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Comptes rendus

Les excuses dans la diplomatie américaine. Pour une approche pluraliste des relations internationales, Jérémie Cornut, 2014, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 179 p.

  • Issaka K. Souaré

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  • Issaka K. Souaré
    Mission de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel (MISAHEL), Bamako, Mali

Cover of                Volume 46, Number 1, March 2015, p. 5-128, Études internationales

Article body

L’auteur de cet ouvrage annonce bien son intérêt et l’objectif de son oeuvre : démontrer que différentes théories de Relations internationales peuvent être employées, de façon complémentaire et cohérente, pour expliquer des événements ou phénomènes internationaux, y compris plusieurs aspects du même événement. Pour aller au-delà des considérations théoriques et épistémologiques, il s’intéresse particulièrement à la question des excuses publiques et formelles comme moyen de règlement de contentieux entre États souverains, notamment les États-Unis comme partie à ce contentieux, et ce, depuis le 19e siècle.

L’ouvrage est divisé en deux parties : une première partie théorique comprend trois chapitres portant sur l’approche pragmatique dite d’éclectisme analytique, ou érotétique, sur la compatibilité et la cohérence de cette approche et sur la complémentarité de différentes explications théoriques pour un même sujet d’étude. La seconde partie comprend, elle aussi, trois chapitres : un premier chapitre porte sur la compréhension des excuses dans la diplomatie américaine ; un deuxième examine les excuses diplomatiques américaines selon trois spécialistes de Relations internationales ; et un troisième chapitre présente une étude de cas spécifique – l’incident de Hainan d’avril 2001 entre les États-Unis et la Chine. L’ouvrage est complété par une annexe très instructive d’une liste chronologique des excuses dans la diplomatie américaine depuis le 19e siècle (p. 157-166).

Le livre commence par le constat qu’il y a une « guerre de paradigmes » et de théories au sein de la discipline de Relations internationales. De nombreux internationalistes souhaiteraient dépasser cette guerre, mais, selon l’auteur, la discipline manque d’outils à cette fin. C’est là que réside la plus-value de l’approche du pragmatisme basé sur ou conduit par des problèmes spécifiques (problem-driven pragmatism) que prône l’auteur. Au lieu de chercher la meilleure explication d’un problème donné exclusivement au sein d’une théorie ou d’un paradigme, d’élaborer une nouvelle théorie ou de juxtaposer des théories jugées pertinentes pour la compréhension du phénomène à l’examen, cette approche implique une démarche qui part des théories existantes et qui s’en sert, de façon intégrative et complémentaire, pour analyser et expliquer l’un ou l’autre aspect du phénomène, tout en montrant les liens de complémentarité entre eux (p. 24).

Un gros avantage de cette approche est certainement le fait qu’elle permet au chercheur et aux étudiants des questions internationales de voir comment le phénomène qui les intéresse peut être analysé à travers plusieurs lentilles théoriques, car la complexité de la plupart des questions mondiales empêche les explications unicausales d’être plausibles (p. 37). En effet, le dogmatisme théorique à rebours duquel se trouve cette approche fausse souvent l’analyse, car il a tendance à forcer les problèmes examinés à se conformer à la théorie, laissant de côté les données d’autres théories qui la contredisent, ou à déclarer des problèmes « impossibles d’explication » parce que la théorie se montre défaillante.

Avec ces fondements théoriques, l’auteur se penche sur les excuses diplomatiques. Mais qu’entend-on par cela ? Selon Cornut, une excuse diplomatique est une excuse ou une expression publique de regrets faite par le représentant d’un État envers un autre qui s’était estimé lésé et avait réclamé des excuses à cause d’un incident non apprécié qu’il reproche à l’État qui s’excuse (p. 80).

Pour ce qui est des excuses diplomatiques demandées aux États-Unis ou formulées par ce pays, l’auteur en cite plusieurs cas. L’exemple phare qu’il utilise pour illustrer la problématique traitée dans le livre est l’incident dit de Hainan entre la Chine et les États-Unis. Cet incident intervient le 1er avril 2001 quand un avion-espion américain atterrit d’urgence sur l’île de Hainan, dans la mer de Chine méridionale, après avoir heurté en vol un avion de chasse chinois, dont le pilote disparaît. Beijing soupçonne l’avion et son équipage d’espionnage, détient ses membres d’équipage et réclame des excuses publiques que Washington refuse de formuler. La tension monte entre les deux pays durant les dix jours que dure le contentieux.

Mais, au-delà de simples mots d’excuse, la Chine vise à établir deux faits : d’une part, elle veut obtenir la reconnaissance que l’avion-espion américain a violé la Convention des Nations Unies sur les droits de la mer par l’atterrissage d’urgence de l’avion américain sur le territoire chinois sans autorisation préalable ; d’autre part, elle veut obtenir l’engagement des Américains de ne plus répéter les exercices militaires de ce genre. Pour leur part, les Américains refusent de s’excuser justement pour ne pas donner raison aux Chinois sur ces points. L’incident se dénoue cependant lorsque les Américains expriment des regrets, notamment pour la disparition du pilote chinois et sur l’ensemble de l’incident de façon ambiguë, ce qui permet aux deux camps de ne pas s’estimer humiliés ou vaincus dans la bataille diplomatique. Évidemment, le plus grand intérêt de cet incident réside dans les efforts de l’auteur à expliquer ces différents aspects en faisant appel à plusieurs cadres théoriques.

Cet ouvrage est intéressant pour les étudiants et les praticiens de Relations internationales. L’approche holistique prônée par l’auteur s’avérera très utile dans l’analyse des phénomènes internationaux de nos jours. Mon seul reproche est son apparent anglicisme excessif, notamment avec les noms des approches théoriques. Cela est vrai en particulier pour le concept clé du livre, le pragmatisme conduit par les problèmes, et pour les approches parallèles, dont Cornut ne se contente pas de fournir les termes anglais une fois pour continuer avec l’équivalent français, persistant plutôt, tout au long de l’ouvrage, avec les termes anglais, comme s’ils ne pouvaient pas être traduits en français.