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Quel commerce équitable pour demain ? Pour une nouvelle gouvernance des échanges, Corinne Gendron, Arturo Palma Torres et Véronique Bisaillon (2009), Montréal, Éditions Écosociétés / Charles Léopold Mayer, 269 p.

  • Jean-Frédéric Lemay

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Le livre de Gendron, Torres Palma et Bisaillon (2009) se veut une synthèse d’une pratique qui a connu un essor formidable au cours des dix dernières années au Québec, le commerce équitable. Bien qu’ayant été mise en place par des acteurs de la filière artisanale dans les années 1950, cette pratique a réellement pris son envol avec l’émergence de la filière alimentaire certifiée, d’abord en 1988 par Max Havelaar aux Pays-Bas puis par Transfair au Canada en 1994. Tous les indicateurs actuels montrent une croissance importante des ventes (près de 34 % en 2005) dans la majorité des filières équitables, qui se sont elles-mêmes multipliées (p. 22-23). L’évolution de cette initiative est aussi portée par une diversité des pratiques concurrentes avec des processus de normalisation par l’intermédiaire, essentiellement, des systèmes de garantie. Le défi du commerce équitable aujourd’hui est double et paradoxal : comment passer à une échelle supérieure afin de transformer réellement les pratiques du commerce international tout en gérant sa croissance et les tensions qui émergent de la diversité des pratiques.

Avec la popularité grandissante du commerce équitable est aussi apparue une quantité importante d’études, de livres synthèses et d’autres documents académiques ainsi que de publications d’ONG sur le sujet. Plusieurs textes récents parlent d’une crise que vit le mouvement et qui se manifeste par une crédibilité remise en question, des conflits entre diverses perspectives, une relation Nord-Sud de plus en plus difficile et une difficulté à démontrer les changements durables introduits par la pratique. C’est dans cette orientation que le livre se positionne en présentant une synthèse des enjeux de la pratique, une sorte de livre bilan basé sur des projets de recherche multi-partenariaux menés par les auteurs et des étudiants depuis les années 2000 dans divers pays, dont le Mexique, l’Espagne, le Burkina Faso et l’Inde. Cet exercice est bienvenu pour deux raisons principales. D’abord, il n’existait pas de livre synthèse sur le sujet écrit par des auteurs québécois, alors que ceux-ci sont très nombreux en Europe et aux États-Unis. Ensuite, jusqu’à maintenant, les écrits sur le commerce équitable ont généralement, bien que pas tous, été teintés d’un certain romantisme ou par l’absence d’une perspective critique, puisqu’ils étaient surtout le fait de militants du mouvement ou de chercheurs engagés.

Des éléments doivent être soulignés pour comprendre ce livre. D’abord, sur le plan de la forme, chacun des chapitres débute sur une expérience anecdotique liée au sujet présenté, un format de type journal ethnographique. Par exemple, le chapitre sur les impacts introduit le sujet à partir de l’expérience de Juan au Chiapas qui reçoit un prix moins élevé par sac que le minimum fixé par FLO[1]. Ce format de rédaction est intéressant dans le sens où il permet de donner des exemples concrets pour illustrer les éléments qui sont traités dans le chapitre. Plus globalement, un choix a été fait de limiter les références bibliographiques, probablement pour donner à l’ouvrage un format moins scolaire. Dans cette optique, une des critiques les plus importantes du livre porte justement sur le format de rédaction. Il est clair que les auteurs ont cherché à faire un exercice de mise en forme en ciblant un public plus large que le milieu universitaire, mais l’entre-deux qui a été visé laisse un peu sur leur faim les deux types de publics. D’un côté, le livre demande une connaissance relativement importante de la pratique pour bien saisir tous les enjeux qui y sont présentés. De l’autre, l’absence d’une systématisation des références dans le texte laisse le lecteur sur le sentiment d’un certain flou empirique. Nous saluons l’effort d’amener les enjeux du commerce équitable, parfois très techniques, vers un public plus large, mais le mélange des genres du résultat final laisse un peu mal à l’aise.

Quant à son contenu, le livre ouvre sur une courte synthèse de l’histoire et de l’évolution du mouvement qui est bien faite même si elle nécessite une certaine connaissance de la pratique puisque le fonctionnement des certifications, par exemple, n’y est présenté que très brièvement. Sans revenir sur les détails, disons que le reste du livre porte sur différents enjeux du commerce équitable : les impacts de la pratique, sa vision du développement et ses liens avec la souveraineté alimentaire, la gouvernance internationale de ses institutions, la cohérence au nord et le dilemme entre l’économie sociale et la grande distribution, la relation à l’État, la diversité interne au mouvement, la relation aux autres mouvements sociaux et la multiplication des labels. À notre avis, trois enjeux sont particulièrement bien résumés dans ce livre.

D’abord, la question de l’articulation du local à l’équitable Nord-Sud est très bien expliquée à travers le concept de souveraineté alimentaire et de dépendance. Cette dynamique de relocalisation du commerce équitable est probablement un aspect central qui alimentera l’évolution du mouvement à moyen terme. Toutefois, si l’enjeu est important en Amérique latine et qu’il divise dans certains pays d’Europe, dont la France, son articulation a été beaucoup plus naturelle au Québec où la complémentarité entre circuits courts et commerce équitable a été mise en avant très tôt.

Le second enjeu sur lequel le livre jette un éclairage fort utile est la comparaison entre les filières labellisées et intégrées dans une optique de cohérence avec l’utilisation de l’exemple de l’entreprise IDEO en France (vêtements équitables. Il faut lier cette section au chapitre 4 pour bien comprendre l’enjeu de la cohérence et des initiatives à la marge des deux grandes filières. Un des éléments qui font qu’on s’interroge sur le commerce équitable est la place des corporations dans la filière certifiée, ce qui entre en contradiction avec les objectifs et critères de la pratique au Sud. Dans cette optique, les auteurs présentent la place de l’économie sociale et celle de l’entrepreneurship comme des éléments de cohérence de la pratique et obstacles à la récupération. Si le commerce équitable s’est lié fortement aux pratiques coopératives du Sud, la réflexion sur l’organisation de l’importation, la distribution et le détail est beaucoup moins avancée. L’une des forces du livre est de situer cette problématique dans un contexte plus large de cohérence et d’équité Nord-Sud relativement aux critères qui définissent le commerce équitable.

Enfin, un autre élément à souligner est la présentation de la problématique des diverses initiatives de certification, des labels privés et autres initiatives de responsabilité sociale des entreprises. La multiplication des initiatives dites équitables, responsables ou transparentes dans le domaine du commerce est une problématique en pleine émergence au Québec et déjà importante en Europe. D’abord, elle reflète les limites du commerce équitable de la filière FLO et WFTO, c’est-à-dire que la demande ne répond pas à l’offre. Il y a donc un espace qui s’est créé permettant d’inclure des organisations de producteurs trop petites pour respecter les critères de FLO ou trop grandes pour être considérées comme valables. La multiplication des labels illustre aussi que les définitions de la durabilité et de l’équité ne sont pas consensuelles : certaines initiatives comme celle de Minga en France vont beaucoup plus loin que le système FLO, tandis que d’autres comme Rainforest Alliance s’orientent plus vers la protection des écosystèmes que vers l’équité. Finalement, la multiplication des labels est aussi porteuse de confusion chez les consommateurs. En effet, il devient difficile de distinguer la validité de chacune et le consommateur se retrouve alors devant des choix complexes pour lesquels il n’est pas outillé. Cette confusion crée aussi une possibilité de récupération par les grandes entreprises comme Tim Horton ou Nestlé qui ont des programmes de café dit responsable ou durable. Dans ce contexte, la diversité des labels et autres types d’initiatives[2] est intéressante au sens où elle reflète la variété des pratiques et la complexité des concepts de durabilité et d’équité. Elle est cependant aussi problématique puisqu’elle crée de la confusion.

Si certaines qualités du livre sont évidentes, celui-ci possède aussi des limites qui reflètent plutôt certains choix de rédaction et une position prise par les auteurs. L’élément principal à souligner est l’analyse de l’incohérence et des limites de la pratique qui sont présentées dans le livre (question du crédit inexistant, effets limités, absence de critères au Nord, etc.). Si nous pensons avec les auteurs que les limites et les incohérences du mouvement doivent être soulignées, nous croyons cependant qu’elles devraient être analysées différemment. En effet, les auteurs ont tendance à présenter certaines limites comme étant avant tout le reflet de rapports de pouvoir Nord-Sud et comme quelque chose d’incongru ou reflétant des faiblesses du mouvement. Certes, des rapports de pouvoir existent au sein du commerce équitable, mais la non-adéquation entre les discours des acteurs et les pratiques concrètes est un phénomène normal dans un mouvement social, surtout transnational, et elle reflète l’existence d’un espace de négociation et d’appropriation par les acteurs. Si les pratiques avaient été en concordance complète avec le discours, surtout si l’on prend comme hypothèse que les discours appartiennent aux acteurs du Nord, il y aurait alors eu un problème sérieux, puisque aucun n’espace de négociation (et de résistance) n’existerait dans ce mouvement. À notre avis, la faiblesse principale du livre est de postuler qu’il devrait exister une telle concordance et d’analyser les incohérences en termes de rapport de pouvoir plutôt que d’espace de négociation. Selon nous, ce sont moins ces incohérences, présentes dans toute initiative d’innovation sociale, qui portent les directions futures du mouvement que la capacité de celui-ci à innover pour résoudre ces incohérences. Si des innovations sont présentées dans le livre (entre autres celles de commercialisation intérieure au Sud), il nous semble que cette optique aurait été plus constructive comme réflexion critique du mouvement. C’est lorsque le mouvement n’innovera plus, qu’il sera sclérosé, qu’on pourra alors parler de véritable crise. Pour le moment, il y a assez d’initiatives en gestation pour demeurer optimiste.

En conclusion, ce livre offre une excellente synthèse des enjeux actuels du commerce équitable malgré quelques faiblesses de fond et de forme. Il présente les défis du mouvement en soulignant qu’il vit actuellement une crise de croissance s’incarnant dans certaines incohérences, des relations tumultueuses entre ses acteurs et des menaces extérieures de récupération et de contestation. Les manières de résoudre ces défis illustreront à la fois la capacité de résilience du mouvement et ses réelles capacités d’innovation devant les obstacles qu’il rencontre. Ce dernier élément est d’autant plus important que c’est dans l’adversité qu’on verra si ce mouvement conserve sa pertinence et son aplomb : la simple bonne volonté ou les discours romantiques à son sujet ne sont plus suffisants dans un contexte de multiplication des pratiques s’en réclamant et devant les critiques qui lui sont adressées. Ce qui est implicite dans ce livre et qui, à notre avis, en est le message central est la question du changement social que prône le commerce équitable. Ce que les incohérences de la pratique illustrent, c’est moins les mauvaises intentions que le besoin de réviser à la baisse la mission de changement au sud et au nord. En effet, en monopolisant symboliquement le discours sur le développement par la justice plutôt que par l’aide, les acteurs du commerce équitable ont peut-être oublié un instant que le changement social est attribuable à une conjonction d’événements et d’acteurs dans un contexte précis, ce qui peut difficilement être attribuable à un projet en particulier et surtout mesurable en termes d’impacts. Ce constat est bien présent au sein du mouvement, qui cherche à établir des alliances plus nombreuses avec les mouvements paysan, coopératif ou de consommation responsable afin de réfléchir à une vision commune du changement social.

Appendices