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Fin de système

  • Louis Hamelin
Cover of Volume jubilaire,                Volume 50, Number 1-2, 2014, p. 7-192, Études françaises

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En 1964, nous, Famille Hamelin, avions déjà débarqué dans la banlieue nord de Montréal, à l’île Jésus, arrivant d’un petit village de la Mauricie, un hameau jumeau de Hérouxville, en plus présentable. J’avais cinq ans et ne fréquentais pas la maternelle… Ça n’existait pas encore, je pense. Le Québec étrennait toujours son ministère de l’Éducation tout neuf.

À la maternelle, mon frère d’un an plus jeune y est allé l’année suivante. La septième année, c’est le contraire : en 1971, dans le village gaspésien où Famille Hamelin avait transporté ses pénates, j’ai été de la dernière fournée démographique à se taper la classe de septième. Frérot me rattrape l’année suivante à la polyvalente, s’y place en embuscade, comme on dit au tour de France, et il attend le cégep, où je vais redoubler une session, pour me distancer définitivement. Semé dans la brume que j’ai été — celle, techniquement parlant, des forêts pluviales de la côte du Pacifique. J’ai complété ma maîtrise avec un bon cinq ans de retard sur lui. Et c’est comme ça, quand on est, comme moi, un boomer par le calendrier et un X par vocation. Une queue de génération, une fin de système. Je suis venu au monde, Duplessis est mort, puis la Révolution tranquille a commencé. C’est l’histoire de ma vie.

Je ne sais plus qui a écrit qu’à partir de 40 ans, tout changement paraît menaçant, frappé, du moins, d’une connotation négative, pour la seule raison que sa nouveauté (l’avenir conjugué au présent, congédiant le passé) nous rappelle l’écoulement du temps et son résultat obligé, qui est que nous allons mourir. C’était bien mieux exprimé, plus synthétique, plus concis, sous la plume de ce je-ne-sais-plus-qui, paru je ne sais plus où, et que j’ai même déjà cité dans un article mais où, quand, aucune idée. J’ai le nom et le titre sur le bout de la terminaison nerveuse, ça va me revenir, attendez… (Ça aussi, ça commence autour de 40 ans.)

Toujours est-il qu’il faudrait bien éclaircir le dilemme suivant : si tout changement me paraît d’emblée menaçant parce que sa seule existence constitue un indice de la nature du Temps, qui est d’être ce prosaïque et insaisissable tapis qui nous glisse sous les pieds, cela entraîne-t-il nécessairement que le changement, tout changement, que le changement en soi, se retrouve à l’abri de toute critique susceptible d’être émise à partir de la position intellectuellement suspecte d’un plus-de-quarante ans ? Disqualifiée, cette critique, pour cause de mélancolie générationnelle chronique ?

Faisons un Pierre-Karl Péladeau de nous-même et tentons de formuler la chose au moyen d’un syllogisme : la réaction des personnes d’âge mûr au changement est de chercher instinctivement refuge dans un nombre indéterminé de variations sur le mythe d’un âge d’or de l’humanité situé de préférence avant l’avènement des réseaux sociaux, de la téléphonie intelligente et de l’accoutumance électro-ambulatoire du technaute ; l’âge d’or (au sens philosophique de l’expression), invention de cerveaux dépassés par l’accélération exponentielle complètement folle de la spirale du changement à l’ère hypermoderne, est un mythe : ça n’a jamais existé ; toute réaction négative au changement, étant le fait presque exclusif des non-moins-de-quarante ans, est erronée, puisque fondée sur un mythe.

Il y a sophisme, c’est évident.

Il y a 50 ans, mon père achetait un bungalow à Laval. Je viens de l’imiter, un demi-siècle plus tard, en acquérant une maison (dotée d’un étage, tout de même) à Sherbrooke. Je suis sûr que le contrat de son prêt hypothécaire était aussi différent de la byzantine panoplie de produits hypothécaires dont une courtière est venue dérouler les méandres et enivrantes volutes sur notre table de cuisine un après-midi, et dont la compréhension requiert au minimum un postdoc en actuariat, était aussi différent, dis-je, de la merveilleuse virtualité de tous ces nananes bancaires, que les conditions de vie à l’âge de pierre l’étaient de celles de la station orbitale et de la colonie lunaire de 2001, odyssée de l’espace. Le progrès, c’est presque un truisme, se traduit par toujours plus de complexité, mais j’hésite à en tirer une loi. Ouvrir un robinet paraît plus simple, à première vue, que de marcher cinq kilomètres avec un joug lesté de deux bidons de dix litres d’eau en travers des épaules. Mais je n’en suis même pas si certain, surtout dans le cas de ces bénéficiaires de l’eau courante qui ne se reconnaissent aucun don pour la plomberie telle que pratiquée en dilettante.

Il me vient aussi l’idée suivante : la complexité totale de l’existence sur la terre ne suit peut-être pas la courbe d’une augmentation constante, mais le cerveau humain s’en déleste d’une part toujours plus importante sur les machines, consoles, microprocesseurs et autres bidules. Ainsi, en confiant au système de senseurs et de caméras cachées de l’ordinateur de bord de son VUS full equiped la tâche de le codiriger pendant que, dans une rue de Montréal typiquement surencombrée de colonnes de véhicules arrêtés, il exécute un joli et néanmoins tâtonnant stationnement en parallèle, mon éditeur se trouve-t-il à libérer la partie de ses facultés qu’il peut ensuite employer à imaginer des manières toujours plus ingénieuses de me faire gagner de l’argent.

Sous la poussée de deux forces irrépressibles, le commerce et la technologie, qui assez souvent combinent leurs causes et leurs effets — pour ne pas dire qu’il leur arrive de plus en plus fréquemment de ne faire qu’un —, notre existence se voit imposer un processus de complexification jusque dans des domaines qui semblaient, il y a peu, relativement à l’abri. Le type qui me vend mon café à la Brûlerie, pour peu que j’aie le malheur d’hésiter une fraction de seconde entre le noir et le mi-noir, me débite désormais un authentique boniment, mélange de passion et de sagacité professionnelle dans lequel entre une analyse de composantes et de bouquets si poétiquement ultra-fine qu’elle ne déparerait pas le couplet d’un dégustateur de vins de calibre international.

Qu’on ne s’y trompe pas : je me considère privilégié de vivre à une époque où non seulement on peut choisir son vernis de cercueil — comme ils disent au Montana — à la plus légère nuance d’amertume près, mais où l’on me propose même de contribuer à dicter, tout au bout de la chaîne qui va de la culture et de la récolte caféières au petit consommateur nordique que je suis, les grands principes régissant les activités des producteurs et des distributeurs. Équitable. Vert. Bio. J’encastre ma tasse-thermos sous le bec verseur, j’enfonce la manette et je sais que je devrais alors ressentir le plus minuscule frisson de pouvoir et de satisfaction bon marché, mais il se trouve que j’ai du mal à demander à mon café autre chose que de me secouer la cage à neurones. Il n’est pas impossible que, par pur esprit de réaction, je sois alors tenté de regretter le pot de Maxwell House instantané qui dort toujours sur une tablette du garde-manger de mes parents. Une tasse en grossière faïence, avec des canards peints dessus, le chant de la bouilloire sur son rond de poêle, le goût âcre à mort du café soluble quand il se mêle au crépitement des bûches dans le chalet désert. Esprit de la cabane : je trouve perversement que cet arôme de Nescafé qui parle à ma mémoire est plus puissant que celui d’un Tarrazu costaricain, mouture 5,5. Mais c’est parce que j’ai plus de 40 ans et que je ne mourrai jamais.

J’ai l’impression que la littérature ressemble aujourd’hui à la septième année de mon enfance : une chose que (et dont) j’aurai vécue avant qu’elle ne disparaisse pour toujours.

Bon, ça y est, encore un de ces prophètes de malheur qui voient le signe que la fin est proche dans le fait qu’il pourra bientôt commander sur Amazon.com un bouquin qu’un drone diligent, c’est-à-dire une espèce de gros bourdon en forme de chaudron équipé d’antennes, acheminera ensuite à travers ciel jusque sur le pas de sa porte.

Je ne suis pas un prophète de malheur. Pas plus que de déceler autour de moi les signes de la fin de quelque chose ne fait du narrateur de ce texte un intellectuel pisse-vinaigre au discours apocalyptique. J’aime les fins. Les couchers de soleil, la troisième semaine d’octobre, les vendredis. Les fins, c’est bien. Et sur Amazon.com, il faut lire le très instructif reportage paru dans le New Yorker du 17 février, qui nous apprend que, dans l’esprit de ce pionnier du commerce en ligne qu’a été Jeff Bezos, les livres n’ont jamais été envisagés comme autre chose que le cheval de Troie de son futur SuperMagasindeN’ImporteQuoiVirtuel, l’idole envoyée sonder les goûts et l’identité même d’une certaine strate sociale de consommateurs. Les livres ont été, à sa librairie-entrepôt de cossins délocalisée du réel, ce que les couches pour bébés sont au Wal Mart.

À la limite, les livres, qui sont des produits, vont survivre à la fin de la lecture. Mais pas la littérature, qui n’existe que lue. L’actuelle transformation que la technologie fait subir à cet acte, la lecture, les mutants jeunes et vieux, autistes volontaires dont l’existence paraît se vivre dans un état permanent, inquiet, béat et déambulatoire de succion sociale et de symbiose fétichiste avec leur tire-cervelle de poche, me semblent assez bien l’illustrer. Le chant de l’oiseau, sous peu, aura cessé d’exister, chassé par une prolifération d’écouteurs qu’il semble désormais impératif de se plaquer sur les oreilles même pour aller courir en forêt. Et bientôt suivra le chant de l’écrivain, pareil à cet arbre tombé sans témoin au fond des bois, non-événement dans un monde où même le soi, surtout le soi, est désormais un événement.

Compulsion pour compulsion, celle de la lecture ne vaut sans doute pas mieux que l’actuelle manie communicationnelle. Je suis assis, quelqu’un me parle, et mes yeux malgré moi dérivent inexorablement vers le journal posé sur la table. Plus fort que moi. Devant notre série préférée, ma chérie empoigne la télécommande et arrête l’image, puis se lève pour aller chercher un verre d’eau. Quand elle revient, j’ai déjà un livre à la main, j’ai attrapé le premier qui se trouvait à portée, je lis trois ou quatre phrases en l’attendant, comme un junkie s’injectant fiévreusement, à la sauvette, une dose de sens, incapable de rester assis sans rien faire que je suis, quand existe la possibilité de me retrouver assis à rien faire avec un livre dans les mains.

Je ne suis pas contre le changement. Ce monde de claviers et d’habiletés numériques, c’est déjà celui de mon fils. Trois ans, et déjà capable de lancer et arrêter une vidéo, de commander un début d’obéissance à l’écran. Depuis quelques jours, je me sens pourtant rassuré, assez étrangement. Sa mère, certains soirs, a beau le faire danser sur du Daf Punk et du Mister Valaire, au lit, tandis que je le borde après l’histoire, d’autres mots, venus dans sa bouche je ne sais trop comment, peut-être rapportés de la garderie, et qui n’ont pas tant changé depuis 300 ans, de sa petite voix s’élèvent vers moi, me redisant ce qui est à la fois l’essence de toute culture et la seule consolation possible au fait de vivre, de changer, de… 

Il y a longtemps que je t’aime
Jamais je ne t’oublierai