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Le travail pionnier d’Alain Girard sur le « journal intime » annonçait dès son introduction la naissance d’un « nouveau genre littéraire[1] ». Cette promotion d’un type d’écrit au statut de « genre littéraire » avait été préparée en amont par la publication, souvent partielle ou fragmentaire, de journaux personnels restés inédits à la fin du xixe siècle, entre autres ceux de Stendhal par les soins de Casimir Stryienski ou d’Amiel par Edmond Scherer[2], puis par la publication anthume de journaux divers, dont celui d’André Gide à partir des années 1930 est le meilleur exemple. Elle s’est faite au prix d’un effacement : à le lire comme un genre littéraire, on en a parfois oublié que « le journal est d’abord une pratique », comme l’a rappelé Philippe Lejeune[3]. Dans cette optique, le manuscrit n’est pas le brouillon de ce qui est appelé à devenir l’oeuvre, consacrée par l’impression et la forme du livre, mais bien l’objectif, le point d’aboutissement : « Tout ce qui lui arrivera ensuite (en particulier la publication) sera une altération. Le journal peut signifier par bien d’autres moyens que le texte : le support, l’encre, la graphie, la mise en page, les décorations et illustrations font partie des traces qui doivent, dans l’avenir, porter témoignage de l’instant[4]. » Quelles que soient les précautions des éditeurs scientifiques rappelant qu’un journal se construit au jour le jour, que le quotidien lui impose sa composition et sa disposition, sans dessein ni téléologie, l’assimilation du journal à un imaginaire de l’oeuvre est renforcée parce que notre accès passe par la médiation de sa version imprimée.

Pour se dégager de cette vision, on en appellera à Michel Foucault, qui a tracé la généalogie et dessiné la cartographie de ces pratiques dans l’un de ses derniers articles, montrant que « l’écriture de soi[5] » a d’abord été un exercice spirituel, un examen des pensées intérieures, une manière de se prémunir du péché, un « élément de l’entraînement de soi », comprenant « une fonction éthopoiétique », transformant « la vérité en êthos[6] ». Il y est moins question de révéler ce qui est caché au corps social, ce « misérable petit tas de secrets » pour le dire avec Malraux[7], que de collecter ce que le sujet a lu, entendu, pensé, « pour une fin qui n’est rien de moins que la constitution de soi[8] ». Cette caractérisation de l’écriture rejoint à un autre niveau la mise en lumière par Foucault, toujours dans ses derniers écrits et dernières leçons, de la connaissance de soi comme pratique : « [I]l n’est pas satisfaisant de dire que le sujet est constitué dans un système symbolique. Il est constitué dans des pratiques réelles[9] », pratiques qui donnent sa pleine fonction au corps du sujet. Aussi, dans la première leçon du cours sur « Le gouvernement de soi et des autres », invitait-il à « analyser ces formes de subjectivation à travers les techniques / technologies du rapport à soi, ou, si vous voulez, à travers ce qu’on peut appeler la pragmatique de soi[10] ». Or, c’est justement cette part de la « technique / technologie du rapport à soi » que je voudrais mettre en lumière ici par l’examen d’un exemple concret, celui des journaux de Benjamin Constant.

Du programme théorique à l’étude concrète une difficulté surgit : où saisir cette « pragmatique de soi » ? Quelles sont ces « techniques / technologies » ? L’histoire des livres manuscrits offre une piste, suggérant un engagement du corps du scripteur dans la pratique de l’écriture :

La page tient sa spécificité d’un rapport étroit de l’écrit au corps de l’homme. Lorsqu’on s’est mis, en Égypte aussi bien qu’en Palestine, à écrire sur de longues bandes de papyrus ou de peau, on a voulu d’abord créer un objet maniable. Dès l’origine, les limites du champ visuel humain ont imposé une répartition de l’écriture en colonnes ; la hauteur de la feuille définissait la dimension verticale, la largeur, elle, se trouvait commandée à la fois par la surface que les deux mains d’un lecteur peuvent aisément déployer sous ses yeux, et par la longueur de la suite de signes qu’un oeil peut parcourir sans la mêler aux lignes qui courent, parallèles, au-dessus et au-dessous : la page naît avec les mesures que lui imposent la commodité d’une attitude et la régulation d’un mouvement associé de la tête et des yeux[11].

De cette réflexion découle notre thèse : la main qui tient la plume et manie le support, parchemin ou papier, et l’oeil qui visualise la page participent physiquement à la constitution de l’éthos du diariste. Invisibles désormais au lecteur indiscret du xxie siècle, ils n’en ont pas moins laissé leurs traces, plume, encre, organisation de la page, etc. Sans tomber dans l’étude graphologique, hors du champ de mes compétences et qui cantonnerait dans des catégories psychologiques, je lirai ces traces comme des modalités par lesquelles le corps du diariste participe à la définition d’un éthos intime, en dégageant trois parties emblématiques : la jambe, liée à la mobilité du cahier, en tension avec une quête de continuité et de stabilité ; la main qui trace les signes, soumise à l’alphabet et s’en libérant ; l’oeil qui lit, ouvrant un regard panoramique et réflexif sur les faits consignés dans le journal. Cette enquête implique un retour aux manuscrits de ces journaux, conservés à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, et récemment numérisés et accessibles en ligne[12]. Par ailleurs, le métadiscours, parcimonieux, mais revenant régulièrement dans les entrées de ces journaux, offre également une clé pour saisir ces pratiques.

Constant et la pratique du journal

Pour saisir les contours de ce qu’est l’éthos intime, il convient de commencer par rappeler le contexte de la rédaction de ces journaux et leur présentation matérielle. C’est au cours d’une époque bien déterminée de sa vie que Benjamin Constant a tenu un journal personnel, ce qui n’exclut pas qu’il l’ait fait à d’autres moments dans des cahiers qui n’auraient pas été retrouvés. Ceux qui nous sont parvenus couvrent la période allant du 22 janvier 1804, ou 1er pluviôse an XII – car dans son premier journal, il utilise les dates du calendrier républicain qui est encore en usage –, au 26 septembre 1816, avec une interruption entre le 27 décembre 1807 et le 15 mai 1811. Cette douzaine d’années correspond à un moment particulier de sa vie, caractérisé par une mise en retrait de la vie publique. En effet, avec Germaine de Staël, rencontrée à Lausanne en 1794, il s’était engagé dans la politique française après la chute de Robespierre ; grâce à la vivacité de son intelligence et de son écriture, et secondé par les réseaux de sociabilité de Germaine de Staël, il est rapidement devenu un homme de premier plan, au point que Napoléon Bonaparte l’a nommé en 1799 au Tribunat ; très vite cependant, il a exprimé son opposition aux mesures autoritaires proposées par le Premier Consul, qui l’a exclu de cette assemblée le 27 pluviôse an X (17 janvier 1802). Commence alors un moment de vacance, de suspens : après avoir été immergé dans la vie trépidante de la Révolution, Constant s’en est trouvé brutalement banni ; il le sera jusqu’à la fin de l’Empire en 1815 quand, au moment de la chute de Napoléon, il s’engage à nouveau dans la politique pour devenir la figure proéminente de l’opposition libérale sous la Restauration. Les journaux personnels débutent donc deux ans après sa mise à l’écart de la vie politique, et s’arrêtent au moment où Constant prévoit de revenir d’Angleterre en France, en passant par la Belgique, pour se lancer dans le débat public sous la Restauration, comme journaliste et essayiste, avant d’être élu en 1819 à la Chambre des députés.

Entre ces deux moments d’engagement dans la vie publique, Constant s’installe en Allemagne et fait de fréquents voyages en Suisse et en France. Ces années, il les consacre à des recherches sur les religions qui trouveront leur aboutissement dans De la Religion, considérée dans sa source, ses formes et ses développements, paru en cinq volumes entre 1824 et 1831 ; à des essais politiques, en particulier à une réflexion théorique, publiée en 1815 sous une forme adaptée aux circonstances sous le titre de : Principes de politique, applicables à tous les gouvernements représentatifs, et particulièrement à la constitution actuelle de la France[13] ; à l’écriture romanesque, avec Adolphe, paru en 1816 ; et à des écrits personnels, notamment Ma vie (Le cahier rouge), autobiographie inachevée. Le travail intellectuel est traversé par diverses préoccupations personnelles, plus particulièrement familiales, dont témoigne une relation difficile avec son père, et sentimentales, marquées par la fin de sa liaison avec Germaine de Staël, son mariage avec Charlotte de Hardenberg et une passion pour Juliette Récamier qui le conduit au bord du délire. Or c’est précisément dans ces années du retrait de la vie publique qu’il tient des journaux, gardant une nostalgie de la vie politique : « Semper ego auditor tantum ?[14] »

Les entrées de ces journaux consignent pêle-mêle, et souvent sans transition, des éléments hétérogènes. À côté des petits faits du quotidien, notamment la correspondance envoyée et reçue, on y trouve des relevés sur l’état d’avancement, ou non, de son travail ; des notes, suscitées par des lectures et des conversations avec diverses personnalités sur la religion, la politique, la littérature, la morale ; des évocations de ses relations avec sa famille (son père, sa cousine Rosalie, sa tante Mme de Nassau) ; des développements sur les dilemmes sentimentaux (faut-il rester avec Germaine ou partir ?) ; des méditations morales sur la mort, notamment après celle de Julie Talma, ou autoréflexives sur ce qu’il est, ce qu’il fait ou devrait faire[15]. Au fil des événements et avec les premières défaites de Napoléon, le coeur du journal glisse de la vie sentimentale à la question politique sur le régime à mettre en place après l’Empire. Ces diverses composantes d’une journée sont simplement juxtaposées dans les entrées, séparées par un point et sans transition, comme par exemple celle du 15 mai 1816 : « Révoltes en France. Ce journal commencé il y a aujourd’hui cinq ans. Arrangé la préface. Soirée chez Mrs Bigge. Bal » (JI, 742[16]). Un événement dans l’actualité politique, un commentaire métadiaristique (si on me passe ce néologisme), un rappel du travail littéraire effectué et les occupations de la soirée sont mis côte à côte, sans que rien ne vienne les relier. Cet inventaire à la Prévert indique les contours que ces journaux donnent à l’« intime[17] » : non simplement le caché, ni l’« intime » au sens qu’il a pris à partir des années 1830[18] – à savoir ce qui touche à la partie du sujet tenue dans un espace en retrait du social, en particulier les sentiments et les affects –, mais tous les éléments de la vie pratique, mentale, intellectuelle, cognitive ou affective ; aussi bien un problème d’argent, une peine ou une joie que le surgissement d’une nouvelle idée, le rappel d’une lecture que l’apprentissage d’une nouvelle de l’actualité ou le souvenir d’un événement social, correspondant au relevé « des choses lues, entendues ou pensées » au quotidien, que décrit Michel Foucault[19]. L’éthos intime est ce qui tisse le lien ténu entre ces éléments hétéroclites, entre ces activités déliées ; il se constitue dans une pratique particulière de l’écriture diaristique qui se déploie dans trois cahiers, formant trois journaux – ce qui explique le pluriel utilisé pour cette pratique chez Constant –, chacun des trois avec une mise en page distincte[20].

Les trois cahiers ont à peu près la même taille, 35 cm sur 22 cm, dans un format proche du A4 actuel, se présentant ainsi comme des registres aisément maniables et transportables. Reliés, ils accueillent les entrées dans un espace unifié, évoquant le livre, et cohérent, puisque dans chacun de ces cahiers, la mise en page ou le code scriptural sont maintenus de bout en bout. Ainsi, dans le premier journal[21], la page est scandée par les dates, très visiblement inscrites dans une marge assez large ; un paragraphe dense synthétise les éléments vécus dans la journée, avec des passages sans transition d’un sujet à l’autre. Dès ce premier journal, Constant recourt à une abréviation codée, pour désigner ce qu’il appelle dans le deuxième journal la « jouissance physique » ; il la marque par un dièse, mais avec une seule barre horizontale en haut, comme à la date du 6 thermidor an XII – 25 juillet 1804 (JI, 144)[22]. Le deuxième journal est dit « abrégé » ; il ne l’est à vrai dire que partiellement, car les entrées se développent progressivement. La page est nettement structurée en deux fois deux colonnes : une étroite, contenant les dates, séparées par des traits horizontaux, et une plus large contenant le texte de l’entrée, double colonne redupliquée à droite. La mise en page s’ordonne clairement par dates comme un agenda ou un calendrier. Dans ce journal, Constant a recours à des abréviations codées pour marquer les actions répétitives, code dont il a donné la clé à la fin du premier journal : « 1. signifie jouissance physique. 2. désir de rompre mon éternel lien […]. 3. retours à ce lien […]. 4. travail », etc., jusqu’à 17 (18 floréal an XIII, 8 mai 1805 ; JI, 373). Le troisième journal abandonne l’organisation par doubles colonnes : sous un titre courant placé au haut du feuillet et indiquant l’année puis le mois (« 1811 Mai », pour la première page), la page porte dans la marge gauche le mois (au début de la page, ou au commencement d’un nouveau mois), puis le chiffre des jours, l’entrée se développant dans la partie droite de la page. Ce journal présente une caractéristique célèbre : il est rédigé en caractères grecs, mais non en grec, dans lesquels le diariste translittère le français, selon un système très cohérent et lisible. Constant s’est astreint à ce système assez lourd qu’il a strictement observé pendant près de cinq ans, de mai 1811 à septembre 1816, sans que l’on ait une explication pleinement satisfaisante. Telles sont, brièvement rappelées, les caractéristiques techniques de la manière dont Constant a exercé sa pratique de diariste et à partir desquelles nous allons tenter de saisir ce qu’elles nous disent de l’éthos en jeu.

Des jambes au cahier : mobilité / stabilité

Engager le corps chez Constant paraît relever de la gageure, tant il semble absent ; tout lecteur d’Adolphe en a fait l’expérience, et il en va de même dans les Journaux. Pourtant, des éléments physiques apparaissent, comme la voix, celle d’Ellénore dont les accents scandent le récit d’Adolphe. Pour cette démonstration, j’en retiendrai trois autres qui sont emblématiques de trois aspects essentiels concernant l’engagement du corps dans l’éthos intime : la jambe, la main et l’oeil.

La jambe ou le pied sont évoqués à de rares occasions, par exemple dans cette citation : « Je me suis enivré de manière à ne pouvoir pas me tenir sur mes jambes » (3 avril 1812 ; JI, 584) ou cette autre qui décrit un sujet en mouvement : « Fait 10 miles à pied par la pluie » (11 mars 1816 ; JI, 736). Plus fréquemment encore, ils sont relayés par la voiture dans laquelle il arrive à Constant de lire ou qui se brise au cours des voyages, occasionnant des haltes dont il profite pour une lecture. Jambes comme voiture tissent un réseau sémantique qui renvoie à un des traits profonds de ce journal, la mobilité[23] : le premier journal débute à Weimar et le dernier se clôt à Bruxelles, où le diariste fait halte pendant un voyage entre Londres et Paris. Mobilité comme métaphore aussi, définissant un trait du caractère, oscillant constamment entre les choix possibles, et qui revient à diverses reprises dans les autoportraits, par exemple celui du 8 juillet 1804 :

Il est vrai pour voir les deux côtés de la chose, qu’avec ma mobilité j’aurais bien pu devenir moi-même assez médiocre. Au milieu de beaucoup de faiblesse je donne pourtant habituellement une preuve de force. J’ai le sentiment qu’avec la connaissance que j’ai des hommes, ma paresse, ma mobilité, ma constitution physique fatiguée, mon goût pour la campagne, pour les femmes, etc. je pourrais très bien mener une vie assez douce sans littérature, et sans gloire et que la littérature et la gloire troubleront ma vie, en m’obligeant à la manifestation et à la défense de mes opinions ; et malgré cette conviction, je préfère la gloire littéraire au bonheur, sans trop me faire illusion en même temps sur la valeur et l’intensité de cette gloire.

JI, 133-134

Le diariste se définit par cette syllepse où le sens métaphorique (le caractère changeant) engendre la mobilité au sens littéral, dans une recherche vaine du lieu où vivre. Au cours d’un nouveau voyage, entre Melun et sa propriété des Herbages, la voiture se brise, obligeant à un arrêt à Lieusaint – on ne saurait trouver nom plus pertinent pour celui qui cherche un port. Cette étape contrainte suscite une « rêverie » développée dans l’entrée du 21 décembre 1804, où l’évocation de différents lieux de vie possibles est associée au journal dans lequel cette rêverie est rédigée :

Avec ma mobilité, les objets s’effacent de ma tête à mesure que je m’éloigne, et ils y rentrent à mesure que je me rapproche. Tous mes souvenirs d’Allemagne s’affaiblissent sensiblement, et ceux de France se raniment. Ce journal peut me servir non pas à me redonner des sensations passées, mais à me rappeler que j’ai éprouvé ces sensations, et qu’il ne dépend [que] de moi de les retrouver en changeant de lieu. Ainsi ce journal est une espèce d’histoire, et j’ai besoin de mon histoire comme de celle d’un autre pour ne pas m’oublier sans cesse et m’ignorer. Cette journée a été une journée d’impressions assez vives. Ce Paris dont j’ai côtoyé les murs, ce Paris où huit ans de ma vie se sont passés dans tant d’agitations de projets et d’espérances, ce Saint-Ouen, où j’ai vécu si souvent avec Minette, et où nous avons fait notre apprentissage des hommes et de la vanité des choses humaines, ces Herbages, où je retrouve tant de traces de plans non réalisés, tout cela me jette dans une rêverie vague, qui n’est pas sans amertume, et qui n’est pas non plus sans douceur.

JI, 257-258

Benjamin Constant, Journal I, 6 thermidor an XII – 25 juillet 1804, fo 29 verso, détail

© Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, Fonds Constant II, 34/12/1

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La « mobilité » renvoie à la fois au changement de lieux et à la variabilité des états mentaux. Face à elle, le journal y surgit comme un recours. Cahier maniable, il a une valeur double : il est mobile, comme son propriétaire qui peut l’emporter partout et en tous lieux ; et il offre un ancrage – encrage, serait-on tenté d’écrire – qui offre le rôle du continuum, réponse à la fragmentation du sujet. Aussi dans l’étrange formule « ce journal est une espèce d’histoire » le journal désigne-t-il à la fois le cahier, qui est une histoire en tant que telle, et le contenu de cet objet, qui met en récit un sujet au fil des entrées journalières. Une observation d’Isabelle Galichon s’applique parfaitement à cette situation du voyageur qui fait une halte pour s’observer : « [L]a mise à distance, du corps tombant dans une mobilité réduite et happé dans un état de veille paradoxale qui implique une vigilance projetée essentiellement dans l’espace hétérotopique du récit, facilite la déprise de soi du réel pour mieux le réinvestir[24]. » Histoire « d’un autre », le journal de Constant est le miroir qui non seulement rappelle les sensations passées, mais invite à une réflexivité, là où se construit le sujet, là où se situe son éthos. Un autre geste contribue à approfondir la spécularité que le journal installe entre le « je » de l’expérience et le « je » du diariste : « Mais à quoi tout cela sert-il ? Je copie dans un grand livre tout ce journal. Quand j’en serai à copier ceci, quelle sera ma situation ? J’en suis curieux » (19 septembre 1814 ; JI, 652). Variation sur le thème de l’homo viator, les routes parcourues renvoient au cheminement d’une vie ; mouvement où, aux deux premières instances, s’ajoute celle du copiste, dont la réflexivité s’approfondit d’un surplomb dans le temps.

Le cahier, objet portable, offre au diariste mobile dans l’espace et dans le flux des jours la surface stable et continue de l’exercice de soi, un point fixe d’auto-observation. Dans la fiction, c’est également un cahier retrouvé, à côté de lettres éparses, qui contient l’analyse qu’Adolphe fait de lui-même et de sa liaison avec Ellénore[25]. La tension d’un certain nombre d’entrées vers la formule gnomique qui, partant d’un épisode de vie, exprime une vérité morale générale au présent offre une éloquente illustration de cette articulation entre mobilité et stabilité, comme dans cette entrée où le diariste prend la posture du relecteur de soi en moraliste : « Relu çà et là diverses parties de ce journal. En rapprochant mes différentes impressions, je vois bien que Biondetta [Germaine de Staël] est la douleur et le bouleversement habituel de ma vie. Que j’aie tort, que j’aie raison, cela est. Or il n’y a jamais de raison pour être malheureux, quand on peut cesser de l’être, sans crime » (5 août 1804 ; JI, 152).

La quête d’un lieu stable et d’un plan de vie régulier hante les pages de ce journal. La mobilité spatiale est la mise en abyme de la mobilité intérieure, appelant une double réponse : celle d’un lieu et celle d’une vérité morale immuable.

De la main à la plume et à l’encre : le diariste en idiographe

La deuxième partie du corps engagée dans la pratique du diariste est la main, en contact avec l’encre et la page, par la médiation de la plume : « Mais la plume me tombe des mains » (3 février 1807 ; JI, 490). Formule convenue, et rendue fameuse par les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, elle n’en évoque pas moins la matérialité du geste du scripteur. Dans ces journaux, le terme de main est lié à la sexualité, par exemple dans une occurrence où il évoque « la main d’une femme » (19 septembre 1814 ; JI, 652) ; elle est plus souvent une métaphore de la domination, celle par exemple « de l’homme-femme [Germaine de Staël] dont la main de fer m’enchaîne depuis dix ans » (26 octobre 1806 ; JI, 460). Elle renvoie également au rapport au livre et à la documentation, liée à la liberté individuelle : « [J]’aime à avoir tout sous ma main de manière à disposer de moi » (4 novembre 1804 ; JI, 223). Dès lors, la main qui tient la plume est un outil de domination, tant pouvoir exercé sur autrui, voire sur soi, comme le montre le pouvoir donné aux mots dans Adolphe, que pouvoir subi, celui qu’impose la langue – là aussi Ellénore y échappe en partie, parlant avec la médiation des « idiomes étrangers [qui] rajeunissent les pensées[26] ». Ainsi, si l’écrit permet de gagner une réflexivité surplombante, il doit passer par le code de la communauté, l’alphabet, et subir le pouvoir social. Constant recourt donc à des techniques spécifiques pour s’approprier ce code, comme si la main cherchait à reprendre le contrôle de la langue, en créant non un idiolecte, mais une idiographie.

C’est dans cette catégorie qu’on peut ranger le sigle inventé pour marquer ce qu’il appelle la « jouissance physique ». L’absence d’une deuxième barre horizontale, laissant les deux jambes du sigle ouvertes dans la partie inférieure, semble renforcer l’évocation sexuelle ; le sigle est parfois fortement appuyé, avec un trait épais comme pour lui donner plus de force, comme dans l’entrée du 7 mars 1804 (JI, 60). Ce symbole fait place au chiffre « 1 » dans le système d’abréviations qu’il adopte dans le deuxième journal. En effet, la mort de Julie Talma, déclare le diariste en concluant son premier journal, l’a si fortement affecté qu’il ne peut plus écrire que sous forme abrégée et en chiffres (JI, 373). Ce deuxième journal se présente donc comme un objet singulier où certaines entrées ne sont que des suites de nombres, comme celle du 1er octobre 1804 (JI, 390)[27]. Enfermant son existence dans dix-sept chiffres qui reviennent aléatoirement d’un jour à l’autre, le diariste s’abstrait de la langue, qui, pourtant, resurgit progressivement au fil des entrées. Enfin, le troisième journal rompt avec les sigles et les chiffres, en adoptant un autre système : le français, je l’ai dit, est transcrit en caractères grecs, dans un exercice fastidieux, accompli scrupuleusement pendant près de cinq ans, parfois pour d’assez longues entrées, notamment au moment où il tombe amoureux de Juliette Récamier, ou dans la période où il cherche à retrouver une fonction politique. Parmi les raisons qui ont été avancées, on a supposé que cet alphabet était un code pour se défendre contre les lecteurs indiscrets, entre autres les domestiques. Hypothèse plausible, car la graphie crée une forme d’opacité du signifiant[28]. J’observerais que dans un journal manuscrit le destinataire reste problématique, raison supplémentaire pour envisager non seulement le décodage par un potentiel lecteur, mais également l’encodage par le scripteur. Dans cette perspective, je proposerais de voir dans cette astreinte de la main à dessiner des caractères étrangers une manière de s’affranchir partiellement de la langue en choisissant un alphabet personnel. Un épisode de Ma vie (Le cahier rouge) corrobore cette hypothèse :

Il [Stroelin, l’un des précepteurs de Constant] avait eu, du reste, une idée assez ingénieuse, c’était de me faire inventer le grec, pour me l’apprendre, c’est-à-dire qu’il me proposa de nous faire à nous deux une langue qui ne serait connue que de nous : je me passionnai pour cette idée. Nous formâmes d’abord un alphabet, où il introduisit les lettres grecques. Puis nous commençâmes un dictionnaire dans lequel chaque mot français était traduit par un mot grec. Tout cela se gravait merveilleusement dans ma tête, parce que je m’en croyais l’inventeur […][29].

Certes, contrairement à l’enfant, le diariste adulte a conscience de ne pas être l’inventeur de l’alphabet grec, mais sa transcription du français dans cet alphabet crée une graphie toute personnelle. Idiographie qui fonde un éthos singulier, celui de l’individu en lutte contre le code social. C’est par là rejoindre une idée politique de fond, à savoir celle que Constant se fait de la liberté des Modernes, explicitée dans sa célèbre conférence de 1819 sur « De la liberté des anciens comparée à celle des modernes » : « Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances[30]. » Cette liberté de l’individu à préserver du poids des institutions, Constant a proposé d’en faire le ressort du théâtre moderne qui doit représenter la lutte de l’individu contre « ce préalable inconsenti, inconnu » auquel « il faut se soumettre, sous peine d’être brisé[31] ». On en retrouve des échos dans les Journaux, par exemple dans l’évocation du souvenir obsessif d’un fait divers relatant la pendaison d’une femme en Angleterre : le diariste se dit hanté par l’image de cette femme « broyée sous la main de fer d’une société implacable » (20 avril 1804 ; JI, 86), dans une image où la main de la femme – jusque-là érotique ou de domination – devient celle d’une société de l’oppression. C’est à cette « main de fer » que celle du diariste oppose la résistance de ces signes singuliers.

La main traçant un sigle inventé ou s’astreignant à tracer des caractères grecs est engagée dans une pragmatique de soi, un exercice où l’éthos se construit en cherchant à affirmer l’irréductibilité d’une individualité, dans un mouvement sans doute à rattacher à la culture protestante qui est celle de Constant. Dans le même geste, il s’émancipe du code commun : l’alphabet grec, c’est mettre en récit son histoire « comme celle d’un autre », éprouver le soi comme étranger, distinguer un individu pour y voir un hapax. On ne manquera pas de souligner que cet exercice est en contradiction avec la propension à la vérité générale qui ramène le sujet à la loi commune. Éthos, donc, comme désir d’individuation affronté à la familière étrangeté de soi et à la tentation de la réduction à une communauté morale.

L’oeil et la page

Enfin, l’oeil, que Constant utilise souvent au pluriel pour évoquer la fatigue des yeux, les douleurs qu’ils procurent ou leur mauvais état. Organe de la lecture, ils sont indispensables au travail auquel s’adonne Constant, périodiquement entravé par des problèmes oculaires, par exemple ce 19 septembre 1804 : « Sans mes yeux qui mettent un obstacle continuel à un travail suivi, j’aurais terminé mon ouvrage cet hiver » (JI, 188). Or le journal n’est pas seulement une pratique rédactionnelle, il se donne aussi comme texte à lire. Et le premier lecteur est le diariste lui-même, comme il le rappelle à plusieurs reprises, donnant à penser que ces notes du quotidien n’ont que lui pour seul destinataire. C’est ce que tendrait à montrer cette note rédigée dans un hôtel de Nevers le soir du 18 décembre 1804 :

Ne sachant que faire le soir j’ai relu ce journal et il m’a passablement amusé. Si ceux dont je parle le lisaient, aucun ne serait content. Cependant aucun n’écrirait autrement sur ses amis s’il écrivait pour lui-même. En le commençant je me suis fait une loi d’écrire tout ce que j’éprouverais. Je l’ai observée, cette loi, du mieux que j’ai pu, et cependant telle est l’influence de l’habitude de parler pour la galerie, que quelquefois je ne l’ai pas complètement observée. Bizarre espèce humaine ! qui ne peut jamais être complètement indépendante ! Les autres sont les autres : on ne fera jamais qu’ils soient soi. Ce journal, cet[te] espèce de secret ignoré de tout le monde, cet auditeur si discret que je suis sûr de retrouver tous les soirs, est devenu pour moi une sensation dont j’ai une sorte de besoin : je ne lui confie toutefois pas tout. Mais j’y écris assez pour y retrouver mes impressions, et pour me les retracer, quand je n’ai rien de mieux à faire. Les autres sont-ils ce que je suis ? Je l’ignore. Certainement, si je me montrais à eux ce que je suis, ils me croiraient fou. Mais s’ils se montraient à moi ce qu’ils sont, peut-être les croirais-je fous aussi ? (JI, 255-256)

Le destinataire apparaît comme l’horizon donné à l’écriture par l’habitude, mais refusé ici, car le journal est le lieu du secret – au sens étymologique issu du verbe latin secernere, à savoir ce qui est mis à l’écart, séparé. Exposer cette part intérieure à autrui ferait courir le risque d’être considéré comme fou. Dès lors, la mise en page guide non un lecteur autre, mais le diariste lui-même, dans un éthos du retour permanent sur soi. La réglure, qui quadrille les deux premiers journaux, quoique différente dans l’un et l’autre, ordonne l’hétérogénéité des fragments du quotidien en la pliant à la règle des dates. Elle facilite avant tout la lisibilité, comme les abréviations permettent un repérage aisé des activités. Le diariste peut ainsi aisément faire retour sur l’usage de ses jours : « J’ai bien moins travaillé que je ne croyais depuis deux ans. De 714 jours j’en ai passé 259 sans travailler » (5 janvier 1806 ; JI, 424). Attention aux durées que Constant applique aussi à son roman Adolphe, comme en témoigne le fragment manuscrit intitulé « Chronologie du roman[32] ». La mise en page et la graphie sont bien ici des techniques de l’observation de soi, au service d’un éthos réflexif, en surveillance de soi.

De cette étude de la matérialité de l’écrit intime et de ce que Foucault proposait d’appeler une « pragmatique de soi », je tirerai une double conclusion. La première porte sur le cas analysé. Alors même que le corps est peu évoqué dans les textes de Constant, il est observable dans sa pratique de diariste, dans la graphie, l’ordonnancement de la page et l’organisation des entrées, ou encore le jeu des abréviations, ainsi que dans les notations métadiaristiques, qui éclairent sur le maniement des cahiers et leur usage concret. Constant diariste y apparaît à la fois comme scripteur de son quotidien et comme premier lecteur de soi ; de ce point de vue, ses journaux se révèlent moins destinés à un lecteur tiers qu’autodestinés. Ils offrent l’espace de la mise en récit et de l’observation de soi, d’un soi exposé à un double regard réflexif : celui de l’examen du quotidien effectué au jour le jour et celui qui se déploie dans la durée du calendrier, dans les moments de lecture rétrospective. Ils se construisent dans une tension entre la langue commune, code qui les soumet à la pression sociale, et la recherche d’un idiolecte qui émancipe l’individu des règles et contraintes sociales.

La deuxième conclusion éclaire la lecture des journaux intimes, ou du moins de ceux qui sont restés inédits du vivant de leur auteur. Le retour au manuscrit, grandement facilité aujourd’hui par la numérisation[33], dégage, comme l’a montré l’exemple de Constant, d’autres modalités de la construction du sens. En suivant les pistes ouvertes d’une part par l’invitation de Philippe Lejeune à revenir à la page manuscrite, d’autre part par celle de Michel Foucault à observer les techniques par lesquelles le soi se saisit de lui-même, on abolit l’écran de la page imprimée pour accéder à la parole vive de l’écriture du journal, révélatrice de nouvelles significations.