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«Qui se ressemble s’assemble.» Logique de construction et d’organisation des zoonymes en langue inuit

  • Vladimir Randa

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  • Vladimir Randa
    Laboratoire de Langues et Civilisations à Tradition Orale (LACITO) du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)
    et
    Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), Paris.

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Le sens, mais aussi la structure des zoonymes et leur organisation dans une nomenclature révèlent la manière dont les animaux sont pensés. Cette recherche est d’autant plus pertinente en ce qui concerne les Inuit que les animaux constituent traditionnellement la base de leur subsistance et se trouvent, de ce fait, au centre de leurs préoccupations et au coeur de leurs relations avec le monde environnant, visible et invisible.

Bien que les noms des animaux les plus importants soient mentionnés dans la plupart des publications consacrées aux Inuit, les travaux ayant spécifiquement pour objet l’étude de la dénomination zoologique sont plus que rares. Irving (1953, 1958) et Paillet (1973) ont ouvert la voie [1], suivis de Dorais (1984, 1986) qui le premier a abordé le sujet de manière systématique. Il a d’abord étudié l’organisation sémantique des zoonymes en tunumiisut (Groenland oriental) qui présente la particularité de se différencier des autres dialectes inuit par un lexique en partie spécifique et moins figé. Sa tentative pour appliquer la même méthode d’analyse aux matériaux en provenance du Nunavik s’est heurtée à une plus grande opacité de ce lexique.

Pour ma part, j’ai abordé divers aspects lexicaux des relations entre les Inuit et les animaux dans une série de publications [2]: esquisse de la nomenclature zoologique (1989), taxinomie et nomenclature, sémantique des zoonymes, lexiques comparatifs (1994), conceptualisation de la faune (1996), sémantique et motivation des zoonymes (2002). Dans le présent article, mon propos est d’étudier la manière dont les noms d’animaux sont construits et comment ils sont organisés en nomenclature, en confrontant la pratique linguistique des Inuit avec leur expérience et leurs représentations naturalistes. Mon approche est donc essentiellement ethnolinguistique.

Le domaine des significations ne sera abordé que dans la mesure où celles-ci permettent de comprendre l’origine et la nature des diverses connexions existant entre les zoonymes. Ceci étant, dans une langue aussi expressive et motivée que la langue inuit [3], les questions de sens et de motivation ne sont jamais bien loin même lorsqu’on a pour premier objectif d’étudier la forme des mots.

Il est courant d’insister sur la dimension «superdescriptive» et «hyperspécialisée» de la langue inuit, ceci implicitement — par contraste avec les principales langues européennes — dans le sens de «contraire à l’abstraction.» On s’est depuis toujours émerveillé, à raison d’ailleurs, devant la richesse lexicale d’une langue parlée par des populations considérées parmi les plus «primitives» de la planète, comme l’écrivait Rasmussen (1930: 139):

In order to show what an astonishing vocabulary and what phenomenal specifying the language of even such a primitive tribe [Caribou Eskimos] is capable of, I have grouped below the most common expressions regarding caribou, caribou hunting and everything connected with it.

Or, les enquêtes menées depuis plus d’un demi-siècle aux quatre coins du monde ont démontré que l’aptitude d’une langue à exprimer les notions les plus abstraites n’est nullement en contradiction avec un raffinement extrême dans la construction des champs lexicaux.

Le champ zoologique

La faune ne procure pas seulement aux Inuit des moyens de subsistance, elle fait également l’objet d’innombrables opérations intellectuelles dont la classification et la nomination sont deux aspects indissociables: on peut difficilement classer sans recourir à la langue; inversement, nommer c’est introduire un certain ordre à l’intérieur d’un champ d’expérience. Par conséquent, la manière dont sont nommés les animaux dans une langue nous informe sur l’idée que s’en font ses locuteurs. C’est la raison pour laquelle l’ordre de présentation des zoonymes dans cet article est en conformité avec le classement de la faune tel qu’il est conçu par les Inuit.

Les Inuit classent les animaux (uumajuit «les vivants») en un nombre limité de catégories englobantes (cf. Randa 1994). Des différences régionales se manifestent dans leur contenu, sans qu’il soit toujours aisé de déterminer si elles traduisent véritablement des traits spécifiques ou si elles ne sont qu’apparentes, résultat d’une ethnographie insuffisante [4]. Pour autant que les données disponibles permettent d’en juger (Paillet 1973; Brody 1976; Le Mouël 1978; Dorais 1984; Randa 1994; Robbe 1994), on retrouve sur l’ensemble du domaine inuit les mêmes grandes subdivisions.

A Igloolik, les locuteurs distinguent:

  • les mammifères (nirjutit), divisés en terrestres (nunamiutait = pisuktiit) et marins (imarmiutait = puijiit); dans d’autres dialectes, le terme nirjutiit (ou nirsulit) semble réservé aux seuls mammifères terrestres (Brody 1976: 204; Dorais 1984: 11; Robbe 1994: 131);

  • les oiseaux (tingmiat);

  • les poissons (iqaluit);

  • les «bestioles» (insectes) (qupirruit);

  • les mollusques (uviluit).

Un petit nombre d’organismes distingués et nommés par les Inuit ne trouvent leur place dans aucun de ces groupements.

Nomenclature

Mammifères nirjutiit

La catégorie des nirjutiit («ceux qui servent à être mangés») est particulièrement intéressante en ce qu’elle englobe les grands gibiers, les animaux culturellement les plus importants, les plus recherchés, les plus désirés, ceux qui polarisent l’attention de la société. Ils font l’objet des connaissances les plus poussées dans le domaine de la biologie (anatomie, comportement) et de l’écologie, connaissances qui trouvent leur traduction dans un vocabulaire sophistiqué. A l’époque du chamanisme, ils étaient frappés d’innombrables interdits relatifs à leur utilisation matérielle (interdits alimentaires, vestimentaires, cynégétiques) et intellectuelle (notamment interdits lexicaux). Nommer les animaux, l’enjeu principal des échanges avec les puissances tutélaires, n’était pas sans danger, d’où l’existence en parallèle d’un vocabulaire de substitution (vocabulaire sacré) auquel devait recourir toute personne en situation rituelle délicate.

Lorsqu’on se limite aux matériaux zoologiques en provenance de l’Arctique oriental canadien (Terre de Baffin, péninsule de Melville), la plupart des mammifères portent un nom distinct de celui des autres membres d’un même groupe taxinomique. Dès lors que le cadre des investigations s’étend à des dialectes parlés dans des régions où la diversité faunique est plus importante [5], comme c’est le cas au Nunavik ou en Alaska, se font jour de nombreuses connexions entre les zoonymes. La quasi totalité des noms de mammifères sont des formes figées immotivées, indice de leur archaïsme. Notons que ces noms présentent un fort degré d’homogénéité d’une extrémité à l’autre de l’aire yup’ik et inuit.

Mammifères terrestres pisuktiit (« les marcheurs»)

Les deux seuls représentants des cervidés dans les régions habitées par les Inuit, le caribou (Rangifer tarandus L.) et l’orignal (Alces alces L.), forment une paire lexicale:

  • tuktu caribou (Fig. 1).

  • tuktuvak (-vak augmentatif) orignal (Fig. 2).

Fig. 1

Caribou

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Fig. 2

Orignal

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Animal familier pour pratiquement tous les groupes inuit, le caribou fait figure de prototype éponyme vis-à-vis de l’orignal, une sorte de grand caribou (-vak augmentatif), et, plus généralement, à l’égard des autres cervidés [6]. Ce rapprochement est explicitement fondé sur leur ressemblance morphologique (bois, longues pattes). La plupart des Inuit canadiens ne connaissent l’orignal qu’indirectement mais n’éprouvent aucune difficulté à l’identifier, quel que soit le support sur lequel il leur est présenté (dessins, photos, film), tant sa parenté avec le caribou paraît évidente.

Au Nunavik, du moins dans certains dialectes, le terme tuktuvak désigne, outre l’orignal, deux types d’animaux complètement différents: le bétail (cattle: bovins pourvus de cornes) et un insecte («a large mosquito,» Schneider 1985: 430). Dans l’édition française de son dictionnaire, Schneider (1966: 378) note «tuktuvaq: orignal; boeuf, vache domestiques; cousin (gros moustique).»

À Igloolik, le tipule, sorte de cousin (Tipulidés), porte également un nom construit à partir de celui du caribou :

  • tuktuujaq (-ujaq «ressemblance»), en raison de ses très longues pattes fines (cf. supra; Randa 2002).

Dans les deux cas (tuktuvak et tuktuujaq), le rapprochement s’appuie sur une ressemblance morphologique.

Autre grand herbivore mais présentant une apparence singulière, le boeuf musqué (Ovibos moschatus Zimmermann) est désigné par un nom construit à partir d’un corporème:

  • umingmak (umik «barbe» (humain+animaux); -mak augmentatif?): c’est donc un «grand barbu,» appellation dont la motivation, en dépit de la très forte pilosité de l’animal, n’est pas évidente. Schneider (1985: 447) ajoute que le même terme est maintenant employé, outre pour le boeuf musqué, pour le bétail («all cattle»; cf. tuktuvak, supra; Paillet [1973: 60] mentionne le bison).

Spalding (1998: 184) rapporte un autre zoonyme (néologisme?) formé sur la base de umik: umiliruluk (-lik- «il a»; -ruluk péjoratif) qui désigne la chèvre [7].

Le dénominateur commun de ces ruminants dont les noms sont construits sur la base de tuktu et umik est de posséder des bois ou des cornes [8]. Cependant, la perception analogique de la faune, fondée sur le repérage des traits caractéristiques communs, transcende les frontières entre les catégories englobantes : en Alaska septentrional, le terme nagrulik (équivalent de nagjulik [nagjuk «bois, corne»; -lik «il a»: «qui est pourvu de bois»], appellation réservée dans les chants personnels des Inuit canadiens au caribou mâle adulte) désigne l’alouette cornue (Eremophila alpestris L.) dont le mâle est pourvu d’aigrettes noires sur chaque côté de la tête (MacLean 1988: 29; Randa 2002; cf. note 8).

  • nanuq ours polaire, «marin» (Ursus maritimus Phipps), est un prédateur spécialisé dans la chasse aux mammifères marins, notamment le phoque annelé nattiq (Phoca hispida L.). Bien qu’il lui arrive de s’aventurer sur la terre ferme, il est associé par son mode de vie à l’élément marin, sous sa forme solide (banquise) ou liquide, et c’est ainsi qu’il est perçu par les Inuit. En réalité, il est aussi à l’aise dans l’eau que sur terre [9].

Les sources dont je dispose attestent un seul dérivé construit sur le nom de l’ours polaire; il met ce grand mammifère en relation avec un arachnide:

  • nanuwiaq araignée de terre [10].

  • ak&aq (ou aksaq) est le nom réservé aux ours autres que l’ours polaire, donc les ours «terrestres» [11]: ces animaux n’arrivent que rarement jusqu’au littoral et seuls les Inuit résidant à l’intérieur des terres sont habitués à les rencontrer.

Rien dans les dénominations nanuq et ak&aq ne laisse entendre que dans l’esprit des locuteurs inuit, les deux types d’ours [12], le «marin» et le «terrestre,» soient pensés dans une relation de complémentarité et qu’ils forment une véritable paire conceptuelle, aussi bien dans la perception naturaliste que dans les représentations et les pratiques chamaniques (Rasmussen 1932; Spencer 1976; Randa 1986, 1994, 1996).

  • qavvik ou qavvigaarjuk (-arjuk diminutif) glouton (Gulo gulo L.): il s’agit du plus grand mustélidé de l’Arctique. Dans la toundra, c’est un animal rare et secret, réputé pour sa capacité à se soustraire à ses poursuivants, à disparaître de l’endroit que l’on croyait sans issue.

Le nom du glouton figure d’ordinaire seul dans les lexiques et dictionnaires, mais dans au moins deux dialectes (Qamanittuaq-Baker Lake, Anaqtuuvaq-Anaktuvuk Pass) il est à l’origine de la désignation de la martre (Martes americana Turton), un mustélidé beaucoup plus petit dont l’habitat est confiné aux régions boisées (Rausch 1951: 176; Paillet: 1973  7):

  • qagvik glouton (Fig. 3).

  • qagviasiaq (-siaq, -tchiaq, -tsiaq[13]) martre (Fig. 4).

Fig. 3

Glouton

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Fig. 4

Martre

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Paillet (1973: 7, 20-21) rapporte un autre dérivé de qavvik:

  • qagvikallak (-kallak diminutif) qui désigne l’ours noir (Ursus americanus Pallas). Selon cet auteur, certains de ses informateurs de Qamanittuaq semblaient confondre le glouton, sur des illustrations, avec l’ours noir en le nommant ak&a.

Deux autres zoonymes semblent apparentés, sans que l’on puisse avancer une explication satisfaisante sur l’origine de ce rapprochement, d’autant qu’ils désignent, le premier un mustélidé, le second un canidé:

  • tiriaq hermine (Mustela erminea L.).

  • tiriganiaq ou tiriganiarjuk (-arjuk diminutif) renard arctique (Alopex lagopus L.).

Paillet (1973: 23) estime qu’ils sont à relier avec tirik&uqtuq «he sneakes, or squeezes through little spaces,» tandis que Spalding (1993: 46) les fait dériver de tirliaqtuq «he is taken or come upon by stealth.» De ces deux notions, c’est la première qui semble le mieux correspondre à la perception qu’ont les Inuit du comportement de l’hermine (cf. Randa 1994). En yup’ik central alaskien (Nunivak), le terme tirikanniaq désignait le glouton, selon Rasmussen (1941: 30), alors que le renard arctique y était connu comme qatirLe (traduit par «the one with a deep voice» [Rasmussen 1941: 66]). En Alaska continental, on rencontrait une désignation similaire du renard (qatirLearaq) tandis que le glouton retrouvait son appellation habituelle qafsik.

Le terme tiriaq est à l’origine d’une autre paire lexicale attestée par Paillet (1973: 7), laquelle met en relation deux mustélidés:

  • tiriaq hermine (Fig. 5).

  • tiriarjuaq (-jjuaq augmentatif) vison (Fig. 6).

Cette paire est rapportée, sous une forme légèrement modifée, chez les Nunamiut d’Alaska, par Rausch (1951: 175):

  • itiriaq hermine.

  • itiriakpak (-pak augmentatif) vison.

Fig. 5

Hermine

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Fig. 6

Vison

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Les augmentatifs -jjuaq et -pak traduisent bien la différence de taille et de poids de l’hermine (Mustela erminea L.) et du vison (Mustela vison Schreber) [14].

En fait, la base tiri- [15] sert à désigner un groupe hétérogène de mammifères de moyenne et petite taille: non seulement des mustélidés (glouton, hermine, vison) et des canidés (renard arctique) mais aussi des rongeurs (lemming, souris), groupe que Jenness (1928: 120) définit, certes d’une façon excessive, comme «any fur-bearing animal» (voir aussi Fortescue et al. 1994: 344).

  • amaruq loup (Canis lupus L.): le plus grand canidé de l’Arctique est associé tant dans la réalité que dans l’imaginaire des Inuit au caribou, sa proie principale. Ce zoonyme reste isolé dans la nomenclature zoologique [16]. On notera qu’aucun rapprochement n’est réalisé, sur le plan lexical, avec les autres canidés que sont les renards.

Ces derniers forment un autre groupe intéressant. Le terme tiriganiaq (ou tirigan-niaq) désigne le plus souvent le renard arctique (Alopex lagopus L.) mais parfois il est utilisé comme un générique pour tous les renards : tiriganiaq qakuqtaq («blanc») et qaulluqtaq «blanc, clair» pour le renard arctique, et tiriganiaq kajuqtuq («brun, roux») pour le renard roux. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne s’agit en aucun cas d’une tendance récente — comme dans le cas du terme nanuq (cf. note 12) — puisque Rasmussen (1930: 66, 138) mentionne l’existence au Groenland de formes similaires: tiriganniaq aukpaluktuq (renard roux) et tiriganniaq qakuqtaq (renard arctique).

  • kajuqtuq (-ttuq attributif) renard roux (Vulpes vulpes L.) est une appellation motivée qui fait référence à la couleur du pelage (kajuq «brun-blond-roux») par contraste implicite avec celle du renard arctique tiriganiaq. C’est l’une des rares références, parmi les dénominations des mammifères, à la couleur (cf. Randa 2002).

La même couleur est à l’origine d’un autre zoonyme:

  • kajuji (-ji?) «(celui qui est?) brun-blond-roux» désigne un rongeur, le lemming brun (Lemmus sibiricus Kerr), par opposition avec amiq&aq, le lemming variable (Dicrostonyx torquatus Pallas) dont le pelage est plus clair (Randa 2002). Les deux espèces entrent sous l’appellation commune avinngaq (cf. infra).

  • avinngaq est un terme générique pour différentes espèces de lemmings (en parallèle avec des termes spécifiques: amiq&aq, qilangmiutaq, kajuji) mais aussi pour des animaux similaires comme les campagnols. Selon Rausch (1951: 180, 182-183), chez les Nunamiut d’Alaska, le terme avinngaq englobe, outre les lemmings, toutes les espèces de campagnols (Microtus oeconomus Pallas, Microtus miurus Osgood et Clethrionomys rutilus Pallas). Les lemmings (Fig. 7) et les campagnols (Fig. 8) sont des petits rongeurs (Muridae) pourvus d’une courte queue et d’un court museau.

Fig. 7

Lemming brun

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Fig. 8

Campagnol nordique

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Si l’on en croit Paillet (1973: 24), à Qamanittuaq la catégorie avinngaq inclut la souris domestique: «Anything which is small enough and lives under the snow in burrows. Even domestic mice are called avinngaq

Le terme yup’ik puviltu semble fonctionner de manière analogue puisqu’il englobe à la fois les lemmings et les campagnols (Fortescue et al. 1994: 271).

Même si la référence au comportement n’est pas tout à fait absente, c’est surtout le critère de la ressemblance morphologique qui permet de réunir sous une même appellation tous ces animaux différents.

Le nom du spermophile arctique siksik (Spermophilus parryii Richardson) est sans doute d’origine onomatopéique. Chez les Nunamiut d’Alaska, le nom d’un autre sciuridé, la marmotte des Rocheuses (Marmota caligata Eschscholtz), est construit sur cette base par l’adjonction de l’augmentatif -pak lequel exprime la différence de taille de ces deux rongeurs (Rausch 1951: 178-179; MacLean 1988: 57):

  • siksrik spermophile (Fig. 9).

  • siksrikpak marmotte (Fig. 10).

Fig. 9

Spermophile

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Fig. 10

Marmotte

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Au Nunavut, le terme ukaliq (ou ukaliarjuk) désigne le lièvre arctique (Lepus arcticus Ross) mais en réalité il fonctionne comme un générique pour les Léporidés (lièvres et lapins). Là où plusieurs espèces cohabitent, comme en Alaska et au Nunavik, chacune est désignée par un terme spécifique dérivé de ukaliq (Rausch 1951: 178; Schneider 1985: 439; MacLean 1988: 69):

  • ukaliatsiaq (-tsiaq?) lièvre d’Amérique (Lepus americanus Erxleben) au Nunavik.

  • ukalisugruk (-sugruk augmentatif) lièvre arctique (Lepus othus othus Merriam) en Alaska.

Mammifères marins puijiit («ceux qui émergent pour respirer»)

Pour la plupart des Inuit, les mammifères marins puijiit sont plus importants encore comme source de subsistance que les mammifères terrestres. À Igloolik, cette catégorie comprend tous les mammifères marins, aussi bien les phoques et le morse (Pinnipèdes) que les cétacés [17]. Leur caractéristique commune est d’avoir à remonter, à intervalles réguliers, à la surface de l’eau pour respirer (pui-), que ce soit à travers la banquise ou en eau libre.

Sauf exception (cf. infra), les noms des puijiit ne sont aucunement liés entre eux. Ce sont des formes archaïques figées qui, en synchronie, résistent à toute tentative d’analyse morphosémantique. Fortescue et al. (1994) ont cependant émis quelques hypothèses: le terme aiviq par lequel est désigné le morse (Odobenus rosmarus L.) pourrait être relié à la notion de ajag- «thrust or push with a pole»; arviq (baleine boréale Balaena mysticetus L.) à la notion de mobilité (aRaR-); qasigiaq (phoque commun Phoca vitulina L.) se rapporterait à la couleur du pelage (qateR- «être gris, blanc»); nattiq ou natsiq (phoque annelé Phoca hispida Schreber) traduirait l’idée de «sortir la tête» (nayyiR-: allusion au trou de respiration aglu[18]); ugjuk (phoque barbu Erignathus barbatus Erxleben) véhiculerait l’idée de «(re)monter sur quelque chose» (ugte-) (allusion à la prédilection de ce phoque pour les pans de glace flottante?). Curieusement, le terme qairulik qui désigne dans l’Arctique oriental le phoque du Groenland (Phoca groenlandica Erxleben), et dans les régions situées aux alentours du détroit de Béring le phoque rubané (Histriophoca fasciata Zimmermann), ne fait l’objet d’aucun commentaire, en dépit de la présence de l’affixe -lik qui exprime d’ordinaire la possession d’un attribut morphologique (cf. Randa 2002). Le terme apa (phoque à capuchon Cystophora cristata Erxleben) n’est pas davantage commenté.

Si ces hypothèses se vérifient, cela voudrait dire que ces dénominations ont essentiellement pour référence le comportement spécifique de chacune des espèces, et non leur apparence comme c’est habituellement le cas.

Au Groenland occidental, le phoque annelé et le phoque à capuchon qui pourtant présentent des morphologies très différentes, forment une paire lexicale (Le Mouël 1978: 58; Robbe et Dorais 1986: 136):

  • natseq phoque annelé.

  • natsersuaq (-suaq augmentatif) phoque à capuchon.

Le second est en effet beaucoup plus grand que le premier.

En tunumiisut, les désignations utilisées pour les phoques sont complètement différentes de celles des autres dialectes et il n’existe pas de liens formels entre elles [19].

Le terme ugjuk, habituellement utilisé pour nommer le phoque barbu, donne lieu, dans certains dialectes, à des formes dérivées qui traduisent des mises en relation restées non élucidées entre cet animal et quelques autres, non apparentés, relations au sujet desquelles on regrette l’absence de commentaire de la part des locuteurs inuit:

  • ugjuk phoque barbu.

  • ugjungnaq musaraigne.

L’affixe -naq exprime l’idée de ressemblance physique (ou diminutif en tunumiisut, selon Dorais 1984: 15). La musaraigne insectivore (Rausch [1951: 164-165] identifie dans le nord de l’Alaska trois espèces de musaraigne désignées de la sorte: Sorex obscurus obscurus Merriam; S. cinereus Anderson and Rand; et S. tundrensis Merriam) est donc celle qui ressemble — mais par quel caractère? cela reste énigmatique — à un mammifère marin de très grande taille. Schneider (1985: 468) atteste l’existence de la même paire lexicale au Nunavik [20].

Un néologisme prolonge cette paire par le biais de l’affixe -ujaq «ressemblance»:

  • ugjungnaujaq rat (Spalding 1998: 178). A l’origine inconnu des Inuit, ce rongeur est donc perçu comme celui qui ressemble à la musaraigne (le premier caractère qui saute aux yeux, c’est leur museau allongé ainsi qu’une longue queue) laquelle ressemble au phoque barbu.

On retrouve la même construction ugjuk –> ugjungnaq en yup’ik où elle implique la musaraigne, la souris et la chenille (Fortescue et al. 1994: 185, 360; cf. infra).

Une mise en relation similaire est attestée en yup’ik central sibérien, selon Fortescue et al. (idem[21]:

  • mak&ak phoque barbu.

  • mak&agwaaq chenille (-waaq?).

Fortescue et al. (1994: 185) avancent l’hypothèse d’une possible relation étymologique de maklag- avec «maki-, the tough skin of this animal being removed and cut up to use as thongs.» Rasmussen (1941: 66) a en effet traduit le terme maklak par «the one who is split (i.e. whose skin is made into thongs).» Les Inuit perçoivent-ils une similitude entre les corps allongés composés d’anneaux articulés, de façon naturelle en ce qui concerne la chenille, et par l’action de l’humain lorsque le chasseur dépouille le phoque de manière à obtenir des bandes pouvant être découpées en lanières? Font-ils un rapprochement entre leurs mouvements ondulatoires?

Le lexique sacré des Iglulingmiut incluait une autre paire lexicale construite à partir du zoonyme mak&aq, laquelle impliquait le phoque barbu et le spermophile (Rasmussen 1930: 74, 76):

  • mak&aq [22] («faiseur de vagues» selon la traduction de Rasmussen) phoque barbu.

  • iqqaup mak&aa (iqqaq «fond de l’eau»; «du continent, son faiseur de vagues» selon le même auteur) spermophile.

L’origine de ce rapprochement n’est pas plus claire que celle des exemples précédents. S’agit-il d’une perception analogique du comportement du spermophile sous terre et de celui du phoque barbu dans la mer?

Les noms des autres phoques n’entretiennent, dans les dialectes inuit orientaux de l’Arctique canadien, aucun lien formel entre eux:

  • qairulik;

  • qasigiaq;

  • apa (cf. supra pour les identifications).

La ressemblance entre les formes aiviq (morse Odobenus rosmarus L.) et arviq (baleine boréale Balaena mysticetus L.) est suffisamment troublante pour que l’on s’interroge sur leur éventuelle filiation (Randa 1994; cf. aussi Fortescue et al. 1994: 46, 61), mais des arguments formels font défaut.

Ce qui paraît en revanche assuré, c’est la parenté entre les formes aiviq et aiviqiaq, ce dernier terme désignant un type d’oiseau de petite taille [23] (cf. sigjariarjuit). Irving (1953: 42) explique ce rapprochement par une ressemblance entre les sons qu’émettent la bécassine des marais et le morse («[sounds] like the walrus»), interprétation confirmée par Spalding (1998: 31) («aiviqiaq small valley bird with walrus-like grunts»). Il s’agit ici d’une mise en relation transcatégorielle.

Le terme arviq désigne habituellement la baleine boréale mais on constate qu’il fonctionne, à l’échelle circumpolaire, plutôt comme un terme générique pour cétacés à fanons [24], la baleine boréale faisant figure de prototype. C’est ce qu’observe également Rasmussen (1931: 450): «arweq general term for whale.» Fortescue et al. (1994: 46) et MacLean (1988: 2) rapportent plusieurs formes dérivées de arviq:

  • arviq ou arvipik (-pik augmentatif) baleine boréale (Fig. 11).

  • arvirluaq (-luaq, -tuaq, -suaq ressemblance?) baleine grise (Fig. 12).

Aussi bien la baleine boréale que la baleine grise (Eschrichtius glaucus robustus Lilljeborg) sont des cétacés à fanons (Mysticètes). La première est plus grande et plus lourde que la seconde (Hoyt 1984). Ce sont les deux seules baleines que l’on rencontre dans le nord de l’Alaska.

Fig. 11

Baleine boréale

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Fig. 12

Baleine grise

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D’après Feldman et Norton (1995: 90), le terme arvirluaq (-luaq «it looks something like») ne réfère pas à une quelconque ressemblance entre ces cétacés mais traduit la différence entre leurs graisses respectives. Celle de la baleine grise (maktak) serait de qualité médiocre par rapport à celle de la baleine boréale. Selon leur interprétation, la baleine grise serait considérée comme une sorte de «fausse = non véritable» baleine.

Le terme aarluk utilisé pour désigner l’orque (Orca orca L.) est vraisemblablemet relié à arluasiaq (-siaq?) lequel désigne un autre cétacé à dents, le dauphin à nez blanc (Lagenorhynchus albirostris Gray) (Schneider 1985 : 41). Leur ressemblance est frappante comme le montrent les figures 13 et 14:

Fig. 13

Orque

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Fig. 14

Dauphin à nez blanc

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Qilalugaq est un terme générique employé pour désigner deux cétacés à dents (Odontocètes) de taille relativement modeste par rapport aux autres cétacés présents dans l’Arctique, le béluga (Delphinapterus leucas Pallas) (Fig. 15) et le narval (Monodon monoceros L.) (Fig. 16) qui sont considérés comme apparentés (Randa 1994, 1996; Le Mouël [1978: 62] a fait le même constat au Groenland). Lorsque les besoins de la communication l’exigent, les Inuit les distinguent par le biais de spécificateurs qaulluqtaq ou qakuqtaq «blanc» (béluga), et qirniqtaq «noir» ou tuugaalik «celui qui est pourvu de défenses» (narval).

Fig. 15

Béluga

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Fig. 16

Narval

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À Igloolik, on m’a rapporté un terme dérivé:

  • qilalugaujaq (-ujaq «ressemblance»), désignant un insecte (?) marin.

La signification de la forme proto-inuit qilalugaq reste obscure; en revanche, le terme proto-yup’ik et proto-sirenikski [25]pugzaq que Fortescue et al. (1994: 267) relient à la notion de «émerger à la surface de façon répétée,» fait apparaître cet animal comme une sorte de prototype pour les autres mammifères marins (puijiit).

En tunumiisut également, l’idée de parenté entre le béluga et le narval est manifeste de par leurs dénominations (Dorais 1984: 13):

  • qialivaq narval.

  • qialivarnaq béluga. Celui-ci est désigné comme plus petit (-naq diminutif; également ressemblance) par rapport au narval. Robbe (1994: 130) traduit ce composé par «qui est tout à fait un narval.»

Emile Imaruittuq, l’un de mes interlocuteurs iglulingmiut les plus compétents en matière d’histoire naturelle, a introduit spontanément, lors de nos entretiens en août 1990, une distinction au sein des cétacés:

  • suqqaliit (suqqaq «fanon»; -lik «il a»; -it pl.): cétacés à fanons (Mysticètes);

  • kigutiliit (kiguti «dent»; -lik «il a»; -it pl.): cétacés à dents (Odontocètes).

Ma première réaction fut d’y voir l’influence de la systématique scientifique sur quelqu’un qui avait l’habitude de consulter les ouvrages naturalistes. C’est seulement plus tard que j’ai découvert que le terme kigutilik en tant que désignation du cachalot (Physeter macrocephalus) figurait déjà sur la liste des zoonymes recueillis dans les années 1920 par Rasmussen (1931: 450) lors de son séjour chez les Natsilingmiut [26], preuve que cette distinction avait une pertinence culturelle plus ancienne.

Oiseaux tingmiat («ceux qui volent»)

Les oiseaux se démarquent à plus d’un titre des autres animaux arctiques. À quelques exceptions près (corbeau, lagopèdes, harfang, guillemot), ce ne sont que des visiteurs saisonniers. Cependant, le temps qu’ils passent dans les régions arctiques comprend la période la plus importante de leur existence, celle de la reproduction. La mue se produisant sur les zones d’estivage, les oiseaux se présentent aux Inuit aussi bien sous leurs habits d’hiver qu’avec leur plumage d’été, privilège qui par ailleurs rend plus difficile l’identification de certains d’entre eux. En outre, leur apparence subit des transformations au cours des premières années de leur vie. L’identification des oiseaux est également rendue plus délicate par la ressemblance morphologique entre certaines espèces.

Pourtant, comparés aux poissons, mollusques, insectes et autres organismes mineurs, les oiseaux reconnus par les Inuit sont très nombreux. Le degré d’identification (en termes de correspondance avec les taxa scientifiques) et de lexicalisation de l’avifaune varie selon les groupes, selon la compétence des informateurs, mais aussi selon celle des auteurs. En effet, il n’est pas du tout certain que les données rapportées par des ethnologues rendent fidèlement compte, quantitativement et qualitativement, de l’ensemble des connaissances dont disposent les différents groupes, tout au moins leurs représentants les plus compétents [27]. Nombreux sont les pièges qui guettent l’ethnologue. La première difficulté consiste à s’assurer de l’adéquation entre la chose désignée et le désignant, ce qui ne va pas toujours de soi; la transposition des catégories autochtones en catégories scientifiques est une entreprise encore plus délicate. Il ne faut pas non plus perdre de vue que le degré de familiarité avec les oiseaux varie considérablement selon qu’il s’agisse d’espèces «sédentaires» (dites ukiuqtait ou ukiuliit, de ukiuq «hiver»), migratrices (aullaqtut de aullaq- «partir») qui viennent pour nidifier ou de visiteurs occasionnels.

À en croire les auteurs, le taux d’identification des oiseaux varie notablement selon les groupes: dans la région d’Igloolik, une petite cinquantaine d’oiseaux sont reconnus et nommés par les Inuit les plus compétents (Forbes 1986; Randa 1994). En se référant à Helms (1926), Robbe (1994: 147) avance le chiffre de 40 espèces identifiées par les Groenlandais sur 70 présentes dans la région d’Ammassalik [28].

Les données recueillies en Alaska dans les années 1950 sont impressionnantes. Les Nunamiut de Brooks Range (Anaqtuuvak) les plus savants reconnaissaient 101 types d’oiseaux sur 107 espèces identifiées par les ornithologues (94%), et en nommaient 90 (84%), selon Irving (1958: 64, 73). Les rares cas de non distinction (et par conséquent de non nomination) concernaient des espèces proches très ressemblantes (morillons, sizerins, parulines). Dans la région de Kobuk, sur 122 espèces identifiées par les ornithologues, les locuteurs locaux en distinguaient 110 (90%) et en nommaient 103 (84%), ce qui revient à dire que dans les deux groupes le taux de nomination était identique.

Un demi-siècle plus tôt, Murdoch (1898: 732) avait observé chez les habitants de l’Alaska septentrional le même intérêt intellectuel pour les oiseaux: «[…] They knew and distinguished by name all the species which we found to occur there.» 

Belle performance pour des gens que l’on disait uniquement préoccupés par leur survie, et qui vient contredire une vision trop utilitariste de leurs rapports avec le milieu naturel.

À Igloolik, les oiseaux constituent la seule catégorie englobante à être subdivisée en une douzaine de sous-groupes qui reçoivent tous un nom, à l’exception des plongeons, correspondant en grande partie au découpage de la systématique zoologique. Il existe des indices, notamment dans la terminologie, permettant de penser que des subdivisions similaires existent dans d’autres dialectes (Bertelsen 1907; Anderson 1913; Rasmussen 1930, 1931; Irving 1953, 1958).

Certains de ces sous-groupes sont construits autour d’un noyau prototypique, éponyme ou non, autour duquel se positionnent des espèces satellites, c’est-à-dire des oiseaux assez proches morphologiquement pour y être rattachés mais ressentis comme suffisamment différents pour qu’on leur attribue un nom distinct. C’est le cas des nirliit qui comprennent, selon les dialectes, différentes espèces de bernaches.

Nirliit bernaches (Anatidés)

  • nirliq [29] ou nirlivik (-vik augmentatif) désigne la bernache du Canada (Branta canadensis L.) dans l’Arctique oriental canadien et l’oie rieuse (Anser albifrons Scopoli) dans l’Arctique occidental canadien (Rasmussen 1931: 450; 1932: 318).

  • nirlirnaq (-naq «ressemblance» ou diminutif) désigne la bernache cravant (Branta bernicla L.) dans l’Arctique oriental canadien (Randa 1994) et la bernache nonette (Branta leucopsis Bechstein) dans d’autres régions (Rasmussen 1930: 136).

Les espèces peuvent donc varier selon les dialectes mais il s’agit de toute évidence toujours d’oies (Anserini). La relation nirliq –> nirlirnaq exprime à la fois une ressemblance et une différence de taille.

Bien que portant un nom spécifique, kanguq, l’oie des neiges (Anser caerulescens L.) est considérée comme apparentée aux bernaches. Leur relation est comparée par les Inuit à celle qui existe entre parents consanguins: ilagiingujait «ceux qui sont parents» (Schneider 1985: 62, traduit ilagiingujut par «they are blood relatives»).

En revanche, le cygne siffleur qugjuk (Cygnus columbianus Ord) qui présente des traits communs, n’est pas considéré comme faisant partie des nirliit. Cela dit, il est spontanément cité à la suite des bernaches, dans la foulée, indice que les locuteurs opèrent un rapprochement. D’autres sous-groupes d’oiseaux fonctionnent selon le même modèle.

Mitiit eiders (Anatidés)

La catégorie des mitiit englobe, en dépit de la dissemblance des mâles, les eiders (Somateria) dont chacun porte un nom spécifique:

  • amauligjuaq [30] (amauti «poche dorsale»; -lik «il a»; -jjuaq augmentatif: «le grand avec une poche dorsale à bébé amauti») eider commun (Somateria mollissima L.).

  • qingalik (qingaq «nez»; -lik «il a»: «qui a un nez») eider remarquable (Somateria spectabilis L.).

Il s’agit de dénominations hautement motivées qui font référence à des traits morphologiques propres à chacune des espèces (cf. Randa 2002). Cette catégorie est maniée par les locuteurs inuit comme le sont d’autres sous-catégories englobantes : qilalugaq, avinngaq, naujaq, isunngaq, etc. Le plus souvent, le terme générique mitiq fournit une information suffisante sur l’identité des oiseaux; lorsque cela se révèle nécessaire, les termes spécifiques sont cependant immédiatement mobilisables pour apporter une information complémentaire.

Une troisième espèce est considérée voisine des mitiit, sans pour autant en faire partie:

  • aggiq ou aggiarjuk (-arjuk diminutif) également appelé a’angiq, le harelde de Miquelon (Clangula hyemalis L.) en référence à son cri caractéristique. Dans certaines localités au Kivalliq, ce canard est connu, selon mes informateurs iglulingmiut, sous le nom de amauligjuaq [31], celui qui désigne l’eider commun.

Autre canard mais d’une apparence très particulière en raison de sa huppe, le harle huppé (Mergus serrator L.), kajjiqtuuq (kajjiq «huppe, épi de cheveux»; -tuuq «avoir en abondance»: «qui a une huppe abondante») ou nujalik (nujak «cheveu»; -lik «il a»: «qui a des cheveux»), se situe en dehors de la catégorie des mitiit mais là encore est souvent mentionné à leur suite. Comme si le concept de «canard» existait dans la pensée autochtone mais sans être lexicalisé.

Les plongeons (Gaviidés) présentent une double caractéristique:

  • ils forment aux yeux des Inuit une catégorie spécifique;

  • celle-ci a la particularité de ne pas être nommée.

Les représentants de cette catégorie sont systématiquement mis en rapport les uns avec les autres mais portent chacun un nom spécifique:

  • qaqsauq plongeon catmarin (Gavia stellata Pontoppidan).

  • kaglulik (-lik «il a») plongeon arctique (Gavia arctica L.).

  • tuulligjuaq [32] (-jjuaq augmentatif): cette désignation est utilisée pour deux espèces très ressemblantes:

    • plongeon imbrin (Gavia immer Brünnich);

    • plongeon à bec blanc (Gavia adamsii Gray).

Cependant, le témoignage d’Anderson (1913: 456-457) incite à nuancer ce schéma: dans la région du Mackenzie, le plongeon catmarin qaqsauq (Gavia stellata Pontoppidan) était quelquefois désigné par le terme qaqsaupialuk (-pik «vrai»; -aluk augmentatif) qu’Anderson traduit par «the ordinary loon» afin de le distinguer du plongeon du Pacifique qaqsauq kaglulik (Gavia pacifica Lawrence). Si cette information est exacte, le terme qaqsauq ferait office dans ce dialecte de terme générique pour au moins deux espèces de plongeons.

Naujaat goélands / mouettes et isunngait labbes (Laridés)

L’ornithonyme naujaat (pl., forme archaïque) ou naujait (pl.) est utilisé comme un terme générique pour les Laridés. Comme c’est le cas pour d’autres oiseaux, des termes spécifiques existent qui permettent de préciser l’identité de chacun des membres de ce groupe. On observe deux procédés lexicaux: soit on construit un terme dérivé à partir du générique naujaq, soit on a recours à un déterminant:

  • naujavigjuaq (-vik «vrai, véritable»; -jjuaq augmentatif) goéland bourgmestre (Larus hyperboreus Gunnerus).

  • naujavaaq (-vaaq superlatif) mouette blanche (Pagophila eburnea Phipps).

  • nauja quksik [33] goéland argenté (Larus argentatus Pontoppidan).

  • tiratira mouette tridactyle (Rissa tridactyla L.), désignation interprétée par les locuteurs iglulingmiut comme une onomatopée.

On retrouve des séries similaires, sans que pour autant les termes qui les composent désignent forcément les mêmes espèces, dans d’autres dialectes inuit:

  • Groenland (Bertelsen 1907: 83-85):

    nauja – naujanguaq – naujarujugssuaq – naujavârssuk – naujarvak – naujavik –naujainaq –  naujardluk – naujardlugssuaq.

  • Anaqtuuvak (Irving 1953: 42):

    naujagavak – naujatcheak.

  • North Slope (MacLean 1988: 32):

    nauya – nauyatchiaq – nauyavak  – nauyavasugruk – nauyavvaaq.

À Igloolik, la mouette de Sabine iqqiggagiarjuk (-arjuk diminutif) (Xema sabini Sabine) n’est pas classée dans la catégorie des naujait (naujaunngittuq «ce n’est pas une mouette / goéland»): on considère qu’elle n’est apparentée à aucune autre espèce (ilaqanngittuq «elle n’a pas de parents»). En revanche, on insiste sur ses relations de voisinage avec imiqqutailaq (imiqqutaq «aine»; -i- privatif: «celui qui est privé d’aine») sterne arctique (Sterna paradisaea Pontoppidan) avec laquelle elle partage les mêmes aires de nidification.

Le fulmar boréal qaqulluk (Fulmarus glacialis L.) n’est pas classé avec les naujait, bien qu’ils aient en commun certains traits morphologiques. Ce n’est pas un hasard si l’une des deux variétés [34] de fulmar identifiées par les Iglulingmiut porte un nom construit à partir du terme naujaq:

  • naujarujuk (-rujuk?).

  • iggarlik [35] (iggaak «lunettes de soleil»; -lik «il a»).

Les labbes (Laridés) forment une catégorie nommée isunngait. À Igloolik, celle-ci prend la forme d’une série dérivationnelle à trois termes à partir de l’éponyme isunngaq:

  • isunngaq labbe à longue queue (Stercorarius longicaudus Vieillot).

  • isunngarluk (-luk péjoratif) labbe pomarin (Stercorarius pomarinus Temminck).

  • isunngaq nipangiaq («silencieux») labbe parasite (Stercorarius parasiticus L.).

Rasmussen (1931: 450) a recueilli chez les Natsilingmiut d’autres formes dérivées:

  • isunngaarjuk (-arjuk diminutif) Long-tailed Jaeger et isunngaqquq (-quq?) Pomarine Jaeger.

Akpait (Alcidés)

Des trois membres du groupe des akpait, un seul est familier aux habitants d’Igloolik. Non seulement il nidifie dans leur région mais il y passe l’hiver grâce à l’existence d’étendues d’eau libre qui subsitent même pendant la période la plus froide:

  • pittiulaaq (-laaq superlatif) guillemot à miroir (Cepphus grylle L.).

Ce n’est pourtant pas le guillemot qui donne le nom à ce sous-groupe mais la marmette akpa:

  • akpa marmette de Brünnich (Uria lomvia L.).

  • akpaliarjuk (-arjuk diminutif) mergule nain (Alle alle L.).

Aqiggiit lagopèdes (Phasianidés)

Le groupe des aqiggiit comprend deux membres:

  • aqiggiq aqiggivik (-vik augmentatif) lagopède des saules (Lagopus lagopus L.).

  • aqiggiq atajulik (atajuq «ce qui est en une seule pièce»; -lik «il a») lagopède des rochers (Lagopus mutus Montin). Le qualificatif atajulik fait référence à la bande lorale (lorum) qui relie, chez le mâle en plumage d’hiver, l’oeil au bec. C’est notamment par ce trait que le lagopède des rochers se différencie du lagopède des saules.

Un néologisme est construit à partir de aqiggiq:

  • aqiggirjuaq (-jjuaq augmentatif) qui désigne le poulet [36].

Là encore, le terme aqiggiq permet de parler des lagopèdes en général sans avoir à spécifier l’espèce, mais les désignations spécifiques sont disponibles.

Tuulligaarjuit pluviers (Charadriidés)

La catégorie des tuulligaarjuit ne comprend à Igloolik que deux représentants dont chacun porte, en dépit de leur ressemblance, un nom spécifique d’origine onomatopéique:

  • tuulligaarjuk [37] (-arjuk diminutif) pluvier argenté (Pluvialis squatarola L.) (Fig. 17).

  • qiirliajuq pluvier doré d’Amérique (Pluvialis dominica Müller) (Fig. 18).

Fig. 17

Pluvier argenté

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Fig. 18

Pluvier doré d’Amérique

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Deux autres oiseaux sont considérés comme apparentés:

  • qulliquliarjuk (-arjuk diminutif) pluvier semipalmé (Charadrius semipalmatus Bonaparte).

  • tuvvitittiqiuq tournepierre à collier (Arenaria interpres L.), dénomination également d’origine onomatopéique.

Sigjariarjuit bécasseaux (Scolopacidés)

Le groupe désigné comme sigjariarjuit comprend des bécasseaux, oiseaux dont l’identification présente quelques difficultés aussi bien pour les naturalistes inuit que pour les ornithologues. Le terme sigjariarjuk (sigjaq «rivage»; -riaq- «tendance naturelle des animaux,» selon Spalding 1993: 46; -arjuk diminutif: «le petit qui hante le rivage») a la valeur d’un terme générique pour bécasseaux tout en étant utilisé pour désigner plusieurs espèces particulières. La distinction terminologique passe ici par la création de termes spécifiques ou bien par recours aux qualificatifs.

Les différentes sources énumèrent les catégories suivantes [38]:

  • sigjariarjuk bécasseau à croupion blanc (Calidris fuscicollis Vieillot).

  • sigjariarjuk angilaaq (angi- «grand»; -laaq superlatif) bécasseau maritime (Calidris maritima Brünnich).

  • sigjariarjuk qaulluqtuq («blanc») bécasseau sanderling (Calidris alba Pallas).

  • tuituiq bécasseau de Baird (Calidris bairdii Coues) (onomatopée).

  • tuaggajuq bécasseau variable (Calidris alpina L.).

  • aiviqiaq [39] bécasseau variable (Calidris alpina L.): les locuteurs iglulingmiut connaissent ce nom mais moins l’oiseau lui-même, absent de leur région.

Qupanuat

Les plus petits oiseaux forment la catégorie qupanuat au sein de laquelle les Iglulingmiut distinguent quatre espèces. Cette catégorie n’a pas d’équivalent dans la systématique scientifique car elle englobe les représentants de trois familles: Emberizidés, Alaudidés, Motacilidés.

Deux qupanuat emblématiques appartiennent aux Emberizidés. Ils sont nommés à partir de l’éponyme du groupe — qupanuaq ou qupanuarjuk — suivi d’un qualificatif:

  • qaulluqtaaq (qaulluqtaq «blanc»; -aq diminutif) plectrophane des neiges (Plectrophenax nivalis L.).

  • qirniqtaaq (qirniqtaq «noir»; -aq diminutif) bruant lapon (Calcarius lapponicus L.).

En réalité, il n’est pas nécessaire de se référer à l’éponyme qupanuaq pour se faire comprendre. Les ornithonymes qaulluqtaaq et qirniqtaaq fonctionnent comme une vraie paire conceptuelle, l’évocation de l’un provoquant immanquablement le rappel de l’autre.

L’alouette cornue (Eremophila alpestris L.) désignée comme tingulluktuq (tinguk «foie»; -lluktuq «avoir quelque chose de mauvais») est également connue comme qaurulligaaq, forme construite à partir de la désignation du carabe (qaurulliq).

Enfin, qairngaq désigne le pipit spioncelle (Anthus spinoletta L.).

Tingmiat angunasuktiit oiseaux de proie, rapaces

Une seule catégorie regroupe ces oiseaux, principalement selon le critère du comportement et non selon celui de la morphologie (taakkua ajjigiinngittuugaluat kisiani inuusiqatigiingujait «ceux-là ne se ressemblent pas du tout mais ils partagent le même mode de vie» [40]):

  • tingmiat angunasuktiit, litt. «oiseaux chasseurs,» c’est-à-dire les rapaces, ceux qui se nourrissent des proies vivantes qu’ils capturent.

Deux de ses membres qui font partie des Falconidés sont reliés lexicalement, indice de leur ressemblance:

  • kiggaviq gerfaut (Falco rusticolus L.).

  • kiggaviarjuk (-arjuk diminutif) faucon pèlerin (Falco peregrinus Tunstall).

Jusqu’ici, la distinction entre animaux proches se faisait principalement à l’aide d’augmentatifs -vak / -pak et -jjuaq. Dans le cas présent, c’est le diminutif -arjuk qui remplit la même fonction: le faucon pèlerin est reconnu comme étant plus petit que le gerfaut. Est-ce pour autant ce dernier qui fait figure de prototype?

Le troisième membre [41] qui fait, lui, partie des Accipitridés, porte un nom spécifique:

  • kaajuuq buse pattue (Buteo lagopus Pontoppidan) qui est sans doute d’origine onomatopéique.

Enfin, ukpik ou ukpigjuaq, le harfang des neiges (Nyctea scandiaca L.), appartient à la famille des chouettes (Strigidés).

À Igloolik, un très petit nombre d’oiseaux reste en dehors des subdivisions classificatoires:

  • tulugaq grand corbeau (Corvus corax L.): il donne lieu à un dérivé (tulugarnaq) qui désigne probablement un dystique (Dysticus).

  • sauraq phalarope roux (Phalaropus fulicaria L.).

  • tatiggarjuaq grue du Canada (Grus canadensis L.).

On considère qu’ils ne sont apparentés avec aucun autre oiseau (ilaqanngittut «ils n’ont pas de parents»). Tous les autres sont regroupés au sein des catégories englobantes, preuve qu’on est en présence d’une conception analogique de l’avifaune fondée sur des critères morphologiques, très proche de la conception scientifique.

Poissons iqaluit

Selon les données disponibles, le degré de détermination des poissons est plus faible que celui des mammifères ou des oiseaux: sur 135 espèces décrites par les zoologistes dans l’Arctique canadien, les Inuit en nomment 55, d’un ou de plusieurs termes (McAllister et al. 1979). Plutôt que d’en tirer des conclusions hâtives, il convient de préciser que l’ethnoichtyologie reste à construire chez les Inuit. Par ailleurs, de nombreuses espèces de poissons restent inaccessibles, du fait de leur mode de vie, aux observateurs inuit. Il est donc naturel que ces derniers aient des connaissances fragmentaires de l’ichtyofaune, d’autant que seules quelques espèces, notamment les Salmonidés, jouent un rôle culturel majeur.

Le terme iqaluk est utilisé aujourd’hui à la fois pour désigner les poissons en général et l’omble chevalier (Salvelinus alpinus L.) en particulier. Il donne lieu à plusieurs dérivés:

  • iqalukpik (-vik / -pik «vrai, véritable»): dans certains dialectes, cette construction permet de différencier l’omble — poisson en quelque sorte exemplaire — des autres poissons.

  • iqalugaq (-aq diminutif): jeune poisson ou poisson de petite taille.

  • iqalugjuaq (-jjuaq augmentatif: «grand poisson»): requin dormeur (Somniosus microcephalus Black et Schneider). Le requin est donc bien classé terminologiquement parmi les poissons dont il se différencie par sa grande taille.

D’autres ichtyonymes font l’objet de dérivation:

  • nutilliq désigne la forme lacustre, non migratrice, de l’omble chevalier.

  • nutilliarjuk (-arjuk diminutif): même poisson de petite taille.

  • ivisaaruq mâle omble chevalier au moment du frai.

  • i&uuraq touladi (Salvelinus namaycush Walbaum). On rapporte à son sujet, avec une certaine constance, des histoires fantastiques: des poissons aussi grands qu’un kayak auraient été aperçus ici et là dans des lacs à l’intérieur des terres.

Les poissons de la famille des morues (Gadidés) sont désignés par un terme collectif uugaq (singulier). La différenciation entre les espèces [42] se fait, en fonction de la taille, à l’aide de l’augmentatif -jjuaq: uugarjuaq.

Schneider (1985: 469) rapporte un dérivé qui désigne un mustélidé, le vison (Mustela vison Schreber):

  • uugarsiut (-siut, -niut «outil, moyen pour capturer quelque chose»). Le vison est appelé tiriarjuaq ou itiriakpak («grande hermine») dans d’autres dialectes (cf. tiriaq, supra).

Le terme kanajuq réfère aux différentes espèces de chabots [43] (Cottidés) que les locuteurs inuit différencient comme ils le font pour les morues, en recourant à des affixes, notamment le diminutif -aq et l’augmentatif -jjuaq:

  • kanajuq.

  • kanajuraq (-aq diminutif).

  • kanajurjuaq (-jjuaq augmentatif).

Les ichtyonymes qui figurent sur la liste ci-après sont presque tous hautement motivés mais sans liens formels entre eux (pour l’analyse de ces termes, cf. Randa 2002):

  • kavisilik (kavisiq «écaille»; -lik «il a»: «qui a des écailles»): grand corégone (Coregonus clupeaformis Mitchill).

  • kakkiviaq («lèvre supérieure»): poisson non identifié dans la région d’Igloolik d’où il est absent, probablement de la famille des Catostomidés pourvus d’une bouche ventrale.

  • kakilasaq (référence aux épines kakik): épinoches (Gasterosteidés).

  • sulukpaugaq (ressemblance avec la plume suluk): type de poisson non identifié à Igloolik. Ailleurs, le même terme désigne des poissons différents selon les dialectes: ombres (Thymallinés), lycodes (Lycodes) ou sébastes (Sébastes).

  • qugjaunaq: poisson non identifié à Igloolik, probablement du genre Gymnelis.

  • nipisaq («qui colle, collant»): poisson non identifié à Igloolik, vraisemblablement de la famille des Cyclopteridés.

  • tiktaalik (-lik «il a»): bien que nommé, ce poisson est inconnu dans la région d’Igloolik; ce terme désigne ailleurs la lotte (Lota lota L.).

On constate une fois de plus que chacun de ces termes désigne davantage un type de poissons, sur la base des caractéristiques morphologiques communes, qu’une espèce ou un genre particuliers.

« Bestioles» qupirruit

Le terme qupirruit qu’on a l’habitude de traduire un peu rapidement, par commodité, par «insectes,» correspond en réalité à un taxon fort hétérogène qui inclut aussi bien des insectes que des araignées, des vers et même des crustacés de petite taille (Randa, à paraître). Cette catégorie est fortement sous-déterminée par rapport à la systématique: une trentaine de formes reconnues par les Iglulingmiut pour environ 500 espèces d’insectes identifiées dans l’Arctique canadien (Freeman s.d.: 34). Les paires ou séries dérivationnelles existent mais sont relativement rares.

  • kumak: terme à la fois générique pour certains types de parasites et spécifique pour le pou et la larve de l’oestre (Oedemagena tarandi).

  • kumaviniq (-viniq passé révolu): oestre volant (insecte adulte).

  • kumaruq (-ruq diminutif): deux types d’insectes de petit taille (non identifiés).

  • kumaruaq (-ruaq «ressemblance»): désignation du caribou dans la langue sacrée, en raison du rapprochement entre les caribous se répandant sur la terre selon une vision aérienne lors du vol cosmique des chamanes et les poux envahissant le corps des humains (Rasmussen 1930: 75; 1931: 309; 1932: 108-109).

  • iguttaq: bourdon (Bombus).

  • ananngiq (anaq «excrément»; -nngiq «obsession»: «qui est obsédé par les excréments»): différents types de mouches (Calliphoridés, Empididés).

  • qitirulliq (qitiq «milieu»; idée de pénétrer la viande): asticot, rejeton de la mouche.

  • niviuvaq: sorte de mouche (non identifiée).

  • niviarjuk (-arjuk diminutif): sorte de moustique (non identifié).

  • qullugiaq (-giaq tendance naturelle): sorte de ver ou de chenille.

  • milugiaq (miluk- notion de sucer; -giaq tendance naturelle): entre autres désignations, le taon (Tabanidés).

  • tuktuujaq (-ujaq «ressemblance»: «qui ressemble au caribou»): tipule, sorte de cousin (Tipulidés) (cf. tuktu).

  • qikturiaq (réalisé dans d’autres dialectes comme kikturiaq; -giaq tendance naturelle: idée de «mordre»): moustique (Culicidés).

  • tarralikisaq (référence à l’ombre produite par ses ailes?): différentes sortes de papillons (Lépidoptères).

  • nigjuk: petite araignée sans toile (non identifiée).

  • aasivak: araignée terrestre (Alopecosa asivak Emerton).

  • tagiuq: autre parasite diptère du caribou (Cephenemyia trompe).

  • qumaq: ver intestinal (non identifié).

  • minnguq: différents types de coléoptères (Coléoptères).

  • pilliqtajuq: minuscule insecte proliférant sur le sol (non identifié).

  • pamiulik (pamiuq «appendice caudal»; -lik «il a»: «qui a un appendice caudal»): entre autres désignations, petit crustacé (?) lacustre (non identifié).

  • ulikapaaq: petit crustacé lacustre (Lepidurus arcticus).

  • airujaq [44]: petit crustacé lacustre (Branchinecta palludosa).

  • nimiriaq (nimi- idée d’enlacer, de ficeler?; -giaq tendance naturelle): une sorte de ver aquatique (non identifié).

  • miqqulingiaq (miqquq «poil, fourrure»; -lik «il a»; -giaq tendance naturelle): différents types de chenilles (possession de fourrure; forme ovale).

  • kailluqqi: sorte d’insecte lacustre (non identifié).

  • tulugarnaq (tulugaq «corbeau»; -naq «ressemblance»: «qui ressemble au corbeau»): sorte d’insecte (?) marin (non identifié).

  • qilalugaujaq (qilalugaq «béluga»; -ujaq «ressemblance»: «qui ressemble au béluga»): sorte d’insecte (?) marin (non identifié).

  • qaurulliq: sorte de carabe (non identifié).

Mollusques uviluit

Le terme uviluq (pl. uviluit) a plusieurs acceptions. À Igloolik, il désigne au niveau le plus général les coquillages, les mollusques; au niveau intermédiaire, les bivalves, par opposition avec les univalves siunnait (singulier siunnaq); enfin, en fonction de la répartition des espèces, les représentants des différentes familles, par exemple Mytilidés, Myidés, Astardidés.

Ce sont les parties molles comestibles des coquillages qui intéressent les Inuit: à Igloolik où les mollusques ne sont consommés que sous une forme prédigérée, prélevée dans l’estomac des morses [45], le pied des bivalves est nommé ipiksaunaq (ammuumajuq dans d’autres régions de Baffin), celui des univalves, kukiujaq (kukik «ongle, griffe»; -ujaq «ressemblance»: «qui ressemble à l’ongle, à la griffe»).

L’oursin (Échinidés) est désigné, selon les dialectes, par itiq (anus) ou itiujaq(-ujaq «ressemblance»: «qui ressemble à l’anus»).

Dans d’autres dialectes inuit, il existe des dénominations spécifiques pour différents types de mollusques. Au Groenland oriental, le terme qilittut («les flexibles») désigne les mollusques et les crustacés. La moule kiliilaq «grattoir» est différenciée de l’huître au moyen d’un qualificatif kiliilavik «grattoir / vrai bon» (Dorais 1984: 14).

Un certain nombre d’organismes marins, identifiés et nommés, ne trouvent leur place dans aucune des catégories englobantes autochtones. C’est le cas de kinguk gammare (Gammaridés) et de kingukpak (-pak augmentatif), terme qui désigne différents types de crevettes.

D’autres dénominations sont hautement motivées, sans connexions lexicales entre elles:

  • ikpiarjuujaq (ikpiarjuk «poche, sac»; -ujaq «ressemblance»: «qui ressemble à une poche») méduse (non identifié).

  • aggagiaq, aggaujaq (aggak «main»; -ujaq «ressemblance»: «qui ressemble à une main») étoile de mer (non identifié).

  • pujjuuti (pujjuk «pince»; -uti «ce qui sert à»: «qui sert à pincer») crabe (non identifié).

Affixes utilisés dans la construction des zoonymes [46]

De tous les affixes qui interviennent dans la construction des zoonymes, -lik «il a, il y a» est de loin le plus productif. Il réfère à la possession d’un trait morphologique [47] par lequel l’animal qui en est pourvu se différencie des autres animaux. Il ne s’agit pas pour autant d’une possession exclusive: le caribou mâle adulte pangniq connu dans les chants comme nagjuligjuaq (nagjuk «bois, corne»; -lik «il a,» -jjuaq augmentatif: «le grand pourvu de bois»), n’est en aucun cas le seul caribou à porter les bois mais les siens sont remarquables par leur envergure, donc en quelque sorte exemplaires.

Il en est de même en ce qui concerne le terme usualik (usuaq «pénis de caribou»; -lik «il a»): il désigne plus spécifiquement la catégorie «jeune mâle» au début de son activité sexuelle.

Tous les caribous, qu’ils soient mâles ou femelles, possèdent à certaines saisons des bois couverts de velours, mais le terme amiralik (amiq «peau,» notamment celle de caribou, en fait idée de couverture; amiraq «velours» [la fourrure qui recouvre les bois des cervidés pendant leur croissance]; -lik «il a») était réservé dans les chants, semble-t-il, au jeune mâle [48].

Voici la liste des dénominations zoologiques construites avec l’affixe -lik. Elles sont toutes construites sur des corporèmes. L’analyse de leurs significations, de leur motivation ainsi qu’une présentation du contexte d’utilisation se trouvent dans Randa (2002):

  • nagjuk –>nagjulik (-jjuaq) (bois, corne, etc.: caribou mâle)

  • qiliqtiit –> qiliqtilik (-gaarjuk) (épi de cheveux: caribou mâle)

  • nujak –> nujalik (cheveu: harle huppé; symétrique avec kajjiqtuuq)

  • uluaq –> uluagullik (joue: bernache, garrot de Barrow)

  • iqsraq –> iqsragutilik (joue: bernache)

  • kiinaq –> kiinalik (visage: harfang)

  • qingaq –> qingalik (nez: eider remarquable)

  • tuugaq –> tuugaalik (défense: narval, morse)

  • tiq&araq –> tiq&aralik (idée d’un objet servant à transpercer?: morse) (lexique sacré)

  • tuluriaq –> tulurialigaarjuk (canine: ours polaire) (lexique sacré)

  • qaq&uk–> qaq&ukpalik (lèvre inférieure: fuligule milouinan)

  • nakturaq –> nakturalik (crochet: pygargue)

  • atajuq –> atajulik (attache: lagopède)

  • nasaq –> nasaulik (capuche: mouettes, sterne, bruant, etc.)

  • usuk –> usualik (pénis: jeune mâle de caribou)

  • uqsuq –> uqsulik –> uqsuralik (graisse de mammifères marins, ours, renard, oiseaux, poissons: phoque, ours polaire) (lexique sacré)

  • tunnuk – tunnulik (graisse de mammifères terrestres: caribou) (lexique sacré)

  • amiraq –> amiralik (velours sur les bois de caribou: jeune mâle de caribou)

  • kauk –> kaulik (peau de morse: morse)

  • qisik –> qisilik (peau de phoque: phoque annelé)

  • amauti –> amaulik –> amauliga(arjuk)q (poche dorsale des femmes servant à porter des bébés: eider commun, plectrophane)

  • kavisiq –> kavisilik (écaille: grand corégone)

  • pamiuq –> pamiulik (appendice caudal: crustacé, crocodile, etc.)

  • nappat –> nappalilik (cou: orque)

  • kaglulik (?: plongeon arctique)

  • qairulik (?: phoque du Groenland).

Second en terme de fréquence dans la construction des zoonymes, l’affixe -tuuq véhicule l’idée de «posséder en quantité»:

  • niaquq –> niaquqtuuq (tête: garrot de Barrow)

  • qauq –> qauqtuuq (front: harfang)

  • kajjiq –> kajjiqtuuq (épi de cheveux: harle huppé; symétrique avec nujalik)

  • siuti –> siutituuq (oreille: hibou des marais)

  • sigguk –> sigguktuuq (bec: courlis corlieu, bécassine des marais)

  • surluk –> surluktuuq (narine: boeuf musqué (lexique sacré) / cane d’eider commun)

  • qaq&uk –> qaq&uktuuq (lèvre inférieure: petit morillon)

  • papik –> papiktuuq (plumes caudales: busard Saint Martin)

  • pamiuq –> pamiuqtuuq (appendice caudal: loutre)

  • pikuk –> pikuktuuq (bosse dorsale: corégone tschir)

  • puvviaq –> puvviaqtuuq (?: bécasseau à poitrine cendrée, bécasseau roussâtre)

  • qianaruq –> qianarutuuq (?: bruant à couronne dorée)

  • ukpatik –> ukpatiqquqtuuq (cuisse, cuissot: eider commun).

À l’inverse des affixes -lik et -tuuq qui véhiculent l’idée de possession, l’utilisation du privatif -ilaq est exceptionnelle dans la construction des zoonymes. La privation peut porter aussi bien sur une partie anatomique que sur un être vivant:

  • imiqqutailaq (imiqqutaq «aine»; -ilaq «celui qui est privé de»): sterne arctique.

  • nurrailaq «qui est dépourvu d’un faon (nurraq)»: désigne la femelle caribou non suitée. Existe également sous la forme nurraittuq (cf. note 47). Ces deux termes font écho, dans le registre des catégories intraspécifiques, à la dénomination nurralik femelle caribou [49] suitée.

On connaît une autre paire symétrique:

  • nagjulik caribou mâle adulte (pangniq) coiffé d’un panache.

  • nagjuittuq même animal dépourvu des bois (au cours du cycle de croissance).

La comparaison s’exprime par le biais de plusieurs affixes:

  • ujaq «qui ressemble à.» Dans le champ zoologique, la ressemblance exprimée à l’aide de cet affixe peut impliquer:

    • un autre animal (tuktuujaq «qui ressemble au caribou»: tipule [insecte]; qilalugaujaq «qui ressemble au béluga»: insecte (?) marin, etc.);

    • une partie anatomique (kukiujaq «qui ressemble à un ongle, à une griffe»: pied de mollusque univalve; aggaujaq «qui ressemble à une main»: étoile de mer);

    • un objet (ikpiarjuujaq «qui ressemble à une poche»: méduse).

  • ruaq (ou -luaq, -suaq): cet affixe d’occurrence beaucoup plus restreinte traduit également la notion de ressemblance: kumaruaq «qui ressemble à un pou,» terme sacré utilisé pour le caribou (cf. rubrique qupirruit).

Deux affixes induisent l’idée de supériorité, de centralité, d’excellence:

  • vak /-pak augmentatif.

  • vik idée d’excellence, de véritable.

Plus d’une dizaine de zoonymes intègrent chacun soit l’augmentatif -jjuaq, soit le diminutif -arjuk.

Dans certains cas, l’utilisation de ces affixes relève d’un effet de style: on préfère ainsi à Igloolik les formes tiriganiarjuk, qavvigaarjuk, ukaliarjuk, aggiarjuk, qupanuarjuk, ukpigjuaq à tiriganiaq, qavvik, ukaliq, aggiq, qupanuaq, ukpik. Parce que cela sonne mieux. Les formes brèves sont évidemment comprises et acceptées.

Dans d’autres cas, ces affixes ont une fonction distinctive: ainsi, tiriarjuaq permet de distinguer la martre de l’hermine (tiriaq); natsersuaq le phoque à capuchon du phoque annelé (natseq); kiggaviarjuk le faucon pèlerin du gerfaut (kiggaviq); amauligjuaq l’eider commun du plectrophane (amauligaq).

Une seule paire fait conjointement appel à l’augmentatif -jjuaq et au diminutif -arjuk: dans le parler d’Igloolik, tuulligjuaq désigne le plongeon imbrin, tandis que tuulligaarjuk est le nom donné au pluvier argenté.

D’autres affixes sont d’un usage beaucoup plus restreint:

  • kallak, -aq, -ruq (diminutifs).

  • vak / pak / mak, -luk, -sugruk (augmentatifs).

  • vaaq / laaq (superlatif).

Conclusion

La nomenclature zoologique se présente chez les Inuit comme un vaste réseau de connexions entre les noms d’animaux, indice que ces derniers ne figurent pas dans l’esprit des locuteurs de façon isolée mais sont systématiquement mis en relation les uns avec les autres. La comparaison, l’analogie, la recherche des ressemblances plutôt que des divergences, sont autant de principes qui sous-tendent le processus de catégorisation linguistique et conceptuelle des animaux. En réalité, les connexions lexicales sont beaucoup plus fréquentes, notamment en ce qui concerne l’avifaune, que ne le laissent apparaître les exemples rapportés ici.

La ressemblance morphologique est à l’origine de la plupart des rapprochements lexicaux: les animaux qui présentent des traits communs sont susceptibles d’être nommés de façon analogue. Ce mécanisme qui s’appuie sur des éléments de l’expérience naturaliste des Inuit, opère surtout au sein des groupes d’animaux apparentés (notion de ila) mais dans un certain nombre de cas il concerne des organismes fort éloignés (connexions transcatégorielles). Le processus de nomination consiste donc moins à sélectionner des caractéristiques spécifiques à chacun des animaux distingués qu’à rechercher des traits caractéristiques communs à un type, le plus souvent au niveau de la famille zoologique (Cervidés, Mustélidés, Léporidés; Anatidés, Laridés, Alcidés; Salmonidés, Gadidés, Cottidés; etc.). Des regroupements qui correspondent en partie aux taxa de la classification scientifique se constituent ainsi autour de prototypes en grande partie éponymes par le biais de la dérivation lexicale (affixes véhiculant l’idée de comparaison) ou bien, fait plus rare, en recourant à des déterminants. Nombre de zoonymes sont construits à partir de noms de parties anatomiques (corporèmes) qui sont en majorité communs aux humains et aux animaux.

La dérivation lexicale est également un procédé très productif en ce qui concerne les catégories d’âge et de sexe. Ce point fera l’objet d’une publication ultérieure.

Pour les locuteurs inuit, nommer les animaux n’est certainement pas un exercice théorique, une affaire de structure, mais en premier lieu un moyen de communiquer au sujet des éléments essentiels de leur environnement naturel. Pour autant, l’existence des diverses connexions entre les zoonymes et leur imbrication dans la réalité zoologique n’échappent pas à leur conscience. Les Inuit s’interrogent, émettent des hypothèses.

Savoir identifier et nommer correctement les animaux, en maîtrisant les moindres nuances de ce processus, fait partie des compétences qui comptent dans l’affirmation de l’identité inuit. Enfin, la dimension esthétique des zoonymes se manifeste dans le langage poétique toujours présent.

Appendices