Comptes rendus : Droit international

Bennouna, Mohamed, Droit international de développement : Tiers-Monde et interpellation du droit international. Paris, Berger-Levrault, Coll. « Mondes en devenir », 1983, 336 p.[Record]

  • José Havet

pants au colloque rappellent avec une pointe de nostalgie les sociétés juives autonomes de Babylonie, puis de Pologne, où l'essentiel de l'autorité politique était aux mains des rabbins. À mesure que les communautés juives du Moyen-Age perdaient leur autonomie, le pouvoir des rabbins diminuait. Yirmiahou Yo-vel souligne l'importance de Spinoza, dont on dit qu'il fut le premier Juif moderne car il préconisait une société où le politique primerait sur le religieux. Son expulsion de la communauté juive d'Amsterdam équivalait à une expatriation ; il lui fallait absolument trouver un nouveau cadre politique. Pour Spinoza, donc, l'État moderne était devenu une nécessité ; les Juifs émancipés du dix-neuvième siècle en firent un idéal. Ceux de France et d'Allemagne notamment deviennent des superpatriotes car l'État national semble leur offrir une sécurité matérielle bien supérieure à celle de l'ancienne juiverie.

Quelques voix dissidentes se font cependant entendre au vingtième siècle. La plus illustre est sans doute celle du Juif allemand Franz Rosenzweig, dont le livre l'Etoile de la rédemption a été récemment traduit en français par Stéphane Mosès. L'exposé de Mosès trace l'itinéraire du jeune Rosenzweig, élève de l'historien Friedrich Meinecke, pour qui l'Empire de Bismarck et de Guillaume II représentait l'apogée de la civilisation. Afin de se fondre complètement dans la nation allemande, Rosenzweig entreprit de se convertir au christianisme mais changea d'avis après avoir assisté à l'office du Kippour dans une synagogue de Berlin. Son renouement avec le judaïsme l'amena à rejeter le nationalisme de son maître et à valoriser le cosmopolitisme et le pacifisme des Juifs.

De nos jours, la France a remplacé l'Allemagne comme État national par excellence et comme foyer de la plus grande communauté juive d'Europe occidentale. Freddy Raphaël fait remarquer que cette communauté rejette l'assimilation préconisée par Napoléon 1er et recherche « les nouvelles formes de loyalisme qu'elle entend définir à l'égard d'un pays qu'elle souhaite authentiquement pluraliste. » (p. 144) Selon Annie Kriegel, le Juif de France s'extériorise de plus en plus et a « quelque difficulté à se situer. » (p. 187) Mais s'il

prend ses distances vis-à-vis de l'État national, ce n'est pas pour revaloriser un judaïsme ancestral qui le met en garde contre l'adoration du pouvoir. Le Juif français, comme l'ensemble des Juifs du monde entier, est influencé bien plus par le sionisme que par le judaïsme. Son choix électoral dépend en partie des prises de position des candidats sur le Moyen-Orient.

Or le sionisme, qui tire son inspiration première des mouvements nationaux européens du, dix-neuvième siècle, n'a pas encore réussi à créer un État juif. Georges Hansel note que la jurisprudence israélienne n'est pas authentiquement juive, mais est basée principalement sur le droit turc et anglais. Pour Dan Avni-Segré, le problème vient du fait que le judaïsme ignore la science politique. Ni la Bible ni les écrits rabbiniques ne prescrivent une formule de gouvernement. Faut-il s'en étonner? Une religion qui postule la primauté de la loi divine ne peut guère accorder une grande importance à celles des hommes.

Ainsi, les Juifs continuent à nager entre deux eaux. Éternels contestataires, ils n'arrivent pas à s'identifier complètement à l'autorité établie - et cela même dans le seul pays où ils sont majoritaires. Politique et religion demeurent aussi inconciliables qu'aux temps bibliques. Le grand mérite du colloque aura été non de résoudre ce problème - car il semble échapper à toute solution - mais de l'avoir mis en lumière.

Frédéric Seager Département d'histoire ...