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Comptes rendusReviewsRecensión

La responsabilité sociale des entreprises dans le secteur minier. Réponse ou obstacle aux enjeux de légitimité et de développement en Afrique ?, Bonnie Campbell et Myriam Laforce (dir.), 2016, Québec Presses de l’Université du Québec, 252 p.

  • Lynda Hubert Ta

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  • Lynda Hubert Ta
    Faculté de droit, Université Laval, Québec, Canada

3e prix du concours de recensions 2017

Cover of Renouveler la sécuritisation : théorie et pratiques, Volume 49, Number 1, Winter 2018, pp. 7-215, Études internationales

Article body

La responsabilité sociale des entreprises (rse) est un concept en plein essor qui désigne une grande diversité de stratégies corporatives et d’initiatives fondées sur l’autorégulation. L’élargissement de sa portée, intégrant progressivement des objectifs de développement local, fait l’objet de vifs débats dans la littérature. L’ouvrage collectif dirigé par Bonnie Campbell et Myriam Laforce s’inscrit dans ces débats, selon une perspective sectorielle et régionale, en s’interrogeant sur le réel potentiel de la rse pour répondre durablement aux problèmes de développement économique et social des communautés d’accueil de projets miniers en Afrique. L’ouvrage contribue à ces débats en remettant au premier plan certains éléments contextuels et certaines dimensions politiques essentielles, jusque-là écartés. Il propose une analyse critique, plus profonde et concrète, qui dépasse la connotation positive généralement associée au concept.

Deux hypothèses irriguent l’analyse. Selon la première, l’engouement pour la rse a été propulsé par un contexte politique favorable, son importance comme instrument de développement ayant donc des racines politiques profondes, souvent occultées. En effet, selon les auteurs, le processus de libéralisation économique instauré depuis les années 1980 dans la plupart des pays africains a redéfini les responsabilités étatiques dans l’encadrement du secteur minier et brouillé les limites entre les domaines d’intervention des acteurs publics et privés, favorisant un transfert de responsabilités des premiers vers les seconds et, ainsi, l’accroissement des attentes en matière de développement économique et social à leur égard. Ce processus a donc permis l’émergence d’un cadre politique, économique et institutionnel favorable à la prolifération des initiatives d’autorégulation des entreprises minières, et l’élargissement de la portée de ces initiatives contribue à la confusion sur la limite des responsabilités des acteurs concernés, sans régler définitivement les problèmes de légitimité des entreprises minières. Celles-ci font de plus en plus face à des demandes dépassant leurs moyens, créant des tensions avec les communautés locales.

La deuxième hypothèse concerne certaines dimensions politiques liées aux relations d’influence et de pouvoir, ignorées par les débats sur la portée développementale de la rse et pourtant essentielles pour questionner la capacité des stratégies de rse à répondre à des problèmes structurels de longue date. Selon les auteurs, le processus de libéralisation des économies africaines a aussi engendré des rapports de pouvoirs asymétriques, notamment entre les acteurs étatiques et privés et entre les groupes locaux privilégiés ou marginalisés que les stratégies de rse tendent à négliger, échouant ainsi à s’attaquer aux causes profondes des problèmes de légitimité des activités minières et à répondre aux défis du développement comme elles prétendent le faire. Ces stratégies, formulées en réponse aux préoccupations du marché international ou aux orientations des pays d’origine des entreprises, seraient déconnectées des contextes locaux et auraient peu d’effets significatifs sur l’amélioration des conditions de vie des populations. Dans ce contexte, leurs bénéfices, notamment en termes de légitimité, sont partiels et temporaires. Elles risquent de détourner l’attention des alternatives permettant d’améliorer véritablement la contribution du secteur minier au développement des pays africains, et de masquer ou d’accentuer les problèmes existants.

Ainsi, l’ouvrage rappelle que la rse demeure une stratégie d’affaires et que, dans sa conception actuelle, elle ne répond pas adéquatement aux problèmes de développement local. Les stratégies de rse devraient être mieux articulées aux besoins et aux réalités locales, tenir compte des dynamiques de pouvoir existantes et des points de vue de toutes les parties prenantes, et s’insérer dans les plans de développement formulés localement. L’ouvrage souligne aussi l’importance de repenser les modèles de développement et de renouveler les cadres politiques et réglementaires afin d’infléchir les tendances structurelles héritées du passé.

L’ouvrage procède d’une approche originale et dynamique, à la fois théorique (chapitre 1), empirique (chapitres 2 à 4) et interdisciplinaire, l’analyse s’inscrivant dans l’économie politique internationale hétérodoxe, les sciences juridiques, les sciences de l’environnement et l’anthropologie. Il présente des perspectives diversifiées, dont celle de l’exploitation minière artisanale, offrant un portrait plus global des enjeux existants. L’ouvrage se démarque aussi par la richesse de son contenu empirique. L’examen d’initiatives de rse au Mali, au Ghana et en République démocratique du Congo illustre de façon très vivante les hypothèses de départ. Les études de cas sont remarquablement documentées et les données de terrain d’une richesse exceptionnelle, compte tenu des contextes souvent difficiles dans lesquels elles ont été recueillies. Les observations présentées ici seront précieuses pour les chercheurs de diverses disciplines qui s’intéressent à la rse et aux enjeux de légitimité des entreprises minières en Afrique, et pour les acteurs concernés qui voudraient ajuster leurs pratiques. De plus, l’ouvrage partage des connaissances sur les expériences de trois grands pays miniers africains, véritables cas d’école en matière de rse, qui sont cruciales pour comprendre les dynamiques à l’oeuvre dans le secteur à l’échelle du continent et pour apporter les ajustements structurels nécessaires dans une perspective de développement durable.

En définitive, l’ouvrage représente un apport significatif aux connaissances empiriques sur la rse et aux débats sur sa portée développementale, spécifiquement en Afrique. L’aspect théorique aurait pu être plus longuement développé, le chapitre 1 étant moins étoffé que les trois autres. Cela dit, l’abondante littérature sur la rse et la pluralité des initiatives qui s’en réclament peuvent expliquer ce choix. Face à l’impossibilité de prétendre à une revue exhaustive, le chapitre théorique effectue un survol sélectif et condensé de la littérature, évoquant les idées les plus pertinentes et laissant une ouverture à des recherches futures.