Une ville appelée Rimbaud[Record]

  • Gilles Marcotte

Une ville appelée Rimbaud

GILLES MARCOTTE

Dans son édition commentée des Illuminations de Rimbaud, Jean-Luc Steinmetz écrit:

L'illusion référentielle est un stade obligatoire de la lecture, d'autant plus tenace que fort est le mythe. Plusieurs notes de cette édition la désignent, souvent pour l'évacuer. Il faut surtout penser que Rimbaud se sert de la référence et du tuf socio-historique ou géographique pour une fabrication autonome et la projection d'une pensée1.

On ne peut que lui donner raison, si l'on pense aux suppositions extrêmement ingénieuses qui ont souvent, dans l'érudition rimbaldienne, tenu lieu de références, et (plus grave, certes) à la tentation qu'ont eue beaucoup de commentateurs de réduire le sens du poème à l'évocation de tel lieu, de telle circonstance, de tel événement. Mais on ne s'arrête pas toujours à une telle réaction de bon sens. Il en est qui revendiquent une autonomie complète, pour le poème rimbaldien, à l'égard des choses dont il parle, et plus particulièrement du géographique, du socio-historique. C'est là, on le sait, un des articles les plus courants du prêt-

1. Rimbaud, Illuminations, Paris, GF-Flammarion, 1989, Préface, notices et notes par Jean-Luc Steinmetz, p. 37.

Études françaises, 27, 1, 1991

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à-porter idéologique de la critique moderniste : la poésie ne parle pas de quoi que ce soit, elle parle. Jean-Paul Sartre, avec le don de la formule péremptoire qui faisait de lui le premier professeur de France, l'a dit: le poète «considère les mots comme des choses et non comme des signes2». Ce qu'il y a de curieux cependant, c'est que la critique de l'«illusion référentielle», lorsqu'on parle de poésie, n'est pas également répartie. Elle n'enlève le plus souvent au géographique, au socio-historique, que pour engraisser le biographique, le sujet-créateur, sa «pensée», ses expériences personnelles, intérieures de préférence. Jean-Luc Steinmetz a flairé le piège, et lorsqu'il se réfère au «matériel personnel» de Rimbaud, il s'empresse de préciser — si l'on peut dire — qu'il relève non pas du «référentiel» mais du «transférentiel3». N'empêche : s'agissant de poésie, il sera toujours plus convenable d'évoquer le personnel que le socio-historique, parce qu'il faut éviter de le salir au contact de ce que Simone Weil appelait «le gros animal». Malgré tous les dommages qu'elle a subis depuis un siècle, la poésie continue d'être perçue comme un genre noble et les considérations pourtant peu aimables d'un Pierre Bourdieu sur le champ de plus en plus restreint qu'elle occupe n'ont peut-être fait en définitive que reconduire cette image. La poésie est réputée noble par sa rareté même, parce qu'elle appartient à l'intime, parce qu'elle est le pur produit d'une invention personnelle soustraite (prétendument) aux prescriptions du monde social. Ce n'est pas tout à fait, me semble-t-il, ce qu'entendait Mallarmé lorsqu'il assignait à la poésie la fonction de «donner un sens plus pur aux mots de la tribu». On a beaucoup parlé de l'épuration mallarméenne, en la réduisant d'ailleurs à une sorte d'évidement; on n'a pas prêté une attention suffisante au point de départ, à ces «mots de la tribu» auxquels le poète du Coup de dés entendait bien avoir affaire. Les mots, disons-nous? non les choses? non la réalité? Le mot n'est pas la chose, certes, et j'ai comme tout le monde entendu parler de l'arbitraire du signe, mais je n'arrive pas à imaginer comment les mots pourraient échapper à ce qu'ils ...