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RecensionsBook reviews

DRAPEAU, Lynn (dir.), 2011 Les langues autochtones du Québec: un patrimoine en danger, Québec, Les Presses de l’Université du Québec, 222 pages.

  • André Bourcier

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Lynn Drapeau, dans l’avant-propos de ce volume, suggère que le présent recueil constitue un complément à l’ouvrage Les langues autochtones au Québec publié, il y a 20 ans, sous la direction de Jacques Maurais (1992). Il était en effet grand temps d’offrir un portrait contemporain des efforts pour préserver les langues autochtones au Québec. Cet ouvrage est constitué d’actes d’un colloque portant le même titre et tenu à l’Université du Québec à Montréal en décembre 2010.

Le recueil contient neuf chapitres regroupés en quatre parties. La première partie, À patrimoine linguistique menacé, riposte organisée, regroupe deux chapitres. Dans le premier, Lynn Drapeau dresse un état des lieux succinct de la filiation des langues autochtones présentes sur le territoire québécois, des caractéristiques sociolinguistiques communes aux différentes communautés autochtones et de la situation précaire des langues autochtones à l’échelle mondiale. Dans le second, Huot et Terreza, après avoir fait un tour d’horizon des principales données démographiques pour chacun des groupes linguistiques autochtones, tracent les principaux succès de ces groupes au niveau des revendications territoriales, de l’affirmation culturelle et de l’éducation.

La deuxième partie, Enseignement formel et littératie, comprend elle aussi deux chapitres. Anne-Marie Baraby retrace l’histoire de l’usage de l’écrit en langue innue et suggère un bilan de l’impact de l’écrit dans les communautés autochtones. De la Sablonnière, Usborne et Taylor discutent de l’importance de l’enseignement dans la langue maternelle des enfants au Nunavik, particulièrement pour l’estime de soi, et de la recherche concernant le transfert des compétences langagières de la langue première à la langue seconde.

La troisième partie, Deux cas de revitalisation, contient deux études de cas. La première rend compte de la recherche de deux activistes langagières, Mary Ann Metallic et Janice Vicaire, aidées par deux chercheuses de l’Université McGill, Janice Metallic et Mela Sarkar, sur une méthode d’enseignement capable de générer l’enthousiasme des membres de leurs communautés. Dans la seconde étude de cas, Dorais, Lukamiec et Sioui décrivent les étapes d’un projet de revivification de la langue huron-wendat. Dans le dernier chapitre du volume de Maurais, Lynn Drapeau et Jean-Claude Corbeil avaient suggéré une typologie de l’usage communautaire des langues autochtones au Québec: les communautés qui ont perdu leur langue, celles où la langue est en voie de disparition et celles où elle est encore transmise. Chacune de ces situations nécessite un type d’intervention différent: la revivification lorsque la langue est perdue, la revitalisation lorsqu’elle est en voie de disparition et l’aménagement linguistique lorsqu’elle est encore transmise. Ce chapitre décrit ainsi l’un des premiers efforts concertés de revivification d’une langue autochtone au Québec.

La dernière partie, La documentation du patrimoine oral, contient trois chapitres. Dans le premier, Brousseau trace l’historique de la documentation lexicologique des dialectes cris, innus, naskapis et atikamekws et offre une critique de l’élaboration de dictionnaires de langues autochtones. Drapeau et Lachapelle présentent ensuite une étude sur l’adaptation de contes d’origine eurocanadienne chez les Innus en s’intéressant particulièrement à l’identité du héros. Finalement, Lambert-Brétière présente un ensemble de pratiques exemplaires pour la préservation et la conservation des langues autochtones au Québec inspirées des recherches les plus récentes à l’échelle mondiale.

Il est extrêmement rafraîchissant de voir autant de jeunes chercheurs, dont plusieurs Autochtones, s’intéresser à la préservation du patrimoine linguistique autochtone au Québec. Les linguistes québécois ont une part de responsabilité évidente à l’égard de ces langues et des populations qui les parlent. Cet ouvrage illustre bien l’urgence de la situation et l’importance des partenariats communauté-université dans ce domaine. Il aurait été heureux, s’il est possible d’offrir ici une critique constructive, qu’une plus grande place soit faite à la théorie sociolinguistique. Le contact des langues constitue un champ d’études assez bien défini, possédant une longue tradition au Québec. Les notions de diglossie (Ferguson 1964[1959]), de bilinguisme (Fishman 1972[1967]) ou encore de conflit linguistique (Kremnitz 1981) offrent aux activistes langagiers un cadre conceptuel à l’intérieur duquel leurs actions prennent tout leur sens, en amont comme en aval. Un tel cadre est essentiel pour évaluer la pertinence des actions et éviter de se lancer dans des activités exigeantes qui n’auront qu’un effet marginal sur l’usage réel de la langue autochtone dans la communauté. Certaines affirmations contenues dans ce volume semblent ainsi mal informées: «Si les membres des communautés autochtones choisissent de ne pas donner priorité à leur langue maternelle et que la langue ne représente pas un marqueur important de leur identité, alors il n’est pas question de discrimination systématique» (p. 80). Cette proposition fait peu de cas du fonctionnement diglossique (Gardy et Lafont 1981) et de l’unification du marché linguistique québécois sous une compétence légitime (Bourdieu 1982) qui exclut les langues autochtones. Ces concepts théoriques jettent une lumière bien différente sur les choix linguistiques des locuteurs comme acteurs sociaux, choix qui, sous des apparences de liberté individuelle, masquent souvent l’existence d’une discrimination systémique bien réelle.

L’aménagement linguistique, la revitalisation et la revivification des langues sont des praxis dans lesquelles la théorie organise l’action menant au changement social. Ce point était d’ailleurs l’objet principal du volume de Maurais. La relation entre les efforts des Autochtones du Québec pour préserver leurs langues et le cadre législatif et constitutionnel imposé par la loi 101, la Charte canadienne des droits et libertés et l’article 35 de la Constitution du Canada reste à définir. Il est à espérer que le présent volume sera suivi, dans un avenir rapproché, d’un autre où ces spécialistes et activistes langagiers expliqueraient leurs actions dans un véritable contexte de changement social, tant au niveau des relations entre les communautés linguistiques autochtones et allochtones, qu’au niveau des relations entre les communautés autochtones et l’État.

Appendices