Entretien

 

Entretien avec Marc Quaghebeur. Henry Bauchau : trois décennies d’amitié[1][Record]

  • Christiane Kègle

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  • Propos recueillis par
    Christiane Kègle

Henry avait fait une première tranche d’analyse avec Blanche Reverchon-Jouve, entre 1947 et 1950 ; puis une seconde avec Conrad Stein, au milieu des années 1960 ; enfin, des entretiens avec le Dr Dreyfuss, admirablement relatés dans le Journal intitulé Dialogues avec les montagnes. Ces trente-huit entretiens se déroulent entre 1968 et 1971, ils correspondent à la genèse du Régiment noir et à l’accélération de la création plastique de l’écrivain. Blanche est un personnage central du premier roman, La Déchirure, où elle apparaît sous le nom de « la Sybille ». À Paris, Henry cherche à survivre en effectuant un travail non plus de directeur d’établissement mais de thérapeute. Il exerce dans un hôpital de jour pour adolescents, à la Grange Batelière. Dans ses fonctions, il rencontre l’enfant qu’il appelle Lionel et qui va donner lieu à l’écriture de L’Enfant bleu, une rencontre majeure dans sa vie. À Paris, il retrouve Marie-Claire Boons, une compatriote, ou Alain Badiou, qu’il admire. Il suit des séminaires d’orientation lacanienne à Paris VII. Il tient des conférences, publie des articles qui sont reçus dans des milieux plutôt marqués par Lacan (Henry n’en reste pas moins plutôt jungien), il y a de la sympathie autour de lui, mais il est en situation marginale comme en Belgique, où il conserve certes de vieilles amitiés : André Molitor, Jean Sigrid, ou René Micha. À mes yeux, Henry n’est pas un vrai lacanien, il n’en a pas la langue d’ailleurs, il le dit lui-même, il croit aux archétypes. Sa pratique clinique, c’est autre chose, une approche davantage plurielle. Henry se tourne assez vite vers une pratique privée en parallèle avec son travail en institution, et qui prendra de plus en plus d’importance et d’autonomie avec le grand âge. Ce qui, évidemment, s’explique aussi par les nécessités de la survie. Qui plus est, pour un homme âgé, la clinique de jour à l’hôpital était devenue une très lourde charge. À partir du moment où le couple s’installe Passage de la Bonne Graine, près de la Bastille, dans un ancien atelier que Laure transforme en un très agréable appartement, Henry peut ne plus devoir bouger sans cesse dans Paris, qui le fatigue, et recevoir chez lui. Il doit avoir eu une assez grosse pratique. Je l’ai connu alors qu’il vivait à la Bonne Graine, recevant ses patients, qui arrivaient par la porte arrière, sur un divan au-dessus duquel il y avait un tableau de Martine Colignon, « La Sybille », représentant Blanche Reverchon-Jouve, qu’il m’a donné pour les AML et qui s’est trouvé dans mon bureau jusqu’à la fin 2018. Derrière son bureau, une armoire germanique avec des fleurs. Un beau bahut ! Jusqu’au moment où il part à Louveciennes, dans la banlieue verte de Paris, il a une pratique régulière d’analyste. À partir de 2005-2006, il n’est pratiquement plus qu’écrivain. C’est un très vieil homme, au début encore assez vert. Nous allions nous promener en dehors de la maison par le parc et en des espaces un peu plus sauvages. De très très beaux souvenirs. C’est là qu’il me parle de l’autofiction qu’il eût voulu écrire et qui prendra la forme des récits presque autobiographiques, L’Enfant rieur et Chemin sous la neige, sur lesquels il y aurait beaucoup à dire, qui n’ont pas atteint la dimension fictionnelle à laquelle il avait rêvé – les changements, transparents, de tel ou tel patronyme (pour le chanoine Leclercq ou pour André Molitor, par exemple) ne créant pas une fiction mais permettant de dire qu’il ne s’agit pas tout à fait de souvenirs historiques, souvenirs jamais vérifiés par ailleurs. …

Appendices