L’injustifiable poésie[Record]

  • Paul-Marie Lapointe and
  • Robert Mélançon

Robert Mélançon : On peut distinguer dans votre oeuvre trois moments séparés par d'assez longs silences. Après le Vierge incendié et Nuit du 15 au 26 novembre 1948, il faut attendre 1960 pour Choix de poèmes/Arbres, recueil sensiblement différent de ceux de 1948. Il inaugure une " deuxième ma- nière " qui durera jusqu'à Pour les âmes en 1965. Après un autre silence d'une dizaine d'années, la publication de Tableaux de Yamoureuse et de Bouche rouge marque un nouveau changement d'écriture. Même s'il n'y a " aucune volte-face " d'un livre à l'autre, comme vous l'avez précisé quand Choix de poèmes a paru, on peut constater entre eux des différences assez sensibles pour s'interroger sur le travail qui vous a con- duit de l'un à l'autre. Comment, par exemple, avez-vous passé entre 1948 et 1960 des blocs de prose automatistes du Vierge incendié aux vastes compositions à*Arbres ou de Blues ?

Paul-Marie Lapointe : C'est très simple et très compliqué à la fois. En 1948, j'avais dit tout ce qu'il m'importait de dire en poésie. Le Vierge incendié était une critique fondamentale du monde, la recherche d'un autre monde, d'une autre vie. Ça coïncidait avec la fin de mon enfance si on peut dire, en tout

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cas sûrement avec celle de mon adolescence. Il y a donc eu le Vierge incendié et la Nuit..., puis j'ai cessé de " travailler " en poésie, pour toutes sortes de raisons, y compris celle que j'avais vraiment tout dit ce qui m'importait alors. Ensuite, j'ai dû gagner ma vie, ce qui a été très dur, comme pour tout le monde j'imagine. Cela a été d'autant plus dur que je n'accep- tais pas du tout l'univers dans lequel je devais travailler. Il m'a fallu, au fond, dix ans avant de récupérer, avant de pouvoir accepter de parler d'autre chose que du travail quotidien. Vous m'appelez à faire des références et je me dis qu'il m'est arrivé en 1948-1949 un peu ce qui est arrivé à Rimbaud. Il a écrit, puis il a cessé d'écrire. J'ai donc quitté la littérature. Enfin, pas la littérature au sens où on " pond " des livres. Je n'écri- vais pas comme un homme de lettres. J'ai quitté l'écriture...

R. M. : Vous n'avez recommencé qu'à la fin des années cinquante ?

P.-M. L. : Ce n'est pas si brutal. La parution ne coïncide pas forcément avec l'écriture. Mais il y a sûrement trois ou quatre années durant lesquelles je n'ai rien écrit. J'ai dû écrire quelque peu en 1949 et en 1950 ... une période un peu incertaine de ma vie. J'ai dû quitter Montréal, les études, pour retourner chez mes parents, au Lac Saint-Jean, d'où je suis définitivement parti en 1950 pour aller travailler à Québec. Entre 1948 et 1950, j'ai fait de petites choses, des paraphrases du Vierge incendié et des réflexions sur ma vie quotidienne à ce moment-là ; ce n'était pas de la poésie au sens propre. En 1950, j'ai commencé à travailler comme journaliste à Québec. Puis, il y a eu, peut-être vers 1953 ou 1954, des textes de temps en temps (on n'abandonne pas tout à fait quoi qu'on prétende), mais ça n'était pas pour publication. C'est seulement de retour à Montréal, vers 1954-1955, que j'ai redécidé de... peut-être écrire encore. Inscrit dans le monde du travail ...