You are on Érudit's new platform. Enjoy! Switch to classic view

Comptes rendus : Régionnalisme et régions - Europe

Paul Dragos Aligica et Anthony J. Evans, 2009, The Neoliberal Revolution in Eastern Europe. Economic Ideas in the Transition from Communism, coll. New Thinking in Political Economy, Cheltenham, Edward Elgar, 258 p.

  • Elena Hasardzhieva

…more information

  • Elena Hasardzhieva
    Département de sociologie, Université du Québec à Montréal

Article body

En soi, la question de la transition est-européenne et de sa nature néolibérale ne représente pas une nouveauté. Néanmoins, l’étude de Paul Dragos Aligica et Anthony J. Evans fait preuve d’une incontestable originalité sur le plan théorique et méthodologique qu’ils adoptent. Au lieu de se concentrer sur l’inefficacité économique comme principale cause de l’effondrement du communisme, les auteurs proposent une révision des modalités empiriques et théoriques de la transition néolibérale est-européenne. Plutôt que de mettre l’accent sur les facteurs proprement politico-économiques, ils attirent l’attention sur la question de la transformation idéologique qui se produit en Europe de l’Est. Ils renversent ainsi la logique causale de l’explication du phénomène en positionnant à son centre le bouleversement paradigmatique comme moment pivot du changement néolibéral.

Le potentiel heuristique de l’approche préconisée se manifeste dans sa capacité de ramener à l’avant-plan le moment idéationnel derrière toute réalité sociale. Associée à une conceptualisation constructiviste de la société, la démarche tente d’expliquer la transition est-européenne dans un triple rapport : comme phénomène sociohistorique, comme conversion idéationnelle des communautés scientifiques de la région et comme institutionnalisation sociale des idées néolibérales de l’économie politique. La thèse centrale de l’ouvrage veut que la transition est-européenne résulte de l’affrontement historique de deux grands systèmes idéologiques, le marxisme et le néolibéralisme. Les conséquences visibles de cette compétition antagonique s’affichent dans la disqualification du premier et l’introduction et l’adoption du dernier à titre de nouvelle doctrine dominante en Europe postcommuniste. Le néolibéralisme s’y institutionnalise progressivement et gagne des positions prépondérantes sur les plans macro, méso et microsocial.

La théorisation de la transition néolibérale repose sur une logique de concurrence du marxisme et du néolibéralisme, qui s’opposent en tant que conceptions rivales du social. Or, la notion du paradigme s’avère un élément crucial dans l’analyse du phénomène est-européen. Selon Aligica et Evans, chaque paradigme, marxiste ou néolibéral, est structuré en trois cercles excentriques qui répondent schématiquement à l’image des sphères sociales respectives – économique, politique et culturelle. Le coeur de sa structure comprend le noyau dur des théories politico-économiques générales qui s’intègrent à un contenu normatif socioculturel comme deuxième sphère entourant le centre. Les théories reçoivent leur positivité dans la troisième orbite, associée à la mobilisation des politiques économiques conformes aux doctrines scientifiques de l’économie politique. Ces dernières établissent le centre organisationnel du système et elles assurent sa cohérence idéologique et fonctionnelle de façon que tout changement radical sur le plan des théories générales se répercute dans un effet de domino sur les deux autres sphères paradigmatiques, soit le champ culturel et le domaine politico-pratique.

Corollairement, selon le schéma conceptuel d’Aligica et Evans, si le paradigme néolibéral s’impose comme conception épistémologique prédominante en Europe postcommuniste, il est susceptible d’y générer une dynamique d’adaptation et de reconfiguration des structures sociales en fonction de ses préceptes politico-économiques. D’ailleurs, selon les auteurs, la force socio-transformatrice des doctrines économiques découle principalement de leurs capacités institutionnelles. Or, la notion de paradigme et de conversion idéationnelle ne renvoie pas à chaque système des croyances, des connaissances et des idées scientifiques, mais seulement à celui qui parvient à acquérir le caractère d’institution sociale. Même si Aligica et Evans ne définissent pas explicitement ce dernier concept, selon eux le moment d’institutionnalisation de l’orthodoxie politico-économique occidentale en Europe postcommuniste marque la victoire définitive du néolibéralisme sur le marxisme et représente l’étape finale du long processus historique de conversion des communautés « épistémologiques » marxistes aux dogmes néolibéraux.

Aligica et Evans cherchent à déceler les raisons concrètes de la transition est-européenne du contexte historico-social communiste et postcommuniste. Ils analysent le processus de diffusion et d’adoption du nouveau paradigme sous deux aspects : les facteurs favorables à l’introduction du néolibéralisme et les facteurs menant à la destitution du marxisme. Bien que leur ambition méthodologique soit d’aboutir à une dialectique de marxisme et néolibéralisme, leur approche se range du côté des méthodes de comparaison qualitative des cas empiriques plutôt que de la dialectique. Considérant l’hétérogénéité des facteurs constitutifs du phénomène transitoire est-européen, ils préconisent la combinaison d’une pluralité des cadres théoriques explicatifs qui, en se complétant, favorisent l’étude multifactorielle et l’analyse à plusieurs échelles du changement social. De même, l’articulation des explications hétérogènes de la transition postcommuniste et la prise en compte d’une diversité des facteurs contrastants amènent à la relativisation de la vérité conceptuelle de diverses approches théoriques. Cette démarche permet à la compréhension de sortir des modèles stéréotypés et unidimensionnels des grandes théories monolithiques et ouvre la voie à une théorisation plus nuancée du phénomène néolibéral est-européen.

L’ouvrage propose un excellent aperçu historique de l’état paradigmatique en Europe de l’Est communiste et postcommuniste et offre une récapitulation pointue des différentes approches explicatives de la transition épistémologique des communautés régionales. Cependant, sa portée théorétique est intrinsèquement marquée par un certain vague conceptuel qui laisse place aux interprétations ambiguës sur la relation causale des idées politico-économiques, actions sociales et valeurs normatives, faute de définition explicite de la notion d’institution. En outre, des termes variés comme celui de paradigme, d’idéologie ou d’école épistémologique reçoivent des significations quasi synonymiques, ce qui ne favorise certainement pas la netteté d’expression conceptuelle.