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Spykman est cité sans être étudié. Chacun pense le connaître sans véritablement l’avoir lu. On dit de lui qu’il est l’un des fondateurs de la discipline géopolitique et l’un des symboles de l’école anglo-saxonne, aux côtés d’Alfred Mahan et de Sir Halford John Makinder. Son nom est associé à un apport théorique stable et rarement remis en question. Pourtant, cette doxa limite les possibilités interprétatives et l’évaluation de sa contribution au champ des Relations internationales.

Ancien agent secret, théoricien passé de la sociologie simmelienne à la politique internationale, partisan de la Société des Nations et fondateur du Département de Relations internationales de l’Université Yale, mais qui était donc Nicholas John Spykman ?

Présentée en son temps comme celle d’un nihiliste, d’un néo-machiavélien ou encore d’un tenant dur de l’école réaliste, sa pensée fut longtemps réduite – à tort – à la théorie géopolitique du Rimland et à la stratégie du containment. Aujourd’hui encore, certains historiens des Relations internationales ressassent ces préconceptions, tout en associant Spykman à la seule remise en question des postulats idéalistes et isolationnistes de la géopolitique américaine.

À ce jour, personne ne s’était penché sur son parcours aussi étonnant qu’exceptionnel. À vrai dire, il n’existait aucune biographie du personnage, en langue anglaise ou française. Une vraie anomalie ! Dans cette première biographie intellectuelle, Olivier Zajec, maître de conférences en science politique à l’Université Jean-Moulin III, diplômé de Sciences Po Paris, agrégé et docteur en histoire, et directeur du cours de géopolitique de l’École de guerre française, vient combler ce vide.

La biographie proposée est à la fois une généalogie intellectuelle et une analyse de la constitution de la discipline des Relations internationales. Pour réaliser sa thèse de doctorat, dont l’ouvrage est un condensé, Zajec s’est immergé dans les archives des universités de Chicago et de Yale, dans le fonds du Rockefeller Archive Center et dans les archives de la famille. Il s’est également attardé à la correspondance, au journal et aux photographies du personnage. Le résultat est une fresque colossale.

Pionnier de l’étude de la politique mondiale, professeur attaché à la portée heuristique de la méthode géopolitique, Spykman demeure aujourd’hui méconnu. À la charnière de la science politique, de la sociologie, du droit et de l’histoire, son oeuvre révèle un champ de théorisation étendu et complexe. Celui-ci dépasse de loin la simple annexe aux travaux de Mackinder sur le Heartland, c’est-à-dire sur les masses continentales de l’Europe de l’Est, comme pivot géographique de l’histoire et de la puissance mondiale.

Dans cet ouvrage qui fera date, Zajec propose une nouvelle épistémologie et historiographie de la discipline. En effet, il remet en question la paternité de Spykman pour l’ouvrage maintenant classique The Geography of Peace, où est développée la théorie du Rimland voulant que Washington s’implique diplomatiquement afin d’éviter la formation d’une puissance eurasiatique contre-hégémonique. Cette théorie est encore largement considérée comme le socle de la stratégie du containment de la zone d’influence soviétique, stratégie mise en avant par les États-Unis après la Deuxième Guerre mondiale. Alors malade, incapable d’enseigner et de remplir ses obligations administratives, comment Spykman aurait-il été en mesure de rédiger cet ouvrage ?

Posthume, l’ouvrage est en fait une reconstruction de ses plus proches collaborateurs et collègues, comme le montre brillamment Zajec. Dès lors, la théorie du Rimland peut être ramenée à ce qu’elle est, c’est-à-dire une théorie n’apparaissant que dans The Geography of Peace. En effet, elle n’est présente dans aucun des articles publiés du vivant de Spykman, mais uniquement dans ses notes personnelles et dans certains de ses éléments d’illustration cartographiques. Autrement dit, Zajec démontre que Spykman n’a pas travaillé à la rédaction de l’ouvrage The Geography of Peace.

Le travail de l’auteur est d’une portée considérable, car il invite à reconsidérer l’oeuvre du géopoliticien Spykman. Critiqué par ses contemporains pour sa transposition en sol américain des thèses bellicistes du géopoliticien allemand Karl Haushofer – thèses récupérées par le régime nazi –, Spykman est ici réévalué par Zajec.

En s’appuyant sur les travaux antérieurs de Spykman, Zajec affirme que la théorie du Rimland est en fait moins une théorie de blocage anti-hégémonique qu’une théorie de l’interaction et de l’équilibre des puissances.

En somme, l’apport de Zajec est double. Par l’examen des textes et des sources, il vient dévoiler que The Geography of Peace ne peut que difficilement être attribué à Spykman, mais aussi que la géographie politique spykmanienne s’inscrit dans le prolongement de la sociologie interactionniste simmelienne. L’hypothèse est que Spykman est d’abord et avant tout un théoricien social des Relations internationales. Ce faisant, Zajec reconstruit le réalisme spykmanien et le reformule à sa façon. Il en fait une théorisation synthétique des formes sociales dans leur rapport aux éléments inertiels de la géographie mondiale.

Souhaitons que ce livre, qui vient combler un vide important et qui est impressionnant à tous les égards, reçoive des spécialistes l’attention qu’il mérite et qu’il soit traduit rapidement en anglais.