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Comptes rendus

North America in Question. Regional Integration in an Era of Economic Turbulence, Jeffrey Ayres et Laura Macdonald (dir.), 2012, Toronto, University of Toronto Press, 408 p.

  • Jonathan Viger

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  • Jonathan Viger
    Département de sociologie, Université du Québec à Montréal

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Presque vingt ans après la signature de l’alena, l’engagement trilatéral nord-américain est à son plus bas niveau depuis 1990. C’est fort de ce constat et en portant une attention particulière aux effets de la crise économique globale depuis 2007 que cet ouvrage, qui réunit un ensemble d’intellectuels des trois pays d’Amérique du Nord, s’interroge sur l’avenir de l’intégration régionale nord-américaine. Les auteurs nous proposent une approche théorique qui s’éloigne des courants dominants de l’intégration. Au-delà des intérêts des classes dirigeantes, ils nous offrent une vision plus large en replaçant l’Amérique du Nord dans un contexte économique global, en prenant en compte de multiples acteurs de la société civile, en interrogeant le caractère démocratique de l’intégration ainsi qu’en soulignant ses aspects illicites et informels. Finalement, l’ouvrage est traversé par une forte influence constructiviste, s’interrogeant ainsi sur les idées construites par les différents acteurs par rapport au projet nord-américain.

L’ouvrage est divisé en trois sections, la première abordant les conséquences générales de la crise financière sur la gouvernance nord-américaine. Dans un premier chapitre, Randall Germain souligne la perte du caractère régional de l’intégration nord-américaine, appelé à disparaître dans une perspective à long terme en raison d’une capacité institutionnelle réduite et de l’effacement d’un horizon régional dans la formulation des politiques. Les turbulences économiques ont plutôt mené à la réaffirmation de la position dominante des États-Unis au travers d’une intégration économique informelle. Stephen Clarkson, de son côté, va encore plus loin dans son bilan négatif. La faiblesse des institutions continentales, le manque de gouvernance transfrontalière ainsi que le développement de relations bilatérales sur les questions de sécurité à la suite du 11-Septembre annonçaient déjà l’échec du projet, avant même que la crise économique entraîne une désintégration encore plus poussée. Jorge Cadena-Roa clôt cette première section en renchérissant sur la question sécuritaire, qui est d’ailleurs l’une des questions centrales de l’ouvrage. L’auteur montre comment la lutte contre le trafic de drogue se construit sur une relation bilatérale États-Unis–Mexique, ignorant ainsi la dimension régionale de l’intégration.

Dans la deuxième section, les auteurs se penchent sur la crise du régionalisme nord-américain et sur ses effets observés dans certains secteurs et au regard de politiques spécifiques. Teresa Healy concentre son étude sur les travailleurs de l’industrie automobile ontarienne. En mobilisant le concept de communauté, elle donne un exemple de résistance populaire au projet d’intégration nord-américaine en démontrant l’opposition entre une communauté ouvrière associée à un contexte local donné et la communauté nord-américaine, un concept créé par le patronat et les États à des fins de promotion du libre-échange. Sur les questions de la mobilité des travailleurs et de l’immigration, Christina Gabriel souligne les dissonances des politiques sur cet enjeu controversé. Se concentrant sur la mobilité des travailleurs qualifiés, l’alena a échoué dans l’élaboration de mécanismes de supervision du mouvement des travailleurs peu qualifiés. Couplée avec les effets de la crise financière, cette situation a contribué à la précarisation du statut des travailleurs peu qualifiés majoritairement d’origine mexicaine. En revenant aux questions sécuritaires, Emily Gilbert démontre comment l’augmentation de la coopération sur ces questions ne s’est pas traduite en une intégration régionale plus poussée. Finalement, malgré le constat d’un échec de la coopération régionale dans de multiples secteurs, Debora VanNijnatten estime qu’un avenir régional pour les questions environnementales est possible en raison de l’urgence de la menace du changement climatique.

La dernière section du livre traite plus précisément des perspectives d’avenir du régionalisme nord-américain en examinant les défis auxquels celui-ci devra faire face. En reflétant une idée récurrente au sein de l’ouvrage, Stephanie Golob confirme la nature « bilatérale double » de l’intégration nord-américaine, se basant sur deux dyades (Mexique–États-Unis et Canada–États-Unis) plutôt que sur une relation trilatérale. Toutefois, elle fait preuve d’optimisme lorsqu’elle soulève la possibilité du développement de la relation entre le Canada et le Mexique ainsi que de la formation d’une relation bilatérale triple. De leur côté, Richard Vengroff et James P. Allen évoquent la possibilité d’une régionalisation au niveau sous-national en analysant l’impact de la crise économique sur la paradiplomatie des provinces canadiennes et des États américains. Ayres et Macdonald, quant à eux, présentent un problème fondamental du processus d’intégration nord-américain, soit son déficit démocratique. Tenant compte de l’opposition de la société civile, ce déficit représente un défi central pour l’avenir de la région. L’ouvrage se conclut avec un chapitre de Rosalba Icaza qui, dans une perspective féministe postcoloniale, expose la nature insoutenable des accords de l’alena et souligne la nécessité de repenser l’idée de l’Amérique du Nord par une analyse de la situation des travailleuses mexicaines et de leur résistance.

La principale force de cet ouvrage est d’offrir une vision globale du projet d’intégration de l’Amérique du Nord. On y traite des questions tant économiques, politiques, environnementales que sécuritaires, en plus de considérer le projet nord-américain du point de vue des travailleurs, autant ceux du Nord que ceux du Sud. Il est également intéressant de considérer la multiplicité des apports théoriques, qui passent du constructivisme aux théories du nouveau régionalisme, allant même jusqu’à proposer une approche féministe postcoloniale. Enfin, le soulèvement de la question démocratique est un enjeu primordial qui nous permet de comprendre la vague de résistance qui s’est construite autour d’un projet porté par une élite économique et politique, démontrant ainsi l’opposition entre les différentes conceptions de ce que devrait représenter le projet régional nord-américain.