Abstracts
Résumé
Le poète Alfred DesRochers (1901-1978) a tenu un journal intime de 1966 à 1976. Ses cahiers décrivent son quotidien au bord du lac Clair, dans les Laurentides, et du fleuve Saint-Laurent, à l’hôtel du Vieux Prince de Ville de Sainte-Catherine. Inédit, ce texte peut être lu comme un journal de deuil qui accompagne et participe à la genèse du dernier recueil publié par DesRochers, en hommage à son épouse Rose-Alma Brault décédée en 1964, Élégies pour l’épouse en-allée (1967). Le cadre de l’écriture donne lieu à une poétique qui se forge à même l’expérience de la nature, ancrant le journal dans le nature writing. La rencontre avec l’altérité, qu’elle soit liée à la mort ou à la nature, façonne l’éthos intime du diariste. Première étude consacrée à ce journal, cet article se penche sur les deux premières années de sa rédaction en s’appuyant sur les travaux d’Isabelle Galichon sur l’éthos intime et ceux de Maïté Snauwaert sur le journal de deuil.
Abstract
Poet Alfred DesRochers (1901-1978) kept a diary from 1966 to 1976. His notebooks describe his daily life on the shores of Lac Clair, in the Laurentians, and of the St. Lawrence River, at the Hotel du Vieux Prince in Ville de Sainte-Catherine. Unpublished, this diary can be read as a mourning journal that accompanies and contributes to the genesis of DesRochers’s last published collection of poems, Élégies pour l’épouse en-allée (1967), a tribute to his wife Rose-Alma Brault, who died in 1964. The framework of this writing gives rise to a poetics forged in the experience of nature, anchoring the journal in nature writing. The encounter with otherness, whether linked to death or nature, shapes the diarist’s intimate ethos. As the first study devoted to this diary, this article looks at the first two years of its writing, drawing on Isabelle Galichon’s work on the intimate ethos and those of Maïté Snauwaert on the mourning diary.
Article body
Il semble que le poète Alfred DesRochers a cessé toute activité d’écriture après la période dorée des années 1930, qui le sacre comme véritable animateur de la vie littéraire[1] et chef de file du renouveau poétique de la jeune génération[2]. Il s’enrôle un temps dans l’armée (1942-1944), devient traducteur parlementaire à Ottawa (1944). Ses publications subséquentes – hormis le recueil à la mémoire de Rose-Alma Brault, son épouse décédée[3] – émanent toutes de cette période d’effervescence des années 1930[4]. Or DesRochers n’a jamais cessé d’écrire. Outre une activité journalistique et critique nourrie (plus de vingt ans au journal La Tribune de Sherbrooke), ce sont ses archives personnelles qui recèlent les traces les plus saillantes d’une activité d’écriture soutenue tout au long de sa vie. Elles n’ont pas encore livré tous leurs secrets, alors que sa correspondance a retenu l’attention des chercheurs[5]. Une pièce maîtresse demeure encore inexploitée : son journal intime. Accessible au grand public grâce à la numérisation des Archives nationales du Québec[6], il n’a, à notre connaissance, pas encore fait l’objet d’une étude[7].
Le « Journal du Bord du Lac » revêt pourtant un intérêt certain pour quiconque s’intéresse à Alfred DesRochers. Il donne à lire le récit d’une vie et le récit d’une écriture dans leur enchevêtrement en dévoilant au plus près le travail du poète, sa manière de sculpter le sonnet à partir du paysage, et des clés de compréhension majeures qui éclairent l’ensemble de son oeuvre. Il ouvre une fenêtre sur une période moins glorieuse de sa vie : l’homme vieillissant qui finira ses jours déchu dans une chambre d’hôtel au bord du fleuve Saint-Laurent. L’étude de ce journal nous conduira à envisager la place de DesRochers au sein du nature writing, de l’« écriture de la nature » au Québec, que la recherche en littérature québécoise examine de plus en plus[8]. Il s’agit en somme d’un lieu où se construit un éthos particulier, celui de l’endeuillé, de l’écrivain vieillissant et du bûcheron. Après avoir présenté le journal et ses composantes, nous l’analyserons sous l’angle de cet éthos intime[9], en accompagnant notre lecture d’une critique génétique d’Élégies pour l’épouse en-allée, le journal et le recueil livrant sous deux jours complémentaires l’écriture du deuil. Nous aborderons, en fin de parcours, l’écriture de la nature dans le journal comme expérience concrète assurant le contact entre la forme diaristique et le poème.
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Description matérielle des cahiers
Le « Journal du Bord du Lac », suivi du « Journal du Bord du Fleuve », s’ouvre le 6 mai 1966. Âgé de soixante-quatre ans, DesRochers accomplit une résolution prise de longue date, si on en juge d’après une tentative avortée en 1935, celle « de tenir un journal de [s]es lectures, de [s]es pensées et de [s]es projets[10] ». Des cahiers épars retrouvés dans ses dossiers témoignent d’ailleurs d’une activité diaristique intermittente.
L’entreprise amorcée le 6 mai 1966 durera : le premier cahier se referme dix ans et quelque quarante carnets plus tard, le 16 mai 1976. Ce sont en tout près de neuf cents feuillets couverts d’une écriture cursive à l’encre (bleue, noire, rouge) qui nous plongent dans le quotidien du poète dans le dernier âge de sa vie. Les inscriptions sont quotidiennes, la date apparaît en tête de chaque entrée, le plus souvent à l’encre rouge. Les rares écarts dans le rythme journalier signalent des événements qui bouleversent le cours de la vie (maladie, accident, incendie, déménagement).
DesRochers utilise des carnets de petit format (11 cm x 15,5 cm) de quatorze à vingt-deux feuillets non lignés, brochés, pour la plupart numérotés[11] et intitulés « Journal du Bord du Lac » et « Journal du Bord du Fleuve », en fonction du lieu où il réside[12]. Leur format est idéal pour les déplacements, même si on déduit de leur usage, de la récurrence et de la nature des notes, qu’ils quittent rarement la table de la cuisine ou la table de chevet, à l’exception de quelques irruptions dans le bar enfumé de l’hôtel du Vieux Prince, à Ville de Sainte-Catherine, à partir de 1967.
Contenu du journal et période étudiée
L’ouverture du premier cahier coïncide avec l’installation du poète dans un chalet au lac Clair (aujourd’hui le lac Sylvère) à Saint-Donat, que sa fille, Clémence DesRochers, avait acheté pour les vieux jours de ses parents. Il y mène une vie frugale[13], dont la solitude n’est rompue que par des visites impromptues de la famille, d’amis de Clémence, d’un voisin prévenant ou du garde-chasse. Le chalet est un refuge familier pour DesRochers qui s’y était installé avec sa femme quelque temps avant la mort de celle-ci le 22 novembre 1964. Ce qui change, cette fois, c’est qu’il y mène une vie solitaire alors que tout lui rappelle l’absente.
L’écriture diaristique, « synchrone à l’expérience[14] », rythme le quotidien de DesRochers. Chaque matin, il s’assied à la table de cuisine faisant face au lac et aux montagnes, crayon, carnet et café en mains. Ainsi commence le récit des jours qui consigne quotidiennement ses observations de la nature et du paysage, le compte rendu détaillé de ses travaux d’abattage, l’inventaire de son bois de chauffage, ses heures de lever et de coucher, la qualité de son sommeil, les prévisions météorologiques et les stations de radio captées (plusieurs des États-Unis). Oniromancien patenté, il transcrit le souvenir fugace de ses rêves et en cherche des explications. Adoptant le mouvement de la vie dans son « indiscipline[15] », le journal s’adapte au besoin du temps et du jour : il sert d’agenda, d’almanach et de carnet de lectures et de pensées selon les contingences. Il capte des « moments, unité inférieure à celle du jour[16] », dans un souci de dire avec justesse, de saisir l’exactitude du vécu.
Le stylo rouge est réservé aux écrits poétiques et aux réflexions sur la littérature. Des notes ou des réminiscences de lectures voisinent en effet avec des aphorismes souvent teintés d’humour, de grivoiserie, et des travers de la vieillesse. L’événement, au sens derridien[17], est absent ou volontairement tu. Un feu de cheminée le force à évacuer le chalet du lac Clair le 16 octobre 1966. Le cahier suivant porte le titre « Journal du Bord du Fleuve » ; une inscription laconique explique l’ellipse diaristique de plus d’une semaine : « De l’incendie à cette date-ci, pas grand’chose dont je tienne à garder souvenir… du moins jusqu’à révision de ces neuf jours[18]. » Le quotidien comme le décor sont bouleversés : DesRochers s’est installé dans une cellule monacale au Séminaire des Saints-Apôtres, à Côte-Sainte-Catherine-d’Alexandrie (aujourd’hui le Collège Charles-Lemoyne, Ville de Sainte-Catherine), au sud du fleuve Saint-Laurent. Les habitudes scripturaires, elles, persistent, mais les entrées du journal se font plus brèves. Grâce à la bibliothèque de l’institution d’enseignement qui l’accueille, il fait le plein de lectures (Jules Verne, le Figaro littéraire). Le printemps 1967 est celui de son emménagement à l’hôtel du Vieux Prince, véritable « institution » locale longtemps associée à la mémoire du poète[19]. Mis entre parenthèses, le journal ne reprend qu’à l’été 1967 par ce qui semble être le dernier séjour de longue durée de DesRochers au chalet du lac Clair. Des problèmes de santé et un accident d’émondage le forcent à réintégrer sa chambre à Ville de Sainte-Catherine. L’écriture poétique se fait dorénavant plus rare, tandis que l’alcool prend de plus en plus de place, sans compter que son état de santé, qui se détériore, met un terme à tout projet de retour au chalet. À partir d’octobre 1967, les entrées quotidiennes se résument en quelques mots, à de simples notations.
Nous avons choisi, pour cette première étude du journal de DesRochers, de ne retenir que les douze premiers cahiers couvrant les années 1966 et 1967. Cette période correspond au plus haut degré d’engagement de DesRochers dans l’écriture diaristique et poétique. L’isolement de la vie lacustre procure le cadre idéal pour analyser la rencontre du poète avec une double altérité : celle de la nature et celle de l’expérience du deuil. Après le décès de son épouse, DesRochers doit apprendre « une nouvelle manière de vivre et de voir le monde[20] » et se trouve aux prises avec lui-même, dans une position propice à sonder une « vérité de la vie »[21]. Le processus d’écriture s’engage dans la recherche d’une vérité et d’une forme de connaissance de soi. S’inspirant des travaux d’Isabelle Galichon, qui opère un rapprochement entre le récit de soi et la pratique poétique, notre analyse du journal de DesRochers montrera que l’écriture du poème est inhérente à l’expérience, qu’elle participe d’un même mouvement d’écriture de soi et de translation de l’expérience dont les implications éthiques et esthétiques se révèlent au fil du récit des jours de l’endeuillé.
Deux journaux de deuil : du « Journal du Bord du Lac » à Élégies pour l’épouse en-allée
Dans la courte « Préface » qu’elle signe en tête d’une récente réédition d’Élégies pour l’épouse en-allée, Clémence Desrochers évoque les « grands moments de solitude » vécus par son père dans les Laurentides[22]. L’isolement se lit, en effet, dès les premières entrées du journal lorsque, par exemple, Clémence quitte le chalet et son père avant le souper : « La radio entre mal. Je ne sais pas ce qui se passe dans le monde – et je n’en ai cure[23]. » DesRochers regarde à la télévision chez son voisin Tourangeau les prestations de sa fille. En ces lieux de villégiature, la solitude grandit au fur et à mesure que se profile l’arrière-saison. L’absence de lumière dans les chalets voisins signe indubitablement la désertion des vacanciers[24]. Les déplacements du poète, qui n’a aucun moyen de transport, se limitent aux abords du chalet et à la route qui cerne le lac. DesRochers ne se plaint pas de son ermitage. Une présence l’accompagne : celle de Rose-Alma Brault. Le « Journal du Bord du Lac » peut se lire comme un journal de deuil, forgé selon « une chronologie perturbée de l’après[25] », où tout est susceptible d’éveiller le souvenir de l’être aimé, y compris les considérations les plus triviales : « Lavage : loin d’être parfait ! […] [En faisant le lavage, ce matin, j’ai justement pensé aux lavages que j’ai faits durant le dernier été de sa vie… et je me suis souvenu de conseils qu’elle me donnait alors : laver collet et poignets de chemise à l’eau froide et les savonner avant de mettre dans la laveuse.][26] » Cette notation pourrait demeurer sans intérêt si elle n’était immédiatement suivie de son prolongement en poésie dans une inscription en rouge :
= La journée est sublime de soleil et de douceur comme celles de notre dernier octobre ici !
— Il m’arrive souvent de lier ton image
Aux gestes, aux travaux que je suis à finir
Et je suis sûr alors de te voir revenir
Dès le prochain sommeil qui suivra cet ouvrage[27].
L’observation météorologique sert de remarque préliminaire au quatrain dont le début est indiqué par un tiret. Les surcharges en bleu des vers 2 et 3 indiquent une opération de réécriture pour fixer le présent et ses considérations très prosaïques dans leur rapport au souvenir.
L’adresse[28] est un autre procédé qui rapproche le passé et l’absente, comme dans cet exemple où l’alexandrin rythme les réminiscences : « Je lis encore, chaque jour, ton horoscope… / Et j’y découvre autant de sens que dans le mien[29]. » Celle qu’il appelle « Maman » ne le quitte pas le soir venu ; le carnet consigne les rêves et se prête sans trop de sérieux à l’onirocritique : « Au cours de la nuit, des songes dont tout ce que je me souviens c’est que Maman y était et qu’elle a fait des commentaires et même des corrections aux Élégies pour l’Épouse en-allée que je lui faisais lire…[30] » Si l’ultime projet poétique de DesRochers surgit en rêve, c’est que le manuscrit d’Élégies pour l’épouse en-allée fait partie des « travaux à finir ». Le « Journal du Bord du Lac » nous apprend que le projet d’édition du recueil se concrétise au cours de l’automne 1966. DesRochers rassemble les manuscrits en vue d’une rencontre avec Gérald Godin, directeur des éditions Parti pris, le 21 novembre 1966, pour signer un contrat de publication, soit la veille du « triste anniversaire » de la mort de sa femme. L’entreprise semble liée à la parution en septembre 1966 de Le monde sont drôles de Clémence DesRochers chez le même éditeur.
Alfred DesRochers, « Journal du Bord du Lac », cahier 1, dimanche 8 mai 1966, fo 1
Le journal fait plus que documenter le devenir éditorial de l’oeuvre : il est véritablement engagé dans l’élaboration de celle-ci, et ce, même au-delà de sa parution initiale. Le journal et le recueil agissent comme des vases communicants. Les deux entreprises présentent un même cadre d’écriture : parmi les manuscrits disponibles d’Élégies pour l’épouse en-allée[31], le premier état connu prend la forme d’un calepin arborant en couverture un paysage automnal aux abords d’un lac avec en toile de fond des montagnes. Le paysage évoque celui des Laurentides, commun au recueil et au journal. Les effets de miroir ne s’arrêtent pas à ces rapprochements. Ils se manifestent dans le geste d’une écriture rythmée par la chronologie du deuil et des saisons, dont le moteur est le souvenir de l’absente et la peinture de la nature, deux thèmes liés. Élégies pour l’épouse en-allée se veut à la fois une épitaphe, une lettre à la défunte et un journal de deuil : une première phase (sonnets 1-14) a une portée génératrice et relate la « naissance de la chanson[32] » ; elle est suivie d’une phase de doute (sonnets 15-22), d’ennui et d’indifférence à l’égard de la vie (23-42) ; l’impuissance et la solitude marquent les dernières pièces du recueil (43-49).
Le sonnet « 35 » évoque le marasme intérieur du poète tandis que le « tonnerre » frappe le ciel. Comme dans le « Journal du Bord du Lac », les considérations météorologiques servent d’amorce à l’écriture, la nature forge le fil qui conduit à l’intériorité du poète. La date en tête du premier vers imite l’écriture diaristique :
É, « 35 »Cinq mars soixante-six : du tonnerre en soirée…
La neige a beau couvrir les champs et les forêts,
Incoercible élan de vivre, tu parais
Et tu perces nos coeurs de ta pointe acérée !
La corrélation entre les états d’âme et le paysage fonde la démarche poétique de DesRochers. L’écriture autobiographique est assumée, comme le confirme la clôture du sonnet « 20 » : « Sans m’en apercevoir je fais ce tour de force / D’être autobiographe en ne pensant qu’à TOI ! » (É, « 20 »). L’absence de l’autre force à l’introspection, parler de l’autre conduit à se connaître soi-même, ce qui rend son décès encore plus déchirant. Se met en place une « météorologie » du chagrin où les saisons métaphorisent les âges de la vie comme l’imminence de la mort[33].
La consultation des manuscrits confirme que la réalisation d’Élégies pour l’épouse en-allée suit un canevas calqué sur le passage des jours et des saisons à la manière des notations quotidiennes du journal. Selon la datation du calepin, les pièces ont été écrites entre le 20 mars et le 19 mai 1965. DesRochers aura composé l’essentiel du recueil (vingt-sept sonnets) dans sa retraite de Claire-Vallée, centre social fondé par l’amie Françoise Gaudet-Smet, où le couple a séjourné, et au chalet du lac Clair, l’année qui suit le décès de Rose-Alma Brault. La période d’écriture coïncide avec le changement des saisons dépeintes : les pièces écrites en mai détaillent, par exemple, la feuillaison prochaine des arbres (É, « 22 », « 23 »).
De retour à la « maison en bois de planches[34] » des Laurentides en mai 1966, DesRochers réamorce le processus alliant écriture et souvenance. Son écriture se fait plus libre, elle ne prend plus la forme exclusive de poèmes, mais aussi celle du journal qui s’ouvre à cette date. Les allusions à Élégies pour l’épouse en-allée concernent sa parution prochaine (le lancement est prévu le 9 mai 1967). Si le manuscrit du recueil semble terminé, le journal du deuil, lui, se poursuit dans le journal intime, dans une poésie du quotidien.
L’impression d’inachèvement, d’une parole qui n’a pas tout dit, se confirme à la lecture croisée du journal et de la deuxième édition de Élégies pour l’épouse en-allée qu’en 1973 les éditions Michel Nantel font paraître sous la forme d’un livre d’artiste. Cette nouvelle édition prolonge la thématique du deuil au moyen des gravures monochromes de paysages hivernaux et dénudés de l’artiste Roland Pichet ; elle ajoute six sonnets inédits, les numéros 43-48, qui intègrent des passages du journal. Les impressions captées par l’écriture diaristique servent de réservoir poétique : par exemple, une réflexion lors de la fête du Travail de 1966 préfigure le sonnet « 44 »[35]. Voyons aussi les sonnets « 48 » et « 45 ».
Le journal note l’arrivée soudaine du froid et ses effets sur la nature environnante avant que se glisse un alexandrin écrit à l’encre rouge, « Un thuya pointilliste à la Suzor-Côté[36] », qu’on retrouve dans la chute du sonnet « 48 » du recueil :
É, « 48 »C’est un midi pareil à ceux de notre automne :
C’est presque la fraîcheur de l’arrière-saison,
Presque l’apaisement des bois sans frondaison
Où le vent seul épand sa rumeur monotone.
Aucun moteur sur le lac calme ne détonne ;
Au loin, aucune auto ne hurle du klaxon ;
Aucun enfant ne pleure ou rit dans un buisson ;
Même aucun passereau sur l’arbre ne chantonne.
C’est à peine pourtant si le gazon jaunit ;
À peine si l’érable à grappes se garnit
De roses de Saron au massif qui l’empêtre ;
J’ai beau me dire que c’est encore l’été,
Septembre à peine né décore la fenêtre
D’un thuya pointilliste à la Suzor-Côté !
Les anaphores infusent une musicalité aux vers par le décalage des répétitions dans les premiers segments des alexandrins et les allitérations en « p » qui ponctuent la partition de la première strophe. La deuxième strophe dit l’absence et le silence (« [a]ucun moteur », « aucune auto », « [a]ucun enfant », « aucun passereau »), tandis que la répétition des adverbes « presque » (strophe 1, v. 2, v. 3) et « à peine » (strophe 3, v. 1, v. 2) insiste sur l’imperceptible passage du temps, qui n’est visible que par l’oeil de l’endeuillé qui mesure la distance entre ce moment vécu et celui du dernier automne du couple, ici transposé sous la forme d’un tableau « à la Suzor-Côté ».
Un premier état du sonnet « 45 » apparaît dans le cinquième fascicule du « Journal du Bord du Lac », le vendredi 26 août 1966, à la suite de la notation d’un orage :
Grondements de tonnerre un peu avant deux heures…
Le mois d’août comme moi ne sait pas ce qu’il veut…
Tantôt le ciel est gris, tantôt le ciel est bleu…
Les nuages ont forme et nuance de leurres…
X
Pluie et soleil en même temps… Les chantepleures
Et qu’il le salua d’un va-t-en voir s’il pleut !
Naquirent quand un veuf s’amusa d’un tel jeu
« Les dieux s’en vont », dit le poème – et tu demeures…[37]
Sans attendre, le poète intervient en marge pour corriger l’agencement des vers (le « X » dans la marge de gauche indique la permutation des vers 2 et 3 du deuxième quatrain). Le remaniement sera adopté dans la version imprimée[38]. Le journal nous livre ainsi les circonstances de l’écriture, perméable aux aléas de la nature et du deuil.
Les lieux jouent aussi un rôle important dans ces écrits qui nous permettent de suivre une poétique à l’oeuvre : celle de l’écriture de la nature chez Alfred DesRochers. Pour le poète, « un paysage est un état d’âme », comme il l’explique dans une lettre à Jeannine Bélanger[39]. Il a exprimé cette expérience, issue d’une longue tradition poétique en France depuis les poètes romantiques, dans le poème « Liminaire » de À l’ombre de l’Orford : « Ma joie ou ma douleur chante le paysage[40] ». La forme du sonnet permet la conjonction de sentiments contraires, dualité structurante dans l’oeuvre de DesRochers (un enfant qui « pleure ou rit », le ciel « gris » ou « bleu », la rencontre de la nuit et du jour, de l’été et de l’automne), que l’auteur cherche à lier à la rigueur parnassienne et aux états d’âme romantiques. L’entreprise poétique tardive suit le même motif, énoncé dans le vers inaugural d’Élégies pour l’épouse en-allée : « J’entreprendrai d’animer seul le paysage » (É, « 1 »), pour en capter les nuances et les sons, comme celui d’« [u]n butor » qui « [r]it ou pleure selon l’oreille du poète » (É, « 8 »). Au-delà de la simple contemplation, l’expérience concrète de la vie dans la nature, dont les travaux ponctuent le quotidien, ouvre une nouvelle configuration scripturaire. Au contact de la nature, par la « marche en forêt » par exemple, le poète trouve son rythme : « Marche en forêt l’après-midi. Ébauche de quelques sonnets : comme le poêle certains jours, ça ne tire pas…[41] » Tout en faisant l’objet d’une recréation par le langage et l’observation, la nature apparaît comme un « référent immuable » ; « on peut [y] retrouver le souvenir d’une vie passé[42] ».
On peut donc voir en DesRochers un naturaliste poète :
Il a fait une grosse gelée blanche : Les arbres à petites merises et autres arbustes et arbrisseaux dont les feuilles n’avaient pas encore jauni sont tout penauds : leur feuillage a un air de laitue ramollie. Chez les autres, les couleurs s’affadissent s’ils restent verts ; trembles, jeunes framboisiers, certains bouleaux ; où deviennent encore plus flamboyants, érables de tous les genres surtout, depuis l’humble érable à épis jusqu’au majestueux érable à sucre[43],
qui rappelle l’idéal du naturaliste philosophe Henry David Thoreau[44]. Par souci d’exactitude, DesRochers insère la terminologie précise à la suite de l’appellation commune, à la manière des ouvrages spécialisés qui déclinent l’étymologie et les usages : un feu « d’épicea (épinette noire) » (vendredi 8 juillet 1966) et les rondins de « deux petits merisiers [bouleaux jaunes] » (mardi 30 août 1966) assurent le confort des fraîches nuits d’été quand « [l]es bleuets (airelles) commencent à mûrir » (samedi 16 juillet 1966)[45]. Par ces modulations de registres, DesRochers joue avec le langage de la nature, il associe « la chose, nommée, appropriée, conquise, au plaisir pur de dire[46] », de nommer le territoire et ce qui le compose. L’enchevêtrement des termes familiers et du vocabulaire spécialisé exprime l’enracinement du poète dans le territoire.
Alfred DesRochers, « Journal du Bord du Lac », cahier 5, vendredi 26 août 1966, fo 69
Les recoupements sont donc nombreux entre l’écriture du poème et celle du journal. Ils indiquent que le projet diaristique tire sa source de la mort de Rose-Alma Brault, mais qu’il ne peut se restreindre à une seule forme d’écriture, puisque les sonnets et le journal, selon leur manière propre, dans leur narration des jours et des saisons, « met[tent] en scène le trouble et la désorientation[47] » engendrés par le deuil. La transposition, la textualisation de l’expérience génèrent deux formes de récits de soi à part entière : « La pratique poétique comme pratique d’écriture de soi induit un style particulier où la matière poétique est en prise avec le réel, le quotidien du sujet-écrivant[48] », écrit Isabelle Galichon à propos des tensions entre récit de soi et poésie. Dans l’écriture de son journal, DesRochers dévoile un rapport direct « avec le réel, l’ordinaire, sujets jugés prosaïques[49] ». Or, poursuit Galichon, « comme dans tout récit de soi, le sujet-écrivant souhaite maintenir un rapport de vérité avec l’expérience vécue, être en adhésion avec le quotidien[50] ».
Entretenir « un rapport de vérité avec l’expérience vécue » est une exigence éthique et esthétique aux yeux du poète. Il ne s’agit pas seulement de transcrire, par « amour du réel », « toute la réalité » qui l’entoure, mais d’en percevoir les « détail[s] caractéristique[s] »[51]. « Le devoir du poète », écrit encore DesRochers, « est de susciter chez le lecteur une émotion semblable à celle qu’il ressentit. Il lui faut émouvoir par les mêmes moyens dont il fut ému : en s’adressant aux sens[52]. » Le journal en propose de nombreuses variantes, comme ces notes matinales consignées le 28 septembre 1966 : « Ici, le ciel semble clair, c’est-à-dire que je vois encore une demi-douzaine d’étoiles et que je n’aperçois pas de nuages. La clarté du jour envahit tout le ciel d’instant en instant. Pas une mousse de brume, pas une ride sur le lac – et pas un son dans l’air. = Avec la montée du jour, une très mince vapeur, une sorte de buée, apparaît à la surface de l’eau[53]. » Le regard suit une trajectoire descendante, de l’observation du ciel étoilé au ciel qui s’éclaire, en glissant à la surface de l’eau. Le constat du silence complète le tableau, pour souligner la présence au monde du diariste. Happé par le silence, il n’est pas coupé de la nature qui l’entoure. Le mouvement du regard entraîne celui de l’écriture, qui accompagne en synchronie la levée du jour, « d’instant en instant ».
Le vieillissement littéraire
La mort de son épouse, née la « même année » (É, « 40 ») que lui, met DesRochers face à sa propre fin de vie. En cela, le journal ne fait pas oeuvre de mémoire, il n’est pas un récit autobiographique clos, il est d’abord et avant tout un geste d’écriture au sens où l’entend Georges Gusdorf : l’écriture « se situe non pas à la périphérie du quotidien, mais au centre de la vie vécue, journal existentiel adhérant à la réalité intime de telle façon que la réalité se convertit en écriture, l’écriture absorbe la vie en une transsubstantiation[54] ». L’impression d’avoir encore quelque chose à dire est tenace chez DesRochers, même au sein d’un monde changeant, même s’il ne trouve plus d’interlocuteur à qui s’adresser. Il est tout à fait conscient qu’en matière poétique, son attachement aux formes anciennes le relègue à l’arrière-garde.
Le tarissement de la sève poétique semble une source de préoccupation pour le poète, qui consigne les débuts de projet comme autant de petites victoires sur son existence vieillissante : « Est-ce le démarrage ? = J’ai “combiné” trois sonnets aujourd’hui ![55] » Le poète n’a pas l’intention de cesser d’écrire en dépit du fossé qui le sépare des générations contemporaines. Le journal aborde, dans des poèmes et dans des notes, le « vieillissement littéraire »[56], qui modifie la position de l’écrivain : ayant appartenu à la nouvelle garde littéraire dans les années 1930, DesRochers demeurera associé aux formes fixes et à la poésie du terroir, un modèle avec lequel rompront ses successeurs, à commencer par de Saint-Denys Garneau. Malgré le sentiment d’amertume que peut susciter une telle relégation, il a assumé cette position, si on en juge d’après les choix formels de ses derniers recueils (la stance royale, l’élégie) défendus dans différents péritextes (préfaces) et épitextes (entrevues, lettres, notes, journaux). Ces tensions s’expriment dans le journal entre « [l]a poésie moderne », « le serpent qui se mord la queue et qui essaye, ce faisant, de s’avaler[57] », et les formes fixes, seules garantes du salut de la langue[58]. Les jeux typographiques de Mallarmé ou de Michel Butor ne trouvent pas davantage grâce aux yeux du sonnettiste[59]. En guise de consolation, DesRochers convoque des modèles comme Voltaire, ou encore Hugo : « C’est un fait, hélas ! que le génie ne [1 mot ill.] rien : Victor Hugo écrivit ses plus grandes oeuvres entre 50 et 70 ans – et des choses fort lisibles de 70 à 80 ans[60]. » Suivant l’exemple de ses maîtres, le sexagénaire refuse de se taire : « Vigny, près de mourir, rêvait de longs poèmes ; / Je n’aspire, pour moi, qu’à de nombreux sonnets[61]. » L’écriture répond à un élan aussi vital que la quête du bois de chauffage pour affronter la gelée de l’automne : « Tout simplement à vivre, un arbre fait ses preuves. / Il en était ainsi du poèteme autrefois[62] ». Le glissement qui s’opère de la survie du poète à celle du poème, dans un rapport presque métonymique, est significatif : en changeant la finale du mot « poète » pour « poème », DesRochers n’en dit pas moins la persistance de l’écrivain à creuser son sillon. Le journal et l’écriture qui s’attachent aux expériences que l’écrivain en fin de parcours fait du deuil et de la nature « aident à tenir, à se relever ou à rester debout[63] », comme le remarque Maïté Snauwaert ; ils maintiennent l’arbre debout. Écrire revient, en somme, à repousser la mort. Plongé au coeur de la forêt – aussi bien dire à la source de sa veine poétique –, DesRochers envisage le titre suivant pour « un recueil de poèmes de vieillesse » : « Il est dans la forêt…[64] ».
La forme du journal répond à l’isolement d’Alfred DesRochers, isolement géographique, isolement générationnel, isolement provoqué par la perte de l’être aimé. Dans ces circonstances, pour qui écrire ? Le journal permet de prolonger le dialogue avec l’absente et d’écrire faute de lecteur. Il s’agit ultimement, selon Georges Gusdorf, de rompre la solitude, de trouver un compagnon pour accompagner le cours des jours : « Le monologue des écritures du moi peut intervenir comme un produit de substitution pour le dialogue impossible. Le sujet découvre cette possibilité de parler tout seul, comme le fait parfois un être isolé, seulement pour rompre sa solitude[65]. » Ajoutons que si le journal recèle aussi une écriture pour soi, c’est qu’il signe le retour aux origines du poète, qui renoue avec le travail du bûcheron, comme son père avant lui.
Notre incursion partielle dans les cahiers inédits d’Alfred DesRochers confirme la nécessité d’une édition fidèle qui les offrira à la lecture d’un large public. Ce faisant, le « Journal du Bord du Lac » intégrera le corpus des journaux de deuil inauguré dans sa forme contemporaine par Roland Barthes. DesRochers s’insérera dans la longue lignée des écrivains de la nature, qui remonte aux premiers explorateurs et qui va jusqu’à diverses manifestations contemporaines, comme le récent livre de François Landry[66]. Comme DesRochers, Landry fait montre d’un savoir livresque issu des dictionnaires (il ne dédaigne pas l’épithète rare ni le mot savant) et d’un sens de l’observation aigu de ses terres laurentiennes. Dans leurs journaux, DesRochers et Landry se présentent comme des héritiers du frère Marie-Victorin, soucieux de nommer chaque plante, chaque arbre selon sa dénomination propre[67].
Les deux journaux formulent une coupure avec le monde qui, sans être accompagnée d’un discours philosophique comparable à celui de Henry David Thoreau, n’en porte pas moins une critique de la société modulée en fonction de ses dynamiques spécifiques (jeunesse / vieillesse, urbanité / campagne, technologie / nature). « J’écris sur la nature », affirme le diariste du Sang des arbres : « Quand on se sent étranger dans le monde qui nous a vu naître, dépaysé dans son prétendu groupe d’appartenance, on préfère s’isoler hors champ que de vivre en paria au sein de la foule[68]. » Seule la littérature le raccorde à son siècle. À travers ces récits de soi conçus au prisme du contact direct avec la nature, un héritage problématique, attaché au territoire, se fait jour dans les tiraillements de l’écrivain, du coureur des bois et de l’« habitant raté[69] ».
Appendices
Note biographique
Les travaux de Stéphanie Bernier, professeure adjointe au département des Littératures de langue française de l’Université de Montréal et membre du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture au Québec (CRILCQ), portent sur les archives d’écrivaines et d’écrivains au Québec. Elle a participé à l’édition de La correspondance entre Louis Dantin et Alfred Desrochers (Fides, 2014) et coédité La correspondance entre Louis Dantin et la « jeunesse littéraire » des années 1930 (Presses de l’Université Laval, 2022, avec Pierre Hébert), et codirigé des ouvrages collectifs sur l’épistolaire au Québec : Nouveaux regards sur nos lettres. La correspondance d’écrivain et d’artiste au Québec (Presses de l’Université Laval, 2020, avec Pierre Hébert), Une écriture en mouvement. Les correspondances d’écrivains francophones au Canada (Presses de l’Université d’Ottawa, avec Michel Biron, à paraître).
Notes
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[1]
Björn-Olav Dozo définit les « animateurs de la vie littéraire » comme des « littérateurs qui disposent d’un capital relationnel important […]. [L]eur contribution tient moins dans l’oeuvre qu’ils produisent – laquelle peut cependant ne pas être négligeable – que dans la fonction d’organisateur ou de contact entre agents qu’ils assument » (Mesures de l’écrivain. Profil socio-littéraire et capital relationnel dans l’entre-deux-guerres en Belgique francophone, Liège, Presses universitaires de Liège, « Situations », 2011, p. 202).
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[2]
Tout paraît possible pour Alfred DesRochers au tournant des années 1930 : il a fait paraître à compte d’auteur deux recueils de poésie, L’offrande aux vierges folles (1928), À l’ombre de l’Orford (1929) – encensé par la critique (prix David, 1932) –, et un recueil de critiques (Paragraphes, Montréal, Albert Lévesque, « Les Jugements », 1931). Il écrit pour les journaux, lance un regroupement littéraire régional (les Écrivains de l’Est), aide ses collègues à publier et correspond avec un vaste réseau d’écrivains et d’écrivaines. Les affres de la crise économique de 1929 et un drame personnel (la noyade de son fils Germain en 1936) auront raison de son élan de vitalité.
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[3]
Élégies pour l’épouse en-allée, Montréal, Parti pris, 1967.
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[4]
Le retour de Titus, Ottawa, Éditions de l’Université d’Ottawa, 1963 ; les suites poétiques « Le retour de l’enfant prodigue » et « Nous avons joué dans l’île », dans Oeuvres poétiques. II. Choix de poésies éparses, texte établi et annoté par Romain Légaré, Montréal, Fides, « Collection du Nénuphar », 1977.
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[5]
On doit aux travaux de Richard Giguère sur la correspondance d’Alfred DesRochers d’avoir contribué à la reconnaissance de la recherche sur l’épistolaire au Québec dans les années 1990. Voir notamment le numéro qu’il a dirigé, « Les correspondants littéraires d’Alfred DesRochers », Voix et images, no 46 (vol. 16, no 1), automne 1990 ; voir aussi Stéphanie Bernier et Pierre Hébert, « Introduction. La correspondance littéraire : d’un objet de “nature” à un phénomène de culture », dans Stéphanie Bernier et Pierre Hébert (dir.), Nouveaux regards sur nos lettres. La correspondance d’écrivain et d’artiste au Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 2020, p. 1-17.
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[6]
La numérisation des cahiers est accessible via le portail BAnQ numérique (numerique.banq.qc.ca/patrimoine/archives/52327/3221021). Les journaux sont conservés aux Archives nationales du Québec à Sherbrooke (fonds Alfred DesRochers, P6, contenant 1998-04-001/4). À moins d’avis contraire, tous les documents d’archives cités sont tirés de ce fonds.
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[7]
Les principaux travaux consacrés au journal intime au Québec ont porté sur les journaux publiés : Françoise Van Roey-Roux, La littérature intime du Québec, Montréal, Boréal Express, 1983 ; Pierre Hébert, avec la collaboration de Marylin Baszczynski, Le journal intime au Québec. Structure, évolution, réception, Montréal, Fides, 1988 ; Manon Auger, Les journaux intimes et personnels au Québec. Poétique d’un genre littéraire incertain, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, « Nouvelles études québécoises », 2017. Seule la bibliographie analytique d’Yvan Lamonde intègre les manuscrits, à l’exception de ceux « non accessibles au public » (Je me souviens. La littérature personnelle au Québec, 1860-1980, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, « Instruments de travail », 1983, p. 19). Alfred DesRochers n’y apparaît pas.
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[8]
De récents travaux sur la littérature québécoise contemporaine inversent la tendance à la disette constatée par Mariève Isabel (« Écriture[s] de la nature au Québec : un champ à défricher », Présence francophone, vol. 84, no 1, 2015, p. 11-35). Voir notamment Julien Defraeye, Perspectives écopoétiques dans le récit québécois contemporain, thèse de doctorat, département d’Études françaises, Université de Waterloo, 2019 ; et Julien Defraeye et Élise Lepage (dir.), « Approches écopoétiques des littératures française et québécoise de l’extrême contemporain », Études littéraires, vol. 48, no 3, 2019.
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[9]
Notion qu’a théorisée Isabelle Galichon en s’inspirant des dernières leçons de Michel Foucault au Collège de France (1982-1984) : elle fonde l’éthos intime sur « une pratique éthicopolitique de subjectivation émanant d’une expérience vécue qui favorise une émancipation du sujet-écrivant » (Le récit de soi. Une pratique éthique d’émancipation, Paris, L’Harmattan, « Ouverture philosophique », 2017, p. 44).
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[10]
« Je mets ma résolution à effet une journée en retard. Je m’étais promis de tenir un journal de mes lectures, de mes pensées et de mes projets à partir du 1er janvier 1935 […]. J’ai assez mal commencé » (« Journal », 1935, fo 1). L’inscription inaugurale rappelle, par sa portée génératrice, le projet exprimé par de Saint-Denys Garneau à l’ouverture du « second cahier de 1935 » de son Journal : « J’écris ce journal afin de faire le point tous les jours, de constater mon état spirituel surtout ; et pour m’astreindre à une certaine régularité qui me fait éminemment défaut, régularité de réflexion, d’analyse, régularité de style. / Je veux aussi, en à-côté, noter les points matériels de ma vie, l’argent que je dépense par exemple chaque jour, afin de me tenir en contact et conscience de ces choses qui me sont étrangères » (Journal [1929-1939], Québec, Nota bene, « Cahiers du centre Hector de Saint-Denys Garneau », 2012, p. 113).
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[11]
À l’exception de quatre carnets, les cahiers sont numérotés et paginés. La pagination en haut à droite est continue pour les sept premiers fascicules (6 mai-16 octobre 1966).
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[12]
Au « bord du lac » : à Saint-Donat, dans les Laurentides ; au « bord du fleuve » : à Ville de Sainte-Catherine, sur la rive sud du Saint-Laurent, près de Montréal.
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[13]
À l’économie de biens et de moyens (réparations avec des outils improvisés, café ou gruau de la veille réchauffé), s’ajoute l’attente fébrile des chèques (pension, droits d’auteur). Lors de l’arrivée d’un chèque de l’éditeur Fides, l’auteur exprime son soulagement : « $ 32 = Trois semaines au moins d’abri… » (« Journal du Bord du Fleuve », cahier 1, 29 octobre 1966, fo 2).
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[14]
Isabelle Galichon, op. cit., p. 155.
-
[15]
Pour le dire avec Georges Gusdorf : « L’un des charmes du journal intime est cette nonchalance, cette non directivité garantie par l’ordre chronologique, en vertu duquel n’importe quelle pensée, n’importe quelle expérience peut succéder à n’importe quelle autre. Le journal autorise chez son auteur et expose à son lecteur une pensée dans le désordre, le démenti et le rebondissement toujours possible d’un moment à l’autre. Or la logique dans les comportements humains n’est jamais qu’un second mouvement, un retour à l’ordre, en réaction contre la libre spontanéité d’une conscience entraînée par ses pulsions intimes sur les voies d’accomplissements contradictoires. Le premier mouvement de la vie tend à l’indiscipline ; l’ordre moral, l’ordre intellectuel, l’ordre psychologique sont des produits de réaction, fruits d’une conquête qui implique aussi une dénaturation de l’existence brute » (Lignes de vie. 1. Les écritures du moi, Paris, Odile Jacob, 1991, p. 327).
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[16]
Maïté Snauwaert, Toute histoire de deuil est une histoire d’amour, Montréal, Boréal, « Liberté grande », 2023, p. 30. Maïté Snauwaert fonde sa lecture du journal de deuil sur le Journal de deuil de Roland Barthes, publié posthume (Paris, Seuil, « Fiction & Cie », 2009). Elle lui attribue une portée fondatrice et génératrice du genre qui libérerait la parole sur la mort.
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[17]
« Il convient de rappeler qu’un événement suppose la surprise, l’exposition, l’inanticipable […]. Il est évident que s’il y a événement, il faut qu’il ne soit jamais prédit, programmé, ni même vraiment décidé » (Jacques Derrida, « Une certaine possibilité impossible de dire l’événement », dans Jacques Derrida, Alexis Nouss et Gad Soussana, Dire l’événement, est-ce possible ? Séminaire de Montréal, pour Jacques Derrida, Paris, L’Harmattan, « Esthétiques », 2001, p. 81). « Dire l’événement » est toujours problématique puisque le langage lui succède : le langage crée une itération non compatible avec la singularité de l’événement, qui modifie l’expérience du lieu où il se produit.
-
[18]
« Journal du Bord du Fleuve », cahier 1, mardi 25 octobre 1966, fo 1. Notre transcription adopte la forme diplomatique. Les soulignements sont de l’auteur, les chevrons signalent des inscriptions interlinéaires. Pour marquer le saut de ligne ou d’idée, DesRochers utilise le signe « = ». Les ratures sont maintenues ; les passages qu’il n’a pas été possible de déchiffrer sont indiqués entre crochets [ill.] ; le point d’interrogation [ ?] indique une lecture conjecturale.
-
[19]
L’image du poète déchu est étroitement liée à cet hôtel. Des étudiants et des écrivains y sont venus lui rendre visite : Gaëtan Dostie, qui fera une captation vidéo de son entrevue, Gaston Miron, Gérald Godin. Au décès de DesRochers, le propriétaire et les employés de l’établissement sont invités à témoigner ; une photographie de la table occupée par le « vieux loup solitaire » rappelle son séjour en ce lieu (Montréal-Matin, vendredi 13 octobre 1978, p. 24-25).
-
[20]
Pierre Hadot, « Exercices spirituels », dans Exercices spirituels et philosophie antique (1993), Paris, Albin Michel, « Bibliothèque de l’Évolution de l’Humanité », 2002, p. 71 ; cité par Isabelle Galichon, op. cit., p. 141.
-
[21]
À la manière dont Michel Foucault entend la notion de parrêsia : « Ne rien cacher, dire les choses vraies, c’est pratiquer la parrêsia. La parrêsia, c’est donc le “tout-dire”, mais indexé à la vérité : tout dire de la vérité, ne rien cacher de la vérité, dire la vérité sans la masquer par quoi que ce soit » (Michel Foucault, Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres, t. II : Cours au Collège de France. 1984, Paris, Gallimard / Seuil, « Hautes études », 2009, p. 12). Le discours du parrêsiaste se caractérise par une liberté de forme ne tenant compte ni des règles de la rhétorique ni de celles de la démonstration philosophique. Voir aussi Michel Foucault, Discours et vérité, précédé de La parrêsia, publié par Henri-Paul Fruchaud et Daniele Lorenzini, introduction par Frédéric Gros, Paris, Vrin, « Philosophie du présent », 2016.
-
[22]
« C’est curieux, mon père a rédigé ces sonnets [Élégies pour l’épouse en-allée] dans un petit chalet au nord des Laurentides, lui, l’homme des Cantons-de-l’Est. J’avais acheté pas cher un petit chalet sur le lac Clair. J’imagine ses grands moments de solitude » (Clémence DesRochers, « Préface » à Alfred DesRochers, Élégies pour l’épouse en-allée, Montréal, Bibliothèque québécoise, 2020, p. 7). Cette édition est fidèle à celle de Romain Légaré (Alfred DesRochers, Oeuvres poétiques. I, Fides, « Collection du Nénuphar », 1977), revue par l’auteur (comprenant quarante-neuf poèmes). Désormais abrégé É suivi du numéro du sonnet entre guillemets.
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[23]
« Journal du Bord du Lac », cahier 1, dimanche 8 mai 1966, fo 1 (voir l’illustration de la p. 91). De très rares mentions de l’actualité québécoise apparaissent dans le journal (la grève des cheminots en septembre 1966, celle de la Commission des transports de Montréal en septembre 1967, l’ouverture de l’Exposition universelle de 1967, par exemple).
-
[24]
« Journal du Bord du Lac », cahier 1, samedi 9 septembre 1967, fo 15.
-
[25]
Maïté Snauwaert, op. cit., p. 14.
-
[26]
« Journal du Bord du Lac », cahier 1, mardi 13 septembre 1966, fo 85 (les crochets droits qui encadrent la seconde phrase sont de DesRochers).
-
[27]
Ibid. Hormis « geste », « travail » (tous deux mis au pluriel), « que je » et « revenir », le contenu des vers 2 et 3 est écrit en bleu en surcharge sur un tracé original en rouge qui se lit comme suit : « À tel geste ou travail que je dois accomplir / Et dès lors je te [ill.] tout espoir revenir ».
-
[28]
Pierre-Louis Fort remarque que l’adresse à la défunte est une manière « d’écrire à », « de susciter la présence – ou l’illusion de cette présence » dans la lettre ou le journal de deuil (Les deuils sans noms. Écritures contemporaines de la perte, Paris, Classiques Garnier, « Théorie de la littérature », 2023, p. 34). DesRochers y a surtout recours dans les passages versifiés de son journal.
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[29]
« Journal du Bord du Lac », cahier 4, vendredi 5 août 1966, fo 53 (à l’encre rouge).
-
[30]
Ibid., cahier 4, samedi 6 août 1966, fo 54 (souligné à l’encre rouge).
-
[31]
Il existe quatre états de manuscrits dans le fonds P6 : un calepin illustré d’un paysage (1965, version 1), un ensemble non daté de quatre feuillets tapuscrits (version 2), un ensemble non daté de cinq feuillets tapuscrits (version 3), une enveloppe comportant deux jeux d’une version tapuscrite d’« Élégies familières pour l’épouse en-allée » (version 4).
-
[32]
Nous citons ici le titre d’une des parties d’À l’ombre de l’Orford.
-
[33]
« Les exemples de […] métaphores saisonnières et météorologiques qui projettent sur le monde extérieur les affects de l’endeuillé abondent dans les journaux de deuil » (Maïté Snauwaert, op. cit., p. 188).
-
[34]
Clémence DesRochers : « Si nous devenons bons amis… / Je t’amènerai un dimanche / À ma maison en bois de planches / Rencontrer l’homme de ma vie » (« L’homme de ma vie », Clémence… sans pardon, 1965). Clémence DesRochers a composé cette chanson en hommage à son père.
-
[35]
« Je n’attends pas de visite. La Fête du travail est aussi la veille de la rentrée des classes, et grand-père comme je suis ! » (« Journal du Bord du Lac », cahier 5, vendredi 2 septembre 1966, fo 74). La version versifiée exprime plus ouvertement le sentiment d’attente : « Aujourd’hui, bêtement, j’attends de la visite. / J’ai toutes les raisons de n’en pas escompter : / Septembre est revenu, c’est la fin de l’été ; / Le monde, comme dit le film, reprend sa suite » (É, « 44 »).
-
[36]
« Journal du Bord du Lac », cahier 6, mercredi 7 septembre 1966, fo 79. Ce vers réapparaît dans le journal presque à la même date un an plus tard : « Un thuya pointilise [sic] à la Suzor-Côté (Déjà noté ?) » (ibid., cahier 1, vendredi 8 septembre 1967, fo 15).
-
[37]
« Journal du Bord du Lac », cahier 5, vendredi 26 août 1966, fo 69 (à l’encre rouge). Voir l’illustration de la p. 97.
-
[38]
Parmi les autres variantes, on relève aux vers 3 et 4 : « Tantôt le ciel est gris-noir, tantôt il est bleu ; / Les nuages ont forme et coloris de leurres » (É, « 45 »). La matière du vers 8 est redistribuée au sein des deuxième et troisième strophes : « Pluie et soleil en même temps ! les chantepleures / Naquirent quand un veuf s’amusa d’un tel jeu / Et qu’il le baptisa d’un va-t-en-voir-s’il-pleut ! / Je pense à toi ! malgré le départ, tu demeures ! // “Les dieux s’en vont, plus que des hures ! ça devient / Tous les jours pis !” disait Laforgue, et je fais mien / Ce distique couleur des mois que je dois vivre ! » (ibid.). Précisée et développée, la citation de Jules Laforgue insiste sur l’angoisse ressentie par le sujet lyrique. La quiétude revient avec la résignation en clôture du poème : « Je cueille des bleuets et des framboises, c’est, / Pendant que je m’acharne, inepte, à le poursuivre, / Le seul moyen que j’ai de renaître au passé » (ibid.).
-
[39]
Lettre d’Alfred DesRochers à Jeannine Bélanger, 6 juin 1941.
-
[40]
« Liminaire », À l’ombre de l’Orford précédé de L’offrande aux vierges folles, édition critique par Richard Giguère, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, « Bibliothèque du Nouveau Monde », 1993, p. 156.
-
[41]
« Journal du Bord du Lac », cahier 7, dimanche 25 septembre 1966, fo 94. Même phénomène le dimanche précédent : « J’ai parachevé [sujet à révision !] trois sonnets ébauchés en ces derniers jours et j’en ai trouvé une couple d’autres en marchant » (ibid., cahier 6, dimanche 18 septembre 1966, fo 89 ; les crochets droits sont de DesRochers).
-
[42]
Isabelle Galichon, op. cit., p. 177.
-
[43]
« Journal du Bord du Lac », cahier 7, 27 septembre 1966, fo 96.
-
[44]
Notamment son projet d’herbier : « Fut un temps où j’ai pensé qu’il serait intéressant de recueillir une feuille de chaque arbre, arbuste et plante herbacée en train de changer, quand il a revêtu sa couleur caractéristique la plus vive, dans cette phase de transition qui va du vert au brun, d’en faire le croquis et d’en reproduire les teintes avec exactitude, à la peinture, dans un livre qui s’intitulerait “Octobre, ou Couleurs d’automne”. Il commencerait par le premier chèvrefeuille rougissant et la laque de ses feuilles radicales, et se poursuivrait par les érables, les hickorys, les sumacs et un grand nombre de feuilles joliment mouchetées moins bien connues, jusqu’aux chênes et aux trembles les plus tardifs. Quel mémento eût constitué ce livre ! Il suffirait de tourner ses pages pour faire une promenade dans les bois en automne chaque fois qu’il nous plairait » (Henry David Thoreau, Balade d’hiver. Couleurs d’automne [1862], trad. de l’anglais par Thierry Gillyboeuf, Paris, Mille et une nuits, 2007, p. 42-43).
-
[45]
« Journal du Bord du Lac », respectivement cahier 3, fo 41 ; cahier 5, fo 73 (les crochets droits sont de DesRochers) ; cahier 3, fo 44.
-
[46]
Michel Lacroix, « Constituer un territoire, mot à mot : autour et à rebours du coureur des bois et de l’habitant », dans Anne Caumartin, Julien Goyette, Karine Hébert et Martine-Emmanuelle Lapointe (dir.), Je me souviens, j’imagine. Essais historiques et littéraires sur la culture québécoise, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, « Champ libre », 2021, p. 27.
-
[47]
Maïté Snauwaert, op. cit., p. 14.
-
[48]
Isabelle Galichon, op. cit., p. 171.
-
[49]
Ibid.
-
[50]
Ibid.
-
[51]
DesRochers exprime cette idée dans Paragraphes : « Chez quelques-uns de ces alliés, conscients ou non, s’avère une manie qu’il faudra freiner, si l’on veut faire de la littérature. Cette manie, on la pourrait libeller : phono-photographie. Sous prétexte d’amour du réel, on tente d’enregistrer toute la réalité, description ou dialogue. Il ne faut pas oublier […] que l’art implique un choix. Nos régionalistes créeront des oeuvres d’art quand, d’un paysage ou d’un dialogue, ils saisiront le détail caractéristique et non toute la réalité » (nouv. édition publiée par Stéphanie Bernier, Montréal, Boréal, « Boréal compact », 2024, p. 138).
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[52]
Ibid., p. 106.
-
[53]
« Journal du Bord du Lac », cahier 7, mercredi 28 septembre 1966, fo 97.
-
[54]
Georges Gusdorf, op. cit., p. 320-321.
-
[55]
« Journal du Bord du Lac », cahier 6, dimanche 11 septembre 1966, fo 83.
-
[56]
Notion qui fonctionne, selon Marie-Odile André, en corrélation avec la dynamique du « champ littéraire » (voir Pour une sociopoétique du vieillissement littéraire. Figures du vieil escargot, Paris, Champion, « Littérature de notre siècle », 2015, p. 22-24). À propos du « non écrire » et de la fin de carrière des écrivains, voir aussi les dernières leçons d’Antoine Compagnon au Collège de France : La vie derrière soi. Fins de la littérature, Paris, Équateurs, 2021.
-
[57]
« Journal du Bord du Lac et du Fleuve », cahier 3, samedi 14 octobre 1967, fo 1 (à l’encre rouge). Dans ce titre, « et du Fleuve » est une variante ajoutée à l’encre rouge.
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[58]
« Une langue entre en agonie quand ses poètes abandonnent la rigueur du vers traditionnel. (En français, cela commença vers 1880.) Le premier symptôme de cette agonie est l’avènement des puristes. Ceux-ci sont alors mieux considérés (et rétribués) que les créateurs. Quand on est incapable d’écrire de façon lisible un sonnet ou un conte de 500 mots, on se fait puristes » (ibid., cahier 3, mardi 28 novembre 1967, fo 8 ; à l’encre rouge).
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[59]
« L’artifice typographique, qu’il soit de Mallarmé, de Paul Fort ou de Michel Butor, me semble inutile parce qu’il est individuel et qu’il ne peut avoir de règle à la portée de tous. Le vers traditionnel se prête, soit par le nombre, soit par la rime, à une différentiation [sic]. C’est d’un commun accord entre poète et lecteur qu’est “née la ligne non finie”. Quand un écrit n’a ni prosodie ni mêtre [sic], l’imprimer autrement que currente calamo fait l’effet de ces orateurs à montre-horloge qui coupent leurs phrases de longs silences sans raison » (« Journal du Bord du Fleuve », cahier 1, samedi 29 octobre 1966, fo 2 ; à l’encre rouge). DesRochers restera hostile à la révolution poétique du vers libre jusqu’à la fin de sa vie : le seul étalon de mesure de la grandeur du poète, et de la langue, est la forme fixe (le sonnet). Il conçoit le vers libre comme un bris de contrat, et de tradition de lecture, avec le public, ce qui révèle le rôle qu’il attribue à la poésie comme ferment d’une communauté de lecteurs amis.
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[60]
Ibid., cahier 5, mercredi 17 août 1966, fo 62 (à l’encre rouge). Dans la même veine, il écrit quelques jours plus tard : « Avant d’avoir pu réellement faire leurs preuves, les jeunes sont déjà vieux, hélas ! Voltaire et Hugo ont fourni, en faveur de la vieillesse, des preuves qu’aucun jeune ne pourra donner ! » (ibid., cahier 6, vendredi 9 septembre 1966, fo 81 ; à l’encre rouge).
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[61]
Ibid., cahier 7, vendredi 8 octobre 1966, fo 103 (à l’encre rouge).
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[62]
Ibid., cahier 6, jeudi 15 septembre 1966, fo 87 (à l’encre rouge ; les lettres « me » du mot poème surchargent en bleu les lettres « te »).
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[63]
Maïté Snauwaert, op. cit., p. 28.
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[64]
« Journal du Bord du Lac », cahier 2, jeudi 21 septembre 1967, fo 6 (à l’encre rouge).
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[65]
Georges Gusdorf, op. cit., p. 388.
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[66]
Le sang des arbres, Montréal, Boréal, « L’oeil américain », 2023.
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[67]
En ouvrant le journal de Landry, s’offre à nous un tableau vivant : « 13 février. / Quel miracle s’est-il donc produit pour que tous ces oiseaux, hier encore effarouchés par d’anodines approches, s’enhardissent à débarquer en masse à deux pas de ma porte-patio, attirés soudain tels des aimants par les victuailles semées à même la galerie de bois ? Combinaison du froid et de la faim ou effet domino, le rassemblement interspécifique auquel j’ai l’honneur d’assister me permet de scruter, en gros plan, la tarentelle endiablée de chardonnerets, de tarins des pins, de sizerins, de juncos ardoisés, de mésanges à tête noire et de roselins pourprés, réunis autour d’un festin communautaire, étonnamment cosmopolites dans leurs rapports. Certains sont si près de moi que, paroi de verre en moins, il me suffirait d’allonger la main pour les effleurer » (ibid., p. 26).
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[68]
Ibid., p. 238-239.
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[69]
« Moi, je suis un habitant raté. […] Malgré ma défection, j’ai gardé le caractère de l’habitant : “faire sa tâche aussi bien qu’on la peut faire, même si elle est très mal faite” » (Alfred DesRochers, Paragraphes, op. cit., p. 59).


