Note sur la poésie française au XVIIIe siècle[Record]

  • Michel Condé

Note sur la poésie française au XVIIIe siècle

MICHEL CONDE

La poésie du XVIIIe siècle français, à l'exception de l'oeuvre d'André Chénier, est tombée aujourd'hui dans un profond discrédit. Cette défaveur s'explique sans doute moins par la qualité — ou l'absence de qualité — des écrivains en cause («qualité» pour laquelle il serait bien difficile d'établir des critères objectifs d'évaluation) que par le fait que cette poésie témoigne de «conceptions» qui nous sont devenues étrangères : on dira de manière intuitive que, pour nous, la poésie, ce n'est pas «ça», ou de façon plus élaborée que notre définition de l'essence même du poétique s'est radicalement transformée à l'aube du XIXe siècle, passant d'une théorie «ornementale» à une théorie «symboliste» de la poésie1. Dans une perspective inspirée par l'une ou l'autre théorie sociologique, il est alors tentant de mettre en rapport cette définition historiquement limitée de la poésie avec une situation

1. Cf. Tzvetan Todorov, les Genres du discours, Paris, Seuil, 1978, p. 100-101. Les «ornements» de la poésie constituent une formulation «plus belle, plus ornée» qui n'ajoute rien cependant au point de vue sémantique. En revanche, la conception symboliste (qui est encore la nôtre) prétend que «sans signifier autre chose, le poème signifie autrement» : les mots dans la poésie seraient des symboles intransitifs, motivés (et non arbitraires), exprimant l'indicible et montrant le devenir du sens (et non le produit achevé).

Études françaises, 27, 1, 1991

26 Études françaises, 27, 1

sociale déterminée du XVIIIe siècle. Je voudrais reprendre ici de manière analytique une hypothèse qui a déjà été explorée ça et là de manière intuitive, à savoir que la conception ornementale de la poésie est liée à la structure hiérarchisée de la société d'Ancien Régime.

Trois grands axes orienteront cette analyse. En quoi d'abord la conception de la poésie au XVIIIe siècle diffère-t-elle de la nôtre? Ensuite, quels effets ou quelles contraintes cette conception particulière de la poésie a-t-elle exercés sur les oeuvres réellement produites? Autrement dit, comment peut-on relier des conceptions poétiques (ou plus largement génériques) relativement abstraites (lorsqu'on définit par exemple l'art comme imitation) avec des textes concrets et singuliers qui peuvent manifester un très grand écart par rapport à ces définitions «théoriques» (qui en outre sont souvent l'objet d'une reconstruction de la part de l'observateur) ? Enfin, comment mettre en rapport fait littéraire et état social?

Pour aborder ce dernier point (qui est commun à toute «sociologie de la littérature» ou à toute «théorie sociale de la littérature»), j'adopterai une perspective très particulière2. Lorsqu'on étudie l'influence possible de la société sur la littérature ou plus largement sur les phénomènes culturels, l'on considère généralement la société comme un fait ou comme une chose : base économique ou démographique, institutions politiques ou sociales, réalités financières ou marché editorial... La société cependant est aussi faite de représentations qui tout à la fois reflètent, déforment et constituent (une part de) la réalité. C'est sous cet angle que je considérerai par exemple la hiérarchie des ordres (clergé, noblesse, tiers état) au XVIIIe siècle: à cette époque, cette hiérarchie fortement contestée est largement «déphasée» par rapport aux divisions socio-économiques réelles (le tiers état par exemple est un «fourre-tout» qui regroupe aussi bien petits paysans sans terre que grands bourgeois), mais sa nature symbolique (de plus en plus symbolique d'ailleurs) la désigne visiblement à l'attention de tous comme l'exemple même d'une «réalité» qui offense tous les sentiments naturels d'égalité (selon l'expression de l'époque ...