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Les archives de Jeanne Lapointe, notamment sa correspondance avec des écrivaines et journalistes du Québec ou d’ailleurs, telles que Gabrielle Roy, Marie-Claire Blais, Béatrix Beck et Judith Jasmin, offrent un accès direct aux façons dont peut jouer l’amitié féminine dans la vie intellectuelle et artistique des femmes au xxe siècle. Première laïque à obtenir une licence et une maîtrise ès arts de l’Université Laval, première professeure de littérature à la Faculté des lettres de cette même institution en 1940, première universitaire à signer des critiques littéraires dans la revue d’idées Cité libre en 1954, Jeanne Lapointe oeuvre dans un milieu d’hommes. Or par sa correspondance et ses voyages, elle se crée une communauté amicale de femmes, au sein de laquelle elle défend une « éthique du dialogue[2] » semblable à celle sur laquelle elle fonde sa parole publique. À l’éthique du dialogue, et à l’exigence de liberté qui la sous-tend, s’ajoute ce qui pourrait s’apparenter à un pacte d’amitié, non formalisé, s’appuyant sur le refus de l’intrusion dans la vie personnelle, car le dialogue amical ne doit jamais chercher à empiéter sur le territoire protégé de l’intime. L’éthos intime de Jeanne Lapointe, le plus souvent voilé et se dérobant à la curiosité de ses destinataires, semble dès lors s’inscrire dans la continuité de sa posture intellectuelle[3]. Dans ses relations amicales, Lapointe s’efforce de mettre en application les principes qu’elle défend dans son action publique : autonomie du jugement critique, liberté, dialogue.

Si l’on considère la propension au débat d’idées et la résistance à la confidence intime qui caractérisent les lettres de Jeanne Lapointe à ses amies écrivaines et journalistes, on peut se demander ce qui distingue ces lettres, qui demeureront privées, des échanges épistolaires de Lapointe avec des interlocuteurs masculins, qui connaîtront un retentissement public, comme ce fut par exemple le cas de la lettre de Mgr Félix-Antoine Savard publiée à la suite de l’article de Lapointe « Quelques apports positifs de notre littérature d’imagination »[4]. L’exploration de la dimension intime particulière de ces correspondances permettra de mieux saisir un éthos amical de femmes et d’approfondir notre compréhension de l’amitié féminine, qui demeure encore aujourd’hui largement méconnue[5]. Si le rôle de l’amitié féminine dans la constitution sociale de la littérature n’a pas encore été frontalement ni systématiquement abordé, ou s’il ne l’a été qu’indirectement ou par fragments[6], c’est peut-être parce qu’on ne sait comment appréhender ce phénomène complexe, objet de préjugés tenaces, et trop souvent renvoyé dans la trame de la vie personnelle et dans les marges de la littérature.

« Éthique du dialogue »

Analysant, pour cerner la « posture intellectuelle singulière » de Jeanne Lapointe, les débats dont celle-ci a pris l’initiative dans Cité libre, Alex Noël observe que Lapointe ne cherche pas à « asservir le discours d’autrui à une vérité unique, mais au contraire [à] ouvrir un espace dialogique où les multiples points de vue autour d’un objet se rencontrent et s’entrechoquent », « veill[ant] à ce que sa pensée ne devienne pas hégémonique, qu’elle ne tende pas, à son tour, vers un monologisme[7] ». Dans ses textes publiés en périodique, Lapointe revient régulièrement sur la nécessité du dialogue. Dans Le Devoir, elle déplore en 1955 : « Toute pensée adverse nous apparaît comme une menace au lieu d’un enrichissement possible[8]. » En 1958, elle pose les conditions essentielles à un dialogue véritable : « Le courage, l’audace, la liberté nécessaires à celui qui parle doit rencontrer courage, audace et liberté chez celui qui écoute. Car la parole, pour devenir communication, doit traverser des épaisseurs de résistance chez l’un comme chez l’autre. Résistances intérieures en celui qui parle et qui doit consentir à mettre en cause sa propre pensée[9]. » Cette ouverture à l’autre et cette capacité à accepter les dissensions caractérisent aussi l’éthos construit dans les lettres de Lapointe. N’écrit-elle pas à Mgr Félix-Antoine Savard, dans une lettre qui l’invite à publier sa « Dissidence » à la suite de son article « Quelques apports positifs de notre littérature d’imagination » : « On y verra en outre que des gens d’opinion contraire peuvent se parler avec amitié et respecter les idées les uns des autres[10] » ? Chez elle, donc, l’amitié n’exclut pas les désaccords, même profonds. Au contraire, ceux-ci tendent à encourager la poursuite du dialogue, à maintenir le lien, comme la pensée, toujours vivant.

Écriture du présent s’inscrivant dans une logique de recommencement perpétuel, la lettre sied bien au refus d’une pensée figée en vérité, et imposée à l’autre : « Je te dis ma pensée comme tu me dis la tienne, sans vouloir te faire changer d’idée. Et ce serait dommage que tu [perdes] ce que j’aime mieux appeler ma véhémente franchise que de “l’intransigeance” », confie Lapointe à Judith Jasmin en 1938[11]. La parole n’est donc jamais posée comme définitive, puisque la succession des lettres épouse le mouvement de la pensée, et contient peut-être la possibilité de son raffinement. La lettre se rapproche ainsi parfois de l’essai, en ce qu’elle « tâtonne, tente quelque chose » : « [S]a force n’est pas de trancher mais d’arpenter ces territoires contrastés où la reconnaissance de nos incertitudes nourrit la recherche du vrai[12]. » En 1941, Lapointe écrit à Jasmin : « Voilà mon opinion de maintenant là-dessus. Discute-la si le coeur t’en dit, je n’ai pas l’impression que tu la partages entièrement[13]. » Jeanne Lapointe se garde toujours de précipiter son jugement, pour favoriser l’ouverture à l’autre, qui est la condition même de la poursuite du dialogue. Prudente, Lapointe situe sa pensée dans le temps, consciente que celle-ci est susceptible de se transformer au fil des lectures et des échanges avec autrui. Bien que la lettre soit une forme adressée, la destinataire – ici, Jasmin – est libre de saisir la perche que lui tend Lapointe (« Discute-la si le coeur t’en dit »). Lapointe tente donc de créer les conditions favorables au dialogue, et si l’autre choisit de ne pas donner suite, sa lettre lui aura tout de même permis d’élaborer sa propre pensée à l’intérieur d’un dialogue anticipé, souhaité. Ainsi, comme l’observe Marie-Catherine Huet-Brichard, « [l]a lettre n’importe pas pour la qualité de l’échange mais pour la présence d’un regard sous lequel la pensée se structure et le texte prend forme. L’autre est indispensable pour éveiller la voix du sujet[14] », et force est d’admettre que c’est sous le regard privilégié des femmes que Lapointe veut mettre ses idées à l’épreuve.

Les réflexions qui traversent sa correspondance amicale ne cherchent pas à persuader l’autre ; elles agissent plutôt comme l’étincelle de l’échange d’idées qui refuse autant la complaisance que le durcissement de la pensée. La posture intellectuelle et l’éthos épistolaire de Lapointe correspondent ainsi à la définition de l’éthique que propose Françoise Collin, philosophe féministe et amie de Lapointe : « L’éthique – qui ne doit donc pas être confondue avec la morale et ses diktats, qui en est même le contraire – c’est non pas l’accord avec n’importe qui ou n’importe quoi, le règne des concessions, mais c’est, une fois encore, la vigilance, une attention intense, toujours différente, aux contours, aux nuances, aux particularités de chacun-e et de chaque situation, pour en saisir et en faire advenir le meilleur, le plus positif [15]. »

Le discours amical, chez Lapointe, n’essaie pas de dissimuler tout ce qui chez l’autre ne conforte pas le soi ; il prône au contraire, pour le dire avec Hélène Cliche, « la liberté d’être simultanément avec et distinct de l’autre[16] ». La lettre s’attache ainsi à révéler les notes dissonantes, et cherche même à les provoquer. Elle appelle une pensée exigeante, comme le montre ce passage d’une lettre de Lapointe à Jasmin :

Tu dis des paroles très aimables sur l’article dans Regards[17]. À vrai dire je l’ai donné avec répugnance : il me déplaisait parce que j’avais l’impression qu’il faisait pastiche ; et il me semblait qu’il nageait dans la sucrerie et le sirop d’érable et qu’il faisait « page féminine ». Si tu me disais quelques bonnes vérités, un peu rossement, tu me rendrais service en m’aidant à faire moins mal. Car j’ai grand confiance en ce que tu penses, tu sais. Et il me semble [que] notre amitié doive se dispenser de compliments et ne pas craindre ce qui en est l’opposé. Ne va pas croire à un instinct d’auto-sadisme à la Salavin[18] – si je peux dire – mais simplement à un besoin de conseils et d’aide[19].

La correspondance constitue donc un espace social, où créer du lien, et un espace critique et d’émulation, les amies s’apprenant mutuellement à débattre, à écrire et à lire, partageant leurs impressions de lecture et les idées que celles-ci font naître chez elles. Le réseau féminin formé autour de Jeanne Lapointe apparaît plusieurs fois à la lecture des lettres comme « une communauté du dissensus[20] » : « Tout de même, à qui est-ce que je ferais livre [sic] mon prochain livre si vous n’êtes pas là ? Et comment vivre sans nos querelles ombrageuses qui, finalement, me font toujours réfléchir ?[21] », lui écrit Marie-Claire Blais. En Lapointe, les écrivaines trouvent une lectrice aussi rigoureuse que perspicace. La correspondance devient donc un espace critique, parallèle à celui de la sphère publique, marqué par une franchise entière et brute : « [J]e voudrais pouvoir vous présenter une première copie corrigée des premiers chapitres au moins de “Les Ironies”[22] lorsque vous viendrez. Vous savez combien j’ai besoin de votre sévérité pour juger même si j’ai l’audace de vous critiquer[23]. » Ainsi, malgré le fait que, très tôt, Jeanne Lapointe, professeure de Blais, a cru au potentiel littéraire de son étudiante, a partagé ses premiers textes avec des écrivains qu’elle estime[24], l’a encouragée à publier, elle n’hésitera jamais à exprimer un jugement négatif sur ses oeuvres. Sa double posture de mentore et d’amie ne cède jamais à la paresse ou au mensonge de la complaisance.

La relation entre Lapointe et Blais correspond à ce que Michel Lacroix désigne comme une « amitié métacritique qui est aussi une critique de l’amitié, ou malgré l’amitié, une critique du discours, des jugements et des textes de l’ami, et par conséquent confrontation aux crises qui peuvent effriter l’amitié, du fait de la distance face aux textes, aux idées, aux gestes, en même temps qu’accueil du jugement de l’ami (fût-il négatif)[25] ». Certes, les réserves émises sur les manuscrits blessent et fragilisent, pour un temps, l’amitié ; elles peuvent même ébranler la foi de l’auteure en son oeuvre[26], mais pour une écrivaine telle que Blais, il s’agit néanmoins d’une expérience formatrice, en ce qu’elle permet d’accéder aux riches possibilités du dialogue et de puiser dans la liberté progressivement acquise le courage nécessaire à la confrontation des idées : « Et comme je peux me défendre maintenant, depuis quelques années, (devenant enfin un peu moins bête n’est-ce pas ?) même devant ceux qui me sont le plus chers, quand il y a un vrai dialogue, même violent parfois, je l’apprécie[27]. » Au fil de la correspondance, Blais se détache de son éthos d’étudiante pour se poser comme l’égale de sa mentore, détachement qu’elle fonde sur la confiance en ses choix que lui procure[28], entre autres, l’échange parfois frontal avec l’amie. Ainsi plutôt que de provoquer la rupture, le dissensus est susceptible de raffermir son idéal d’amitié : « Je crois, Jeanne, qu’il y a plutôt lieu de se réjouir si je prends mes décisions moi-même, comme pour la question de la dédicace dont je [p]rends la responsabilité, si j’ai parfois trouvé le courage de refuser vos recommandations – quand, cinq ans plus tôt, cela eût été impossible. Cette indépendance intérieure – vous était chère à vous aussi, souvenez-vous. Maintenant il y aurait un terrain si libre si clair – franchement joyeux pour notre entente[29]. » La transformation de l’éthos de Blais, qui passe de l’étudiante qui dépend du jugement de sa mentore à celui d’écrivaine qui affiche une assurance plus ferme par rapport à ses choix et son oeuvre, tend à montrer que « la relation épistolaire favoris[e] un accès particulier du sujet à lui-même, comme si s’adresser à un autre était une chance d’entrer en possession de soi[30] », comme le suggère Anne Chamayou. Si l’échange épistolaire permet peu à peu d’accéder à soi, il résiste, du moins chez Lapointe, à l’épanchement de l’être intime, résistance que l’on peut associer à l’« [é]thique de l’esquive[31] ». La possibilité de l’esquive constitue une forme de garantie, pour Lapointe, de la liberté des correspondantes, laquelle apparaît comme la condition première de l’amitié.

« Éthique de l’esquive »

L’attachement vif à la liberté, la sienne comme celle de l’autre, guide en effet l’écriture épistolaire de Jeanne Lapointe. Rejetant du revers de la main les lieux communs de la correspondance considérés comme d’éventuelles entraves à la liberté de l’autre, Jeanne Lapointe ne sollicite pas fermement de réponses à ses lettres, pas plus qu’elle ne commande les sujets qu’elle souhaite que sa destinataire aborde, comme il est possible de le constater dans cette lettre adressée à Judith Jasmin : « [J]e dis : parle-moi de ceci ou de cela[,] c’est de la rhétorique ! N’écris que quand tu en as le goût. Je ferai de même[,] l’amitié ne doit pas entraver la liberté[,] ce qui ne serait pas de l’amitié[32]. » La lettre doit donc demeurer « un acte volontaire[33] », surtout en contexte d’amitié. C’est pourquoi Lapointe se réjouit des intermittences de la correspondance. Elle y voit la formalisation d’une amitié non contraignante, libre : « Voilà encore un autre grand trou de silence dans notre correspondance. C’est bien parce que c’est de la liberté[34]. » L’association entre le silence et la liberté touche aussi bien l’absence de lettre qu’un long délai entre la lettre et sa réponse. Il y a encore le silence des lettres disparues[35]. Celui-ci est particulièrement marqué dans le cas de Lapointe, puisque plusieurs de ses lettres, qui ne se retrouvent pas dans les fonds d’archives de ses destinataires, ne semblent pas avoir été conservées. La destruction de ses lettres est d’ailleurs présentée par Lapointe à Jasmin comme un acte d’amitié : « À propos de ces lettres que je t’écris, le plus grand plaisir que tu pourrais actuellement me faire ce serait de me dire que tu as l’habitude de [déchirer] ce qu’on t’écrit. Si tu n’as pas cette habitude, la plus grande marque d’amitié ce serait de le faire pour les miennes[36]. » Il y a enfin le silence qui s’immisce au sein même des lettres et qui exprime le refus de parler de soi, la pudeur de l’épistolière.

Le geste épistolaire paraît donc, chez Lapointe, tendu entre le désir de se rapprocher de l’autre et celui de maintenir une certaine distance ; la correspondance amicale repose sur un pacte fondé sur le refus de l’intrusion dans la vie personnelle. Nombreuses sont les correspondantes de Lapointe qui soulignent le mutisme de la professeure de littérature sur ce qui la concerne elle-même. C’est le cas de l’écrivaine belge naturalisée française Béatrix Beck : « Mais vous ne parlez pas du tout de vous, de vos cours, de votre vie, ni de l’époque où vous reviendrez en France. J’aimerais avoir, pas seulement une lettre de vous, mais de vos nouvelles[37] », et celui de Judith Jasmin : « J’espère que de ton côté, fille aussi muette qu’une tombe, le principal va bien – Bien en peine de te définir ce “principal” – mais, tu me comprends[38]. » Certaines le lui reprochent, comme Beck, et manifestent la déception des attentes que ce silence sur soi génère, tandis que d’autres se limitent à le constater, comme Jasmin, et n’y voient pas une entrave à la relation amicale, mais plutôt une forme de gage de la connaissance intime, laquelle paraît renforcée par la tournure allusive qui ne cherche pas à extorquer des confidences ni à diriger l’autre. L’horizon de la réponse reste largement ouvert.

Si l’éthos de Lapointe défend la liberté d’argumenter, non dans le but de convaincre l’autre mais afin d’échanger dans le respect réciproque de l’intelligence et du libre arbitre de chacune, jamais le dialogue ne doit tenter d’arracher la confidence :

Et si tu me le dis j’aurai plus de plaisir de ta [franchise] que n’importe qui d’autre. Je ne dis pas tout [ceci] pour attenter le moindrement à ta liberté, mais parce que la même [tentation] de tout lâcher m’est déjà [arrivée] à moi aussi. Si tu [aimes mieux] que nous parlions d’autre chose que de toi, dis-le. Moi-même j’ai déjà été très brutale avec des gens qui s’intéressaient à mon sort mais me donnant l’impression que je n’étais plus libre. J’aime trop la liberté et j’ai trop d’amitié pour toi pour ne pas aimer ta liberté aussi. Ta liberté aussi bien que la mienne[39].

Dans leur correspondance, Judith Jasmin et Jeanne Lapointe font du silence un signe de liberté[40], d’une parole non contrainte, voire d’une compréhension mutuelle profonde, comme en témoigne encore ce passage d’une lettre de Lapointe à Jasmin : « C’est peut-être bête, mais je crois que des gens qui se comprennent se parlent avec des silences autant qu’avec des paroles, quelquefois plus facilement avec ceux-là qu’avec celles-ci. Nous avons peu causé cette fois, mais j’ai l’impression que nous nous sommes assez bien reconnues et rencontrées[41]. » Pour elles, il semble que la communication la plus intime s’établit dans ce silence complice, posant les replis et les non-dits du discours comme gages de la confiance en la capacité de l’autre à percer les silences, à partir de sa connaissance de la destinatrice ou de sa propre expérience. S’abstenir de relever les silences de l’amie témoignerait, selon l’éthique de l’amitié propre à Lapointe, d’un véritable effort de compréhension de l’autre et d’un respect de son espace propre, de son quant-à-soi. Ce n’est pas ce qui se produit dans la correspondance de Béatrix Beck avec Jeanne Lapointe : « C’est vos démons qui vous suggèrent : “que dire qui puisse vraiment intéresser l’autre, qui en vaille un peu la peine ?” Mais tout, tout ce qui est personnel. D’ailleurs, ce n’est pas là le principal facteur de non-communication, dans votre cas : par exemple, rue du Roi de S., comme vous me disiez que la session d’assassinat des coussins vous avait rendu plus perceptive de vous-même et d’autrui, et que comme c’était normal, je vous ai demandée : “Perceptive de quoi ?”, vous m’avez répondu (en véritable brute sauvage) : “C’est indiscret.”[42] » Ici, la question de Beck semble perçue par Lapointe comme une transgression à l’éthique de l’amitié ; la curiosité interfère dans l’espace intime pour contraindre la parole au lieu d’adapter ses attentes en fonction de la personnalité de l’autre, et de la relation, comme y invite l’éthique[43].

Dans la correspondance de Lapointe, la confidence semble donc le plus souvent indirecte, l’amie devant être apte à la décoder dans l’échange d’idées, ou dans le silence où une vérité intime se révèle presque malgré elle[44]. L’amie ne doit pas chercher ostensiblement à percer « ce que vous appeliez en parlant de Claude Mauriac “le mystère des autres”[45] » ; ce qui est considéré par Lapointe comme une forme d’ingérence et d’entrave à sa liberté. C’est pourquoi les questions qu’elle adresse aux autres s’accompagnent toujours de précautions ou de nuances :

Es-tu heureuse ? Ça me préoccupe toujours chez les autres qui

m’intéressent.

Mais n’aies [sic] pas l’impression que intérêt veut dire : cas d’étude

veut dire : expérience

veut dire : cobaye

quelle [rage] un jour qu’on m’a traitée comme cela[46].

Ainsi, bien avant les études en psychothérapie qu’elle poursuivra dans les années 1970, Jeanne Lapointe semble se méfier de l’appropriation clinique de ses lettres, ce qui pourrait, entre autres, expliquer sa retenue à parler d’elle-même. Anticipant les mêmes craintes chez ses destinataires, elle prend soin de distinguer de manière nette l’analyse thérapeutique et la correspondance amicale, laquelle ne cherche pas à établir un diagnostic, sent-elle le besoin de préciser pour dissiper les doutes à ce sujet.

L’analyse de cette éthique du dialogue amical nous force à dépasser la conception sentimentale[47] de l’amitié féminine et à voir les liens qu’entretiennent les ethè épistolaires de ces femmes et les conditions de leur échange avec l’espace public. La posture intellectuelle de Lapointe paraît indissociable de l’éthos épistolaire qu’elle construit dès les années 1930 dans sa correspondance avec ses amies. Mais, contrairement aux échanges épistolaires de Jeanne Lapointe avec Félix-Antoine Savard et Pierre Gélinas[48], ces correspondances féminines ne se transportent pas dans l’espace public, malgré la teneur intellectuelle et l’éthique du dialogue qui les caractérisent. Lapointe ne propose par exemple pas à Gabrielle Roy de publier la lettre[49] dans laquelle celle-ci critique, sur manuscrit, l’article « Quelques apports positifs de notre littérature d’imagination », afin de créer un débat d’idées plus large autour de la littérature québécoise comme elle le fait avec Savard ou Gélinas. Pas plus qu’elle ne suggère à Judith Jasmin de donner un prolongement public à leurs lectures divergentes du cycle Vie et aventures de Salavin de Georges Duhamel, discutées dans leur correspondance[50]. Certes, la « Dissidence » de Savard est exemplaire de l’hégémonie littéraire catholique à laquelle Lapointe s’oppose, ce qui peut évidemment justifier son choix de donner un retentissement public à cet échange privé.

Mais se peut-il aussi que le maintien de la critique de Gabrielle Roy dans la confidentialité de la correspondance s’explique par le peu de place accordée au débat intellectuel entre femmes dans l’espace public[51], par l’enchevêtrement très étroit des sentiments amicaux et du débat intellectuel, ainsi que par la volonté de ne pas installer son amie dans la posture de censeur[52] ? On peut aussi y voir le signe que le contexte de l’amitié entre femmes est perçu comme incompatible avec le débat public, puisque les confidences qui le caractérisent, bien qu’elles soient toujours allusives, confèrent à ces échanges une tonalité intime qu’il importe de préserver. Dans sa lettre du 1er févier 1954, Gabrielle Roy émet par ailleurs des remarques qui concernent aussi bien la personne de Lapointe que son article : « Donc, c’est peut-être par ce que vous ne dites pas, par ce que vous retenez de vous-même peut-être, que votre si beau travail donne cette impression de froid. On dirait que, constamment animée par un souci de franchise, vous ne cédez jamais qu’au côté le plus sévère de la franchise[53]. » La connaissance intime de Lapointe se lit dans l’appréciation de son article ; Roy brouille la frontière entre les registres intellectuel et personnel, ce qui constitue assurément, au regard de l’éthos pudique de Lapointe, un motif expliquant le maintien de la confidentialité de cet échange.

Cette éthique singulière de l’amitié incite donc à repenser les critères de mesure de la proximité relationnelle pour y inclure la confrontation et le silence, puisqu’ils peuvent constituer des gages de liberté et d’un réel engagement envers l’autre. Ce rapport voilé à l’intime peut aussi être un trait de l’éthos féminin des premières intellectuelles tiraillé – même dans l’espace privé de la correspondance – entre le modèle masculin[54] et la mise à distance des stéréotypes féminins qui contribuent à leur stigmatisation.