Sociocritique et poésie : perspectives théoriques[Record]

  • Michel Biron

Sociocritique et poésie: perspectives théoriques

MICHEL BIRON

On se souvient du «non» tranchant de Jean-Paul Sartre qui ouvre Qu'est-ce que la littérature?: «non, nous ne voulons pas "engager aussi" peinture, sculpture et musique, ou, du moins, pas de la même manière1». Pas plus que poésie, qui est explicitement associée à ces trois formes d'art par opposition à la prose. À quoi, à qui répond ce «non»? Un bref avant-propos cite des accusateurs contemporains (un «jeune imbécile» et un «vieux critique», un «grand écrivain» et un «petit esprit», un «auteur» et un «journaliste», etc.), à qui ne sont prêtées que des objections triviales et plutôt faciles à réfuter. Le «non» liminaire répond donc à quelques «sottises» colportées par des individus anonymes qui ne semblent pas de taille à discuter avec le philosophe-écrivain2. Mais Sartre se serait-il préoccupé à ce point de l'opinion de tels énergumènes s'il n'y avait, sous la futilité des reproches formulés, une question latente — beaucoup plus embarrassante — qui touche à la légitimité sociale de toute entreprise littéraire? Ce «non»

1. Jean-Paul Sartre, Qu'est-ce que la littérature?, Paris, Gallimard, NRF, coll. «Idées», 1948, p. 11.

2. En fait, Sartre s'est délibérément placé à mi-chemin entre l'esthétique du réalisme socialiste, qui n'excluait ni la peinture, ni la sculpture, ni la poésie, et les discours célèbres sur la poésie pure ou mystique de l'abbé Brémond.

Etudes françaises. 27, 1, 1991

12 Études françaises, 27, 1

a beau vouloir être rassurant et se réclamer d'une sorte de bon sens élémentaire, il n'en a pas moins pour effet de contrarier cette évidence en renvoyant à un discours critique qui compromet sérieusement la fonction de la littérature dans la société. Parce que la concession initiale prétend remettre les choses à leur place et respecter ce qui se présente comme allant de soi, à savoir qu'il est absurde de vouloir «engager aussi» (se. «de la même manière») peinture, sculpture, musique et poésie, on peut postuler que cette concession doit se lire pour ce qu'elle est: l'aveu d'un interdit théorique. Pour «engager» la littérature, seule façon de la relégitimer, Sartre a dû accepter de la diviser en deux ensembles, prose et poésie, et renoncer à conduire l'investigation sociale du côté de celle-ci afin de la mener plus librement du côté de celle-là.

Que tout énoncé appartienne à une chaîne dialogique qui l'articule à d'autres énoncés, antérieurs ou synchroniques, le «non» d'ouverture de Qu'est-ce que la littérature? l'illustre on ne peut mieux : Sartre présuppose des discours extérieurs au sien et anticipe l'argument d'une discussion éventuelle. Il cite cette idée qui se fait jour chez les poètes français depuis la première moitié du XIXe siècle, selon laquelle «dès qu'une chose devient utile, elle cesse d'être belle. Elle rentre dans la vie positive; de poésie, elle devient prose» (Gautier3). Le poète, «en grève devant la société» (Mallarmé), travaillerait désormais contre le public et se replierait sur une sphère d'activité de plus en plus spécialisée dans laquelle l'hermétisme du verbe le disputerait à la gratuité. Par opposition à la prose, littéraire ou théorique, qui peut comme celle de Sartre répliquer à un énoncé social sans se dénaturer, un «non» en poésie (moderne) verrait sa portée référentielle interceptée par le sens immanent du poème et serait interprété comme ayant la «qualité absolue de la négation4». On connaît la fameuse distinction qui marque par contraste la socialite de la prose : le poète «considère les mots comme des choses et non comme des signes5». Posant ...