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Voilà un ouvrage collectif dont le contenu reflète bien son titre. Tout en conservant comme fil conducteur les attentes provoquées par la vague rose au pouvoir au Venezuela (Hugo Chávez 1998), au Chili (Ricardo Lagos 2000 et Michelle Bachelet 2005), en Argentine (Nestor Kirchner), en Bolivie (Evo Morales 2005), au Brésil (Luis Lula 2002), en Uruguay (Tabaré Vazquez), en Équateur (Rafael Correa 2006) ou encore au Nicaragua (Daniel Ortega 2006), ou au Mexique (Andres Obrador), ce recueil offre un tour d’horizon des politiques économiques, ainsi que des mouvements sociaux et identitaires et des questions de liberté et de démocratie en Amérique latine. C’est à Jean-Paul Marthoz que l’on doit cet effort collectif auquel contribuent des spécialistes des questions latino-américaines, novices et confirmés, européens et latino-américains. Ce livre opte pour une approche plus régionale que les recueils de textes habituels, en sériant les thématiques plutôt qu’un ou plusieurs pays.

D’emblée, l’ouvrage donne quelques clés pour appréhender le « virage à gauche » de l’Amérique latine et ne pas tomber dans une euphorie simplificatrice. Ainsi, le processus démocratique reste fragilisé par la criminalité qui est, aussi, l’un des principaux obstacles au développement économique d’un sous-continent où 44 % de la population vit dans la pauvreté. Parmi les clés internes, il y a aussi le réveil identitaire des communautés indienne ou noire, la faiblesse syndicale, l’hostilité des évangélistes, le désenchantement démocratique, l’ancrage à droite de nombreux pays (Mexique, Colombie, Salvador, Guatemala, Honduras) et la thèse des deux gauches : l’une ouverte, réformiste et internationaliste (Chili, Uruguay, Brésil, Costa Rica) ; l’autre nationaliste et à l’esprit fermé (Venezuela, Bolivie, Équateur), en bref, populiste. Il faut aussi prendre en considération les clés externes, notamment la focalisation de Washington sur le 11 septembre et la seule gauche « castro-chaviste », ainsi que la difficulté de l’Espagne à dévier le tanker européen vers l’Amérique latine et le rapprochement chinois. Enfin, l’Amérique latine reste très divisée, d’où les difficultés inhérentes aux tentatives d’alliances idéologiques et d’intégration.

Bernard Duterme (chap. 2) à travers le mouvement d’émancipation indigène, puis Olivier Dabène (chap. 3), avec les politiques sociales, analysent les différents programmes – jugés insuffisants – pour alléger la grande pauvreté. Soutenus par les institutions financières internationales (Banque mondiale, Banque interaméricaine de développement), les transferts monétaires conditionnés permettent ainsi de réduire les inégalités, le Brésil faisant à cet égard figure de symbole. Dans un même ordre d’idées, Jean-Paul Vargas et Diego Zamuner (chap. 4) traitent de l’important phénomène des migrations, tant internes qu’externes. Il faut relever, notamment, une féminisation croissante (en particulier vers l’Espagne, deuxième destination après les États-Unis) et l’impact réel des envois de fonds qui représentent 2 % du pib, soit davantage que les investissements étrangers directs et l’aide extérieure au développement du sous-continent. Il y a aussi des effets pervers comme le phénomène des gangs (plus spécialement les mara), importés des États-Unis et très présents en Amérique centrale, ou encore la fuite des cerveaux, surtout des zones rurales vers les agglomérations.

Les questions kaki de la défense, de l’armement et du militarisme sont abordées, dans le chapitre 5, par Diego Fleitas et Maria Pia Devoto. Si l’Amérique latine est la région du monde où les dépenses militaires sont les plus faibles (1,4 % du pib), les importations d’armes conventionnelles par exemple ont doublé entre 1998 et 2001, notamment au Venezuela. Fidèles à leur propension à s’impliquer davantage dans les questions internes qu’internationales, les forces armées défendent d’abord leurs intérêts corporatifs et conservent un prestige intact, comme l’illustre la confiance bien plus grande qu’accordent les opinions publiques aux militaires en comparaison avec les autres institutions publiques. Ainsi les forces mexicaines et colombiennes sont-elles utilisées, principalement, contre le crime et le narcotrafic. Les deux derniers chapitres mettent en exergue les problèmes, verts et vitaux, de l’eau, de la biodiversité et de la boulimie transgénique. Conséquence du changement climatique, comme le souligne Marc Schmitz, le sous-continent « poumon de la Terre » a d’ores et déjà été odieusement meurtri par les stigmates de la sécheresse, des tempêtes tropicales, de la déforestation ou de la pollution dans les mégalopoles. Et en dépit des efforts notoires de certains (Salvador, Honduras, voire le Brésil pour les énergies renouvelables), les projections s’avèrent alarmistes, en vertu du paradoxe selon lequel les pays les moins nantis sont les plus exposés. Eduardo Galeano clôt l’ouvrage en pointant les effets pervers de la monoculture transgénique d’exportation, qui crée une dépendance pour les semences, herbicides et autres pesticides au profit des seules multinationales étrangères.

Malgré un usage parcimonieux des cartes et tableaux, ce livre s’adresse à un large public. Le propos, toujours nuancé et parfois sans ambages, met en lumière toute la complexité du bouillonnement latino-américain. Captivé par la précision et la variété des analyses proposées, le lecteur saura gré aux responsables de la publication d’avoir réuni des collaborateurs dont les analyses offrent des textes d’une grande qualité et d’une lecture agréable.