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Études

L’enracinement et le déplacement à l’épreuve de l’avenir[1] 

  • Émile Ollivier

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Depuis quelques années déjà, on se préoccupe, un peu partout, de l’avenir des civilisations. Toutes les disciplines, médecine, sciences de la vie, sciences sociales, relations internationales…, s’affairent à prévoir l’avenir. Celui de l’humanité, celui des civilisations. Pourtant, cet exercice, excepté pour des personnes qui en font commerce, s’avère difficile, périlleux même du fait surtout que, trop souvent, sans se demander ce que signifie au juste cette expression, on s’empresse de trouver des règles à énoncer, des recommandations à transmettre, des résolutions à prendre. Ne serait-ce pas alors une « norme » rassurante pour conforter nos convictions, sous-tendre nos recherches ? Et me voici convoqué, pour parler à mon tour de l’avenir des civilisations. Pratiquement sans filet de sécurité, j’effectuerai cette acrobatie intellectuelle, en m’en tenant (me retenant devrais-je plutôt dire) à la partie visible de la montagne, à ce qui, dans le présent, me semble porteur d’avenir.

D’entrée de jeu, au risque de soulever la controverse, je commencerai par affirmer que la mondialisation est notre contexte actuel et qu’il y a de fortes chances qu’elle soit le contexte des temps futurs. Nous venons de vivre un siècle qui a connu de grands bouleversements politiques, économiques et sociaux. Ce qui frappe de prime abord, c’est la mise en évidence de champs notionnels et conceptuels qu’il faut, dans la plus grande urgence, continuer à explorer : globalisation, éthique, droit d’ingérence, migration, identité, pluralisme culturel. Ces termes font partie intégrante du vocabulaire de ce début du XXIe siècle et possèdent une résonance planétaire. L’ensemble des champs de l’activité humaine sont traversés par cette déferlante globalisante qui interpelle universitaires, chercheurs et artistes. Tous, ils ont produit, ces dernières années, des tonnes d’analyses, d’observations qui abordent de manière frontale la question de la mondialisation. En prédisant « la fin de l’Histoire », « le choc des civilisations », certains, débordants d’optimisme, sont portés à croire que l’humanité va enfin se réconcilier avec elle-même ; d’autres, adoptant au contraire un point de vue catastrophiste, prétendent qu’on s’enferme dans une vision ultra libérale, qu’on s’abandonne au pouvoir sans partage de l’Hydre capitaliste.

Mais quelle que soit l’option choisie, le résultat de ces visions paraît identique. Dans l’extase ou dans l’effroi, nous serions sur des voies qui conduisent toutes à des impasses et l’on semble perdre de vue ce qui fait la spécificité de notre époque : l’intensité de la circulation. Après des siècles de sédentarisation, le nomadisme a repris. Ce qui m’intéresse, c’est de penser ce formidable moment, en essayant de prendre en compte la manière dont cette situation ne modifie pas seulement la vie matérielle des populations, mais tend à donner un rôle inédit à l’imagination.

Comment penser l’instabilité et le mouvement qui caractérisent le monde présent et qui sont probablement appelés à s’intensifier dans un proche avenir, sans pour autant perdre le rapport à la mémoire, à la continuité intellectuelle, au profit d’une exaltation du présent ? Voilà qui remet en question bien des notions, dont celle de l’identité. Jusqu’à une date récente, il ne pouvait exister d’être humain sans appartenance à une communauté qui l’intègre et lui lègue, de génération en génération, ses valeurs ; les représentations identitaires étaient assiégées par un code paradigmatique : le nationalisme et dans son sillage, la nationalité, le sentiment d’appartenance à un territoire, à une culture, à une langue, qui se présentait aux yeux de populations entières comme une source d’identification individuelle et collective. Or, de partout aujourd’hui, des voix s’élèvent et viennent désaccorder, troubler, problématiser ce code paradigmatique. Comment saisir ce que deviennent les identités culturelles à l’âge du mouvement et de la diversité ? Dans cette ère de métissage des cultures et de remise en question des identités culturelles, quelles stratégies utilisent les écrivains pour intégrer les expériences qu’ils vivent et en faire le terreau d’une culture en devenir ?

Ces questions que je soumets à la réflexion touchent de très près la problématique générale de ce colloque. Toutes réponses qui leur seront apportées pourront aider à contrer une certaine logique de mort qui hante la conscience contemporaine. La civilisation actuelle, avec ses promesses et ses réussites, ne fait pas seulement face à son double négatif, la barbarie, mais à ses propres démesures de plus en plus incontrôlables, de plus en plus menaçantes pour la survie et la perpétuation de l’espèce humaine.

L’instabilité et le mouvement : quelques constats

Dans l’opinion publique comme chez les intellectuels, le terme « mondialisation » est devenu d’usage courant. Il fonctionne comme une évidence indiscutable. L’accent souvent est mis sur la dimension économique, les flux financiers, l’uniformisation technique, mais on oublie surtout et trop souvent un point important : la mondialisation concerne, au premier chef, la culture.

La nature et les effets de la mondialisation culturelle sont extrêmement complexes et encore plus difficiles à évaluer que les autres aspects. Dans l’état actuel des débats, le moins que l’on puisse constater, c’est que, loin d’appauvrir l’invention culturelle, d’uniformiser la création, d’abêtir les peuples, la mondialisation permet le déploiement inédit de signes, de symboles et d’images. Elle permet tout un flot de déplacements réels et virtuels. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à se rappeler que la radio et la télévision, tant sous leurs formes classiques de diffusion que sous leurs nouvelles formes de liaison par satellite, envahissent de plus en plus les espaces publics ou privés, s’infiltrant par des forêts d’antennes jusque dans les taudis les plus pauvres de la planète. Nous assistons aujourd’hui à une contraction de l’espace-temps de l’homme, à travers ce qu’on appelle « la conquête de la vitesse ». Nous vivons dans un monde où la transmission des « nouvelles » est instantanée, où les hommes sont proches et contemporains les uns des autres.

La mondialisation favorise ainsi la naissance d’un modèle d’êtres humains « décloisonnés », ce qui force à repenser le local qui n’est plus un endroit géographiquement défini, une fois pour toutes. Le local ne cesse de s’inventer, de se déplacer dans des contrées diverses. De là, le fait que nous avons de plus en plus à faire face à des tensions et même à des conflits qui viennent du frayage de cultures et de civilisations différentes.

Voilà le socle sur lequel je me tiens pour aborder les questions qui nous préoccupent dans ce colloque. Je comprends que tous ici présents, nous rejetons la pensée unique, unidimensionnelle et que beaucoup de pays ne veulent pas être une roue du carrosse américain. Ma position est la suivante : je refuse la mondialisation conçue comme soumission aux lois du commerce, au règne de la marchandise (qui est l’exact opposé de ce qu’on entend généralement par culture), mais j’ai également à coeur de refuser toutes formes étriquées de localisme culturel. Est-ce à dire pour autant qu’il faut chanter des funérailles de première classe à l’État-Nation ? Loin de là.

L’État-Nation a un bel avenir, car la mondialisation pour atterrir a besoin des réseaux et des appareils dont il dispose. Néanmoins, l’État-Nation semble avoir quelques difficultés pour gérer, à l’ère des multinationales s’accompagnant ici et là d’une perte de souveraineté (même si on observe des poches de résistance visant à contrecarrer l’intégration économique et politique tout azimut qui se profile à l’horizon), les modèles sociaux existants qui sont confrontés à des schèmes différents et moins centralisés de loyauté et d’appartenance. Même dans les États-Nations qui ont l’air aussi solides que les États-Unis, le Japon, l’Allemagne, des débats autour de la question de la race et des droits, de l’adhésion et de la loyauté, de la citoyenneté et de l’autorité, ne sont plus en marge des discussions et de la délibération publiques.

Ces difficultés, de l’avis de nombreux analystes, semblent provenir de l’émergence d’unités hétéroclites, hétérogènes, qui prennent la forme de nouveaux mouvements sociaux. Citons en particulier des groupes de militants préoccupés par l’environnement, par la place des femmes dans la société ou par les Droits de l’Homme, des groupes d’intérêts, des corps professionnels, des organisations non gouvernementales, etc. Tous ces mouvements et organismes inventent leur identité à divers endroits de la planète, développent des connexions multiples et ouvrent un espace à un discours transnational. Ils font contrepoids au sentiment qu’on pouvait croire de plus en plus partagé de désenchantement, de désintérêt ou de scepticisme des citoyens à l’égard de la politique. Ce sentiment semblait reposer sur l’observation d’une tendance lourde, la désertion croissante des urnes par les citoyens au point qu’on était en passe de se demander si le vote ne tombait pas en désuétude. Tout se passe comme si le citoyen perdait confiance en la représentativité politique et du coup dans ses élus, mettant en doute la réalité de leur pouvoir, leur capacité de peser réellement sur le cours des choses dans un univers qui connaît une immense accélération des échanges.

Ces nouveaux mouvements sociaux sont venus casser ces tendances et ces sentiments et mettent plus que jamais le politique à l’ordre du jour en dénonçant la dépossession des peuples et de leurs élus au profit d’une nouvelle oligarchie, indiquant ainsi que le vrai pouvoir s’est réfugié ailleurs, dans les coulisses de la finance, dans les institutions indépendantes de la gouvernance mondiale, dans les états-majors de l’industrie, dans les médias où l’on produit de nouvelles images, bref dans une sorte de gouvernement invisible. Il y a fort à parier que ces unités hétéroclites, hétérogènes, sont là pour demeurer et qu’elles placeront de plus en plus l’État-Nation devant un défi de taille, celui de gérer les réseaux d’images, de mouvements, de manifestations (d’incivilité et de violence) qui mettent parfois à mal le trait d’union entre l’État et la Nation.

L’identité culturelle en fusion

Dans un tel contexte, qu’en est-il de la spécificité culturelle et de son corollaire, l’identité culturelle ? Il n’y a pas longtemps, la culture se présentait comme la marque indélébile, l’estampille, le sceau de la communauté. Elle était considérée comme une donnée, une essence au même titre que la langue, le sang, le sol, « la race », alors que toutes ces catégories ont été largement déconstruites, et sont perçues, aujourd’hui, comme un construit, un fabriqué, un produit de l’imaginaire collectif jusque dans leurs traits les plus traditionnels, y compris ceux qui apparaissent les plus fermés, les plus vierges, à l’abri des rumeurs du monde.

Nous sommes amenés de plus en plus à regarder d’un oeil nouveau la spécificité culturelle. Tout se passe comme s’il y avait déplacement d’un concept de culture perçue comme essence, la prise de conscience d’une variété de productions culturelles qui peuvent être rattachées au local (base du patriotisme), au national (fondement du nationalisme) et à l’universel (pilier du cosmopolitisme).

Pour dire les choses autrement, le monde d’aujourd’hui n’a plus figure de mosaïque de cultures juxtaposées comme des entités séparées et contrastées. Cette configuration statique n’est plus d’actualité. Elle a évolué en un système d’interprétations culturelles dont les modalités sont extrêmement complexes, même si de nombreuses vies sont encore inextricablement liées à cette représentation de la culture, même si elle continue à quadriller le sol et le sous-sol de l’existence de milliers de gens.

Je veux dire par là que la modernité et la mondialisation n’ont pas réduit les particularismes à des phénomènes marginaux et résiduels. Plus le monde se globalise, plus il s’individualise et se fragmente. En ce sens, la reconnaissance de la diversité culturelle est une grande avancée et une étape importante dans la recherche du mieux vivre ensemble. De telles avancées peuvent paraître contradictoires si on ne se dépêche de lever un malentendu : reconnaître la diversité culturelle ne consiste pas tellement, à mon avis, en la protection des singularités culturelles ce qui, dans bien des cas, aboutit à l’appauvrissement des cultures, à leur mise en vase clos, mais en la mise en évidence d’un ensemble de signes, de conduites, de valeurs et de croyances avec lesquels il faudra désormais composer.

Prenons acte que la recomposition culturelle amenée par la mondialisation ne se développe pas sur une table rase planétaire, mais sur des histoires structurelles traversées de fractures mouvantes, cycliques et opposant des forces hégémoniques et des forces de résistance. Maints sociologues soutiennent que l’affirmation identitaire ne saurait se défendre de façon dogmatique, sectaire, ce qui conduirait à un enfermement, un repli sur soi. La dynamique culturelle est nécessairement instable, en recomposition constante, en circulation permanente et pour la saisir, il faut la placer dans une sorte de triangulation dont les pôles sont : l’identité collective, porteuse de mémoire, de valeurs, de symboles, de pratiques symboliques ; l’individu, participant de la cité comme citoyen, comme consommateur, donc qui exerce une pluralité de rôles dans la société ; le sujet qui élabore ses demandes personnelles par rapport à son origine, par rapport à la conjoncture de vie, par rapport à ses rêves et à ses aspirations, mais qui éprouve également un besoin de reconnaissance en tant qu’acteur et partenaire dans le jeu social. Il faudrait souhaiter qu’il soit armé, outillé pour prendre de la distance, ce qui implique réflexivité, esprit critique, retrait quand c’est nécessaire.

Il devient de plus en plus patent que beaucoup de gens, ici et là, sur la planète, ne se sentent plus à l’aise dans le positionnement d’une identité stable, unifiée et décidée une fois pour toutes. Parce qu’ils ont beaucoup voyagé, parce qu’ils ont été exposés à des systèmes culturels différents, ils ne se retrouvent plus dans le paradigme identitaire. Ils vivent des identités plurielles, diasporiques qui renvoient à un cumul d’enracinements et de déracinements (roots et routes), des fois en conflit, des fois en accord : ils ne se situent plus dans une appartenance fixe et univoque, ni pour autant dans un refus de principe de la nation comme ressource identitaire.

Être dépaysé ne veut pas dire pour autant qu’on est apatride[2]. Il faut une puissance d’écoute de l’expérience humaine, un sens aigu de la multiplicité et de la plurivocité de cette réalité complexe et mobile pour saisir ce qui attend individus et collectivités sur ce chemin comme avenir. Toutefois, il ne s’agit pas d’entonner un hymne au déplacement et au déracinement perpétuel. « Au contraire, cette insistance » est une invite « à voir le mouvement, la pluralité et les tensions comme des figures potentielles des identités contemporaines ». C’est une façon d’attirer « le regard vers toute la polyphonie et la complexité que l’on peut retrouver dans [l]es origines, dans [l]es mémoires et [l]es visions » de l’avenir, même chez des gens qui se reconnaissent dans une « identité commune »[3].

Ce dont il est question, c’est d’une sorte de refus de l’« incarcération identitaire ». Ou pour dire les choses autrement, c’est de la reconnaissance d’un changement de paradigme. En quelques décennies, les sociétés sont passées du régime de l’Autorité, autorité du déjà-dit, une fois pour toutes, proche du paradigme de la Révélation, à celui de la Liberté d’énonciation, de la libre recherche, de la légitimité du doute critique, de la liberté d’opinion, d’expression en matière religieuse, politique, civile, etc. De plus en plus, les sociétés deviennent « une communauté de conversation dissensuelle » éclatée où différentes narrations se tolèrent, se croisent et s’entremêlent sans être affublées d’inauthenticité pour autant. Jadis, les existences individuelles étaient quadrillées par une communauté culturelle et institutionnelle donnée (cité, Nation, religion). Aujourd’hui, l’existence a tendance à s’élaborer à travers la confrontation de discours, appartenant à des systèmes culturels différents, parfois hétérogènes même, des discours qui prennent source dans des traditions historiques variées. Ce qui est à l’ordre du jour, c’est l’exigence de créer un univers de parole et de fonctionnement qui favorise le dialogue entre des êtres humains appartenant à des mondes culturels différents.

Que peuvent alors signifier la localité et son corollaire, l’identité, dans une situation où l’État-Nation affronte des types particuliers de déstabilisation et de déterritorialisation diasporiques ? Cette question concerne directement l’avenir des civilisations.

Aussi faudrait-il, dans la plus grande urgence, repenser les structures de voisinage. La localité est avant tout une question de relation et de contexte. Il faut repenser les structures de voisinage. Entendons par là les formes sociales actuellement existantes dans lesquelles les individus et les communautés développent des liens de sociabilité. Il s’agit donc d’un contexte qui offre le cadre ou l’environnement dans lequel diverses sortes d’actions humaines, actions productives, reproductives, interprétatives, performatives, peuvent être initiées et menées avec sens. Repenser les structures de voisinage représente un combat et même un défi puisqu’il y a disjonction entre l’État-Nation, les flux diasporiques et les communautés virtuelles ou électroniques en pleine progression. C’est sur cette disjonction qu’il faut travailler.

Production de nouvelles subjectivités : l’écriture migrante

Et si la mondialisation passait également par la littérature ? Si le combat contre l’ordre économique voyait son champ s’élargir aux sphères de l’imaginaire et du symbolique ? Et si des écrivains prenaient aujourd’hui la parole pour lutter, avec la même détermination que d’autres l’ont fait à Gênes, à Seattle, à Genève, à Porto Allegre ? Soulignons en passant que ces protestations qui sont avant tout morales et visent pour l’essentiel à exprimer des désaccords ont ceci de nouveau qu’elles n’offrent aucune solution que la critique permanente et sans esquisse de schéma d’un univers différent. Et si les écrivains, à leur tour, dans la sphère de l’imaginaire, contribuaient eux aussi à la « production » de nouvelles subjectivités contre l’uniformisation des cultures, contre l’effacement des petites langues, contre la marchandisation de l’art ?

L’oeuvre littéraire est un moyen de connaissance puisqu’elle a, entre autres, le pouvoir d’exprimer le réel dans toute son extension, puisqu’elle possède des facultés de dévoilement de ce qui se cache derrière l’apparence. L’oeuvre littéraire est un « lieu » de regard sur soi et sur les autres, où se rencontrent le même et le différent, le familier et l’étranger, le proche et le lointain.

À l’ère du métissage des cultures et de la remise en question des identités culturelles, l’une des voies que l’on peut emprunter pour comprendre la production de nouvelles subjectivités, c’est celle par laquelle on se mettra à l’écoute des écrivains migrants ou plus précisément de l’écriture migrante. Voilà une question qui mérite à elle seule un ample développement : qui sont-ils ces écrivains ? Quel est leur commun dénominateur ? Qu’adoptent-ils comme stratégie ? En quoi annoncent-ils le devenir de la chose littéraire et, par delà, l’avenir de nos sociétés ?

Je suis né en Haïti, mais j’ai vieilli au Canada. Je connais la cour et les jardins de l’empire. Je connais la cour de l’empire des deux côtés, du côté des lieux d’aisance, Haïti et une bonne partie de la Caraïbe ; je connais aussi les jardins spacieux de l’empire, du côté de l’aise, de l’abondance et des gens à l’aise. En tant que Caraïbéen, appartenant à deux mondes, j’ai souvent l’impression qu’injonction m’est faite, en tant qu’intellectuel et écrivain, de jouer un rôle de médiation, de trait d’union, de passeur culturel, bref d’oeuvrer à une « poétique de la relation ». Cette expression n’est pas de mon cru ; elle appartient à Édouard Glissant.

La relation joue un rôle clé dans mon propos. Ce mot est pris ici dans un double sens : relater et relier. Relater en tant que témoin, à la fois celui qui observe et celui qui atteste ; relater ce qui est occulté, ce qui est refoulé, oublié, enfoui. Travail de deuil assurément, mais aussi travail de mémoire ; relier l’ici et le là-bas, l’autrefois, l’aujourd’hui et le demain. Et tout ceci dans la langue française, mais aussi contre la langue ; dans la clarté, mais aussi dans une sorte de chaos en prenant en compte la polysémie sociale et culturelle qui se présente sous les mille visages et formes du brassage contemporain des signes, des langues et des cultures.

En affirmant cela, je me tiens loin d’une « culture de la récrimination », sans pour autant abandonner, pas même d’un iota, ma capacité de résistance, de refus. Je me tiens loin des clôtures spatio-temporelles, loin de la tribu, loin du repli et de l’exiguïté. Il est peut-être temps de dire haut et fort, argumentaire à l’appui, que le changement et le mouvement du monde ne devraient pas faire peur et qu’il en est de même du métissage des cultures et des populations, tous phénomènes qui sont au fondement de la Modernité, « ce projet inachevé », comme disait Habermas.

Un pays pas plus qu’un domicile n’est un attribut biologique. On ne naît pas comme une tortue avec un toit, en l’occurrence avec un pays sur la tête. C’est par le processus complexe de socialisation qu’on acquiert la langue, les coutumes, le sentiment d’appartenance à une culture, à un pays ou à un territoire. Qui sont les écrivains migrants ? Des individus en rupture avec une socialisation première, voués à l’errance, au déplacement, à la dissolution de leurs habitudes de pensée et de comportement, des individus qui entretiennent une relation particulière avec la langue en ce sens qu’ils s’expriment dans la langue de l’autre (la langue de l’hôte) quand ils ne s’expriment pas dans une langue déterritorialisée. Cette situation de l’écrivain l’amène à adopter des positionnements qui le définissent, mais qui n’obéissent pas pour autant à des règles et des lois strictes. Certains écrivains tendront à représenter la culture de leur groupe, d’autres à se fondre dans celle de l’Autre, ou à se situer au-dessus des cultures en présence et / ou encore, à vouloir en faire une sorte de métissage qu’on a appelé trans-culture. Mais entre ces positions, il n’y a pas de frontière, tout cela revenant à creuser en soi et dans l’écriture, une position d’étranger, d’étrangeté, d’inquiétante étrangeté, et cela est propre à toute forme d’écriture dès qu’elle abandonne des positions de certitude identitaire, dès que l’identité se décompactifie et se problématise.

Ce qu’il faut retenir, c’est qu’ils écrivent et parlent selon des points de vue différents. Ce qui les rapproche comme commun dénominateur, c’est une condition de vie et de production marquée par la rupture avec leur lieu d’origine. Depuis l’Antiquité, cette condition est omniprésente dans les grandes concentrations urbaines. Platon, dans les Lois, dictait déjà ce qu’il conviendrait de faire des étrangers : les conduire sans ménagement à la frontière. Depuis le XVe siècle jusqu’au XIXe siècle marqué par la Révolution industrielle et la sédentarisation des populations, l’étranger a fait l’objet de contrôle social et de harcèlement punitif. Toutefois, depuis la nuit des temps, le migrant ne s’est pas laissé facilement faire. Il n’a cessé d’étaler sa différence. C’est pourquoi il est un objet « d’inquiétante étrangeté ». En ce sens, on a pu dire qu’il est l’emblème de la Modernité et de la vulnérabilité de la condition humaine.

Homme de l’exil, le migrant écrivain produit une littérature dont les personnages sont en quête d’identité, dont les personnages sont dotés d’identités variables, où ils sont porteurs d’un désir de mémoire (mémoire blessée ou apaisée), porteurs également de désirs d’enracinement. Ce qui caractérise de telles oeuvres, c’est une nouvelle approche de l’écriture littéraire.

Une question de conviction et de méthode

Qu’adopte l’écrivain migrant comme stratégie ? En quoi annonce-t-il le devenir de la chose littéraire et, par delà, l’avenir de nos sociétés ?

La réponse à ces questions passe avant tout par une conviction puis par l’acceptation d’une méthode. Une conviction : quelque chose est en train de s’inventer actuellement. Le monde de demain et déjà d’aujourd’hui se construit dans le fracas des chocs de continents, dans le frayage et le frottement des communautés. Cette construction engendre « une parole neuve », une parole ouverte même si elle est localisée, une parole qui accueille même si elle est rétive.

La tâche de l’écrivain, c’est de capter cette parole et de la transmuer en or littéraire. En disant cela, je ne crois pas qu’il faille recréer le monde à l’idée de l’écrivain (ce qui est l’ambition de maints penseurs et hommes de pouvoir), mais de recourir à l’art et à la littérature comme outils de connaissance du monde, de découverte du réel et d’expérience du temps.

C’est en ce sens qu’il s’agit d’une question de méthode : comme nul ne peut couvrir la diversité des domaines de connaissance, obligation est faite d’inventer une posture de recherche pleinement engagée aussi bien à la frontière des savoirs que dans les débats de la cité, une posture de recherche qui soit en mesure d’assumer ses partis pris théoriques comme de développer ses propres choix de pensée qui dépasse le cadre des experts et des spécialistes pour s’ouvrir à un large public.

L’écrivain, surtout celui de la périphérie, ne peut plus se contenter d’opérer dans sa propre spécialité ; injonction aujourd’hui lui est faite de participer à cette quête de nouvelles intelligibilités, quitte à bousculer sévèrement la rationalité occidentale dans ses partis pris. Ses oeuvres, faites souvent de fragments, de soliloques, de dialogues insolites, de passages descriptifs qui rendent compte d’une réalité pluridimensionnelle, proposent des formes inédites d’écriture, développent des thèmes nouveaux. Les trames fictionnelles chevauchent les continents, les récits prennent partout naissance tout en ne négligeant pas pour autant la terre d’origine. Il écrit sur la corde raide.

Dès lors, quelles stratégies l’écrivain migrant est-il porté à adopter ? Elles sont diverses, plurielles. Ou bien l’écrivain migrant se fait porte-parole de la communauté d’origine, il se trouve alors dans une position inconfortable qui fait de lui l’écrivain ethnique de service, ou encore le représentant d’une ethnicité institutionnalisée, l’enfermant en quelque sorte dans son ethnicité. Ou bien il s’assimile à l’imaginaire de l’autre, de manière à gommer les différences et il risque de passer inaperçu. Ou bien il assumera sa différence, mettant en relief les cultures auxquelles il appartient, celle de son origine et celle des pays de son aire culturelle, dont il est témoin. Ou bien il se présente comme un mélange de cultures, un métis, le produit d’une somme intégrée de formes et d’imaginaires différents.

Dans la majorité des cas, les écrivains migrants n’adoptent jamais une seule de ces stratégies, qui d’ailleurs peuvent évoluer avec le temps et les circonstances, selon les positions et les changements d’option dans le champ littéraire ; ils épousent des trajectoires qui ressemblent à des dérives. Mais encore une fois, chacun cherche à concilier des contraires, à trouver une certaine stabilité, souvent issue de compromis. C’est pourquoi il est préférable de parler d’écriture migrante, car ils écrivent d’une écriture dont les images migrent pour déjouer les stéréotypes, d’une écriture qui permet aux identités de se jouer et de se déjouer les unes des autres. Cette écriture convoque, mobilise des fonctions poreuses. Elle détotalise ; elle institue un droit d’être autre, d’ici, d’ailleurs, par delà, en deçà, en devenir. Étrangers du dedans ou sédentaires du dehors, ils écrivent sur l’identité, le même et l’autre, le déracinement et le ré-enracinement. En ce sens, ils sont des messagers de liberté, colportant dans leur kaléidoscope toute la rumeur du monde.

À l’épreuve de l’avenir

Que retenir de tout ce qui précède ? Permettez–moi de vous rappeler en quelques mots une histoire remarquable, celle de la Tour de Babel. D’après la tradition judéo-chrétienne, le roi Nemrod, qui a été à l’initiative de la construction de la Tour dans la ville de Babel, exigeait que ses sujets parlent une langue unique et forment un agencement comparable à celui des briques de la Tour. Les hommes de Babel construisirent la Tour. Dieu la détruisit.

Ainsi rapportée, la signification du châtiment de Babel paraît claire. Ce récit rendrait compte d’une double condamnation par Dieu : celle, d’une part, de la volonté d’un homme d’atteindre le ciel pour concurrencer sa toute puissance, et de l’autre, celle de l’orgueil des hommes dans l’invention de l’activité industrielle, réplique des capacités divines. Selon certains exégètes, il n’en est rien. Ce que Dieu refuse, ce n’est pas à proprement parler la construction de la Tour (du reste, il ne la détruisit pas, il la laissa inachevée), mais la société humaine totalitaire et monolithique, parlant une seule langue, soumise à un seul pouvoir, celui du roi. Soulignons en passant que, déjà, dans la Genèse, il est question d’une pluralité de langues parlées, par les fils de Noé, après le Déluge et donc bien avant Babel.

Quoi qu’il en soit, cette confusion n’est en rien une malédiction ; il faudrait plutôt la considérer comme une bénédiction puisqu’elle disperse les peuples, les jetant hors de la Cité totalitaire et suscitant une variété de langues, de façon à permettre le jeu des différences. Il faudrait rappeler ce récit aux sceptiques et aux pessimistes pour qui devant nous, la perspective paraît manquer ; ceux pour qui le champ de vision paraît tourner court, embrouillé. Nous vivons une époque paradoxale, assurément. Jamais n’a-t-on autant célébré les Droits humains. Jamais peut-être l’humanité n’a connu d’aussi grands périls : clonage, manipulation génétique, marchandisation des corps, etc. Tout se passe comme si nos sociétés voulaient transgresser toutes les limites ; et, dans le même temps, on s’inquiète de cette course folle. Les gens, au fond d’eux-mêmes, savent que la question de la limite nous hante encore ; dans le même temps, ils sont effrayés par la puissance technique, par la barbarie, le meurtre. Nos sociétés sont rongées d’effroi.

Affirmer cela, c’est prendre conscience que nous entrons dans un temps mondial : la planète est devenue synchrone. Nous entrons dans l’ère de la danse des cultures et des formes. Toutefois, cela ne veut pas dire que l’enracinement de chacun dans un espace propre est pour autant supprimé. Plus que jamais l’imaginaire et la création culturelle, le désir et le rêve ne peuvent se passer de ces humbles cheminements dans le réel, ni du patient cheminement de ses veines cachées, tenues en réserve pour de nouvelles soifs, pour de nouveaux cris (car écrire, c’est aussi pousser des cris). Soifs de vie, soifs de justice ; cris de liberté et cris de joie. C’est du dedans de cette finitude que la transcendance humaine peut faire sens même là où il n’y en a plus. Et n’est-ce pas cela qui fait de nous des optimistes tragiques et têtus ? Peut-être le temps est-il venu d’écrire et de diffuser un nouveau manifeste à l’instar de celui de Marx, datant de plus d’un siècle et demi. Ce manifeste commencerait par une phrase du genre : Intellectuels et créateurs de tous les pays, unissez-vous ! S’il est vrai qu’un spectre, celui du mondialisme, hante la planète, il faut oeuvrer à la création d’une internationale des intellectuels, des artistes et des écrivains.

Au bout de mon propos, comment ne pas évoquer New-York, ville d’élection de la différence, kaléidoscope des peuples du monde entier, qui ne fut pas moins choisi pour cible de la plus meurtrière attaque terroriste au nom d’une irréductible différence ? Ce sont les piliers de la ville globale qui furent visés, mais celle-ci ne faisait qu’une avec l’autre, la ville multiculturelle. Comme vous pouvez le voir, il y a devant nous, énormément de grains à moudre.

Appendices