You are on Érudit's new platform. Enjoy! Switch to classic view

Comptes rendus : Théorie, méthodes et idées

Pierre de Senarclens, 2010, Le nationalisme. Le passé d’une illusion, Paris, Armand Colin, 299 p.

  • Frédérick Guillaume Dufour

…more information

  • Frédérick Guillaume Dufour
    Département de sociologie
    Université du Québec à Montréal, Montréal

Article body

Avec Le nationalisme. Le passé d’une illusion, un des importants chercheurs de la francophonie dans le champ des relations internationales, Pierre de Senarclens, offre une contribution très importante à l’histoire des nationalismes européens, de la période de la Révolution française à celle des fascismes européens. Ici, de Senarclens laisse tomber les théories traditionnelles des relations internationales pour aborder directement la forme de subjectivité politique hégémonique à l’ère moderne, le nationalisme, dont il entend décrypter la signification à partir d’une approche psychanalytique. Tour à tour, le thème du nationalisme est décortiqué à travers différents objets et moments chronologiques de l’étude des relations internationales (la souveraineté nationale ; l’impérialisme ; le « printemps des peuples » ; le positionnement des aristocraties européennes ; la vie quotidienne ; la civilisation, la violence et la guerre ; et les fascismes), plus qu’à travers différentes théories de celles-ci.

À la suite d’Ernest Gellner, mais dans le cadre d’une analyse empirique et narrative qui s’en distancie fortement, de Senarclens table sur la centralité et l’internationalisation du principe de souveraineté nationale comme mode de légitimation dans le monde moderne. Sans le recours à la « fiction » selon laquelle la politique moderne met en scène des politiciens qui incarnent la communauté nationale et prennent des décisions dans « son intérêt », le monde moderne et les relations internationales modernes s’avéreraient incompréhensibles. C’est donc à un retour sur le « passé » de cette « illusion », un sous-titre qui évoque un classique convenu de l’historiographie de la droite républicaine française, que nous convie de Senarclens. À l’heure où ses compatriotes dénombrent et interdisent les minarets, de Senarclens trace de l’ère des nationalismes une histoire et un bilan qui ne sont pas complaisants. Le politologue de l’Université de Lausanne est sceptique à l’endroit d’une conception en vogue dans l’historiographie française du nationalisme qui se réfugie derrière une image angélique de son nationalisme républicain. D’emblée, il se positionne à l’encontre des études du nationalisme qui prennent trop souvent le discours des militants au mot afin d’exagérer une opposition idéale-typique entre les nationalismes ethnique et républicain. Après un regard sur les filiations entre ce dernier nationalisme et le développement du racisme et de l’antisémitisme français, que l’auteur a replacées dans le contexte colonial de l’ère des empires, l’autoreprésentation républicaine de la nation ressort avec une image assombrie de sa propre histoire. Il devient plus difficile d’en présenter une image de forteresse de l’universalité des droits de l’homme ou, plus simplement, de candeur.

Il y a un certain fossé entre la théorie psychanalytique élaborée dans la première partie de l’ouvrage et la narration historique du nationalisme auquel le lecteur est convié dans les six chapitres suivants. Sans que le détour par Freud soit mutuellement incompatible sur les plans théorique et empirique, le lecteur n’est pas toujours convaincu qu’il était une condition nécessaire à l’élaboration du bilan narratif qu’il a sous les yeux. Car c’est avant tout à une histoire politique et sociale de l’Europe continentale que nous convie de Senarclens. Le rôle du nationalisme comme pratique sociale, mobilisée et mobilisable, tant dans les moments convenus de l’histoire des relations internationales, les grands congrès et les guerres que dans les institutions tenues pour acquises de l’Europe moderne, les salons et les foules, est analysé finement, mais d’un point de vue toujours plus inductif et narratif que déductif ou sociologique. En ce sens, cet ouvrage est un excellent complément historique à un ouvrage sur les différentes approches sociologiques du nationalisme en Europe, mais il ne passe pas en revue ces dernières et ne cherche pas à leur substituer un nouveau modèle définitif.

On note certains absents dans cette importante fresque : le nationalisme américain et les nationalismes anglais ou britannique sont notamment peu abordés. Alors que l’absence du premier s’explique facilement pour des raisons organiques et de corpus, celle du nationalisme britannique est un peu plus regrettable étant donné son rôle souvent sous-estimé et plus difficile à saisir dans la formation et l’internationalisation du nationalisme comme discours et pratique politiques dans le monde moderne. Le monde non européen, colonial et postcolonial est également généralement absent de cet ouvrage, sauf à titre de victime des empires nationalistes européens. En conclusion, de Senarclens présente ses réflexions sur l’état du monde actuel. Ces dernières pages du livre sont notamment consacrées à l’étude des causes de la résilience du nationalisme. Ici, la richesse sociologique des explications proposées sort du cadre de la psychanalyse pour passer par des éléments d’une théorie de l’État périphérique, de l’économique politique internationale et de l’impact de la dégradation de l’écosystème sur la transformation des identités collectives. Cette courte conclusion embrasse large et elle ouvrira l’appétit des lecteurs qui cherchent à saisir le phénomène de la résilience des nationalismes comme phénomène global dans le cadre d’une époque où certains ont annoncé trop rapidement leurs disparitions. En espérant que cette réflexion soit l’amorce d’un nouvel ouvrage.