Du « Canadien errant » au « Salut aux exilés » : l’entrecroisement de l’histoire et de la fiction[Record]

  • Micheline Cambron

Du «Canadien errant» au «Salut aux exilés » : l'entrecroisement de l'histoire et de la fiction

MICHELINE CAMBRON

Tout texte s'offre à nous comme le point nodal d'un enchevêtrement de récits. Il y a d'abord le plus manifeste, la narration de surface que portent certains textes — c'est le niveau proprement diégé-tique —, il y a ensuite le récit diffus qui peut être refiguré par les diverses opérations de lecture et qui nous permet de narrativiser des éléments non diégétiques, et il y a enfin ce que j'ai ailleurs nommé le récit commun1, lequel est essentiellement l'ensemble des choix para-digmatiques contraignants qui, dans une société donnée à un moment donné, dessinent une sorte de grand récit traversant l'ensemble du discours social. À ces récits réels et virtuels se superpose — ils «s'entrecroisent]», dirait Paul Ricoeur2 — le récit de l'histoire, refiguration hybride où les modèles narratifs de la fiction et l'hétérogénéité des

1. Une société, un récit. Discours culturel au Québec (1967-1976), Montréal, Éditions de l'Hexagone, 1989.

2. «Par entrecroisement de l'histoire et de la fiction, nous entendons la structure fondamentale, tant ontologique qu'épistémologique, en vertu de laquelle l'histoire et la fiction ne concrétisent chacune leur intentionnalité respective qu'en empruntant à l'intentionnalité de l'autre» (Temps et récit, tome III, Paris, Seuil, 1985, p. 265).

Études françaises, 27, 1, 1991

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événements historiques sont ramenés à une unité tout aussi factice qu'essentielle puisque sans elle aucun discours ne pourrait être tenu. Mais les inscriptions du narratif dans le discours ne se réduisent pas à cet emboîtement jamais tout à fait réussi — car il y a à chaque niveau de lecture un important résidu — non plus qu'à cet entrecroisement dont l'ampleur est pourtant vertigineuse. En effet, chaque oeuvre circule dans des séries discursives déterminées par le champ dans lequel elle s'inscrit, par l'histoire de ce champ et, éventuellement, par certaines caractéristiques subsidiaires d'ordre générique ou rhétorique. Or, ces séries placent le texte en relation avec d'autres récits dont certains ont une extension dans le temps et dans l'espace qui déborde largement les cadres du discours social commun d'origine. De sorte que les divers récits auxquels donne accès un seul texte — voire un seul énoncé — composent un étonnant faisceau où se côtoient, tendues dans la refiguration temporelle, des histoires vraies et fausses, individuelles et collectives, signifiantes et absurdes, que les opérations de lecture accueillent sans toujours pouvoir les distinguer.

J'ai choisi, pour illustrer ce problème de l'enchevêtrement des récits, d'analyser une oeuvre poétique peu connue, celle d'Antoine Gérin-Lajoie. En effet, quoique la chanson «Un Canadien errant» ait connu un succès tel que dès 1865 Ernest Gagnon l'incluait dans une anthologie de chansons folkloriques3, Gérin-Lajoie nous apparaît surtout comme l'auteur d'un roman, Jean Rivard. C'est que l'oeuvre poétique de Gérin-Lajoie est mince: outre ce «Canadien errant» universellement connu, on lui connaît quelques textes publiés dans une anthologie d'époque4: «la Résurrection de Jésus-Christ», «Epître. À un ami pour l'inviter à venir passer quelques jours à la campagne dans le tems [sic] du sucre» et «Ode sur la bataille de Châteauguay»; et trois poèmes parus dans des journaux: «le Départ»5, «Élégie sur la mort de M. J. O. Leprohon, prêtre, curé de Nicolet»6 et «Salut aux exilés»7. D'autres textes, dont il est question dans ses Mémoires8 ou dans les souvenirs de son fils, Léon Gérin9, sont vraisemblablement perdus.

3. Chansons populaires du Canada, recueillies et ...