Abstracts
Résumé
Si, étymologiquement, le mot « intime » signifie « ce qu’il y a de plus intérieur », son évolution sémantique le conduit progressivement à caractériser des relations de grande proximité et des écrits personnels rédigés pour soi ou pour un cercle très restreint, ce qui fait de l’intime une réalité fuyante, parfois insaisissable, en raison des enjeux relatifs à la confidentialité et à la complicité des individus. Les lettres intimes peuvent en effet être allusives au point de paraître cryptées pour un tiers, puisqu’elles reposent sur la connaissance préalable du destinataire, capable de percer les silences. Comment rendre compte de l’intime lorsque celui-ci se dérobe, ne se manifeste ni par la confession ni par la confidence, ni même par un discours sur soi ? Pour penser l’éthos intime de l’écrivain, le cas de Jeanne Lapointe (1915-2006) s’impose en raison de l’éthique singulière de l’amitié qui caractérise sa correspondance avec des écrivaines et journalistes telles que Gabrielle Roy, Marie-Claire Blais, Béatrix Beck, Judith Jasmin, et qui se fonde sur une résistance à la confidence intime et sur une propension au débat d’idées, voire au dissensus.
Abstract
Etymologically, the word “intimate” means “that which is most interior,” but its semantic evolution has gradually led it to characterize close relationships and personal writings written for oneself or for a very restricted circle, making intimacy an evasive, sometimes ungraspable reality, due to the stakes involved in confidentiality and complicity between individuals. In fact, intimate letters can be so allusive as to appear cryptic to a third party, since they rely on prior knowledge of the recipient, capable of piercing the silences. How to account for intimacy when it hides and is not shown in confession or confidence, not even in discourse about the self? The case of Jeanne Lapointe (1915-2006) stands out as an example of the intimate ethos of the writer, because of the singular ethic of friendship that characterizes her correspondence with writers and journalists such as Gabrielle Roy, Marie-Claire Blais, Béatrix Beck and Judith Jasmin, and which is based on resistance to intimate confidence and a propensity for debate and even dissent.
Article body
Les archives de Jeanne Lapointe, notamment sa correspondance avec des écrivaines et journalistes du Québec ou d’ailleurs, telles que Gabrielle Roy, Marie-Claire Blais, Béatrix Beck et Judith Jasmin, offrent un accès direct aux façons dont peut jouer l’amitié féminine dans la vie intellectuelle et artistique des femmes au xxe siècle. Première laïque à obtenir une licence et une maîtrise ès arts de l’Université Laval, première professeure de littérature à la Faculté des lettres de cette même institution en 1940, première universitaire à signer des critiques littéraires dans la revue d’idées Cité libre en 1954, Jeanne Lapointe oeuvre dans un milieu d’hommes. Or par sa correspondance et ses voyages, elle se crée une communauté amicale de femmes, au sein de laquelle elle défend une « éthique du dialogue[2] » semblable à celle sur laquelle elle fonde sa parole publique. À l’éthique du dialogue, et à l’exigence de liberté qui la sous-tend, s’ajoute ce qui pourrait s’apparenter à un pacte d’amitié, non formalisé, s’appuyant sur le refus de l’intrusion dans la vie personnelle, car le dialogue amical ne doit jamais chercher à empiéter sur le territoire protégé de l’intime. L’éthos intime de Jeanne Lapointe, le plus souvent voilé et se dérobant à la curiosité de ses destinataires, semble dès lors s’inscrire dans la continuité de sa posture intellectuelle[3]. Dans ses relations amicales, Lapointe s’efforce de mettre en application les principes qu’elle défend dans son action publique : autonomie du jugement critique, liberté, dialogue.
Si l’on considère la propension au débat d’idées et la résistance à la confidence intime qui caractérisent les lettres de Jeanne Lapointe à ses amies écrivaines et journalistes, on peut se demander ce qui distingue ces lettres, qui demeureront privées, des échanges épistolaires de Lapointe avec des interlocuteurs masculins, qui connaîtront un retentissement public, comme ce fut par exemple le cas de la lettre de Mgr Félix-Antoine Savard publiée à la suite de l’article de Lapointe « Quelques apports positifs de notre littérature d’imagination »[4]. L’exploration de la dimension intime particulière de ces correspondances permettra de mieux saisir un éthos amical de femmes et d’approfondir notre compréhension de l’amitié féminine, qui demeure encore aujourd’hui largement méconnue[5]. Si le rôle de l’amitié féminine dans la constitution sociale de la littérature n’a pas encore été frontalement ni systématiquement abordé, ou s’il ne l’a été qu’indirectement ou par fragments[6], c’est peut-être parce qu’on ne sait comment appréhender ce phénomène complexe, objet de préjugés tenaces, et trop souvent renvoyé dans la trame de la vie personnelle et dans les marges de la littérature.
« Éthique du dialogue »
Analysant, pour cerner la « posture intellectuelle singulière » de Jeanne Lapointe, les débats dont celle-ci a pris l’initiative dans Cité libre, Alex Noël observe que Lapointe ne cherche pas à « asservir le discours d’autrui à une vérité unique, mais au contraire [à] ouvrir un espace dialogique où les multiples points de vue autour d’un objet se rencontrent et s’entrechoquent », « veill[ant] à ce que sa pensée ne devienne pas hégémonique, qu’elle ne tende pas, à son tour, vers un monologisme[7] ». Dans ses textes publiés en périodique, Lapointe revient régulièrement sur la nécessité du dialogue. Dans Le Devoir, elle déplore en 1955 : « Toute pensée adverse nous apparaît comme une menace au lieu d’un enrichissement possible[8]. » En 1958, elle pose les conditions essentielles à un dialogue véritable : « Le courage, l’audace, la liberté nécessaires à celui qui parle doit rencontrer courage, audace et liberté chez celui qui écoute. Car la parole, pour devenir communication, doit traverser des épaisseurs de résistance chez l’un comme chez l’autre. Résistances intérieures en celui qui parle et qui doit consentir à mettre en cause sa propre pensée[9]. » Cette ouverture à l’autre et cette capacité à accepter les dissensions caractérisent aussi l’éthos construit dans les lettres de Lapointe. N’écrit-elle pas à Mgr Félix-Antoine Savard, dans une lettre qui l’invite à publier sa « Dissidence » à la suite de son article « Quelques apports positifs de notre littérature d’imagination » : « On y verra en outre que des gens d’opinion contraire peuvent se parler avec amitié et respecter les idées les uns des autres[10] » ? Chez elle, donc, l’amitié n’exclut pas les désaccords, même profonds. Au contraire, ceux-ci tendent à encourager la poursuite du dialogue, à maintenir le lien, comme la pensée, toujours vivant.
Écriture du présent s’inscrivant dans une logique de recommencement perpétuel, la lettre sied bien au refus d’une pensée figée en vérité, et imposée à l’autre : « Je te dis ma pensée comme tu me dis la tienne, sans vouloir te faire changer d’idée. Et ce serait dommage que tu [perdes] ce que j’aime mieux appeler ma véhémente franchise que de “l’intransigeance” », confie Lapointe à Judith Jasmin en 1938[11]. La parole n’est donc jamais posée comme définitive, puisque la succession des lettres épouse le mouvement de la pensée, et contient peut-être la possibilité de son raffinement. La lettre se rapproche ainsi parfois de l’essai, en ce qu’elle « tâtonne, tente quelque chose » : « [S]a force n’est pas de trancher mais d’arpenter ces territoires contrastés où la reconnaissance de nos incertitudes nourrit la recherche du vrai[12]. » En 1941, Lapointe écrit à Jasmin : « Voilà mon opinion de maintenant là-dessus. Discute-la si le coeur t’en dit, je n’ai pas l’impression que tu la partages entièrement[13]. » Jeanne Lapointe se garde toujours de précipiter son jugement, pour favoriser l’ouverture à l’autre, qui est la condition même de la poursuite du dialogue. Prudente, Lapointe situe sa pensée dans le temps, consciente que celle-ci est susceptible de se transformer au fil des lectures et des échanges avec autrui. Bien que la lettre soit une forme adressée, la destinataire – ici, Jasmin – est libre de saisir la perche que lui tend Lapointe (« Discute-la si le coeur t’en dit »). Lapointe tente donc de créer les conditions favorables au dialogue, et si l’autre choisit de ne pas donner suite, sa lettre lui aura tout de même permis d’élaborer sa propre pensée à l’intérieur d’un dialogue anticipé, souhaité. Ainsi, comme l’observe Marie-Catherine Huet-Brichard, « [l]a lettre n’importe pas pour la qualité de l’échange mais pour la présence d’un regard sous lequel la pensée se structure et le texte prend forme. L’autre est indispensable pour éveiller la voix du sujet[14] », et force est d’admettre que c’est sous le regard privilégié des femmes que Lapointe veut mettre ses idées à l’épreuve.
Les réflexions qui traversent sa correspondance amicale ne cherchent pas à persuader l’autre ; elles agissent plutôt comme l’étincelle de l’échange d’idées qui refuse autant la complaisance que le durcissement de la pensée. La posture intellectuelle et l’éthos épistolaire de Lapointe correspondent ainsi à la définition de l’éthique que propose Françoise Collin, philosophe féministe et amie de Lapointe : « L’éthique – qui ne doit donc pas être confondue avec la morale et ses diktats, qui en est même le contraire – c’est non pas l’accord avec n’importe qui ou n’importe quoi, le règne des concessions, mais c’est, une fois encore, la vigilance, une attention intense, toujours différente, aux contours, aux nuances, aux particularités de chacun-e et de chaque situation, pour en saisir et en faire advenir le meilleur, le plus positif [15]. »
Le discours amical, chez Lapointe, n’essaie pas de dissimuler tout ce qui chez l’autre ne conforte pas le soi ; il prône au contraire, pour le dire avec Hélène Cliche, « la liberté d’être simultanément avec et distinct de l’autre[16] ». La lettre s’attache ainsi à révéler les notes dissonantes, et cherche même à les provoquer. Elle appelle une pensée exigeante, comme le montre ce passage d’une lettre de Lapointe à Jasmin :
Tu dis des paroles très aimables sur l’article dans Regards[17]. À vrai dire je l’ai donné avec répugnance : il me déplaisait parce que j’avais l’impression qu’il faisait pastiche ; et il me semblait qu’il nageait dans la sucrerie et le sirop d’érable et qu’il faisait « page féminine ». Si tu me disais quelques bonnes vérités, un peu rossement, tu me rendrais service en m’aidant à faire moins mal. Car j’ai grand confiance en ce que tu penses, tu sais. Et il me semble [que] notre amitié doive se dispenser de compliments et ne pas craindre ce qui en est l’opposé. Ne va pas croire à un instinct d’auto-sadisme à la Salavin[18] – si je peux dire – mais simplement à un besoin de conseils et d’aide[19].
La correspondance constitue donc un espace social, où créer du lien, et un espace critique et d’émulation, les amies s’apprenant mutuellement à débattre, à écrire et à lire, partageant leurs impressions de lecture et les idées que celles-ci font naître chez elles. Le réseau féminin formé autour de Jeanne Lapointe apparaît plusieurs fois à la lecture des lettres comme « une communauté du dissensus[20] » : « Tout de même, à qui est-ce que je ferais livre [sic] mon prochain livre si vous n’êtes pas là ? Et comment vivre sans nos querelles ombrageuses qui, finalement, me font toujours réfléchir ?[21] », lui écrit Marie-Claire Blais. En Lapointe, les écrivaines trouvent une lectrice aussi rigoureuse que perspicace. La correspondance devient donc un espace critique, parallèle à celui de la sphère publique, marqué par une franchise entière et brute : « [J]e voudrais pouvoir vous présenter une première copie corrigée des premiers chapitres au moins de “Les Ironies”[22] lorsque vous viendrez. Vous savez combien j’ai besoin de votre sévérité pour juger même si j’ai l’audace de vous critiquer[23]. » Ainsi, malgré le fait que, très tôt, Jeanne Lapointe, professeure de Blais, a cru au potentiel littéraire de son étudiante, a partagé ses premiers textes avec des écrivains qu’elle estime[24], l’a encouragée à publier, elle n’hésitera jamais à exprimer un jugement négatif sur ses oeuvres. Sa double posture de mentore et d’amie ne cède jamais à la paresse ou au mensonge de la complaisance.
La relation entre Lapointe et Blais correspond à ce que Michel Lacroix désigne comme une « amitié métacritique qui est aussi une critique de l’amitié, ou malgré l’amitié, une critique du discours, des jugements et des textes de l’ami, et par conséquent confrontation aux crises qui peuvent effriter l’amitié, du fait de la distance face aux textes, aux idées, aux gestes, en même temps qu’accueil du jugement de l’ami (fût-il négatif)[25] ». Certes, les réserves émises sur les manuscrits blessent et fragilisent, pour un temps, l’amitié ; elles peuvent même ébranler la foi de l’auteure en son oeuvre[26], mais pour une écrivaine telle que Blais, il s’agit néanmoins d’une expérience formatrice, en ce qu’elle permet d’accéder aux riches possibilités du dialogue et de puiser dans la liberté progressivement acquise le courage nécessaire à la confrontation des idées : « Et comme je peux me défendre maintenant, depuis quelques années, (devenant enfin un peu moins bête n’est-ce pas ?) même devant ceux qui me sont le plus chers, quand il y a un vrai dialogue, même violent parfois, je l’apprécie[27]. » Au fil de la correspondance, Blais se détache de son éthos d’étudiante pour se poser comme l’égale de sa mentore, détachement qu’elle fonde sur la confiance en ses choix que lui procure[28], entre autres, l’échange parfois frontal avec l’amie. Ainsi plutôt que de provoquer la rupture, le dissensus est susceptible de raffermir son idéal d’amitié : « Je crois, Jeanne, qu’il y a plutôt lieu de se réjouir si je prends mes décisions moi-même, comme pour la question de la dédicace dont je [p]rends la responsabilité, si j’ai parfois trouvé le courage de refuser vos recommandations – quand, cinq ans plus tôt, cela eût été impossible. Cette indépendance intérieure – vous était chère à vous aussi, souvenez-vous. Maintenant il y aurait un terrain si libre si clair – franchement joyeux pour notre entente[29]. » La transformation de l’éthos de Blais, qui passe de l’étudiante qui dépend du jugement de sa mentore à celui d’écrivaine qui affiche une assurance plus ferme par rapport à ses choix et son oeuvre, tend à montrer que « la relation épistolaire favoris[e] un accès particulier du sujet à lui-même, comme si s’adresser à un autre était une chance d’entrer en possession de soi[30] », comme le suggère Anne Chamayou. Si l’échange épistolaire permet peu à peu d’accéder à soi, il résiste, du moins chez Lapointe, à l’épanchement de l’être intime, résistance que l’on peut associer à l’« [é]thique de l’esquive[31] ». La possibilité de l’esquive constitue une forme de garantie, pour Lapointe, de la liberté des correspondantes, laquelle apparaît comme la condition première de l’amitié.
« Éthique de l’esquive »
L’attachement vif à la liberté, la sienne comme celle de l’autre, guide en effet l’écriture épistolaire de Jeanne Lapointe. Rejetant du revers de la main les lieux communs de la correspondance considérés comme d’éventuelles entraves à la liberté de l’autre, Jeanne Lapointe ne sollicite pas fermement de réponses à ses lettres, pas plus qu’elle ne commande les sujets qu’elle souhaite que sa destinataire aborde, comme il est possible de le constater dans cette lettre adressée à Judith Jasmin : « [J]e dis : parle-moi de ceci ou de cela[,] c’est de la rhétorique ! N’écris que quand tu en as le goût. Je ferai de même[,] l’amitié ne doit pas entraver la liberté[,] ce qui ne serait pas de l’amitié[32]. » La lettre doit donc demeurer « un acte volontaire[33] », surtout en contexte d’amitié. C’est pourquoi Lapointe se réjouit des intermittences de la correspondance. Elle y voit la formalisation d’une amitié non contraignante, libre : « Voilà encore un autre grand trou de silence dans notre correspondance. C’est bien parce que c’est de la liberté[34]. » L’association entre le silence et la liberté touche aussi bien l’absence de lettre qu’un long délai entre la lettre et sa réponse. Il y a encore le silence des lettres disparues[35]. Celui-ci est particulièrement marqué dans le cas de Lapointe, puisque plusieurs de ses lettres, qui ne se retrouvent pas dans les fonds d’archives de ses destinataires, ne semblent pas avoir été conservées. La destruction de ses lettres est d’ailleurs présentée par Lapointe à Jasmin comme un acte d’amitié : « À propos de ces lettres que je t’écris, le plus grand plaisir que tu pourrais actuellement me faire ce serait de me dire que tu as l’habitude de [déchirer] ce qu’on t’écrit. Si tu n’as pas cette habitude, la plus grande marque d’amitié ce serait de le faire pour les miennes[36]. » Il y a enfin le silence qui s’immisce au sein même des lettres et qui exprime le refus de parler de soi, la pudeur de l’épistolière.
Le geste épistolaire paraît donc, chez Lapointe, tendu entre le désir de se rapprocher de l’autre et celui de maintenir une certaine distance ; la correspondance amicale repose sur un pacte fondé sur le refus de l’intrusion dans la vie personnelle. Nombreuses sont les correspondantes de Lapointe qui soulignent le mutisme de la professeure de littérature sur ce qui la concerne elle-même. C’est le cas de l’écrivaine belge naturalisée française Béatrix Beck : « Mais vous ne parlez pas du tout de vous, de vos cours, de votre vie, ni de l’époque où vous reviendrez en France. J’aimerais avoir, pas seulement une lettre de vous, mais de vos nouvelles[37] », et celui de Judith Jasmin : « J’espère que de ton côté, fille aussi muette qu’une tombe, le principal va bien – Bien en peine de te définir ce “principal” – mais, tu me comprends[38]. » Certaines le lui reprochent, comme Beck, et manifestent la déception des attentes que ce silence sur soi génère, tandis que d’autres se limitent à le constater, comme Jasmin, et n’y voient pas une entrave à la relation amicale, mais plutôt une forme de gage de la connaissance intime, laquelle paraît renforcée par la tournure allusive qui ne cherche pas à extorquer des confidences ni à diriger l’autre. L’horizon de la réponse reste largement ouvert.
Si l’éthos de Lapointe défend la liberté d’argumenter, non dans le but de convaincre l’autre mais afin d’échanger dans le respect réciproque de l’intelligence et du libre arbitre de chacune, jamais le dialogue ne doit tenter d’arracher la confidence :
Et si tu me le dis j’aurai plus de plaisir de ta [franchise] que n’importe qui d’autre. Je ne dis pas tout [ceci] pour attenter le moindrement à ta liberté, mais parce que la même [tentation] de tout lâcher m’est déjà [arrivée] à moi aussi. Si tu [aimes mieux] que nous parlions d’autre chose que de toi, dis-le. Moi-même j’ai déjà été très brutale avec des gens qui s’intéressaient à mon sort mais me donnant l’impression que je n’étais plus libre. J’aime trop la liberté et j’ai trop d’amitié pour toi pour ne pas aimer ta liberté aussi. Ta liberté aussi bien que la mienne[39].
Dans leur correspondance, Judith Jasmin et Jeanne Lapointe font du silence un signe de liberté[40], d’une parole non contrainte, voire d’une compréhension mutuelle profonde, comme en témoigne encore ce passage d’une lettre de Lapointe à Jasmin : « C’est peut-être bête, mais je crois que des gens qui se comprennent se parlent avec des silences autant qu’avec des paroles, quelquefois plus facilement avec ceux-là qu’avec celles-ci. Nous avons peu causé cette fois, mais j’ai l’impression que nous nous sommes assez bien reconnues et rencontrées[41]. » Pour elles, il semble que la communication la plus intime s’établit dans ce silence complice, posant les replis et les non-dits du discours comme gages de la confiance en la capacité de l’autre à percer les silences, à partir de sa connaissance de la destinatrice ou de sa propre expérience. S’abstenir de relever les silences de l’amie témoignerait, selon l’éthique de l’amitié propre à Lapointe, d’un véritable effort de compréhension de l’autre et d’un respect de son espace propre, de son quant-à-soi. Ce n’est pas ce qui se produit dans la correspondance de Béatrix Beck avec Jeanne Lapointe : « C’est vos démons qui vous suggèrent : “que dire qui puisse vraiment intéresser l’autre, qui en vaille un peu la peine ?” Mais tout, tout ce qui est personnel. D’ailleurs, ce n’est pas là le principal facteur de non-communication, dans votre cas : par exemple, rue du Roi de S., comme vous me disiez que la session d’assassinat des coussins vous avait rendu plus perceptive de vous-même et d’autrui, et que comme c’était normal, je vous ai demandée : “Perceptive de quoi ?”, vous m’avez répondu (en véritable brute sauvage) : “C’est indiscret.”[42] » Ici, la question de Beck semble perçue par Lapointe comme une transgression à l’éthique de l’amitié ; la curiosité interfère dans l’espace intime pour contraindre la parole au lieu d’adapter ses attentes en fonction de la personnalité de l’autre, et de la relation, comme y invite l’éthique[43].
Dans la correspondance de Lapointe, la confidence semble donc le plus souvent indirecte, l’amie devant être apte à la décoder dans l’échange d’idées, ou dans le silence où une vérité intime se révèle presque malgré elle[44]. L’amie ne doit pas chercher ostensiblement à percer « ce que vous appeliez en parlant de Claude Mauriac “le mystère des autres”[45] » ; ce qui est considéré par Lapointe comme une forme d’ingérence et d’entrave à sa liberté. C’est pourquoi les questions qu’elle adresse aux autres s’accompagnent toujours de précautions ou de nuances :
Es-tu heureuse ? Ça me préoccupe toujours chez les autres qui
m’intéressent.
Mais n’aies [sic] pas l’impression que intérêt veut dire : cas d’étude
veut dire : expérience
veut dire : cobaye
quelle [rage] un jour qu’on m’a traitée comme cela[46].
Ainsi, bien avant les études en psychothérapie qu’elle poursuivra dans les années 1970, Jeanne Lapointe semble se méfier de l’appropriation clinique de ses lettres, ce qui pourrait, entre autres, expliquer sa retenue à parler d’elle-même. Anticipant les mêmes craintes chez ses destinataires, elle prend soin de distinguer de manière nette l’analyse thérapeutique et la correspondance amicale, laquelle ne cherche pas à établir un diagnostic, sent-elle le besoin de préciser pour dissiper les doutes à ce sujet.
L’analyse de cette éthique du dialogue amical nous force à dépasser la conception sentimentale[47] de l’amitié féminine et à voir les liens qu’entretiennent les ethè épistolaires de ces femmes et les conditions de leur échange avec l’espace public. La posture intellectuelle de Lapointe paraît indissociable de l’éthos épistolaire qu’elle construit dès les années 1930 dans sa correspondance avec ses amies. Mais, contrairement aux échanges épistolaires de Jeanne Lapointe avec Félix-Antoine Savard et Pierre Gélinas[48], ces correspondances féminines ne se transportent pas dans l’espace public, malgré la teneur intellectuelle et l’éthique du dialogue qui les caractérisent. Lapointe ne propose par exemple pas à Gabrielle Roy de publier la lettre[49] dans laquelle celle-ci critique, sur manuscrit, l’article « Quelques apports positifs de notre littérature d’imagination », afin de créer un débat d’idées plus large autour de la littérature québécoise comme elle le fait avec Savard ou Gélinas. Pas plus qu’elle ne suggère à Judith Jasmin de donner un prolongement public à leurs lectures divergentes du cycle Vie et aventures de Salavin de Georges Duhamel, discutées dans leur correspondance[50]. Certes, la « Dissidence » de Savard est exemplaire de l’hégémonie littéraire catholique à laquelle Lapointe s’oppose, ce qui peut évidemment justifier son choix de donner un retentissement public à cet échange privé.
Mais se peut-il aussi que le maintien de la critique de Gabrielle Roy dans la confidentialité de la correspondance s’explique par le peu de place accordée au débat intellectuel entre femmes dans l’espace public[51], par l’enchevêtrement très étroit des sentiments amicaux et du débat intellectuel, ainsi que par la volonté de ne pas installer son amie dans la posture de censeur[52] ? On peut aussi y voir le signe que le contexte de l’amitié entre femmes est perçu comme incompatible avec le débat public, puisque les confidences qui le caractérisent, bien qu’elles soient toujours allusives, confèrent à ces échanges une tonalité intime qu’il importe de préserver. Dans sa lettre du 1er févier 1954, Gabrielle Roy émet par ailleurs des remarques qui concernent aussi bien la personne de Lapointe que son article : « Donc, c’est peut-être par ce que vous ne dites pas, par ce que vous retenez de vous-même peut-être, que votre si beau travail donne cette impression de froid. On dirait que, constamment animée par un souci de franchise, vous ne cédez jamais qu’au côté le plus sévère de la franchise[53]. » La connaissance intime de Lapointe se lit dans l’appréciation de son article ; Roy brouille la frontière entre les registres intellectuel et personnel, ce qui constitue assurément, au regard de l’éthos pudique de Lapointe, un motif expliquant le maintien de la confidentialité de cet échange.
Cette éthique singulière de l’amitié incite donc à repenser les critères de mesure de la proximité relationnelle pour y inclure la confrontation et le silence, puisqu’ils peuvent constituer des gages de liberté et d’un réel engagement envers l’autre. Ce rapport voilé à l’intime peut aussi être un trait de l’éthos féminin des premières intellectuelles tiraillé – même dans l’espace privé de la correspondance – entre le modèle masculin[54] et la mise à distance des stéréotypes féminins qui contribuent à leur stigmatisation.
Appendices
Note biographique
Professeure agrégée au département de Littérature, théâtre et cinéma de l’Université Laval, spécialiste de l’histoire littéraire des femmes au Québec, Mylène Bédard est membre du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture au Québec (CRILCQ), du Réseau québécois en études féministes (RéQEF) et de l’équipe de recherche subventionnée « La vie littéraire au Québec ». Ses publications récentes portent sur la correspondance de Jeanne Lapointe. Elle codirige actuellement le projet « Des épistolières aux vilaines filles : construction d’un outil de référence sur les femmes qui écrivent au Québec » (Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, 2024-2029) avec Isabelle Boisclair (Université de Sherbrooke) et Chantal Savoie (Univ. du Québec à Montréal).
Notes
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[1]
Cet article s’inscrit dans le cadre de mon projet de recherches « Écrire, lire, critiquer entre amies. Comment penser l’amitié féminine et ses effets sur les pratiques littéraires ? », subventionné par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).
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[2]
Chantal Théry et Claudia Raby, « Jeanne Lapointe : un art et une éthique du dialogue », Recherches féministes, vol. 21, no 1, 2008, p. 59-78.
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[3]
Marie-Andrée Beaudet, Claudia Raby et moi-même avons justifié le choix de coiffer notre anthologie des textes de Jeanne Lapointe du titre Rebelle et volontaire. Anthologie 1937-1995 (publié avec la collaboration de Juliette Bernatchez, Montréal, Leméac, « Phares », 2019) par la fougue de l’intellectuelle, mais aussi par son humilité et sa propension à l’effacement de soi : « Ces qualificatifs sont utilisés par Gabrielle Roy dans Bonheur d’occasion pour décrire Florentine Lacasse lorsqu’elle danse avec Emmanuel Létourneau sur un air de jazz. Jeanne Lapointe reprend ces qualificatifs dans son “Hommage à Gabrielle Roy, 1909-1983”, publié dans La Vie en rose [no 13, septembre-octobre 1983, p. 51]. Non seulement nous trouvions que les adjectifs “rebelle” et “volontaire” étaient tout à fait justes pour parler de la figure et de l’oeuvre de Jeanne Lapointe, mais ils permettaient aussi de mettre en lumière la démarche de Lapointe, dont les critiques épousent de l’intérieur le style et l’univers des oeuvres dont elles parlent. Elle les fait siennes pour mieux s’effacer et les donner à lire dans leur singularité » (« Lire Jeanne Lapointe », ibid., p. 8-9 ; je souligne).
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[4]
Jeanne Lapointe, « Quelques apports positifs de notre littérature d’imagination », Cité libre, no 10, octobre 1954, p. 17-36 et Félix-Antoine Savard, « Dissidence », ibid., p. 37-39.
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[5]
« L’amitié féminine ne connaît pas l’équivalent d[es] modèles masculins, son histoire est une page presque entièrement blanche » (Anne Vincent-Buffault, Une histoire de l’amitié, Montrouge, Bayard, 2010, p. 203-204).
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[6]
Selon Élaine Audet, « [l]es traces des grandes amitiés féminines ayant été soigneusement gommées de l’histoire, il n’[est] pas […] facile de dresser leur généalogie. […] Le choix formel de la courtepointe, art éminemment féminin, s’est imposé parce qu’il me semblait refléter le mieux la façon fragmentée qu’ont les femmes de vivre leur vie et leurs amitiés […] » (Le coeur pensant. Courtepointe de l’amitié entre femmes, Québec, Le Loup de Gouttière, 2000, p. 28).
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[7]
Alex Noël, « L’ouverture d’un espace dialogique dans les interventions intellectuelles de Jeanne Lapointe », Mens, vol. 18, no 1, printemps 2017, p. 22, 30 et 40.
-
[8]
Jeanne Lapointe, « Pour une morale de l’intelligence », Le Devoir, mardi 15 novembre 1955, p. 19 col. 2 (recueilli dans Jeanne Lapointe, Rebelle et volontaire, op. cit., p. 84).
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[9]
Jeanne Lapointe, « Humanisme et humanités (extraits) », mémoire présenté en mai 1958 à la Commission du programme de la Faculté des arts de l’Université Laval (recueilli dans Rebelle et volontaire, op. cit., p. 105).
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[10]
Jeanne Lapointe, lettre à Félix-Antoine Savard, 23 février 1954, Bibliothèque et Archives Canada (BAC, Ottawa), fonds Jeanne-Lapointe, ms. LMS0172, série A, boîte 1, chemise 44 (lettre publiée dans Études littéraires, vol. 49, no 1 [« Jeanne Lapointe »], 2020, p. 93-94).
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[11]
Jeanne Lapointe, lettre à Judith Jasmin, 1938, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ, Montréal), fonds Judith-Jasmin, P143.
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[12]
Jean Birnbaum, Le courage de la nuance, Paris, Seuil, 2021, p. 17.
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[13]
Jeanne Lapointe, lettre à Judith Jasmin, janvier 1941 (BAnQ, fonds Judith-Jasmin, P143).
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[14]
Marie-Catherine Huet-Brichard, « Cahier vert et correspondance, la naissance de l’écriture poétique chez Maurice de Guérin », dans Pierre-Jean Dufief (dir.), Les écritures de l’intime. La correspondance et le journal. Actes du colloque de Brest 23-24-25 octobre 1997, Paris, Champion, « Champion-varia », 2000, p. 44-45.
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[15]
Françoise Collin, « Une aventure à hauts risques », dans Françoise Collin, Anthologie québécoise 1977-2000, textes rassemblés et présentés par Marie-Blanche Tahon, Montréal, éditions du remue-ménage, 2014, p. 81.
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[16]
Hélène Cliche, « Le circuit féminin de l’épistolaire chez Colette. Une respiration vitale », Études littéraires, vol. 26, no 1 (« Colette : le luxe et l’écriture », dir. Yves Thomas et Hélène Benbaruk-Lapointe), été 1993, p. 62 col. 2.
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[17]
Il s’agit de « Sillage sur la Mer Caraïbe », Regards, 1re année, no 3, décembre 1940, p. 103-107.
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[18]
Jeanne Lapointe fait ici référence au cycle romanesque Vie et aventures de Salavin de Georges Duhamel, publié au Mercure de France de 1920 à 1932. Selon Éliane Tonnet-Lacroix, « [l]e registre dépréciatif est abondamment sollicité par Salavin, qui est un spécialiste de l’auto-dénigrement, auquel il se livre non sans complaisance » (« Salavin, anti-héros exemplaire », Roman 20-50, no 34, décembre 2002, p. 67). C’est sans doute à cette caractéristique du personnage que Jeanne Lapointe pense, pour mieux s’en distinguer, malgré la parenté qui pourrait s’établir entre Salavin et elle en raison de la dépréciation de son article.
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[19]
Jeanne Lapointe, lettre à Judith Jasmin, décembre 1940 (BAnQ, fonds Judith-Jasmin, P143).
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[20]
Michel Lacroix, « Dantin et l’âge de la métacritique. École, amitié et dissensus », Voix et images, no 113 (vol. 38, no 2, « Louis Dantin », dir. Jean Morency), hiver 2013, p. 87.
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[21]
Marie-Claire Blais, lettre à Jeanne Lapointe, 11 février (année inconnue) (BAC, fonds Jeanne-Lapointe, ms. LMS0172, vol. 3, chemise 1).
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[22]
Il pourrait s’agir d’Un Joualonais sa Joualonie paru en 1973.
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[23]
Marie-Claire Blais, lettre à Jeanne Lapointe, 14 mai (année inconnue) (BAC, fonds Jeanne-Lapointe, ms. LMS0172, vol. 3, chemise 1).
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[24]
Comme le rapporte Gilles Marcotte : « Jeanne Lapointe a rassemblé autour d’une table quelques écrivains amis, pour leur montrer une découverte récente, qui la ravit, celle des premiers poèmes de Marie-Claire Blais » (« Les lampions de l’Île d’Orléans », dans Chantal Théry [dir.], Jeanne Lapointe. Artisane de la Révolution tranquille, Montréal, Triptyque, 2013, p. 59).
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[25]
Michel Lacroix, loc. cit., p. 85.
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[26]
Les témoignages des proches des écrivaines peuvent à cet égard être très éclairants, comme il est possible de le constater dans ce passage d’une lettre de Mary Meigs, la compagne de Blais, à Jeanne Lapointe : « Après sa conversation au téléphone avec vous, Marie-Claire est venue à l’atelier en sanglots ; c’était comme le coups de marteau qui abattit un agneau, car elle a pensé que vous alliez aimer Pauline Archange, – et moi, j’en étais tout à fait sure [sic]. Dès ce moment, tout ce que je pouvais dire pour la réconforter était inutile ; elle avait perdu sa foi en elle-même et ne voulait plus continuer le roman. Pour moi, c’était incroyable que l’indifférence, la fatigue, l’irritation, vos propres obsessions (je ne sais pas quelle combinaison d’éléments) vous ont empêchée de voir les qualités extraordinaires de ce livre » (lettre à Jeanne Lapointe, 6 mars [année inconnue], BAC, fonds Jeanne-Lapointe, ms. LMS0172, boîte 3, chemise 6). La rature est de l’épistolière.
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[27]
Marie-Claire Blais, lettre à Jeanne Lapointe, 11 décembre 1968 (BAC, ms. LMS0172, vol. 3, chemise 5).
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[28]
Selon Anne Chevalier, « la distance temporelle nécessaire à la correspondance opère à un autre niveau que celui de la conversation, fût-elle longuement préparée. Les questions abordées par le critique entraînent des modifications de l’oeuvre, non pas tant de façon immédiate et primaire mais en faisant prendre conscience à l’écrivain de ce à quoi il tient essentiellement et qu’il n’a peut-être pas encore dégagé de façon sensible » (« La lettre d’auteur : esquisse d’une typologie », Elseneur, no 13 [« Correspondance et formation littéraire », dir. Brigitte Diaz et Jürgen Siess], mars 1998, p. 128-129). C’est ce qui semble se produire chez Blais, ce qu’elle parvient à identifier au fil de sa correspondance parfois houleuse avec Lapointe.
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[29]
Marie-Claire Blais, lettre à Jeanne Lapointe, 24 juin 1967 (BAC, ms. LMS0172, vol. 3, chemise 4). Malgré les réserves de Jeanne Lapointe, Marie-Claire Blais dédicace son roman David Sterne (1967) à la peintre et écrivaine américaine Mary Meigs, sa compagne.
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[30]
Anne Chamayou, « L’identité et ses altérations dans Les lettres à Malesherbes de J.-J. Rousseau », dans Anne Chamayou (dir.), Les lettres ou la règle du Je, Presses de l’Université d’Artois, « Cahiers scientifiques de l’Université d’Artois », 1999, p. 84.
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[31]
Pour Françoise Collin, l’« [é]thique de l’esquive […] est parfois la seule résolution de l’impasse. Il s’agit alors de redonner du champ au possible, contre toute évidence, même si le possible ne reste possible que dans l’éloignement. Laisser aller, aller : il n’est pas de rapport interhumain qui ne nécessite ce geste » (« Les langues sexuées de l’éthique », dans op. cit., p. 193).
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[32]
Jeanne Lapointe, lettre à Judith Jasmin, juillet 1938 (BAnQ, fonds Judith-Jasmin, P143).
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[33]
Lucien Bély, « Préface » à Pierre-Yves Beaurepaire et Dominique Taurisson (dir.), Les ego-documents à l’heure de l’électronique. Nouvelles approches des espaces et réseaux relationnels, Montpellier, Université Paul-Valéry-Montpellier 3, 2003, p. 9.
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[34]
Jeanne Lapointe, lettre à Judith Jasmin, 1941 (BAnQ, fonds Judith-Jasmin, P143).
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[35]
Voir à ce sujet la belle étude d’Annette Hayward, « Du silence dans la correspondance entre Louis Dantin et Germain Beaulieu », dans Stéphanie Bernier et Pierre Hébert (dir.), Nouveaux regards sur nos lettres. La correspondance d’écrivain et d’artiste au Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 2020, p. 21-41.
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[36]
Jeanne Lapointe, lettre à Judith Jasmin, sans date (BAnQ, fonds Judith-Jasmin, P143).
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[37]
Béatrix Beck, lettre à Jeanne Lapointe, 5 novembre (année inconnue) (BAC, ms. LMS0172, boîte 1, chemise 2). – Béatrix Beck a publié en 1978 un roman à clés, Noli, à propos de ses sentiments amoureux, non réciproques, à l’égard de Jeanne Lapointe, représentée sous les traits de Camille Laumière surnommée Noli dans l’oeuvre. Beck y revient sur les années 1968-1973 au cours desquelles elle fit plusieurs séjours d’enseignement au Québec et au Canada, notamment à l’Université Laval. Autobiographique, le roman puise dans la correspondance entre l’écrivaine et Lapointe (voir la « Postface » de François Grosso à la réédition de Noli, Nolay, éditions du Chemin de fer, « Micheline », 2017, p. 93-112). La publication de ce roman (1978) est postérieure aux échanges épistolaires analysés ici, mais on peut émettre l’hypothèse qu’elle n’a pas encouragé Lapointe à renoncer à la pudeur ou à la distance qui caractérisent son éthos amical. – Dans sa « Postface », François Grosso date cette lettre de 1958 (ibid., p. 99), même si l’en-tête de la lettre ne précise pas l’année.
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[38]
Judith Jasmin, lettre à Jeanne Lapointe, 25 octobre (année inconnue) (BAC, ms. LMS0172, boîte 1, chemise 28).
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[39]
Jeanne Lapointe, lettre à Judith Jasmin, « le dernier jour d’avril 1938 » (BAnQ, fonds Judith-Jasmin, P143) ; je souligne.
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[40]
J’ai déjà évoqué cette idée dans « La relation entre Jeanne Lapointe et Judith Jasmin comme point de départ d’une réflexion sur l’amitié féminine », dans Julie Beaulieu, Adrien Rannaud et Lori Saint-Martin [dir.], Génération(s) au féminin et nouvelles perspectives féministes, Québec, Codicille, « Prégnance », 2018, p. 13-31.
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[41]
Jeanne Lapointe, lettre à Judith Jasmin, 1940 (BAnQ, fonds Judith-Jasmin, P143).
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[42]
Béatrix Beck, lettre à Jeanne Lapointe, 31 janvier 1974 (BAC, ms. LMS0172, boîte 1, chemise 2). La rature est de l’épistolière. – Cette lettre de Béatrix Beck est cryptée. Les lettres de Jeanne Lapointe auraient pu éclairer certains propos ou certaines références énigmatiques, mais elles n’ont pas été retrouvées. Les archives de Beck, qui ont été déposées à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), n’en contiennent aucune, selon François Grosso (« Postface » à Noli, op. cit., p. 97 n. 8). Il est tout de même possible de reconnaître dans “rue du Roi de S.” la rue du Roi-de-Sicile, à Paris, où Béatrix Beck résidait dans les années 1960 (ibid., p. 106) ; et dans « la session d’assassinat des coussins », un épisode qui sera transposé dans Noli : « Noli est assise sur le bord de mon divan, droite et raide comme une jouvencelle qui craint de se faire violer. En vain j’insiste pour qu’elle s’appuie contre les coussins. / […] / Noli raconte une dynamique d’une espèce toute nouvelle, où on assassine des coussins. (Je m’étonne moins qu’elle refuse de s’adosser aux miens.) Elle a tué le sien en l’étouffant, chacun choisit librement son genre de meurtre : on dépèce, on réduit en charpie, on vide de sa substance, on noie, on jette par la fenêtre, et on va se blottir contre son coparticipant préféré. / “Et si on n’en préfère aucun ? / – Cela n’arrive jamais. Cet exercice m’a beaucoup apporté. / – Apporté quoi ? / – Votre question est indiscrète” » (ibid., p. 75). Enfin, bien que les lettres de Beck ne soient pas toutes datées, François Grosso avance qu’il s’agit ici de « [s]a dernière lettre conservée dans le fonds Jeanne Lapointe » (ibid., p. 105).
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[43]
La relation entre Lapointe et Beck est houleuse, notamment en raison de l’incapacité de Beck à se conformer à l’« éthique du dialogue » qui exige, selon Françoise Collin, de « prend[re] la mesure de son “chez soi” inaliénable, tout en appréhendant la réalité d’autres “chez soi” entre lesquels s’impose un respect réciproque pour que la confrontation ne se résolve pas en violences, ni en appropriation » (« Les langues sexuées de l’éthique », loc. cit., p. 192).
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[44]
Il se crée parfois une brèche dans l’esquive : « Je [ne sais pourquoi] je te raconte cela que je n’ai encore dit à personne. Je ne te parle que de moi pour la bonne raison que je sais maintenant hélas si peu ce que tu deviens » (lettre à Judith Jasmin, sans date [BAnQ, fonds Judith-Jasmin, P143]). La distance plus grande entre les destinatrices, synonyme de liberté pour les amies, autorise un certain épanchement volontaire, rapidement questionné et justifié.
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[45]
Marie-Claire Blais, lettre à Jeanne Lapointe, 6 janvier 1967 (BAC, fonds Jeanne-Lapointe, ms. LMS0172, boîte 3, chemise 4).
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[46]
Jeanne Lapointe, lettre à Judith Jasmin, 1941 (BAnQ, fonds Judith-Jasmin, P143).
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[47]
Maurice Daumas signale que « “l’économie affective” », et tout particulièrement l’amitié, connaissent d’importants bouleversements à partir du xviiie siècle. Il remarque notamment que « l’amitié s’est sentimentalisée » et que « l’amitié-confidence » est devenue le « concept-clé de la représentation de l’amitié féminine » (« L’amitié au filtre des arts, de la Renaissance aux Lumières », La Faute à Rousseau. Revue de l’autobiographie, no 70 [« L’amitié »], octobre 2015, p. 15).
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[48]
Pierre Gélinas, « De notre littérature. I. Lettre à Jeanne Lapointe », Cité libre, no 12, mai 1955, p. 27-34, suivi de Jeanne Lapointe, « II. Réponse à la lettre précédente », p. 34-39. – Sur la conception de la critique littéraire de Pierre Gélinas, voir Rachel Nadon, « Pierre Gélinas critique littéraire au Jour (1943-1946) », Études françaises, vol. 58, no 1, 2022, p. 137-158.
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[49]
Gabrielle Roy, lettre à Jeanne Lapointe, 1er février 1954 (BAC, fonds Jeanne-Lapointe, ms. LMS0172, boîte 3, chemise 9).
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[50]
Voir ci-dessus la lettre de Jeanne Lapointe à Judith Jasmin de décembre 1940 et la note 18. Jeanne Lapointe discute de manière approfondie l’oeuvre de Duhamel dans une lettre de janvier 1941 en réponse à Jasmin, dont la lettre ne semble pas avoir été conservée, pas plus que sa réponse à cette lettre de Lapointe, dont je cite un passage qui montre bien la dimension dialogique de l’analyse : « Oui, bien sûr, Salavin c’est notre nous-même le moins avoué comme tu dis. Mais de le voir ainsi mis à nu, malheureux et un peu risible, je ne vois rien là que d’assez peu réconfortant. Peut-être parce que ce besoin de rachat et de sacrifice semble un peu sot, quand c’est le même homme qui est le coupable et le juge. Est-il tellement plus heureux quand il a satisfait à la peine à lui-même et par lui-même implorée ? Non, il est éternellement insatisfait. C’est là il me semble que Duhamel fait oeuvre chrétienne. Je ne trouve pas comme toi que ce soit le besoin de se sacrifier qui anime Salavin, qui soit une prédication, mais bien plutôt l’ineptie frivole de tout cela » (lettre à Judith Jasmin, janvier 1941 [BAnQ, fonds Judith-Jasmin, P143]).
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[51]
Rappelons qu’à la date de la publication de son article, en octobre 1954, Lapointe n’est que la deuxième femme à collaborer à Cité libre.
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[52]
Roy demande à Lapointe de retrancher de son article les passages, plutôt tièdes, consacrés à Alexandre Chenevert, qui n’a pas encore paru, ce à quoi Lapointe consent. La publication intégrale de la lettre de Roy attirerait donc l’attention du public sur la critique « fantôme » du troisième roman de Roy qui n’apparaît pas dans la version publiée de l’article de Lapointe.
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[53]
Gabrielle Roy, lettre à Jeanne Lapointe, 1er février 1954 (BAC, fonds Jeanne-Lapointe, ms. LMS0172, boîte 3, chemise 9).
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[54]
Je m’inspire ici des considérations de Françoise Collin : « Aux femmes était proposé le modèle de la conformité à un genre, bien plus que l’invitation à l’être individué et à la création. / Et la volonté d’une “pensée collective” anonyme, justifiée par une crainte du “culte de la personnalité” […], a renforcé cette tendance. / Pendant longtemps, aujourd’hui encore peut-être, les figures de femmes novatrices, dans leur exception, n’ont pas véritablement cassé ce modèle : elles allaient plutôt alimenter l’histoire masculine en vertu de l’a priori implicite selon lequel une femme novatrice est un homme » (« Un héritage sans testament », dans op. cit., p. 99).
