plus spécifiques aux situations de cyberintimidation à l’exercice général de la parentalité.

Fig. 1

Figure 1. Représentation schématique du cadre d’analyse

Figure 1. Représentation schématique du cadre d’analyse

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Méthodologie

Notre recherche vise à décrire les manières d’agir et des manières d’être les plus souvent prescrites dans les RNI offertes aux parents belges et canadiens francophones en réponse au problème de la cyberintimidation, puis évaluer celles-ci en les mettant en dialogue avec ce que la recherche sur la cyberintimidation présente comme étant souhaitable dans ce domaine. Pour ce faire, nous avons procédé à une analyse du discours de 17 RNI belges et de 35 RNI canadiennes. Rappelons que notre analyse comparative Belgique-Canada était motivée par le besoin de comparer les discours produits en langue française dans ces deux pays entre lesquels se développe une collaboration croissante dans le domaine de la recherche sur l’éducation aux médias numériques et la littératie médiatique/numérique. Elle vise ainsi à identifier les « tendances lourdes » à l’intérieur de chacun des deux corpus géoculturels en matière de manières d’être et de manières d’agir prescrites.

Collecte de pages Internet

La première étape de la collecte de données a consisté en une recension et une catégorisation des pages Internet repérables avec le moteur de recherche Google à l’aide des mots-clés « cyberharcèlement » en Belgique et « cyberintimidation » au Canada (appellations savantes et publiques les plus communes dans ces deux pays). Nous avons alors classé dans 22 catégories de documents les 300 premières pages Internet repérables avec Google dans chaque pays : les communications publiques, les RNI, les liens de téléchargement de rapports en PDF, les annonces de formations en présentiel, les interfaces de recherche documentaire, les promotions de ressources éducatives matérielles, entre autres.

Nous avons retenu cet échantillon de départ (les 300 premières pages Internet repérables), puisqu’un phénomène de saturation se produisait après la consultation de la 300ième page dans le moteur de recherche. C’est-à-dire que les résultats précédant celles-ci tendaient à se stabiliser à travers le temps, d’une relance du moteur de recherche à l’autre, alors que les résultats suivant la 300ième entrée s’avéraient plutôt instables. Certains disparaissant même d’une relance à l’autre. Le moteur de recherche a été utilisé avec un usage des paramètres « Pays : Belgique » et « Pages en français » pour le cas de la Belgique francophone, puis avec les paramètres « Pays : Canada » et « Pages en français » pour le cas du Canada francophone. Cette opération avait comme but de limiter autant que possible l’apparition de pages en français produites dans d’autres pays.

En outre, il importe d’insister sur le fait que c’est une analyse « par page » qui a été effectuée pour les fins de notre recherche, et non pas une analyse « par site ». Notre analyse se borne à analyser les pages que les parents sont les plus susceptibles de repérer en cherchant des informations à l’aide des mots-clés « cyberharcèlement » ou « cyberintimidation » dans Google. Nous ne prétendons aucunement que la navigation des parents dans Internet se limite au repérage et à la consultation de pages individuelles et qu’elle ne se traduit pas en une navigation d’un hyperlien à l’autre. Cependant, étant donné le caractère arborescent des sites Internet, nous avons jugé qu’il aurait été hasardeux dans le cadre de cette recherche d’accumuler des données d’hyperlien en hyperlien, sans trop savoir où mettre fin à notre collecte. Retenir la page comme unité d’analyse nous est apparue l’option la plus raisonnable.

Catégorisation des pages Internet et repérage des RNI adressées aux parents

Au terme du premier exercice de classement des pages Internet, nous avons repéré 38 RNI en Belgique (13 % des 300 pages belges) et 92 RNI au Canada (31 % des 300 pages canadiennes). En Belgique, les RNI s’avéraient le deuxième type de pages le plus présent dans Internet, juste derrière les « communications publiques » (articles journalistiques et communiqués de presse) (48 %). Au Canada, les RNI occupaient le premier rang (31 %) et les communications publiques le deuxième rang à hauteur de 70 pages (23 %). En troisième position, tant en Belgique qu’au Canada, nous retrouvions les liens vers des rapports de recherche (recension d’écrits, enquêtes, thèses) en format PDF, à hauteurs respectives de 12 % et 19 %. La Belgique se distingue particulièrement du Canada en ce qui concerne la publicisation d’offres de formations « en présentiel » à destination de différents publics (parents, enseignants, « grand public »). Nous en avons retrouvé 34 (11 %), contre seulement 12 au Canada (4 %).

Les 38 RNI belges et les 92 RNI canadiennes ont ensuite fait l’objet d’une analyse visant à identifier les publics à qui elles étaient destinées, par le biais d’un repérage de marqueurs explicites dans le discours. Par exemple, un énoncé tel que « Comment réagir, qu’on soit directeur d’école, enseignant ou parents ? » (Le Ligueur, Belgique) nous a permis d’identifier les trois publics ciblés par la ressource. Dans le cadre de cet article, nous nous intéressons précisément aux manières d’agir et aux manières d’être proposées aux parents. De ce fait, nous avons uniquement retenu pour analyse les RNI s’adressant explicitement aux parents, comme seul et unique public ou parmi un ensemble de publics (comme dans l’exemple précédent). Les RNI ciblant des publics « généraux », sans mention explicite, ne sont pas concernés par notre analyse.

Du côté belge, 17 des 38 RNI (45 %) ciblaient les parents. Parmi celles-ci, 10 (59 %) ciblaient uniquement les parents et 7 (41 %) les parents parmi d’autres. Du côté canadien, 35 des 92 RNI (38 %) ciblaient les parents. Parmi celles-ci, 23 (66 %) ciblaient uniquement les parents et 12 (34 %) les parents entre autres. En somme, en Belgique comme au Canada, ce sont les parents qui sont le public le plus souvent ciblé par les RNI. À titre de comparaison, mentionnons qu’en Belgique le deuxième public le plus souvent ciblé s’avère les enseignants, à hauteur de 14 RNI (37 %), alors qu’au Canada il s’agit des jeunes « en général » (qui ne sont identifiés ni comme victime ni comme agresseur), à hauteur de 24 RNI (26 %). Ainsi, en Belgique, la lutte contre la cyberintimidation semble davantage liée – du moins pour les producteurs des RNI – à l’univers scolaire et au travail des enseignants, alors qu’au Canada on semble davantage voir les adolescents comme des acteurs à responsabiliser et à engager dans cette cause.

Il importe de préciser qu’au final, les RNI analysées en profondeur dans le cadre de notre recherche représentent l’intégralité des RNI adressées aux parents qui étaient repérables en ligne en date du 31 août 2017 (date à laquelle nous avons mis fin à notre collecte de données, afin de terminer notre recherche à l’intérieur des délais impartis). Aucun tri parmi les RNI explicitement adressées aux parents n’a été fait.

À propos des producteurs des RNI adressées aux parents

Les RNI que nous avons identifiées en ligne et qui sont explicitement adressées aux parents ont été produites par des organisations aux visées différentes. En Belgique, 9 des 17 RNI (53 %) ont été produites par des organisations non gouvernementales (ONG). Par ailleurs, 3 ont été produites par des organismes publics (par exemple le ministère de la Justice), une par une entreprise privée de télécommunication, une par une association de professionnels de l’enseignement, une par des étudiants universitaires en journalisme, une par une école, et une par un cabinet de psychologues.

Au Canada, c’est surtout le secteur gouvernemental qui a investi la production de RNI sur la cyberintimidation. En effet, 14 des 35 RNI (40 %) ont été produites par des organismes publics. Par ailleurs, 12 RNI ont été produites par des ONG, quatre par des entreprises privées de télécommunication, deux par des « spécialistes » des TIC et des médias sociaux, une par un cabinet de psychologues, une par un hôpital pour enfants, et une dans le cadre d’un partenariat réunissant des organisations communautaires, publiques et privées.

De manière générale, nous remarquons que le champ de la lutte contre la cyberintimidation, en Belgique, est surtout investi par les ONG, et dans une moindre mesure par le secteur public. Au Canada, c’est davantage le secteur public qui a investi ce champ d’intervention, et dans une moindre mesure les ONG. Nous remarquons aussi qu’au Canada, les entreprises privées de télécommunication occupent une place plus importante qu’en Belgique en matière de production de RNI sur la cyberintimidation.

L’analyse du discours des RNI

Dans le cadre de notre recherche, la « proposition », c’est-à-dire tout syntagme articulé autour d’un verbe unique, a été retenue comme unité d’analyse (Charaudeau, 1992 ; Maingueneau, 1998). Par exemple, la phrase « On pourra, dans certaines situations, [prévenir le fournisseur d’accès ou l’opérateur mobile], [sauvegarder les traces] [voire même avertir la police] » a été scindée en trois propositions. Notre analyse du discours des RNI a consisté à classer toutes les propositions traduisant une manière d’agir ou une manière d’être – respectivement repérables à l’aide de verbes d’action (dire, faire, intervenir, etc.) et de verbes d’état (paraître, demeurer, se montrer, etc.) – dans la catégorie d’analyse la représentant le mieux. Nous avons ensuite identifié les catégories renfermant le plus grand nombre de propositions semblables, puis nous les avons mises en dialogue avec les écrits scientifiques. Nous précisons dans la présentation des résultats si les catégories d’analyse évoquées sont tirées de la documentation scientifique (catégories présentées dans la section 2) ou si elles sont « émergentes », c’est-à-dire si elles ont été créées en cours d’analyse afin de mieux refléter la réalité de notre corpus (Anadón et Guillemette, 2007 ; Blais et Martineau, 2006).

Les manières d’être et les manières d’agir prescrites dans les RNI

Nous présentons ici les résultats découlant de l’analyse des RNI adressées aux parents. Les résultats seront présentés en fonction des quatre grandes catégories de manières d’être ou de manières d’agir mentionnées dans la section 2 : intervention en situation de cyberintimidation, prévention de la cyberintimidation, éducation aux médias à la maison, puis styles d’exercice de la parentalité en regard aux médias. Nous traiterons des manières d’être et des manières d’agir les plus présentes dans le discours des RNI et insisterons sur les similarités et les distinctions entre les cas belges et canadiens.

Intervenir en situation de cyberintimidation : réagir activement ou soutenir ?

Dans l’ensemble des RNI belges, 71 % présentent des manières d’agir en situation de cyberintimidation visant à répondre aux besoins de la victime, comparativement à 66 % des RNI canadiennes[7]. En Belgique, la manière d’agir la plus souvent présentée aux parents est « Effectuer une évaluation de la menace en termes de niveau de risque pour la victime et contacter la police au besoin » (53 %) : « Si le harcèlement se prolonge et dans les cas graves, vous pouvez vous plaindre auprès de la police locale ou fédérale » (Webetic). En fait, il faut ici reconnaître que c’est surtout la dimension « contacter la police » qui est prégnante dans le discours belge sur l’intervention en situation de cyberintimidation auprès de la victime. Au Canada, cette injonction est présente dans 31 % des RNI. Voici comment elle se traduit dans le discours des RNI canadiennes : « Si les messages sont intimidants et répétés, avisez la police » (CliquezJustice.ca).

En outre, le discours belge à propos de l’intervention insiste sur la manière d’agir « Offrir de l’assistance technique permettant de faire retirer les traces d’actes de cyberintimidation » (47 %) : « Signaler leurs activités (celles des cyberintimidateurs) à leur fournisseur d’accès à internet (FAI) ou à tous les sites Web qu’ils utilisent pour vous cibler » (Psyris). Au Canada, cette manière d’agir est présente dans 29 % des RNI. Elle se traduit ainsi : « Réagir grâce aux outils en ligne : utilisez la fonction « bloquer » ou « signaler » contre l’auteur des commentaires désobligeants, comme le proposent la plupart des sites de réseaux sociaux » (Dove : projet pour l’estime de soi).

Le discours belge, contrairement au discours canadien, promeut également l’importance de la résolution de conflit entre jeunes (41 %) et proscrit les actes de vengeance comme solution (35 %) : « Si l’enfant n’agit pas seul mais avec des amis, vous pouvez en avertir les autres parents […] Dites à votre enfant de ne pas réagir à des mails ou des messages de haine » (Webetic). Au Canada, ces injonctions sont respectivement présentes dans 29 % et 20 % des RNI : « La meilleure façon d’aider votre enfant à tirer des leçons d’expériences de cyberintimidation (en être l’auteur ou la victime) est de l’aider à trouver des solutions au problème de façon à leur permettre de réparer cette relation et de lui offrir une aide systématique sans jeter l’opprobre ou blâmer qui que ce soit » (Conseil canadien de la sécurité).

Le discours canadien se distingue par ailleurs du discours belge lorsqu’il enjoint les parents à offrir un support émotif immédiat à l’enfant victime (51 %) : « Rassurez votre enfant […] tout en lui faisant comprendre l’importance de vous en parler si quelque chose en ligne le met mal à l’aise » (Sécurité publique Canada). En Belgique, cette manière d’agir est présente dans 41 % des RNI : « Efforcez-vous de créer un climat tel qu'en cas de problème, votre enfant s'adresse à vous » (Webetic).

En somme, nous pouvons dire que le discours belge fait surtout la promotion de manières d’agir « proactives » en situation d’aide aux enfants victimes de cyberintimidation. Il mise à la fois sur l’évaluation de la situation, sur le recours à des moyens techniques pour faire arrêter les actes de cyberintimidation et sur la résolution de conflits. À l’inverse, le discours canadien prône davantage la passivité par rapport à la situation de conflit ou de violence. Il mise essentiellement sur l’offre d’un support émotif immédiat à la victime, sans proscrire clairement les actes de vengeance qu’elle pourrait poser. Il semble davantage vouloir laisser place à l’action autonome de la jeune victime.

Cet écart entre la Belgique et le Canada se remarque aussi en ce qui concerne les manières d’agir dirigées vers les cyberintimidateurs, plus rares dans le discours d’ensemble des RNI. En Belgique, 35 % des RNI traitent de cette dimension, au Canada seulement 20 %. De manière générale, le discours belge à cet égard enjoint les parents à expliquer à leurs enfants le caractère illégal de leurs actes, à leur montrer des preuves de leurs actes pour les confronter, voire à les dénoncer à la police. Au Canada, le discours sur l’intervention ciblant le cyberintimidateur se veut compréhensif. Contrairement au discours belge, il propose aux parents de demander à l’enfant de s’excuser auprès de la victime et de justifier le pourquoi de ses actes. En somme, s’il y avait deux mots pour résumer les approches belges et canadiennes en matière d’intervention en situation de cyberintimidation – auprès de la victime et de l’agresseur – ce seraient respectivement « proaction » et « soutien ».

La Belgique et le Canada se rejoignent par contre en ce qui concerne une catégorie de manières d’agir qui se situe à mi-chemin entre le domaine de l’intervention et celui de la prévention, à savoir celle que nous avons nommée « Identifier les signes avant-coureurs permettant de juger si notre enfant est victime de cyberintimidation » (refuser d’aller à l’école, arrêter de fréquenter son cercle d’amis et ses activités de groupe, arrêter de faire usage des TSN, être triste ou en colère après avoir utilisé une TSN, refuser de se confier au sujet de ses usages des TSN). Cette catégorie de manières d’agir, qui n’était pas présente dans les modèles analytiques mobilisés et que nous avons créée, est présente dans 29 % des RNI belges et canadiennes. Elle se traduit ainsi dans le discours canadien : « Il va à l’école à contrecœur ou refuse tout simplement d’y aller » (Pensez cybersécurité) ; et elle se traduit ainsi dans le discours belge : « Refuse d’aller à l’école ou à des classes spécifiques, ou évite des activités de groupe » (Psyris).

Tableau 1. Intervenir en situation de cyberintimidation[8]

Tableau 1. Intervenir en situation de cyberintimidation8

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Prévenir la cyberintimidation : promouvoir le respect d’autrui ou la vie privée de l’enfant ?

Dans l’ensemble des RNI belges, 88 % présentent des manières d’agir de l’ordre de la prévention de la cyberintimidation, comparativement à 80 % des RNI canadiennes. En Belgique, la manière d’agir la plus souvent présentée aux parents est « Montrer l’exemple à l’enfant en matière de respect des autres » (65 %) : « La tâche est immense pour les parents […] qui doivent sensibiliser les jeunes au bon usage des réseaux sociaux, et au respect d’autrui sur les réseaux sociaux comme dans la vie » (La Ligue des famille). Il s’agit là d’une autre manière d’agir qui n’était pas présente dans les modèles analytiques que nous avons mobilisés et donc que nous avons dû créer. Au Canada, cette injonction est présente dans seulement 11 % des RNI : « Le parent doit discuter ouvertement de ce sujet avec son enfant et lui indiquer comment faire une bonne utilisation d’Internet en commençant par lui fournir un bon modèle à suivre » (PédagoTIC). Il s’agit là d’une fracture culturelle énorme entre les deux pays en matière de promotion de la prévention de la cyberintimidation auprès des parents.

Au Canada, la manière d’agir la plus souvent présentée aux parents est « S’informer sur les différents usages médiatiques dans la vie des adolescents et la manière dont ils peuvent se transposer dans des situations de cyberintimidation » (40 %) : « Même si l’avènement des technologies comporte de nombreux avantages, il importe de demeurer conscient des problèmes pouvant être engendrés par l’utilisation de ces outils » (PédagoTIC). En Belgique, cette injonction à la compréhension des usages médiatiques juvéniles est présente dans 35 % des RNI : « Une plus grande connaissance de ces nouvelles technologies par les personnes ayant une responsabilité d’éducation permet également d’instaurer un dialogue plus aisé à propos de ce monde virtuel » (Ufapec).

Le discours canadien se distingue particulièrement du discours belge lorsqu’il demande aux parents de prendre en compte que leurs enfants peuvent préférer ne pas parler des situations de cyberintimidation réelles ou hypothétiques dans lesquelles ils peuvent être impliqués. Cette manière d’agir prend plus précisément la forme d’une promesse de non-interdiction d’accès à Internet en cas de cyberintimidation, formulée à l’endroit du jeune (34 %) : « Les enfants doivent pour leur part avoir l’assurance qu’ils ne se verront pas interdire tout accès au cyberespace s’ils enfreignent ces règles, et qu’ils peuvent se confier à leurs parents en toutes circonstances » (arrondissement.com)[9]. Dans le discours belge, cette manière d’agir n’est présente que dans 6 % des RNI : « Les parents doivent toujours surveiller l’utilisation de la technologie d’un enfant, mais, il est important de ne pas menacer de retirer l’accès ou de punir un enfant qui a été victime de cyberharcèlement » (Psyris).

Cet écart traduit une fois de plus la différence culturelle entre le discours belge et le discours canadien eu égard à la réaction parentale attendue lors des situations de cyberintimidation. En Belgique, les producteurs des RNI attendent des parents qu’ils soient plus engagés dans la résolution des problèmes vécus par l’enfant, alors qu’au Canada ils les invitent davantage à la compréhension de son point de vue et à la valorisation de son autonomie.

Tableau 2. Prévenir la cyberintimidation

Tableau 2. Prévenir la cyberintimidation

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Éduquer aux médias à la maison : prescrire de bons usages ou dialoguer ?

Le discours sur la cyberintimidation (intervention et prévention) des RNI s’inscrit dans un discours plus général sur l’éducation aux médias à la maison. C’est la raison pour laquelle nous avons intégré un modèle d’étude des pratiques dans ce domaine à notre grille d’analyse (Livingstone et al., 2017). La catégorie de manières d’agir la plus présente dans l’ensemble du discours sur cet objet est celle des médiations actives d’usage d’Internet (59 % en Belgique, 51 % au Canada). L’action spécifique la plus souvent prescrite aux parents en Belgique est la suivante : « Rester à proximité de l’enfant » (53 %). Plus précisément, dans le discours belge, cette injonction appelle le parent à veiller à « garder un œil » sur l’enfant pendant qu’il s’informe et socialise en ligne : « Installez l’ordinateur dans un espace de passage, par exemple, la pièce de séjour » (Webetic). Ce mot d’ordre à la surveillance du jeune est moins présent dans le discours canadien (26 %) : « L’ordinateur de la maison doit se retrouver dans une pièce sous surveillance parentale » (Commission scolaire au Cœur-des-Vallées).

Le discours belge se veut aussi davantage promoteur d’actes prescriptifs de la part des parents que le discours canadien, notamment lorsqu’il leur suggère d’axer leur discours parental sur le « Comment bien se comporter en ligne » (41 % contre 31 %) et sur la « Proposition de bons usages » (41 % contre 26 %). Voici comment cela se traduit dans le discours belge : « Il est donc indispensable de sensibiliser les jeunes au bon usage de l’internet et au respect d’autrui dans le monde virtuel comme dans la vie réelle » (Le Ligueur). Voici comment cette même idée se traduit dans le discours canadien : « Il faut sensibiliser les gens pour qu'ils utilisent les technologies d'une manière responsable et non d'une manière négative » (paroles d’un élève, citées par le ministère de l’Éducation de l’Ontario).

Le discours belge fait aussi plus souvent la promotion de manières d’agir appartenant aux catégories de contrôles techniques (24 % contre 14 %), monitorage parental (12 % contre 0 %) et restrictions parentales (12 % contre 0 %). Par exemple, il formulera ce type de conseil aux parents : « Limiter l’accès de données sur le téléphone de votre enfant si il ou elle l’utilise pour surfer sur le web » (Psyris). Au Canada, comme le montrent les chiffres susmentionnés, ce genre de conseils de nature plus restrictive, recourant parfois à des moyens d’interventions techniques, est pratiquement absent du discours des RNI.

Au contraire, au Canada, les producteurs des RNI suggèrent plus souvent aux parents de questionner le jeune de manière générale sur ce qu’il fait dans Internet, en vue de voir si la cyberintimidation est une préoccupation pour lui (43 %) : « Connaissez les sites que votre enfant utilise et ses comptes. Parlez avec votre enfant de ce qu’il fait sur Internet et demandez-lui aussi avec qui il le fait » (Pensez cybersécurité). En Belgique, cette proposition axée sur le dialogue avec l’enfant est un peu moins présente (35 %) : « Entamez de manière positive la discussion concernant Internet, laissez votre enfant vous apprendre des choses mais passez également des accords clairs » (Webetic).

Dans le même ordre d’idées, la manière d’agir « Poursuivre une discussion entamée par l’enfant sur son usage des médias » est plus souvent prescrite au Canada qu’en Belgique (29 % contre 18 %). Le mot d’ordre généralement transmis aux parents canadiens est celui de « l’ouverture » à la discussion : « Éviter de transformer la discussion en interrogatoire ; écoutez et parlez-en ouvertement » (Pensez cybersécurité). Dans l’ensemble, nos observations concernant le discours des RNI qui relève davantage de l’éducation générale aux médias que de l’action contre la cyberintimidation traduisent encore une fois le fait que le discours belge est plus porté sur l’action interventionniste ou prescriptrice et que le discours canadien est plus axé sur le dialogue parent-enfant.

Tableau 3. Éduquer aux médias à la maison

Tableau 3. Éduquer aux médias à la maison

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Exercer sa parentalité en regard aux médias : être complice ou être autoritaire ?

Le discours sur la cyberintimidation des RNI s’inscrit également dans un discours plus général sur la parentalité. C’est la raison pour laquelle nous avions intégré un modèle d’étude des styles parentaux à notre grille d’analyse (Baumrind, 1991 ; Elsaesser et al., 2017 ; Tomczyk et Wąsiński, 2017). De manière générale, 41 % des RNI belges formulaient des propositions générales concernant l’exercice de la parentalité, comparativement à 29 % des RNI canadiennes.

En Belgique, la manière d’être la plus souvent promue explicitement est celle dite « démocratique », c’est-à-dire celle qui valorise l’établissement de règles strictes, accompagnée d’une relation parent-enfant qui est chaleureuse : « […] adoptez plutôt une attitude quotidienne constructive en instaurant la confiance par le dialogue et la communication au sein de la famille » (Child Focus). Ce modèle de parentalité est présent sous forme de propositions dans 29 % des RNI, alors que le modèle permissif l’est dans 12 % des RNI. Les modèles parentaux autoritaires et négligents ne sont jamais explicitement promus dans le discours des RNI en Belgique.

Au Canada, la manière d’être la plus souvent promue est aussi celle qualifiée de « démocratique » : « Ils (les parents) devraient être chaleureux et compréhensifs et, le plus possible, explorer plutôt que de poser tout type de jugement » (Hôpital de Montréal pour enfants). Ce modèle de parentalité est présent sous forme de propositions dans 26 % des RNI, alors que le modèle permissif l’est dans seulement 3 % des RNI. Comme en Belgique, les modèles parentaux autoritaires et négligents ne sont jamais explicitement promus dans le discours des RNI canadiennes.

Tableau 4. Exercer sa parentalité en regard aux médias

Tableau 4. Exercer sa parentalité en regard aux médias

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Évaluation des RNI

Notre recherche visait deux objectifs. Premièrement, décrire les manières d’agir et les manières d’être les plus souvent prescrites dans les RNI offertes aux parents belges et canadiens francophones en réponse au problème de la cyberintimidation. Deuxièmement, évaluer celles-ci en les mettant en dialogue avec ce que la recherche sur la cyberintimidation présente comme étant souhaitable dans ce domaine. Nous souhaitions ici montrer aux producteurs des RNI ainsi qu’aux parents belges et canadiens dans quelle mesure les informations qu’ils produisent ou utilisent pour éduquer les enfants et les adolescents au sujet de la cyberintimidation sont orientées par les connaissances de sens commun qui caractérisent les contextes géoculturels dans lesquels ils vivent. Suivant la logique de la théorie de l’analyse critique du discours, nos résultats montrent effectivement que la Belgique et le Canada se distinguent sur plusieurs plans en ce qui concerne les manières d’être et les manières d’agir promues.

En effet, le discours des RNI belges est caractérisé par : 1) des modes d’intervention en situation de cyberintimidation qui sont proactifs (évaluation de la situation, recours à des moyens techniques, résolution de conflits) ; 2) des actions préventives misant sur la promotion du respect d’autrui ; 3) une éducation aux médias prescriptive de bons usages et axée sur le monitorage des activités des enfants en ligne ; et 4) l’exercice d’une parentalité démocratique (à tendance plus autoritaire que permissive). Le discours belge dans son ensemble est donc quelque peu en décalage par rapport aux manières d’être et aux manières d’agir jugées souhaitables par plusieurs recherches, qui montrent que l’accompagnement actif et démocratique des jeunes en situation d’usage du numérique est un facteur de protection contre l’implication dans des situations de cyberintimidation, comme agresseur ou comme victime (Beyazıt et al., 2017 ; Elsaesser et al., 2017 ; Kerr et al., 2010 ; Ok et Aslan, 2010). Le discours belge promeut un modèle éducatif à tendance autoritaire, que la recherche associe à un plus grand risque pour les jeunes d’être impliqués dans des situations de cyberintimidation (Dehue et al., 2012 ; Makri-Botsari et Karagianni, 2014 ; Mishna et al., 2012). En revanche, nous devons toutefois dire que le discours des producteurs des RNI belges sur la cyberintimidation offre aux parents des manières d’être et des manières d’agir qui correspondent à leurs connaissances de sens commun sur la parentalité. Il pourrait donc être reçu positivement par les parents belges et avoir une influence elle aussi positive sur leur capacité d’être et d’agir face au problème de la cyberintimidation. C’est une hypothèse que nous invite à soulever la théorie de l’analyse critique du discours.

À l’inverse du discours des RNI belges, le discours des RNI canadiennes est caractérisé par : 1) des modes d’intervention en situation de cyberintimidation qui sont axés sur le bien-être de l’enfant-victime (support moral, recherche de solution avec l’enfant-victime) ; 2) des actions préventives portées sur la compréhension de l’univers sociomédiatique des jeunes et le respect de sa vie privée ; 3) une éducation aux médias misant sur l’accompagnement et le dialogue ouvert ; et 4) l’exercice d’une parentalité démocratique (à tendance plus permissive qu’autoritaire). Le discours canadien dans son ensemble coïncide donc davantage avec les pratiques souhaitables identifiées par la recherche. Il suggère avant tout aux parents des manières d’être et des manières d’agir considérées favorables à la protection des jeunes contre la cyberintimidation et au respect de l’autonomie de ces derniers, qui coïncident par ailleurs avec les connaissances de sens commun des parents canadiens. Notons toutefois que la tendance permissive du discours canadien est à regarder avec un œil critique, car les manières d’être et les manières d’agir de ce type sont, tout comme celles dites « autoritaires », associées à un plus grand risque pour les jeunes d’être victime ou agresseur (Hong et Espelage, 2012).

De manière générale, notre analyse des discours des RNI rejoignent les conclusions d’une série d’enquêtes comparatives montrant que l’exercice de la parentalité en Europe latine (Italie, France, Belgique francophone) se fait selon un modèle plus autoritaire que celui en vogue en Amérique septentrionale (Canada et États-Unis) (Claes, 1998 ; Claes et al., 2001 ; Claes et al., 2011). Cela dit, rien n’indique que les pratiques souhaitables plus souvent prescrites par le discours canadien en matière de lutte contre la cyberintimidation sont généralisées chez l’ensemble des parents auxquels ils s’adressent. En effet, comme le montre la recherche de Thorson et al. (2017) menée aux États-Unis, les manières d’être et les manières d’agir de type « actif » et « démocratique » sont surtout chose commune chez une minorité de parents, favorisés en termes de capital scolaire et économique ainsi que de compétences informationnelles, sociales et techniques. De plus, ces manières d’être et manières d’agir nécessitent d’avoir beaucoup de temps libre pour être mises en œuvre, une ressource qui peut se faire rare dans plusieurs familles des pays post-industrialisés à l’aube des années 2020 (Symons et al., 2017).

Suivant la logique de la théorie de l’analyse critique du discours, nos résultats suggèrent que les producteurs des RNI, tant belges que canadiens, proposent des arguments pratiques sur la lutte contre la cyberintimidation qui coïncident avec les connaissances de sens commun des parents. Ils nous invitent à penser que les producteurs des RNI agissent intentionnellement dans ce sens, dans le but premier de conforter la représentation entretenue par les parents au regard de leur rôle dans la lutte contre la cyberintimidation. Cela dit, nous devons insister sur le fait que notre recherche ne permet pas de tirer de conclusions quant aux effets des discours des RNI sur les parents. Apporter une réponse à cette question nécessiterait d’entreprendre une recherche qui questionnerait précisément l’attitude des parents au regard du discours des RNI, notamment en termes d’acceptabilité (en fonction des valeurs qu’ils chérissent) et de faisabilité (en fonction des ressources dont ils disposent).

En introduction de cet article, nous soulignions le fait que les RNI, eu égard à leur fonction sociale, constituent des compléments aux autres modes de partage de connaissances que sont les activités de formation en groupe et les activités de discussion entre parents qui ont lieu en contexte associatif (Terrisse et al., 2005). D’éventuelles recherches sur la cyberintimidation en tant qu’objet de connaissances et de discours pourraient porter sur ces contextes de communication et d’apprentissage plus interactifs. Ces recherches pourraient permettre d’identifier quelles manières d’être et manières d’agir y sont proposées, de voir dans quelle mesure celles-ci sont acceptées, rejetées ou négociées par les parents, puis de contribuer à l’évaluation du rôle que peuvent jouer les parents dans la lutte contre la cyberintimidation. La persistance du problème de la cyberintimidation chez les jeunes dans l’ensemble de pays post-industriels appelle à la réalisation de telles recherches.

Appendices