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La mémoire du paysage. Histoire de la forme urbaine d’un centre-ville : Saint-Roch, Québec. Par Lucie K. Morisset. (Sainte-Foy, Les Presses de l’Université Laval, 2001. Pp. 286, ISBN 2-7637-7724-4)

  • Jocelyn Gadbois

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  • Jocelyn Gadbois
    Université Laval, Québec

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Lucie K. Morisset est historienne d’architecture, professeure au Département d’études urbaines et touristiques de l’Université du Québec à Montréal et chercheure au Célat. Ses axes de recherche concernent évidemment l’histoire et l’architecture, mais aussi et surtout la mémoire, les formes et les identités urbaines. L’ouvrage La mémoire du paysage. Histoire de la forme urbaine d’un centre-ville : Saint-Roch, Québec, publié aux Presses de l’Université Laval, lui a valu en 2002 le Prix Michel-Brunet récompensant le meilleur ouvrage produit par un(e) jeune historien(ne) québécois(e).

La mémoire du paysage, c’est l’objet de la recherche en question : par l’interprétation du paysage bâti du quartier Saint-Roch de la ville de Québec et des formes qui le caractérisent, l’auteure tente de dégager la signification, les représentations, voire l’identité et la personnalité de ce quartier en faisant émerger les idées de la ville et les états antérieurs qu’il porte en mémoire. C’est ainsi dire que Lucie K. Morisset s’intéresse « davantage aux traces abstraites […] notamment, aux “strates” de la morphogenèse désormais enfouies sous l’histoire et dans le sol » (10). Pour les retrouver, elle a consulté nombre de sources écrites et iconographiques issues de divers fonds d’archives, particulièrement ceux de la Ville de Québec.

L’ouvrage est divisé en cinq chapitres présentant cinq périodes propres à l’évolution spécifique de Saint-Roch, accentuant de ce fait son caractère autonome. Ainsi, le premier chapitre, « L’établissement au XVIIe siècle : du projet de ville à la friche en banlieue », se concentre sur le projet d’établissement d’une ville jusqu’à son abandon, son exclusion. Le second, « Le XVIIIe siècle : le faubourg des “artisans” », introduit la spécificité de la vocation du quartier, à l’époque faubourg, qui se développe en autarcie. Les troisième et quatrième chapitres, respectivement « Une cité du XIXe siècle : la ville industrielle et ses pôles » et « L’autre XIXe siècle : le quartier de Québec », interprètent la ville ou le quartier en regard de deux représentations distinctes et ambivalentes ; la première voit la ville comme espace battant au pouls de l’industrie, connaissant un développement pouvant être qualifié d’anarchique ; la deuxième le voit plutôt comme une partie de la ville de Québec, qu’on souhaite aménager, où l’on tente une planification pour contrer des problèmes comme les épidémies et les incendies. Le dernier chapitre, « City Beautiful et fonctionnalisme : l’histoire d’un centre-ville au XXe siècle », annonce une autre métamorphose du phénix, pour reprendre la métaphore de l’auteure : Saint-Roch se cherche, entre américanisation et administration. L’ouvrage se conclut sur les développements actuels du quartier, sur ce retour du balancier de l’histoire, se soldant par une réflexion sur le caractère postmoderne du lieu ou du non-lieu qui reconduit la renaissance d’un projet urbain.

L’auteure expose ainsi Saint-Roch comme un paysage bâti doublé d’une dimension idéelle, possédant toutes les caractéristiques d’un centre-ville, recelant « […] une identité inscrite profondément dans les strates de son paysage, plutôt industriel qu’administratif, plutôt hétéroclite que classique, et plutôt dynamique qu’ancien » (171). Saint-Roch devient ainsi « le repoussoir de l’image romantique de la Québec bourgeoise et institutionnelle » (212), l’oublié, l’indépendant, le marginal, mais surtout l’imaginaire centre-ville du troisième millénaire.

Pour Claire Poitras, dans son compte rendu du même livre issu du numéro d’été de l’année 2002 de la Revue d’histoire de l’Amérique française, la position de l’auteure relative au caractère autonome du quartier n’est « pas tout à fait convaincante » (2002 : 107) et son interprétation aurait gagné à considérer les « changements que subissent Québec et sa région » (2002 : 107). Or, ces « exclusions » de la mémoire du paysage de Saint-Roch (que Morisset relève pourtant en établissant, par exemple, des parallèles avec le quartier Saint-Louis) semblent tout à fait cohérentes avec l’évolution de ce quartier, exclu lui-même, d’une certaine façon, de la ville de Québec. D’ailleurs, l’auteure le formule clairement. « Historiquement profond, soit parce qu’il fut exclu, plus simplement parce qu’il fut préservé, Saint-Roch ne raconte donc pas que l’évolution de Québec, ou celle de la province depuis son Champlain fondateur […] » (255). Qui plus est, la trame du livre se présente en quelque sorte à l’image de celle du quartier : dynamique, faisant plusieurs retours sur l’histoire, avant-gardiste plutôt que classique, dense dans sa sollicitation visuelle, articulée, voire « stratifiée » dans une logique qui lui est propre, c’est-à-dire « […] une histoire de superpositions, de strates dans lesquelles cohabitent de multiples idées et plusieurs états » (13). D’ailleurs, malgré ses judicieuses mises en garde, cette histoire « polyphasée » perd un peu le lecteur au début (comme on se perd immanquablement les premières fois qu’on se promène dans ce quartier), ce qui nous fait cependant mieux découvrir, somme toute, cette évolution particulière.

L’ouvrage est ponctué de plusieurs précieux repères, de quelques 300 cartes et illustrations (dont plusieurs sont en couleurs) qui sont aussi éclairantes qu’évocatrices et d’un index dont on ne saurait se passer. À cela s’ajoutent des cartes synthèses, des écrits sur le quartier, un tableau synthèse de l’historique des noms de rue et, bien entendu, une puissante bibliographie, témoin de la qualité de cette recherche.

La principale faiblesse de cet ouvrage demeure sa présentation, esthétique il est vrai, mais peu fonctionnelle. L’ouvrage est de lecture assez difficile, non pas pour des raisons d’écriture, mais en raison de choix d’éditions qui minent la fluidité et découragent les presbytes… Les Presses de l’Université Laval auraient dû alléger la mise en page, ce qui aurait davantage valorisé l’étendue du travail de Lucie K. Morisset. Malgré ce point faible, cet ouvrage est susceptible d’intéresser toutes les personnes férues d’histoire, d’architecture, d’aménagement et d’espace urbain, ainsi que tous les scientifiques qui introduisent dans leurs préoccupations de recherche le lieu spécifique de Saint-Roch, la mémoire, l’identité et la forme urbaines, l’histoire d’une ville ou d’un centre-ville, la dimension immatérielle ou idéelle dans le bâti, et autres préoccupations connexes. Et même s’il ne s’agit pas d’une préoccupation scientifique, le lecteur trouvera certainement dans cet ouvrage un intérêt personnel, c’est-à-dire une compréhension plus profonde de ce quartier et de sa spécificité.

Parties annexes