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Études

Un filon montréalais méconnu : les manuscrits et imprimés des XVe et XVIe sièclesTapping a Hidden Montreal Source : Manuscripts and Early 15th and 16th C. Printed Material

  • Brenda Dunn-Lardeau

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  • Brenda Dunn-Lardeau
    Université du Québec à Montréal / Groupe de recherche multidisciplinaire de Montréal sur les livres anciens (XVe-XVIIIe siècles)

Cover of Les livres anciens des institutions d’enseignement québécoises, Volume 46, Number 2, Summer 2015, pp. 7-195, Études littéraires

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Cet article retrace l’historique de nos recherches récentes et en cours sur les manuscrits et imprimés des XVe et XVIe siècles que l’on retrouve au Québec. À partir d’une recherche initiale qui portait sur les ouvrages anciens et méconnus, conservés à la bibliothèque de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), un premier projet de recherche subventionné a culminé en 2013 avec la publication d’un catalogue raisonné sur les livres rares de l’UQAM.

Puis, les découvertes et l’expérience acquise au cours du dépouillement d’autres fonds montréalais ont permis de proposer une nouvelle recherche dépassant le fonds de la bibliothèque de l’UQAM, en visant un sous-ensemble méconnu, mais important au point de vue textuel et iconographique : les livres d’Heures conservés cette fois-ci dans tout le Québec. Ce projet fait l’objet d’une subvention qui se terminera avec un catalogue raisonné ainsi qu’une exposition, planifiée au Musée des beaux-arts de Montréal pour l’automne 2018.

Origine du Groupe de recherche multidisciplinaire de Montréal sur les livres anciens (XVe-XVIIIe siècles)

En 2004, un colloque sur les inventaires des imprimés anciens (XVe-XVIIe siècles) au Québec avait été organisé par Michel De Waele (Université Laval) et placé sous l’égide de la Bibliothèque nationale du Québec[1]. Il avait permis de confirmer la richesse des fonds anciens datant de l’Ancien Régime des bibliothèques québécoises et avait porté sur des oeuvres conservées à la bibliothèque du Parlement de Québec, dans les fonds régionaux de Rimouski, de Chicoutimi et de Trois-Rivières ainsi que ceux de Montréal : Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, Bibliothèque nationale du Québec, Université McGill et Université du Québec à Montréal. À ce moment-là, les participants, conservateurs ou universitaires, s’intéressaient davantage aux imprimés, mais les manuscrits étaient quand même mentionnés dans les différentes collections.

C’est dans ce contexte qu’ont été créés en 2004 deux groupes de recherche. Le projet d’envergure de l’IMAQ, c’est-à-dire « L’inventaire des imprimés anciens du Québec », est décrit dans l’introduction du présent numéro. Celui du Groupe de recherche multidisciplinaire de Montréal sur les livres anciens (XVe-XVIIIe siècles) était de porter son attention tout d’abord aux XVe et XVIe siècles. Ce groupe, placé sous ma responsabilité, compte comme cofondateurs Janick Auberger, Johanne Biron ainsi que Richard Virr. Claire Le Brun-Gouanvic a ensuite été invitée à se joindre à notre petite équipe, à mesure que l’ampleur du travail se dévoilait. À l’origine, notre but était de nous limiter aux manuscrits médiévaux et aux imprimés des collections de l’UQAM.

L’enthousiasme initial de notre équipe faisait espérer pour 2007 un catalogue détaillé des livres des XVe et XVIe siècles, ainsi que nous l’annoncions dans les Nouvelles du livre ancien publié par l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT) en 2004[2]. En fait, ce catalogue n’est sorti qu’en 2013, les subventions ayant tardé, car les évaluateurs s’interrogeaient sur la valeur de notre collection peu connue. Surtout, les objets de recherche imposent souvent leur propre programme aux chercheurs. De plus, cette précieuse collection des XVe et XVIe siècles, certes de taille modeste, nous a incitée à la découverte des autres collections des bibliothèques de Montréal.

Soulignons que nos communications sont toujours jumelées à des expositions, petites ou grandes, selon les divers thèmes retenus de nos volets de recherche et que ceci se reflète dans le format bipartite de nos publications. Pour la partie catalographique, la méthode du short-title catalogue est écartée en faveur de celle du catalogue raisonné illustré, qui tient compte des spécificités propres à chaque exemplaire (copy specific descriptions) selon les méthodes de la bibliographie matérielle. Pour l’autre partie, des articles fouillés sont consacrés à certains des imprimés exposés lorsque l’ampleur d’une investigation nécessite d’aller au-delà du format d’une notice de catalogue.

La phase exploratoire : inventaire des oeuvres conservées à l’UQAM

La première réalisation du Groupe de recherche multidisciplinaire de Montréal sur les livres anciens a été d’établir un inventaire de la collection des oeuvres médiévales et renaissantes à l’UQAM, aucune liste ou répertoire ne dénombrant les quatre manuscrits et les soixante-six imprimés (qui se déploient en quatre-vingt-neuf volumes) exhumés par le groupe. Sauf quelques donations de particuliers, quasi tous ces ouvrages ont été légués à l’UQAM lors de sa fondation en 1969 par diverses institutions montréalaises, les principales étant le Collège Sainte-Marie, l’École normale Jacques-Cartier et l’École des beaux-arts de Montréal.

Nos premiers travaux d’équipe ont permis la tenue, en 2005, d’une exposition et d’une journée d’études exploratoire à l’UQAM, puis, l’année suivante, la publication d’un recueil d’articles intitulé Le Livre médiéval et humaniste dans les collections de l’UQAM [3]. Dans ce volume, les articles étaient suivis d’un catalogue d’exposition illustré : présentation des oeuvres, originalité codicologique, importance pour l’humanisme et l’histoire du livre, collation et autres caractéristiques pour chaque édition, particularités des exemplaires (ex-libris, ex-dono, reliure, marginalia, marques de censure, etc.). Trois articles portaient sur le ms. 3, un livre d’Heures de la fin du XVe siècle enluminé par l’atelier du Maître de l’Echevinage de Rouen. Ce manuscrit a appartenu à Pellegrin de Remicourt, maître d’hôtel du duc de Lorraine, et comporte un livre de raison donnant le registre de naissances des seize enfants de Pellegrin de Remicourt et de Madeleine Symier. Ce livre de raison, relié au reste du manuscrit dans un cahier séparé, est fort éclairant sur le puissant réseautage social d’alors, grâce notamment au système de parrainage puisqu’un enfant pouvait avoir jusqu’à trois parrains et marraines[4]. Cinq autres articles scrutaient les imprimés français et latins du XVIe siècle, soit :

  • l’édition originale de 1529 du Champ fleury de Geoffroy Tory avec sa mise en page innovatrice[5] ;

  • les Historiae latinae de Tite-Live de 1542, ouvrage imprimé par le prolifique humaniste lyonnais Sébastien Gryphe[6] ;

  • les éditions humanistes des historiens anciens, dont celles d’Hérodote de 1584 par André Wechel, d’après l’édition de 1566 de Henri Estienne, et de Dion Cassius également publiée par Estienne à Genève en 1592[7] ;

  • la Sacra Bibliotheca Sanctorum Patrum (1589) de Marguerin de La Bigne dont les neuf imposants volumes furent publiés par l’entreprise collective de la Compagnie de la Grand-Navire[8] ;

  • le Syntagma tragoedie latinae par Jeanne Rivière, veuve de Christophe Plantin, dont le rôle d’imprimeur est réduit à la seule mention « Ex Officina Plantiniana Apud Viduam », c’est-à-dire selon la formule d’alors qui occultait la contribution des femmes sous prétexte de modestie[9]. Publiée à Anvers en 1593 par Martin Del Rio, s.j., cette anthologie était destinée aux collèges jésuites où le théâtre était toujours à l’honneur.

Après cette phase exploratoire, le groupe de recherche a poursuivi ses travaux en ciblant toujours les deux supports du livre ancien : le manuscrit médiéval enluminé d’une part, et l’imprimé à la typographie ou aux gravures innovatrices d’autre part.

La seconde phase : approfondissement de l’analyse des collections de l’UQAM

Une fois subventionné (CRSH, 2009-2012), notre projet « Recherches sur les Manuscrits médiévaux et imprimés des XVe et XVIe siècles dans les Collections de l’UQAM » conservait toujours comme but ultime la production d’un catalogue raisonné. Toutefois, la matière étant vaste, il semblait qu’une façon réaliste et raisonnable pour y parvenir était d’aborder la collection sous divers champs d’investigation, afin d’arriver non seulement à des notices de catalogue, mais aussi à des articles de fond pour certains des imprimés. Les quatre champs ciblés étaient les manuscrits médiévaux, les imprimés de l’humanisme philologique, ceux sur l’Ancien et le Nouveau Monde ainsi que ceux d’intérêt religieux.

Aussi, pour apprécier les défis d’une telle entreprise comme l’étendue des découvertes sur cette collection, voici un rapide retour sur nos recherches qui, pour les besoins de l’étude comparée des collections, se sont progressivement étendues à d’autres fonds montréalais.

Les manuscrits

Nos recherches sur les manuscrits ont fait l’objet d’un numéro spécial de Memini, la revue des médiévistes québécois[10]. Celui-ci débute par une enquête sur les manuscrits montréalais puisque le recensement de Seymour de Ricci, remontant à 1937, devait être mis à jour[11]. En effet, depuis son Censusof Medieval Manuscripts in the United States and Canada, des institutions de Montréal ont été créées, certaines ont déménagé sans oublier que d’autres n’avaient pas été visitées, et des legs ou des achats ont été faits[12]. Parmi les dépôts actuels, le plus riche reste celui de l’Université McGill qui compte deux cent vingt-sept manuscrits, alors qu’une bibliothèque comme celle de la Compagnie de Jésus ne conserve qu’un seul manuscrit médiéval qui n’avait jamais été décrit jusque-là et dont la reliure d’origine est fort rare dans nos collections[13].

C’est grâce à cet exercice de mise à jour et de travail sur le terrain, qui s’est terminé en 2011, que de nouveaux manuscrits montréalais ont été exhumés. Il a dès lors été possible de regarder au-delà de l’horizon des manuscrits de l’UQAM et d’envisager un éventuel projet de catalogue raisonné pour les livres d’Heures manuscrits et imprimés conservés au Québec.

Dans le numéro 15 de Memini, quatre manuscrits du fonds uqamien ont été étudiés tantôt selon l’approche codicologique, tantôt en appliquant les principes d’édition des textes anciens. Ce sont :

  • le ms. 1, une Bible portative datée d’après 1230, qui épouse le modèle des bibles de Paris avec leurs lettrines filigranées caractéristiques et d’autres où s’enroulent des dragons qui servent de divisions et de repères du texte[14] ;

  • le ms. 2, un livre d’Heures qui a été copié et décoré en Flandre vers 1490-1500 pour le marché anglais. Ce manuscrit a par la suite été amené en Italie où son possesseur lui a fait ajouter, vers 1425-1450, des textes en dialecte toscan ornés de lettrines dans le goût florentin[15] ;

  • le livre de raison ajouté au ms. 3, c’est-à-dire au livre d’Heures mentionné plus haut, qui a été transcrit et commenté[16] ;

  • le De finibus de Cicéron, manuscrit latin sur papier en caractères humanistiques, qui est orné de lettrines dans le style milanais du milieu du XVe siècle[17].

Parallèlement aux recherches sur les manuscrits de l’UQAM, un examen de la liste – établie à notre demande – des livres rares de la Collection Vanier de l’Université Concordia, a permis de découvrir qu’un de ces ouvrages, alors référencé parmi les livres imprimés, était en fait un livre d’Heures manuscrit du XVe siècle. Celui-ci contient des enluminures dans le style du Maître de Jacques de Besançon, dont une, fort rare, avec la Mort s’emparant d’une jeune femme marquée des taches noires de la peste[18]. Il a donc paru à propos d’inclure l’analyse de l’unique livre d’Heures conservé par l’Université Concordia dans ce numéro spécial.

Les imprimés de la Renaissance

Trois groupes d’imprimés anciens des fonds uqamiens ont plus particulièrement retenu notre attention, pour leur richesse, leur originalité et l’occasion de comparer nos collections à d’autres conservées à Montréal. Ce sont les imprimés des humanistes italiens, ceux des Jésuites consacrés à l’altérité ainsi que ceux de la Réforme et de la Contre-Réforme.

Les imprimés des humanistes italiens

Compte tenu du rôle fondateur de l’Italie dans le mouvement des idées de la Renaissance, une petite exposition aux Livres rares de l’UQAM (28 avril-14 juin 2010), intitulée « Humanistes italiens et imprimés vénitiens dans les Collections des Livres rares », s’est naturellement imposée pour donner lieu à des communications sur ce thème, puis au recueil d’articles Humanistes italiens et imprimés de l’Italie de la Renaissance dans les Collections de l’UQAM[19]. Parmi les huit livres exposés et à l’étude, sept provenaient du Collège Sainte-Marie. Le huitième et seul incunable de la collection, le Pomponius Mela, avait également été légué en 1969 par l’École normale Jacques-Cartier dont le principal, Hospice-Anthelme Verreau, était un bibliophile averti. Chacun de ces livres a fait l’objet d’une étude distincte.

Ces livres témoignent de l’art et de la technique de l’imprimerie humaniste favorisant leur dissémination et de la fructueuse translatio studii de l’Italie à la France :

  • le Pomponius Mela de 1482 offre l’exemple d’un auteur antique prisé, dont l’imprimeur à Venise, E. Ratdolt, fut le premier à inclure des cartes géographiques dans ses publications. Ajoutons que sa fortune littéraire s’est étendue jusqu’au XIXe siècle avec de nombreuses rééditions[20] ;

  • un extrait de la Théologie morale d’Antonin le Florentin, dans un post-incunable de 1511, éclaire la subtile casuistique sur les pollutions nocturnes, volontaires ou involontaires, guide jugé utile si l’on se fie à sa présence dans quatre collections au Québec[21] ;

  • la traduction par Jean Regnart de l’ouvrage Les Cinq Premiers Livres de l’Histoire françoise (Paris, 1556 chez Michel Fezandat) s’inscrit toujours dans l’entreprise de défense et d’illustration de la langue française dans l’esprit du manifeste de Du Bellay de 1549. Cependant, les pièces liminaires de poètes en vue comme Jodelle, Tahureau et Dorat révèlent le malaise devant une Histoire de France écrite par un Italien, tout érudit qu’ait été Paolo Emili[22] ;

  • le premier tome des Opera de Giovanni Battista Spagnoli (1447-1516), le seul que possède l’UQAM des quatre publiés à Anvers en 1576 (voir image 1)[23], illustre l’histoire de cette édition composite. Il s’agit d’une publication en ville catholique à partir de feuilles imprimées en 1573 à Francfort, ville protestante, car le marché y était plus propice pour ses compositions destinées à l’enseignement du latin et de la poésie[24] ;

  • les Variarum lectionum libri XXXVIII (1582) du Florentin Piero Vettori réunissent ses célèbres variae lectiones. Dans la tradition humaniste et philologique, des commentaires dédiés aux variantes et aux corrections d’auteurs grecs aident à l’intelligence des auteurs latins et tissent, ce faisant, les réseaux de l’érudition et de la sociabilité entre professeurs, étudiants et lettrés à travers l’Europe de la Renaissance[25] ;

  • les Mythologiae (1583) de Natale Conti constituent une oeuvre didactique à l’imposant substrat médiéval publiée en pleine Renaissance. Aussi, la mythologie a beau être décriée par l’Église, l’enseignement humaniste des Jésuites a besoin de clés pour les interpréter[26] ;

  • le Directorium inquisitorum de Nicolas Eymerich (v. 1379), référence des inquisiteurs de la Contre-Réforme[27], a été révisé par Francisco Peña (1578-1585) grâce à des méthodes humanistes d’établissement du texte et de vérification de ses sources ;

  • les Lauretanae Historiae libri quinque du Jésuite Orazio Torsellino (Tournon, 1605) amènent le lecteur jusqu’au sanctuaire de Loretto en Italie où les Jésuites, promoteurs de la Contre-Réforme catholique, ont veillé au culte de la Santa Casa, c’est-à-dire de la Maison de la Vierge qui aurait été transportée de Nazareth à Lorette au XIIIe siècle par les anges. Ce lieu de culte marial de l’Italie de la Renaissance a de forts liens avec l’histoire de la Nouvelle-France. En effet, à la suite de la guérison en 1637 du Père Pierre-Joseph-Marie Chaumonot à Loretto, celui-ci fit le voeu d’établir une réplique de Loretto en Nouvelle-France sous le nom de Notre-Dame de Lorette suivant le plan de la Santa Casa dont les mesures sont données dans le livre de Torsellino[28].

À travers ces huit ouvrages se profilent, en premier lieu, les innovations de l’imprimerie dans le livre incunable. Et, pour ceux du XVIe siècle, on perçoit les échos encore bien vifs des débats de l’humanisme philologique, tant latin, néo-latin que français avec la défense de la langue nationale. S’entendent aussi les débats sur la place de la culture antique païenne et de la poésie néo-latine chrétienne au sein de l’enseignement des collèges catholiques, jésuites entre autres, et les visées de l’humanisme religieux avec la direction des consciences et le renouveau de la piété post-tridentine, sans écarter son versant sombre inquisitorial.

À partir des incursions des membres de notre groupe de recherche dans les arcanes des huit livres conservés à l’UQAM, l’idée de dépouiller huit autres fonds montréalais possédant des ouvrages liés à l’humanisme italien s’est imposée pour apprécier leur ampleur, leur diversité et, éventuellement, évaluer leur spécificité par rapport au fonds uqamien. Ces fonds proviennent de : Bibliothèque et Archives nationales du Québec, l’Université McGill, l’Université Concordia, l’Université de Montréal, les Archives des Jésuites au Canada, la bibliothèque de la Compagnie de Jésus, le Musée Stewart et le Centre canadien d’architecture.

Il manque malheureusement à cette liste le fonds de la Bibliothèque du Barreau de Montréal[29]. Réservée aux avocats et à la magistrature du Québec, cette bibliothèque possède, parmi sa collection de plus de quatre-vingt-sept mille volumes, cent quatre-vingt-quinze livres anciens de l’Ancien Régime en latin, en italien et en français, comptant des plaidoyers, des glossaires et commentaires juridiques. Citons, à titre d’exemple, l’Index locupletissimus[30] de Baldo degli Ubaldi, professeur de droit du XIVe siècle dont on édite encore les ouvrages à Venise en 1599 ou le Speculum juris[31] du XIIIe siècle de l’influent Guillaume Durand, oeuvre toujours en vogue à la Renaissance comme dans cette édition publiée à Venise en 1576.

Il est plus que probable que le Département des livres rares de l’Univers culturel de Saint-Sulpice, sis dans le Grand Séminaire de Montréal, contienne également des ouvrages liés à l’humanisme italien. Cependant, cette bibliothèque, d’une richesse inouïe, n’a pu être sondée en ce sens puisqu’elle est fermée au public depuis août 2013.

Encore incomplet en 2011, notre premier inventaire d’environ deux cent cinquante ouvrages conservés à Montréal, liés de près ou de loin à l’humanisme italien, s’inscrit dans un mouvement général de valorisation des fonds patrimoniaux tributaires de l’héritage de l’Italie de la Renaissance et situés à l’extérieur de l’Italie. À preuve, des entreprises semblables de chercheurs à Toulouse et à Caen[32].

Les imprimés des Jésuites et l’altérité

Dans le recueil d’articles Quand les Jésuites veulent comprendre l’Autre. Le témoignage de quelques livres anciens de la collection de l’UQAM (2012)[33], Janick Auberger a réuni des études sur les voyages fictifs et réels de l’Ancien et du Nouveau Monde dans les imprimés anciens des collections de l’UQAM. Dans son introduction, elle déploie les notions de voyages et d’altérité depuis les écrits d’Homère et d’Arrien, ouvrages essentiels au ratio studiorum des écoles jésuites[34]. Les voyages ont fait l’objet d’articles portant sur les lettres des Jésuites d’Orient qui devaient parler aux missionnaires du Nouveau Monde[35], sur une traduction de l’histoire du Mexique selon le point de vue de Cortez[36] et sur l’évangélisation des « barbares » du Pérou par un Jésuite[37] à l’attitude comparatiste et anthropologique. Un saut dans les savoirs géographiques et historiques du Dictionnaire de Charles Estienne[38] rend compte de cette curiosité si typique de la Renaissance, comme en fait foi, à sa façon, l’étude sur le comparatisme entre civilisations modernes et antiques à partir du riche thème du banquet élaboré dans l’ouvrage de Stucki[39]. Le recueil d’articles se clôt par une réflexion sur les Hyeroglyphica de G. P. Valeriano, lettré au savoir fondé sur l’humanisme philologique[40].

Fidèles à l’approche du Groupe de recherche multidisciplinaire de Montréal sur les livres anciens, ces études étaient en lien avec une exposition des livres anciens sur la thématique du voyage, réel ou imaginaire.

Les imprimés de la Réforme et de la Contre-Réforme

Pour les imprimés religieux, notre groupe de recherche a continué à déborder des collections de l’UQAM. Le volume Ouvrages phares de la Réforme et de la Contre-Réformedans les collections montréalaises, paru en 2014, a réuni les treize communications présentées les 13 et 14 avril 2012 au colloque du même nom, tenu en lien avec l’exposition « Le livre de la Renaissance à Montréal »[41].

Les travaux réunis à cette occasion ont remis en question et grandement nuancé l’idée reçue voulant que le Québec ait été très influencé par les écrits de la Contre-Réforme et du Concile de Trente (1545-1560). Dans les faits, parallèlement à ces ouvrages marquants que sont le catéchisme et le missel, conformes aux canons et aux décrets de ce Concile, on relève dans les collections montréalaises quantité d’auteurs du XVe siècle et de la première moitié du XVIe siècle, tant de tradition catholique associée à la Réforme (par exemple, Thomas a Kempis[42] et Érasme[43]) que protestante (notamment Luther avec sa préface de la version protestante de G. Major des Vies des Pères[44]).

Le colloque de 2012 a tiré de l’oubli ces livres anciens de tradition européenne, dont les exemplaires ne sont pas répertoriés dans les catalogues européens ou nord-américains, alors qu’ils méritent de faire partie du réseau international. On retrouve à Montréal :

  • des recueils hagiographiques catholiques et protestants ainsi que les Commentaria urbana de 1506 de R. Maffei, ouvrage très critique de l’hagiographie ;

  • des oeuvres de Martin de Azpilcueta et de Laurent Nagelmaker, dont les ouvrages sur la casuistique et l’indulgence plénière étaient restés jusque-là en marge de la recherche scientifique actuelle et qui ont ainsi pu être replacés dans leur contexte culturel, religieux et aussi artistique[45] ;

  • des textes évangéliques déterminants de l’humanisme religieux, tels ceux des imprimeurs de la famille protestante Estienne[46];

  • ceux sortis des presses lyonnaises de Frellon, proche de la Réforme catholique, et ornés de gravures d’après Holbein[47].

Ces travaux et d’autres ont ouvert de nouvelles pistes, par exemple sur les bibles hébraïques[48], la présence sous-estimée de livres de tradition protestante dans les collections francophones parmi les possesseurs privés[49] ainsi que l’influence réelle, mais méconnue du prédicateur polonais de la Contre-Réforme Hosius sur le grand poète français Ronsard[50].

Enfin, l’article de William Kemp sonde l’information donnée par la typographie elle-même, ce qui le conduit à distinguer dans la typographie renaissante à Lyon des IconesHistorium Veteris Testamenti (1547) de Gilles Corrozet les caractères qui imitaient les italiques de Venise de ceux qui suivaient les romains de Bâle[51].

Les actes de ce colloque mettent en évidence plusieurs aspects inédits de la culture livresque de la Nouvelle-France et de la bibliophilie au Québec. Citons, à titre d’exemples : la volonté d’acheter des livres issus des meilleures officines d’imprimerie européennes, surtout françaises et suisses ; l’intérêt particulier pour les oeuvres humanistes (notamment celles d’Érasme et de la famille Estienne) ; et, de manière générale, une certaine place faite parmi les ouvrages de spiritualité catholique à ceux de sensibilité protestante (quand bien même ceux-ci ont parfois été censurés de leur page de titre ou du nom de leur éditeur, peut-être pour ne pas déplaire à la majorité catholique).

L’exposition à BAnQ en 2012 et 2013

C’est dans le dessein de mieux connaître et faire connaître la collection uqamienne et de déterminer sa spécificité par rapport aux autres collections de livres du XVIe siècle à Montréal que j’ai proposé l’exposition « Le livre de la Renaissance à Montréal », qui s’est étalée de février 2012 à janvier 2013 et dont la préparation a commencé dès l’accueil enthousiaste de ce projet par BAnQ en septembre 2009[52].

Cette exposition, dont j’ai été la commissaire et Richard Virr le conseiller scientifique, s’est faite en partenariat avec l’UQAM, BAnQ et McGill. C’était également un premier pont vers l’élargissement de notre recherche aux collections montréalaises en dehors de l’UQAM.

Les oeuvres exposées et les activités en lien avec l’exposition

Cette exposition de deux cents ouvrages, qui provenaient de sept fonds montréalais[53], a nécessité un important travail sur le terrain, d’abord pour dresser la liste des artefacts de ces fonds (car plusieurs bibliothèques n’avaient jamais constitué de listes d’ouvrages par siècles, mais seulement par auteurs ou titres). Puis, il a fallu sélectionner les plus représentatifs des principales facettes de l’humanisme et rédiger des cartels de cent cinquante mots en visant le grand public cultivé[54] pour des livres dont la plupart n’avaient été décrits que de façon très sommaire. Le premier volet de l’exposition (du 24 février au 12 août 2012) avait comme thème tripartite l’humanisme philologique, religieux et laïque, alors que le deuxième (du 21 août 2012 au 27 janvier 2013) retenait deux sous-ensembles : d’une part, l’historiographie humaniste et d’autre part, les sciences politiques et l’humanisme scientifique.

Parmi les oeuvres les plus remarquables, citons deux ouvrages conservés à McGill :

  • le ms. 154 de la fin du XVe siècle, dont le style des peintures est déjà inspiré de la Renaissance, a été enluminé par deux artistes, le Maître des prélats bourguignons et un assistant[55]. Il est suivi d’un livre de raison tenu, à partir de 1606, par Guillaume II Tabourot, fils de l’écrivain dijonnais Étienne Tabourot, précieux témoignage de l’usage d’un livre de dévotion du XVe siècle en plein XVIIe siècle post-tridentin et de l’importance du parrainage pour asseoir le prestige social parmi les élites de l’époque ;

  • un exemplaire du livre d’Heures imprimé par Gilles Hardouin à Paris en 1516, qui avait déjà été exposé lors de la grande exposition « Caxton » à Montréal en 1897 pour souligner les 400 ans des débuts de l’imprimerie en Angleterre par William Caxton. D’une part, la présence de ce livre évoquait l’intérêt des bibliophiles et collectionneurs montréalais du siècle dernier pour le livre ancien, à la faveur de la résurgence du Moyen Âge et de la Renaissance. Et d’autre part, ce livre est un hybride qui témoigne des débuts de l’imprimerie : imprimé sur parchemin et non sur papier, toutes ses gravures en noir et blanc ont ensuite été enluminées[56].

L’étude des sept collections a montré que sauf exception, la littérature en langues vernaculaires est le parent pauvre des collections. On trouve cependant en langues vernaculaires certains thèmes mieux représentés (par exemple, le Musée Stewart possède plusieurs ouvrages reliés à la « querelle des femmes »). Et s’il y a des éditions anciennes des romans de Rabelais à Montréal, c’est avant tout parce que ce dernier fut médecin que ses publications se retrouvent à la Bibliothèque Osler de McGill, spécialisée en histoire de la médecine. Donc, il y a peu ou pas d’éditions princeps de Montaigne ou de Shakespeare ; la seule exception notable à ce chapitre demeure Érasme, dont les ouvrages ont peut-être davantage été retenus au titre de pédagogue de l’Europe et d’humaniste chrétien, tels ses Apophtegmes. Pourtant, d’autres exemplaires portent toujours les traces de la censure ou de la mise à l’index ou à l’enfer. C’est le cas de son admirable Novum Testamentum (Bâle, J. Froben, 1522) conservé à l’Université de Montréal et dont les pages lacérées à coups de poignard témoignent de la censure dont ce livre fut l’objet à Louvain ou encore de l’exemplaire de ses Colloquiorum familiarum (Bâle, M. Harscher, 1554), légué par le Collège Sainte-Marie à l’UQAM, sur lequel l’étiquette Enfer a été apposée.

La diffusion reliée à l’exposition

Grâce aux moyens de mise en valeur d’une institution comme BAnQ, cette exposition (2012-2013) en partenariat a été bien publicisée et visitée de telle sorte que les conférences ont toutes rempli le vaste amphithéâtre de BAnQ et révélé un grand public curieux et désireux de se cultiver sur le patrimoine des livres anciens conservés à Montréal.

Pour mémoire, signalons une conférence inaugurale de notre part, et des conférences grand public, de Janick Auberger sur les historiens de l’Antiquité depuis Hérodote jusqu’à Machiavel à la Renaissance, une autre de nous-même sur les enluminures des livres d’Heures manuscrits et imprimés conservés au Québec. De plus, Àrayons ouverts – Chroniques de BAnQ a consacré un numéro spécial à divers aspects du livre de la Renaissance (cartographie ancienne, imprimeurs lyonnais, papiers filigranés, dons de livres du XVIe siècle ainsi qu’une entrevue sur l’exposition)[57]. Ajoutons à cela d’autres événements en lien avec l’exposition, par exemple la conférence de David Dorais sur la poésie amoureuse, accompagnée d’un concert de musique de la Renaissance du groupe « Les Idées heureuses », et le colloque sur le livre de la Réforme et de la Contre-Réforme dans les collections montréalaises.

Le catalogue des imprimés de l’UQAM

L’objectif principal de ce projet de recherche était atteint avec la parution aux Presses de l’Université du Québec en 2013 du Catalogue des imprimés des XVeet XVIe siècles dans les Collections de l’UQAM (en versions papier et numérique) avec ses soixante-six titres se déployant en quatre-vingt-neuf volumes.

Le protocole du catalogue et l’équipe de recherche

La préparation du catalogue a été une grande source de découvertes. Seulement, allait-on au bout du compte pouvoir dégager les spécificités de la riche collection patrimoniale de l’UQAM ?

L’équipe sous ma direction, composée de Janick Auberger, Claire Le Brun-Gouanvic et Richard Virr, était épaulée par deux assistants, Sandy Carreiro et Manuel Nicolaon, lesquels, après avoir été formés au sein de l’équipe, ont oeuvré à la description matérielle des livres. Notre protocole de description est dérivé de celui utilisé par Richard Virr et Milada Vlach adopté pour leur catalogue Apud Aldum (2000) sur les éditions aldines conservées à McGill, lui-même tributaire de la méthode de bibliographie matérielle de Philip Gaskell[58]. L’entreprise doit beaucoup aussi aux vingt-six collaborateurs de différents pays qui ont prêté leur précieux concours scientifique de près ou de loin à l’élaboration des notices, que ce soit pour un filigrane, une reliure ou un ex-libris illisible.

La portée scientifique et sociale du catalogue

La rédaction de ce catalogue, selon les paramètres de la bibliographie matérielle, a permis de décrire, de comparer et d’apprécier les caractéristiques propres à ces soixante-six livres qui sont tous en latin, sauf onze (cinq en grec, cinq en français et un en allemand), et qui démontrent le degré de culture classique de leurs possesseurs. Ces précieux témoins de l’histoire du livre et des débuts de l’imprimerie ont tous une valeur littéraire, historique, philosophique ou artistique.

Les imprimeurs européens les plus en vue sont représentés dans cette collection, y compris les grandes dynasties des Gryphe, des Estienne et des Plantin. Toutefois, en l’absence de documents explicatifs accompagnant les divers legs d’institutions antérieurs à 1969, étions-nous devant un amas, certes précieux, mais hétéroclite de livres ? Ou alors existait-il un lien souterrain les reliant tous d’une façon ou d’une autre ? Une ou des vocations particulières pouvaient-elles être assignées à cette collection de l’UQAM ?

Par comparaison aux autres collections de livres du XVIe siècle conservées à Montréal, l’humanisme de la Renaissance qui ressort de la collection uqamienne se démarque de façon originale et tripartite :

  • tout d’abord s’impose la présence affirmée de l’humanisme historiographique, qui comprend les auteurs de l’Antiquité, mais aussi ceux de la Renaissance européenne, ouvrages marqués par cette curiosité pour l’autre, qu’il soit contemporain d’Homère ou de Cortez ;

  • l’humanisme philologique brille aussi avec les ouvrages de référence lexicographiques et ceux destinés à servir de manuels pour diffuser un savoir hérité de l’Antiquité et de la Renaissance italienne ;

  • quant à la présence de l’humanisme religieux, la Contre-Réforme est mieux représentée que ne l’est la Réforme. Par ailleurs, malgré le militantisme doctrinal de la Contre-Réforme catholique, les auteurs protestants sont beaucoup plus présents qu’on aurait pu le croire au départ. Quel meilleur exemple que la version des Vitae Patrum de G. Major de 1544 préfacée par nul autre que Martin Luther, avec toutefois une bonne précaution : l’étiquette Enfer apposée sur le plat intérieur de sa magnifique reliure allemande d’époque !

Cette collection de livres de l’UQAM constitue un héritage précieux des débuts de l’imprimerie européenne et de sa réception en sol québécois. Pensons à l’incunable vénitien de 1482, le Pomponius Mela, ou encore à cette édition des Commentaires de la Guerre des Gaules de Jules César dont il ne reste plus que huit exemplaires de par le monde. Au surplus, ces livres sont aussi importants pour l’histoire de la Nouvelle-France comme celui de Torsellino cité plus haut sur le culte marial de Lorette en Italie et sa réplique en Nouvelle-France. Notre collection renferme aussi les textes fondateurs du ratio studiorum de l’éducation humaniste de la Renaissance fondée sur les sources de l’Antiquité gréco-romaine avec ses éditions d’Homère, de Platon et de Cicéron, qui ont eu une influence durable sur l’enseignement des humanités au Collège Sainte-Marie jusqu’au XXe siècle.

Les trouvailles de tous ordres ont été surprenantes lors de la préparation du catalogue. Citons la redécouverte de deux livres égarés dans les collections de l’UQAM :

  • un tome de la Somme d’Antonin le Florentin publié à Bâle en 1511, oublié depuis 1969 dans l’Annexe de la bibliothèque ;

  • l’inestimable Americae parsVI de Theodor De Bry, avec sa carte pliée de la Floride, restée intacte. Ce fascicule dormait entre deux autres livres.

Parmi les conséquences imprévues de la publication du catalogue, deux sont à souligner. Sur le plan scientifique, la Bibliothèque centrale de l’UQAM a décidé d’entreprendre la correction de ses notices d’après celles de notre catalogue. En termes de visibilité, l’université a acheté quelques centaines d’exemplaires afin de les offrir comme l’un de ses cadeaux institutionnels aux invités de marque, ce qui assure une certaine diffusion à ce patrimoine des humanités classiques hors de nos frontières.

Retombées artistiques de notre projet

Au cours des travaux de notre groupe de recherche, la relève a apporté des projets novateurs qui élargissent les horizons d’investigation à d’autres domaines, tout en restant en lien avec le livre ancien et son illustration.

Ainsi en est-il du projet postdoctoral de l’artiste Dimo Garcia de reprendre les techniques des enlumineurs et des imaginaires dans les livres d’Heures du XVe siècle conservés à Montréal, pour transposer et réactualiser les scènes bibliques dans l’espace montréalais du XXIe siècle. Sa série de quatorze miniatures se proposait d’enrichir la réflexion sur la peinture de la lumière surnaturelle et du sacré[59]. La scène du Massacre des Innocents sous Hérode dans le ms. McGill 109 – livre d’Heures exécuté dans les Flandres avec son architecture typique pour l’enluminure et sa bordure caractéristique en trompe l’oeil – offre un bon exemple de sa démarche (voir image 2) [60]. En effet, Dimo Garcia reprend l’habitude de la peinture du Moyen Âge de la « disjonction historique » selon E. Panofsky, qui consiste à déplacer une scène biblique, par exemple, dans d’autres lieux et temps historiques, en l’occurrence dans un paysage urbain des Pays-Bas méridionaux, qui est celui de l’artiste flamand. Dans la réactualisation de Dimo Garcia, cette tragédie, qui laisse indifférents les passants à l’arrière-scène, a été transposée, cette fois, dans les rues d’un quartier populaire de Montréal (voir image 3), où l’image revêt une dimension humaine et spirituelle qui traverse le temps[61].

Le projet en cours sur les livres d’Heures conservés au Québec

Cette déambulation depuis 2004 des membres de notre groupe de recherche à travers les collections montréalaises, composées de manuscrits et d’imprimés, a permis de prendre conscience du nombre et de l’intérêt que représentaient les livres d’Heures. Nous avons vu émerger petit à petit un nouveau corpus qui pourrait faire l’objet d’un catalogue raisonné. Ce corpus comprend dix-huit manuscrits, sept imprimés et trente-quatre folios détachés conservés dans huit fonds du Québec, montréalais pour la plus grande part[62].

Un nouveau projet a donc été entrepris, qui concerne spécifiquement les livres d’Heures conservés au Québec. L’équipe de recherche, subventionnée par le CRSH (2014-2018), est composée des collaborateurs Ariane Bergeron, Geneviève Samson et Richard Virr, de nos agentes de recherche Johanne Biron et Helena Kogen ainsi que de notre assistante de recherche Sarah Cameron-Pesant.

Richesse et diversité des manuscrits

D’entrée de jeu, on peut se demander à quoi attribuer la grande diversité des styles parmi ces manuscrits enluminés complets ou ces folios détachés.

Plusieurs manuscrits ont été fabriqués en France et dans les Flandres, soit pour le marché local, soit pour exportation en Angleterre et se déclinent en plusieurs styles régionaux : parisien, rouennais, bourguignon, ganto-brugeois et hennuyer, pour ne nommer que ceux-là. On compte, en outre, quelques enluminures allemandes d’Augsbourg et d’autres italiennes de grande qualité.

S’agit-il d’un amas hétéroclite réuni au gré d’achats et de dons ? Une enquête de Richard Virr[63] à partir des registres de commande de livres et de la correspondance du premier conservateur de McGill met au jour la politique d’achat visionnaire du bibliothécaire Gerhard Lomer pendant les années 1920 et 1930, qui, en plus d’enrichir la bibliothèque de McGill grâce à des missions d’achat fructueuses à l’étranger, notamment en Angleterre, avait formé le projet d’un musée.

Ce projet muséal, ouvert au grand public, aurait fait office, à l’intérieur même de la bibliothèque, d’un condensé de l’histoire du livre manuscrit et imprimé ainsi que de l’illustration tant enluminée que gravée. D’où ces achats si variés d’artefacts représentatifs de l’évolution du manuscrit et de l’enluminure, interrompus par la Grande Dépression et la Deuxième Guerre mondiale. Outre l’élément fondateur et structurant du projet de musée pour cette collection, la correspondance de Lomer fait également entrevoir une enviable concertation entre le bibliothécaire qui achète, et les philanthropes désireux de financer la constitution d’un riche fonds de manuscrits pour cette collection.

Bases de notre projet de recherche

Méthodologie

Les protocoles de description codicologique retenus pour les manuscrits complets s’inspirent des grands catalogues nationaux de France, d’Angleterre ou encore d’institutions muséales comme celui de Rowan Watson[64], mais également des descriptions détaillées consacrées à de petites collections telles que celle très fouillée de l’abbaye d’Einsiedeln par Miriam Milman[65], faite grâce aux ressources de la codicologie, de l’histoire de l’art et de la littérature de dévotion des XVe et XVIe siècles. Pour les folios détachés, des catalogues spécialisés comme celui sur les enluminures détachées du Louvre sont fort utiles[66]. Enfin, pour les livres d’Heures imprimés, la méthode de la bibliographie matérielle de nos travaux catalographiques antérieurs a été reprise.

Au-delà des nombreuses références bibliographiques ainsi que les fonds d’archives et les correspondances sur lesquelles nous nous appuyons, notre approche est de considérer le livre d’Heures dans sa totalité matérielle (texte, image, reliure, provenance, etc.) et de tenir compte de sa place dans la vie spirituelle, artistique et sociale de son époque. Bref, il paraît pertinent de croiser plusieurs méthodes et disciplines afin de décrire ces artefacts aux multiples facettes, puis d’ajuster, au besoin, nos méthodes face aux particularités rencontrées, car le genre du livre d’Heures se révèle moins fixe qu’il n’y paraît au premier abord.

Aspects traités dans le catalogue

La description des livres d’Heures manuscrits dans nos collections implique de les décrire quant à leur provenance, leurs usages liturgiques, leur contenu, leur décor secondaire, leur reliure, mais aussi d’autres particularités qui tiennent aux façons de travailler des ateliers d’enlumineurs. Par exemple, il est courant que plus d’un artiste travaille à l’exécution de l’enluminure d’un livre d’Heures[67]. Outre cela, les traits de chaque manuscrit font en sorte que les chercheurs ne peuvent passer à côté de leur valeur historique. Ainsi en va-t-il du livre de raison ajouté au ms. McGill 154 que notre groupe a décidé d’éditer pour son intérêt pour la Bourgogne[68].

Le cas des folios détachés

Une difficulté intrinsèque de la recherche sur les manuscrits enluminés concerne les folios détachés : ce sont des objets uniques qui proviennent de manuscrits démembrés et dispersés.

Le recours à la notion de folios manuscrits « comparables » utilisée par les historiens de l’art pour établir des datations et des filiations artistiques entraîne d’importants coûts de reproduction de ces images en couleur et des droits de reproduction. Pourtant, ces enluminures, déterminantes pour les attributions, gagnent à être reproduites en couleur, non seulement pour le plaisir des yeux, mais en raison de la palette de couleurs propre à un enlumineur ou à ses disciples. Il n’y a qu’à penser aux tons si caractéristiques de vert et de rose du Maître de Bedford, grâce auxquels le folio détaché de l’Annonciation conservé au Musée des beaux-arts de Montréal[69] a pu être attribué au style de son atelier.

Les gravures

Pour les livres d’Heures imprimés, certes, leur iconographie en noir et blanc paraît moins spectaculaire que les enluminures des manuscrits. Qu’à cela ne tienne, les éditions prolifiques de l’imprimeur Philippe Pigouchet pour le libraire Simon Vostre, dont nos collections québécoises conservent quatre exemplaires (deux à McGill, un rehaussé à l’aquarelle à l’Univers culturel de Saint-Sulpice et un au Musée de l’Amérique francophone de Québec), sont les témoins privilégiés de l’évolution de la gravure comme art autonome, ainsi que l’illustrent leurs gravures par Jean Pichore, artiste sensible aux influences allemandes d’un Dürer et italiennes d’un Mantegna[70]. Quant aux productions hybrides, celles-ci sont l’occasion de saisir sur le vif la transition qui s’opère vers la standardisation du texte imprimé par opposition à la personnalisation encore possible de l’image de chaque exemplaire par la peinture (ou non) des gravures en noir et blanc. Dans le cas déjà mentionné des Heures imprimées de 1516 de G. Hardouin, sur les trois exemplaires survivants de par le monde de cette édition, les gravures de l’un sont restées en noir et blanc (Paris, BnF), celles d’un autre ont été peintes avec un chromatisme dominé par le bleu (coll. privée H. Tenschert en Suisse) tandis que c’est le rose qui prime dans celles de McGill[71].

Usage des livres d’Heures

Que ces livres d’Heures d’origine européenne soient manuscrits ou imprimés, l’étude de leur provenance, à partir des documents d’archives, présente sous un éclairage nouveau leur présence et leur rôle dès les débuts de la Nouvelle-France. Ainsi, grâce à des recherches dans les archives des Jésuites, Johanne Biron a pu établir que certains livres d’Heures ont été lus dans la colonie du XVIIe siècle, même durant les affres de la torture. De plus, les Hospitalières de Québec en ont réclamé à plusieurs reprises en France pour le soin de l’âme de leurs malades, dans des requêtes inscrites à la suite des Relations des Jésuites de 1653-1654 et de 1664-1665. La répétition des demandes sous-entend la destruction ou la dispersion d’un grand nombre de livres d’Heures. En revanche, avec le temps, certains livres d’Heures sont passés d’objets de dévotion à objets de bibliophilie et de fierté patrimoniale, comme l’illustrent les deux livres d’Heures conservés par les Jésuites qui furent exposés plusieurs fois aux XIXe et XXe siècles, y compris à l’exposition universelle de 1904 à St-Louis au Missouri[72].

Les reliures

L’examen des reliures d’une dizaine de livres d’Heures manuscrits a mené à ajuster notre approche pour la description de deux types de reliures. Plusieurs reliures européennes anciennes médiévales et renaissantes sont d’origine, mais on trouve aussi des cas de restauration en Amérique du Nord, selon des esthétiques qui ont évolué[73].

Les livres d’Heures imprimés dans l’évolution des idées religieuses

Les livres d’Heures imprimés faisant partie de notre corpus permettent de suivre l’évolution de l’histoire du livre et les progrès de l’imprimerie pour l’iconographie, la mise en page et la reliure. En outre, leur contenu textuel et spirituel va se standardiser avec le Concile de Trente, qui impose l’usage de Rome à la place des usages liturgiques régionaux, alors que certaines tentatives, peu observées jusqu’ici, cherchent à présenter les prières en français plutôt qu’en latin pour s’adapter au nouveau contexte religieux de la pré-Réforme, voire à introduire de la musique notée à la fin du XVIe siècle.

C’est le cas pour le seul folio détaché imprimé conservé à McGill, qui après en avoir laissé plus d’un perplexe par son iconographie très peu conventionnelle de la Passion du Christ, s’est avéré être un folio des Heures de Nostre Dame de Pierre Gringore tiré de l’editio princeps parisienne de 1525 qui a été rehaussée à l’aquarelle. Cette édition fut interdite par le Parlement de Paris, sur la recommandation de la Faculté de théologie de la Sorbonne, en principe parce que les psaumes étaient en français, chose interdite alors, malgré le latin relégué dans les marginalia. Toutefois, on peut aussi supposer une réaction de l’institution parlementaire à la gravure, jugée blasphématoire, du lorrain Salmon. Celui-ci avait représenté le poète et dramaturge Gringore à la place du « Christ aux outrages » pour exprimer la profonde souffrance de ce Grand Rhétoriqueur de voir le roi lui préférer des auteurs italiens pour composer les entrées solennelles[74]. D’ailleurs, cette gravure fut changée dans les éditions subséquentes, mais non le texte français.

Parmi les imprimés, outre les quatre post-incunables qui sortent de l’officine parisienne de Philippe Pigouchet pour Simon Vostre, deux autres sont post-tridentins. L’un d’eux, publié par Jamet Mettayer en 1583, a été commandité par le roi Henri III. Sa conformité au Concile de Trente se remarque par l’usage liturgique de Rome et le contenu doctrinal, entre autres l’énumération des bonnes oeuvres nécessaires au salut. Le goût personnel du roi pour la musique sacrée se manifeste par l’insertion, rarissime dans un livre d’Heures, d’un fascicule musical imprimé par Le Roy et Ballard, les imprimeurs du roi en musique[75]. Cet imprimé tranche avec tous les autres livres d’Heures et redéfinit le genre en transformant la dévotion privée du livre d’Heures en dévotion collective réservée à la congrégation des Pénitents blancs fondée par le roi.

Diffusion prévue

En harmonie avec la tradition de nos travaux jumelés à des expositions de livres anciens, nous préparons une exposition au Musée des beaux-arts de Montréal sur les livres d’Heures pour l’automne 2018, à partir d’une sélection de manuscrits, imprimés et folios détachés conservés au Québec. Il est aussi prévu, dans ce même lieu, un colloque en lien avec cette exposition pour poursuivre nos enquêtes à travers ce patrimoine livresque ancien avec la même double perspective utilisée jusqu’ici, c’est-à-dire celle de l’histoire du livre manuscrit et imprimé européen et celle de sa réception en sol québécois.

Conclusion et recommandations

Conclusion

Parmi les diverses retombées des travaux du Groupe de recherche multidisciplinaire de Montréal sur les livres anciens, retenons que grâce aux expositions de livres, celui-ci a resserré les liens avec les conservateurs de plusieurs fonds québécois et en a tissé de nouveaux avec le grand public cultivé. Surtout, grâce aux diverses publications du groupe et au catalogue raisonné de 2013, les manuscrits et livres anciens de l’UQAM inventoriés, catalogués et étudiés en détail seront désormais intégrés au patrimoine historique et littéraire européen, avec les erreurs de catalogage corrigées et les omissions comblées. Et peut-être voudra-t-on s’inspirer d’une méthode de travail pour qui voudrait décrire en profondeur les collections méconnues des XVe et XVIe siècles d’autres bibliothèques québécoises, dont les inventaires et les études entamées par notre groupe ont fait connaître la richesse, l’originalité et la variété.

Avec le recul, il apparaît que, selon toute probabilité, la constitution du patrimoine livresque manuscrit légué à l’UQAM corresponde au besoin de l’ancienne École des beaux-arts de Montréal de fournir à ses élèves des spécimens d’écritures anciennes, de mise en page, de lettrines et d’enluminures provenant de siècles différents. Quant au patrimoine imprimé de cette période, il semble que son principe d’organisation ait été influencé par le désir de réunir des imprimés se moulant sur l’idéal du ratio studiorum d’une éducation classique européenne fondée sur les écrivains et historiens de l’Antiquité classique, que la Renaissance italienne, puis européenne redécouvre et réédite selon les critères de l’humanisme philologique. Ce patrimoine est aussi caractérisé par les écrits des Jésuites sur leurs missions à l’étranger ainsi que leur intérêt pour la Réforme catholique et protestante et leur promotion de la Contre-Réforme catholique.

Pourtant, nonobstant l’atteinte de nos objectifs de recherche, il reste beaucoup à faire, tant pour les collections de livres de l’Ancien Régime à l’UQAM que pour celles d’autres fonds montréalais. Pour celles de l’UQAM, nous avions placé, dès 2004, sur le site Internet de notre groupe de recherche[76] la liste des livres des XVIIe et XVIIIe siècles, liste d’une cinquantaine de pages pour la période classique et de cent quatre-vingt-dix pour le siècle des Lumières afin de donner un premier aperçu de ces livres et dans l’espoir de susciter l’intérêt et la curiosité des spécialistes de ces périodes. En nombre, ces livres dépassent de beaucoup les ouvrages des siècles antérieurs (pour donner un ordre de grandeur, la liste des manuscrits se limitait à une page et celle des imprimés des XVe et XVIe siècles se déployait sur sept). Si les livres des XVIIe et XVIIIe siècles ne semblent pas avoir encore suscité d’études fouillées ou même d’intérêt à mieux les connaître, ils présentent cependant des attraits certains.

Bien sûr, plusieurs de ces ouvrages du XVIIe siècle, plus souvent rédigés ou traduits en français qu’en latin, sont davantage tournés vers les questions religieuses avec des éditions de la Bible, des écrits sur l’Histoire sainte et la théologie, ou encore axés sur différentes sensibilités religieuses comme ceux de R. Bellarmin, de F. De Sales, de Ch. Borromée et de C. Jansenius. On dénombre toutefois les dictionnaires de Moreri, de Furetière, les remarques de Ménage, une édition des Voyages de 1613 de S. de Champlain et de l’Historiae Canadensis seu Novae Franciae de 1664 de F. Du Creux pour ne nommer que celles-là. Pour le XVIIIe siècle, contentons-nous de signaler sur les rayons de la bibliothèque les dix-sept volumes de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1765) ainsi que les quatre-vingt-douze (1785-1789) des Oeuvres complètes de Voltaire et d’autres titres avant, sans négliger les cent vingt-sept de l’Histoire naturelle de Buffon (1798-1808). Et pour une raison qui demeure mystérieuse, les livres rares conservent les deux seules traductions en italien (de 1792 à Lyon et de 1795 à Londres) des Lettres d’une péruvienne (1747) de Françoise de Graffigny tandis que l’anglais occupe une plus grande place, surtout après les années 1760, pour les raisons que l’on sait.

Pour revenir aux autres fonds montréalais portant sur la Renaissance, l’exemple de la découverte d’imprimés du XVIe siècle liés à l’humanisme italien dans la Bibliothèque du Barreau de Montréal montre que l’état des lieux n’est pas chose complètement terminée, de telle sorte qu’il n’est pas exagéré de penser que d’autres fonds réservent de belles découvertes. D’autres bibliothèques sont connues et recèlent des livres anciens d’une grande richesse comme le Département des livres rares de la bibliothèque de l’Univers culturel de Saint-Sulpice au Grand Séminaire de Montréal, qui n’a pas encore fait l’objet d’un catalogage détaillé. Terminons avec deux éléments qui n’ont pas reçu les suites qu’ils auraient méritées. Le premier concerne les folios détachés (manuscrits et incunables) qui servaient à renforcer des reliures. Ceux-ci ont été découverts par le relieur Philippe Beaudouin dans les années 1930 dans les reliures de livres imprimés des Jésuites, des Sulpiciens et de la Bibliothèque du Barreau de Montréal. Cet inventaire précieux ne comporte cependant ni datation ni description détaillée[77]. Le second se rapporte au répertoire fort détaillé des incunables conservés à l’Université de Montréal, réalisé par Anne-Marie Légaré sous la direction de Hugues Schooner, mais celui-ci reste toujours inexploité par les chercheurs[78].

Dans ce contexte, il serait prématuré, voire téméraire, de tirer des conclusions théoriques définitives sur le patrimoine médiéval et renaissant des collections montréalaises.

Recommandations pour une politique culturelle de la conservation du livre ancien

Notre voeu est que les contributions de notre groupe de recherche, qui portent, somme toute, sur une petite part de l’inventaire des livres de l’Ancien Régime au Québec, celle du Moyen Âge et de la Renaissance, servent à mieux faire connaître ce patrimoine, à outiller la relève et surtout, à attirer l’attention de nouveaux chercheurs sur d’autres fonds.

Quant à nos institutions, bibliothèques de livres rares ou musées, si celles-ci ont eu le mérite insigne d’avoir su, au cours des siècles, conserver ou léguer ces artefacts, elles manquent cependant cruellement de moyens pour les restaurer. On note parfois, en effet, des pertes picturales aux enluminures, des déchirures aux gravures, des reliures aux nombreux plats détachés et d’autres aux cuirs usés ou déchirés qui laissent entrevoir les ais de bois biseautés (voir image 1).

Les chercheurs assistent, impuissants, à leur lente détérioration, les fonds des agences subventionnaires ne permettant pas ce genre d’interventions dont dépend pourtant la suite de ces incursions dans le monde livresque. Il serait heureux qu’une fondation ou un mécène, à défaut des ministères concernés, se préoccupe de cet aspect de la conservation du patrimoine collectif.

Appendices