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Poèmes inédits de Michel Beaulieu

  • Michel Beaulieu
Cover of Volume jubilaire,                Volume 50, Number 1-2, 2014, p. 7-192, Études françaises

Article body

l’ambiguïté [1]

1.

la lampe incline brusquement
l’angle du mur sur la paroi
où tu te redresses tu n’attends
plus du rendez-vous convenu
que de nouveau la surface lisse
apparemment qui te retient
de basculer vers les automobiles
stationnées la faim l’exploration
du réfrigérateur où rien tu le sais
ne chatouillera tes papilles
et si l’on frappe à la porte enfin
tu ne répondras pas

2.

paraît-elle que tu retournes
la question sur la nature
de son plaisir en l’observant
qui dérive dans l’effusion
verbale avec un enthousiasme
dont tu te lasserais à la longue
tu le sais s’il devait devenir
l’enjeu de votre vie quotidienne
mais là n’est pas le sens
de votre rencontre et tu te tais
tu ne remets pas en cause
la contrainte et ne regrettes rien

3.

l’envie de caresser ses fesses
à la longue s’atténue tu songes
à la rareté de vos repas
face à face au hasard de l’un
où l’autre de vos déplacements
de l’une à l’autre ville tu sens
de quelles heures tu te prives
en interprétant contre elle
ces apparences qu’elle te renvoie
tu te demandes quel jeu
joue-t-elle elle qui ne joue pas
tu n’écoutes pas ses explications

4.

t’entendrait-elle qu’elle
protesterait de la violence
de cet essai d’autoportrait
tu te racontes des histoires
dirait-elle je n’ai pas non
plus donné signe de vie
disons que c’est toujours zéro
zéro qu’il s’agit du classique
décalage de la chronicité
d’une partie remise à cause
de la pluie du mécanisme
faussé de notre intuition

5.

des fois tu laisses le regard
flou sur le frêne rouge du buffet
le coude appuyé à la table
de même bois tu la reconnais
dans l’acuité dont elle ponctue
ses phrases dans l’étendue
toujours accrue de sa curiosité
tu sais qu’un jour vous vous verrez
pour la dernière fois déjà tu sais
que tu sauras un jour des années
plus tard ce jour-là vous vous êtes
rencontrés pour la dernière fois

6.

mais ce n’est pas à cette éventualité
que tu penses du moins pas dans son
cas tu te rappelles ces autres occasions
où l’idée de la disparition de certains
personnages ne t’effleurait même pas tant
tu les tenais pour acquis tu t’attendais
plus ou moins à les voir réapparaître
sans leur prêter tellement d’attention
lorsqu’ils surgissaient de nouveau dans ton
champ de vision comme si vous vous étiez
vus la veille et comme si vous alliez
vous voir le lendemain peut-être
ou dans vingt ans

7.

elle tu n’entendras pas parler d’elle
des mois durant tu ne prendras guère
de nouvelles quand il suffirait d’un coup
de fil à l’heure habituelle du souper
pour couper court à cet éloignement déjà
renforcé par la monotonie de l’autoroute
sans te laisser suffisamment de temps
voilà qu’elle glisse de la dernière syllabe
de son prénom sur son nom tu n’auras
pas à tenter de deviner au fil des mots
qui t’appelle un soir tu ne voudrais voir
personne et tu ne réfléchis pas son désir

8.

à longueur de journée
tu erres dans l’essentielle
banalité des choses
que le moindre incident
révèle et tu la regardes
l’air de dire de te voir
ça finit bien la journée
qu’elle comprenne à demi
mot de toute façon tu
n’iras pas plus loin sur
ce terrain qu’un malaise
s’installerait dans tes mots

9.

tu n’ignores pas pourtant
qu’elle entretient le désir
ne l’a-t-elle pas senti
chez toi qui se manifeste
par ces silences par trop
appuyés par certains airs
que tu prends nostalgiques
ou sait-on quoi sa façon
tout à coup d’affirmer
qu’elle rentrera bientôt
lorsque rien de la soirée
ne le laissait entrevoir

une adolescence vue de loin [2]

1.

paysages battus de rafales
parmi les éclats sombres
de l’orage où tu traînais
alors une angoisse filtrée
par tes récentes lectures
et dont tu te souviens
à peine du moins pas
du regard de l’adolescent
du temps des permissions
prises plutôt qu’arrachées
du déchirement qu’au non
perçu tu ressentais sans
te demander si tu avais
bien compris ce langage
muet du corps mouvant
disant que ce non serait
la réponse à la question
que tu ne risquerais pas
de poser devant témoins
ni si vous vous retrouviez
par hasard en tête-à-tête
en attendant sans doute
les autres ou si les autres
avaient déjà quitté non
les irrémédiables paroles
tu ne les prononcerais pas
tu t’enfoncerais le soir
venu parmi les paysages
battus de rafales corps
battu de rafales enseveli
dans ton imperméable noir

2.

ces culs qu’imaginaient
tes mains en massant
les testicules bientôt
la verge raide violacée
leurs à peine existantes
images la nostalgie
de l’été des plages des corps
enfin que passe l’éternité
du mois de juin pourtant
rétréci d’une extrémité
toi oui depuis pourrait-on
dire toujours les fesses
et tu te souviens la photo
de cette jeune femme nue
de vingt vingt-cinq ans
à l’oeil ou bien dix-huit
croyais-tu vue de dos dont
tu te gavais l’imaginaire
sans connaître le regard
qui l’animait derrière
tes verres fumés ton livre
tu inscrivais la sinuosité
de ces peaux que tes mains
n’approcheraient dans la
quasi-totalité des cas pour
ne pas dire la totalité
jamais dans ta mémoire
le soir venu les connaîtrais

3.

ces regards qui fuyaient
le tien dès qu’il se posait
dans les leurs une fraction
de seconde de trop au gré
du crépitement des mots
contre les nappes carrelées
du café que la discussion
saupoudrait de cendres
ces regards singularisés
dans celui de celui dont
tu connaissais quelquefois
à défaut du visage le nom
mais ici si peu dans le tien
te répétais-tu soir après soir
l’isolation de la chambre
aidant les bruits du sommeil
rythmant le défilé flou
des déliés hypothétiques
où tes doigts s’iriseraient
ces regards où tu dispersais
le sien celui du premier
baiser des lents tête à tête
des errances vers l’avenir
du consentement des mots

4.

des heures durant la clarté
du bruit sur le sable des vagues
la foule retraitée vers ses cavernes
de bois son silence le tien
des heures durant pensant
prends ma main ne la prenant pas
disant louise c’est le prénom
que je préfère demandant commences-tu
à avoir froid n’ajoutant rien
jusqu’au pied du perron disant
disons demain soir ou peut-être
demain matin

5.

tu voudrais lui dire tout
l’amour que seuls les mots
disaient alors tu voudrais
réparer dire plutôt je suis
l’enfant sauvage des samedis
après-midis passés dans
les tramways de montréal
celui à qui on a permis de fuir
depuis sa toute première année
d’école primaire tu voudrais
murmurer son si commun prénom
depuis vingt-quatre ans
dans l’émerveillement continu
des caresses de la simple présence
du fou rire de la gravité
tu voudrais lui dire que jamais
tu ne saurais

à louise l.
pour l’été 58

6.

tu n’extirpes pas des cellules
sa silhouette les circonstances
de la rencontre sinon la mer
quelques semaines les marches
le sable mouillé de la marée
basse la minceur de ses seize
ou dix-sept ans la couleur
jaune d’une robe certain soir
mais le souvenir n’est pas si
précis qu’il y paraît trace
comme ça lancée sur elle
que dus-tu la croiser dans
la rue tu ne reconnaîtrais
pas tu ne veux pas ne pas
te souvenir tu ne veux pas
ne pas avoir été

7.

tu n’allais quand même
pas crier maman j’ai
déchargé tu n’allais pas
revendiquer ton statut
si nouveau d’adolescent
les sorties jusqu’à des heures
impossibles l’augmentation
immédiate de ton allocation
tes parents n’étaient pas là
ce soir-là

Parties annexes