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Mondialisation et transnationalisme : Civilisations, globalisation, guerre. Discours d’économistes.Fontanel, Jacques (dir.). Coll. Débats, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2003, 127 p.

  • Deniz Akagül

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  • Deniz Akagül
    Faculté des sciences économiques et sociales
    Université de Lille 1

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Cet ouvrage collectif réalisé sous la direction de Jacques Fontanel, avec la participation de trois prix Nobel d’économie (Amartya Sen, Kenneth Arrow et Lawrance Klein) tombe à point nommé dans un contexte caractérisé par la globalisation, la transition et les guerres où les réflexions des économistes paraissent souvent abstraites et loin des événements politico-économiques qui marquent notre temps. Il annonce le retour des préoccupations philosophiques, politiques et éthiques dans les réflexions des économistes qui dans le passé ont privilégié dans un souci de précision et de rigueur scientifique, les approches quantitatives et mathématiques, en appliquant une série d’hypothèses restrictives. Bien que depuis le milieu des années 1970, le champ politique soit intégré dans l’analyse par les théories de l’économie politique internationale, les réflexions qui figurent dans cet ouvrage marquent un élargissement en direction des considérations philosophiques et éthiques.

Les différentes contributions s’articulent autour de trois problématiques centrales. Tout d’abord, les liens entre la globalisation et les questions identitaires sont examinés dans les trois premières contributions qui abordent la question sous des angles différents. Ensuite, deux auteurs livrent une analyse de la globalisation à travers ses implications pour la paix mondiale et ses conséquences sociétales. Enfin, les trois dernières contributions s’interrogent sur la problématique du maintien de la paix et de la prévention des conflits armés.

Dans le cadre des questions identitaires, Amartya Sen se demande si la thèse d’un « choc des civilisations » constitue un cadre d’analyse pertinent pour comprendre les conflits globaux contemporains. Selon lui, cette façon d’aborder la problématique des conflits est erronée, puisque le problème commence, avant même d’accepter ou de refuser l’existence d’un choc. Tout d’abord, parce que la formulation de la problématique à partir d’une typologie de la population mondiale fondée sur la croyance lui paraît absurde. En quoi cette typologie serait préférable aux autres méthodes de classification basées par exemple sur le régime politique, les langues, la littérature, les nationalités, les professions et les classes sociales ? Ensuite, parce que les hommes ne peuvent être réduits à une seule caractéristique qu’elle soit religieuse, politique, économique, culturelle ou morale. Ni l’unité humaine, ni les diversités ne peuvent être réduites à une formule aussi absurde et aussi dangereusement simpliste. Toujours dans le cadre de la problématique identitaire, Xavier Greffe se penche sur le thème de l’exception culturelle dans le cadre du processus de globalisation. Selon lui, ce processus menace les références culturelles sans même leur accorder la possibilité d’un dialogue qui aurait pu engendrer un enrichissement mutuel. Il suggère aux économistes de revenir à l’analyse des valeurs, pour éviter que leurs études techniques ne deviennent insignifiantes. Enfin, pour Jacques Fontanel et Fanny Coulomb qui se livrent à une analyse sur le futur de « l’empire américain », les États-Unis seraient à un tournant de leur histoire avec le conflit irakien qui risque de semer les germes d’un antiaméricanisme violent qui ne pourra être contenu que grâce à un effort militaire, au prix d’un fardeau économique croissant.

Les deux contributions suivantes s’inscrivent dans le cadre de la problématique des conséquences de la globalisation sur la paix mondiale et la cohésion sociale. Kenneth Arrow fait remarquer que le processus de globalisation qui n’est pas un fait nouveau, s’il présente incontestablement des dangers, les avantages qui peuvent en découler dépassent largement les inconvénients. Certes l’histoire ne plaide pas en faveur de l’idée selon laquelle le renforcement des liens économiques, en créant des relations mutuellement profitables, constituerait un obstacle à la guerre. Mais d’après Kenneth Arrow il y aurait des raisons d’être plutôt optimiste. Tout d’abord, en Europe, la contestation de la globalisation serait due non pas à une montée du nationalisme, mais au fait que les facteurs de globalisation ne soient pas engagés dans le cadre d’un contrôle démocratique et que les agents concernés ne soient pas suffisamment pris en compte. Ensuite, selon Kenneth Arrow, les États-Unis qui intensifient leurs efforts d’armements nourriraient une égale aversion pour leur usage. Pour Claude Courlet et Jacques Fontanel, la globalisation qui présente des avantages économiques évidents n’est pas pour autant une panacée. Elle est caractérisée par la domination des valeurs marchandes, la standardisation de l’information et les disparités du savoir, l’essor de la criminalisation, du terrorisme, la fin des solidarités sociales, les menaces contre les écosystèmes, voire sur la démocratie et la persistance de la pauvreté et du sous-développement. Les avantages économiques ne doivent donc pas faire oublier les nombreux exclus de la globalisation.

Les trois dernières contributions s’interrogent sur la problématique de la paix qui n’a pas toujours préoccupé les économistes. Jurgen Brauer aborde la question en considérant la production de la paix comme un bien public international. Ce qui permet de comprendre le coût de la défense, les comportements de « passager clandestin », les externalités positives ou négatives de la paix dans les pays voisins ainsi que les conditions de réalisation de la paix dans une situation d’information imparfaite. L’importance de la paix pour le développement est soulignée par Nadège Alfred-Sheehan qui indique que les opérations de peacekeeping engagées par l’onu, si elles stimulent le développement économique, elles s’avèrent en revanche coûteuses et fragilisent souvent le pouvoir de l’organisation qui souffre des retards de paiement, volontaire ou non, des principales puissances mondiales. Enfin, Lawrance Klein offre une analyse macroéconomique de la guerre. Selon lui l’augmentation des dépenses militaires aux États-Unis comporte le risque de faire disparaître l’attractivité de l’économie américaine, dans la mesure où ce type de dépenses ne construit pas l’avenir, pour ne produire des effets économiques intéressants que dans le court terme en stimulant l’activité et en créant des emplois. En revanche, l’incertitude qui caractérise les objectifs militaires américains ne fait que rendre plus erratique l’évolution des variables macroéconomiques.

Peu volumineux, mais riche en contenu, cet ouvrage offre des pistes de réflexions stimulantes à ceux qui s’intéressent aux problématiques de globalisation et de gouvernance mondiale. Les contributeurs montrent aux économistes de nouveaux domaines d’investigation, en liaison avec les thématiques posées dans le cadre des choix collectifs, des biens publics, de la macroéconomie ou de l’économie du développement. Rédigé dans un style accessible aux non-économistes, l’ouvrage intéressera sans doute les chercheurs d’autres disciplines en sciences sociales qui y découvriront les discours des économistes pour enrichir leurs approches.