Article body

En ancrant le récit de son roman L’homme sans qualités dans les quelques mois précédant la Grande Guerre, Robert Musil ne pouvait passer sous silence le phénomène de la nation. Encore aujourd’hui, les premières décennies du 20e siècle européen sont souvent caractérisées par l’omniprésence des nationalismes. L’oeuvre de Musil, contrairement à plusieurs écrits de cette époque, ne cherche pas à rendre compte de l’émergence sociohistorique de la nation ou des conséquences politiques des nationalismes. Il s’intéresse plutôt à mettre en lumière ce que j’appelle « un sens vécu du rapport à la nation » ; soit les discussions et les actions de coulisses portant sur ce qui est ou devrait être tenu pour national, ou encore la relation qu’un individu peut entretenir avec de tels éléments ou envers diverses entités sociopolitiques. En me penchant sur cet aspect du roman, je propose d’explorer le rapport à la nation orchestré par Musil, tel qu’il aurait pu être vécu au début du 20e siècle en Autriche-Hongrie : un empire déclinant, à cheval entre la nouvelle Europe des États-nations et l’ancienne Europe des empires.

L’écriture romanesque se prête particulièrement bien à l’exploration du sens vécu. En donnant accès aux réflexions et aux actions des personnages du roman, Musil dépeint – sur un ton parfois dramatique, par moment essayiste, et souvent teinté d’ironie – les rapports qu’entretiennent ses personnages envers diverses entités sociopolitiques. Il les met en scène principalement, mais non exclusivement, lors des réunions du comité de l’Action parallèle et des discussions l’entourant. Ce groupe de réflexion a pour objectif de préparer la célébration en 1918 du 70e anniversaire du règne de François-Joseph I, empereur d’Autriche et roi de Hongrie. Cette structure politique fait de cet empire une double monarchie (kaiserlich und königlich, impérial et royal), d’où le terme « Cacanie » (Kakanien) – de l’abréviation K.u.K. – utilisé par Musil pour désigner l’Autriche-Hongrie. L’Action a pour but de découvrir l’idée centrale sur laquelle édifier l’événement national entourant le jubilé de François-Joseph I ; un événement qui montrera au monde entier la grandeur de l’Empereur, de la Culture autrichienne et de l’unité indestructible du peuple austro-hongrois. Cette tâche s’avère cependant difficile à réaliser.

L’exercice du comité de l’Action imaginé par Musil, tel que je l’explore dans cet article, fait émerger une réflexion sur le sens vécu du rapport à la nation. En m’intéressant tout particulièrement aux activités de ce groupe de réflexion et aux situations qu’il engendre, je tente d’abord de comprendre les relations qu’entretiennent deux personnages du récit envers l’Autriche-Hongrie, son peuple et la Cacanie : Leinsdorf et Ulrich. Je me penche ensuite sur l’un des chapitres du roman qui révèle et cristallise la divergence de sens que revêt la nation dans le vécu des deux personnages. Ainsi, je suis à même de mettre en lumière un rapport à la nation aujourd’hui révolu, romancé par Musil dans le quotidien d’individus vivant aux premières loges des transformations politico-administratives européennes du début du 20e siècle.

1 Europe, Empire et Cacanie : vivre ensemble et sembler vivre

Les considérations de Musil portant sur le sens vécu de la nation, mises en scène dans les rapports qu’entretiennent ses personnages avec l’Autriche-Hongrie, son peuple et la Cacanie, portent d’abord et avant tout sur une réflexion du vivre ensemble : une thématique centrale au roman, abordée sous l’angle national, mais notamment aussi religieux et juridique. Ce vivre ensemble auquel je m’intéresse, Musil, sans aucun doute conditionné par les questionnements et les évènements de son époque, l’interpelle sur un fond d’enjeux liés à diverses entités sociopolitiques : celles mêmes au sein desquelles – et avec lesquelles – se joue le rapport à la nation. Avant de me pencher à proprement parler sur le sens vécu de la nation, il me paraît donc important de brièvement distinguer et contextualiser les entités auxquelles Musil fait référence.

L’Autriche est l’un des points névralgiques de l’histoire des puissances européennes. Il suffit de penser à la monarchie des Habsbourg qui, du 16e au 19e siècle, règne à un moment ou un autre sur la plupart des régions européennes. À la suite des guerres napoléoniennes du début du 19e siècle, les Habsbourg perdent une grande partie de leurs acquis territoriaux. Confinés au centre de l’Europe, leur influence ne s’exerce désormais principalement qu’au sein de l’Empire d’Autriche. Lors de la guerre qui l’oppose au Royaume de Prusse en 1866, ses alliés germaniques lui viennent en aide. En vain. Quelques années plus tard, la Prusse se hisse à la tête de l’Empire allemand : le premier État-nation germanophone. Entre-temps, l’Autriche, affaiblie par sa défaite, voit son pouvoir impérial contesté au sein même de son Empire. L’une de ses nombreuses minorités ethniques, celle issue du Royaume de Hongrie, aspire à une plus grande reconnaissance. C’est ainsi que se conclut en 1867 l’entente austro-hongroise. L’Empereur d’Autriche François-Joseph I devient aussi roi de Hongrie, Empereur-Roi de la double monarchie de l’Empire austro-hongrois. À Vienne, au coeur de cet Empire, se joue la trame narrative du roman de Musil.

D’entrée de jeu, le narrateur nous interpelle à ne pas se soucier de l’endroit dans lequel le récit se déroule, qu’il s’agit d’une grande ville aux mêmes traits et caractéristiques que toutes les grandes villes. Néanmoins, il admet tout aussi rapidement que cette insouciance ne vaut pas pour tous ses résidants. En observant les vêtements, les tenues et le parler distingués de deux individus remontant une rue, le narrateur avance que ceux-ci savent « dans les plus fins dessous de leur conscience » qui ils sont et que leur place est « bien dans une capitale d’Empire ». Ils appartiennent visiblement, ajoute-t-il, « à une classe privilégiée » (Musil 1995 [1930] : 12). Cette perception de traits distincts, liés par le narrateur à une classe privilégiée, suggère que la relation qu’entretient un individu envers la capitale de l’empire varie selon la classe à laquelle il appartient, ce qui en module son expérience. L’origine et la signification de ces distinctions ne sont pas immédiatement précisées, mais elles ne tardent pas à émerger et à devenir centrales au roman.

Au chapitre intitulé La Cacanie (ibid. : 38-43), le narrateur nous en apprend davantage sur le système politico-administratif dans lequel se déroule le récit. Bien qu’il semble évoquer avec regret le passé révolu de l’Empire d’Autriche, il précise que ce n’est qu’à l’écrit que le pays se nomme aujourd’hui « Monarchie austro-hongroise ». Dans la vie de tous les jours, il se fait toujours appeler « Autriche ». Le narrateur suggère que l’attachement à l’Autriche demeure bien vivant dans le coeur de plusieurs citoyens. Ce pays relativement nouveau qu’est l’Autriche-Hongrie, ici la Cacanie et sa double monarchie, n’est cependant pas exempt « de choses curieuses » (Musil 1995 [1930] : 41). Cet État et son système politico-administratif cacanien (fictif de par son nom, bien qu’inspiré d’assisses réelles), le narrateur nous le décrit comme suit : « La Constitution était libérale, mais le régime clérical. Le régime était clérical, mais les habitants libres penseurs. Tous les bourgeois étaient égaux devant la loi, mais justement, tous n’étaient pas bourgeois » (ibid.). Ce qui est ici qualifié de « curiosités » propres à la Cacanie par le narrateur devient, après qu’un groupe d’individus ait eu pour tâche de se pencher sur l’essence de l’Empire et de son peuple, problématique, voire douteux.

Les individus de ce groupe sont les membres de l’Action parallèle. Sa création vient principalement en réponse aux activités de l’Empire allemand visant à célébrer les trente ans de règne de son Empereur en 1918. Or, cette année correspond aussi au 70e anniversaire du jubilé de François-Joseph I. De peur que l’Allemagne utilise cet événement pour marquer les esprits européens à ses dépens, l’Empire austro-hongrois décide d’organiser une année complète de célébrations. Elle souhaite ainsi faire l’éloge de la Culture autrichienne à travers l’Europe, afin de démontrer la vitalité et l’unité du peuple austro-hongrois autour de son Empereur lors de l’année de son jubilé. L’objectif de l’Action parallèle est de découvrir l’idée fondatrice de cet événement national, et de mettre en place les moyens nécessaires pouvant faire jaillir le patriotisme du peuple.

L’instigateur principal de cette démarche, Son Altesse le comte Leinsdorf, est le grand patriote autrichien du roman. Convaincu du bien-fondé de sa mission, mais surtout de l’indubitable succès auquel elle est destinée, le comte devient aussi ironiquement la source de l’échec de l’entreprise de l’Action. Incapable de par sa position sociale d’aborder une véritable réflexion sur le modèle du vivre ensemble de l’État-nation vers lequel tend de plus en plus de pays européens, il se cantonne plutôt sur l’ordre prévalant en Autriche-Hongrie ; un ordre qui lui est favorable, et sans aucun doute le seul qu’il connaisse : la monarchie impériale.

À l’instar de la très grande majorité des empires ayant vu le jour en Europe, à l’exception de l’Allemagne, l’Empire austro-hongrois ne correspond pas un État-nation à proprement parler. La population de l’Autriche-Hongrie est en grande partie composée de minorités ethniques, de différentes nations ne possédant pas leur propre système étatique. La fracture sociale entre le peuple et la classe dirigeante n’est donc pas seulement liée à la noblesse et à ses bénéfices héréditaires, elle est aussi liée à l’ethnicité : une fracture à laquelle les citoyens d’Europe sont plus sensibles depuis la Révolution française. En refusant d’entendre cet appel à l’autodétermination des peuples, Leinsdorf néglige les revendications des différentes ethnies d’Autriche-Hongrie, et ignore l’émergence de l’Europe des États-nations et des conditions sociopolitiques qui y sont liées.

Dès lors, le vivre ensemble qui se pose à travers Leinsdorf tend plutôt à suggérer un « sembler vivre ». En étant incapable de percevoir les changements sociopolitiques l’entourant, Leinsdorf paraît se cantonner au sein d’un modèle social désuet tout en tentant de le perpétuer. La direction que prend le comte aurait pourtant pu – voire dû – être évitée par son conseiller principal au sein de l’Action : Ulrich. Ayant été engagé par Leinsdorf dans le but de « représenter » le peuple austro-hongrois, il est celui qui, a priori, sait et peut communiquer avec les citoyens, traduire les attentes des autorités en des termes intelligibles et recevables pour le peuple, et vice versa. Or, Ulrich ne soulève à aucun moment en la présence de Leinsdorf que les objectifs de l’Action sont possiblement problématiques.

Afin de comprendre l’inaction d’Ulrich et l’excès de confiance de Leinsdorf en son entreprise de l’Action, j’examine le rapport à la nation des deux personnages. L’exercice permet d’approfondir la thématique du roman portant sur les enjeux nationaux du vivre ensemble.

2 Le sens vécu du rapport à la nation

Dans cette section, mon objectif est de faire émerger la réflexion de Musil sur le sens vécu de la nation en Autriche-Hongrie, au début du 20e siècle, à partir des personnages d’Ulrich et Leinsdorf. Il n’est donc plus tant question d’entités sociopolitiques que des relations qu’entretiennent les personnages envers celles-ci.

2.1 Leinsdorf. Le grand patriote cacanien : sauveur d’un monde désuet

Son Altesse le comte Leinsdorf est issu de la noblesse. Il est membre de la Chambre des Seigneurs, mais il n’occupe « ni activité politique ni fonction à la Cour ou dans l’État ». Il ne serait, comme il se plaît à le répéter, qu’un « simple patriote » (Musil 1995 [1930] : 111). Leinsdorf est le créateur de l’Action patriotique, ironiquement rebaptisé par le narrateur « Action parallèle », puisqu’elle ne vise qu’à créer une célébration autrichienne en parallèle, mais surtout en réaction, à la fête célébrant le 30ème anniversaire du jubilé de l’Empereur de Prusse Guillaume II. Leinsdorf voue une aversion profonde envers la Prusse qui, aux dépens de l’Autriche semble-t-il considérer, est devenue en 1871 la composante principale de l’Empire allemand. Il vise alors à contrecarrer les plans de ce rival. L’Action patriotique et ses visés, croit-il, pourront non seulement empêcher la célébration allemande d’avoir un rayonnement paneuropéen, elles hisseront aussi l’Autriche « à la tête des autres nations » (ibid. : 110).

Afin de réaliser ce projet, Leinsdorf rassemble un groupe de patriotes autour de sa personne et prête ouvertement à cet événement de grandes ambitions. En ces temps difficiles où les peuples européens roulent dans « le gouffre de la démocratie matérialiste » (ibid.), Leinsdorf croit que « la noblesse d’un vieil État » aussi vital que l’Autriche puisse devenir pour le monde entier une « borne », un jalon lui servant « à retrouver sa vraie nature » (ibid.). L’atout majeur de l’Autriche, d’après le comte, réside en son souverain. Dès les balbutiements de l’Action, il conçoit l’expression « Empereur de la paix », à travers laquelle se lie selon lui « l’image d’un souverain de quatre-vingt-huit ans, vrai père de ses sujets, [au] règne ininterrompu de soixante-dix années » (ibid. : 109). En admirant cette « brillante manifestation de la vitalité autrichienne », l’Europe, croit Leinsdorf, comprendra que cette énergie ne peut être liée qu’à « la possession d’un Empereur de la Paix » en poste depuis des décennies. Les habitants vivant au sein même de l’Autriche, mais qui se sentent plus proches de l’Allemagne, reviendront d’eux-mêmes pense-t-il (ibid.). Son Altesse s’attend assurément à de grands élans de patriotisme de la part du peuple.

L’entité sociopolitique pour laquelle Leinsdorf milite est manifestement l’Empire austro-hongrois, ou plus précisément l’Autriche. La vision qu’il s’en fait est profondément ancrée dans la personne même de son Empereur. Ce dernier, pense-t-il, représente l’idée pouvant fédérer et cimenter le sentiment d’appartenance du peuple. Or, ce ne sont pas aux « grands élans de patriotisme » (Musil 1995 [1930] : 176) tels qu’anticipés par Leinsdorf auxquels l’Action doit faire face, mais bien à une foule de divers réformateurs sociopolitiques frappant d’une poignée ferme à sa porte. Ces représentants de la société civile voient en l’Action la possibilité de révéler la vérité sur les conditions de l’Empire austro-hongrois et espèrent enfin pouvoir être délivrés « de leurs chaînes spirituelles » (ibid. : 177). Manifestement, il existe un décalage entre les attentes du comte et celles des citoyens.

Leinsdorf comprend très bien que les citoyens de l’Empire austro-hongrois ne forment pas une nation à proprement parler. Ses études en droit constitutionnel lui ont appris qu’un peuple n’a « le droit d’être appelé nation, que s’il [possède] une forme de gouvernement personnelle » (ibid. : 568). Il sait que l’Autriche-Hongrie compte plusieurs minorités et qu’elle est principalement dirigée par des Autrichiens, mais il sait également « qu’un homme ne peut trouver sa vocation véritable et totale que dans la vie communautaire d’une nation à laquelle il est subordonné » (ibid.). Ce faisant, comme Leinsdorf ne veut priver personne de ce bien, il en déduit que les minorités de l’Empire sont des « nationalités », ou encore des « groupes ethniques autrichiens », qui se doivent d’être subordonnés à l’État (ibid.).

Le narrateur laisse à penser que l’essentiel pour Leinsdorf est qu’un État cacanien existe. Son ennui est qu’il n’ait « pas de nom exact, et qu’il [faille] donc de toute nécessité lui découvrir un peuple » (ibid. : 569). Pour cette raison, le comte souhaite faire des « nations cacaniennes » un seul peuple, uni autour de l’Empereur. Pourtant, les diverses populations de l’Empire affirment à maintes reprises énergiquement qu’elles sont de véritables nations et déclarent publiquement que le royaume est une prison dont elles veulent être délivrées. Leinsdorf persiste néanmoins à insister sur « leur caractère incomplet » (ibid.) en tant que groupes ethniques autrichiens. Il se donne dès lors pour but de remédier à ce problème en faisant « surgir le véritable peuple autrichien » de leur condition de minorité et d’ainsi compléter leur vie communautaire austro-hongroise (Musil 1995 [1930] : 569).

Avancer que Leinsdorf est convaincu du bienfait de sa mission et de la réussite de son entreprise est presque un euphémisme. Bien que ses convictions et certitudes soient maintes fois mises à rudes épreuves par le narrateur, Son Altesse ne remet jamais en doute le bien-fondé et la justesse des objectifs de l’Action. La réflexion proposée par Leinsdorf n’est cependant pas celle escomptée par les citoyens réformateurs qui ne partagent visiblement pas la direction prise par le groupe patriotique. Indubitablement, ce décalage vient du fait que le comte et le peuple ne partagent pas la même définition de la nation et du vivre ensemble. Lors de l’Année autrichienne, Leinsdorf désire montrer au monde entier la grandeur du Capital et de la Culture d’Autriche, faire rayonner son Empereur de la paix autour duquel le peuple est uni, et démontrer l’importance de l’Empire pour l’Europe. Pour sa part, le peuple, incluant les groupes ethniques, désirent instaurer des réformes sociopolitiques qui leur permettront de s’affranchir du joug de l’Autriche et de prendre les rênes institutionnelles de leur propre destin. La réconciliation entre Leinsdorf et les citoyens paraît des plus improbables.

Comme l’observe le narrateur, le gouffre séparant le peuple et ses dirigeants politiques est important en Autriche-Hongrie. Il n’existerait « en Cacanie que des nations opprimées et une élite d’oppresseurs » (ibid. : 649). Leinsdorf ne se voit sans doute pas comme l’un de ses oppresseurs, mais plutôt comme un réconciliateur. Pourtant, il suggère tout de même à un moment de rallier les citoyens à sa cause par « un habile mélange d’intelligente tolérance et de tranquille répression » (ibid. : 569). Cette attitude peut être le résultat de la profonde conviction que le comte voue envers sa cause, certes, mais elle est aussi due à son refus d’envisager l’effondrement du système politico-administratif présent et de l’ordre monarchique impérial qui lui confère sa prestigieuse stature.

C’est ainsi qu’il semble possible d’avancer que Leinsdorf est un nationaliste cacanien. Il milite pour l’Empire et pour son peuple, mais ce que tant et aussi longtemps que l’Autriche et les Autrichiens y sont prédominants et qu’un quelconque système lui garantisse sa stature. Ces conditions, néanmoins, ne correspondent en rien à celle d’une nation. Comme Leinsdorf le sait, la classe gouvernante n’est pas « issue » du peuple. Le comte, tel que le dépeint Musil, est l’illustration parfaite du noble du début du siècle dernier qui, sans ne réellement pouvoir y croire, pressent la fin de la monarchie impériale, de l’Europe des Empires. À travers ce personnage non point dépourvu de ressources matérielles et intellectuelles, le romancier met en scène ce qui s’apparente à une mission de « sauvetage » visant à préserver les conditions actuelles du système politico-administratif de la double monarchie austro-hongroise. Par tous les moyens et les connaissances à sa disposition, Leinsdorf, toujours d’une façon des plus élégantes, crée tout un dispositif qui permettra, selon lui, de remettre un peu de décence au sein d’un monde décadent.

Comme le narrateur nous le rappelle à plusieurs reprises, l’appel à l’État-nation frappe cependant aux portes de tous les pays d’Europe. L’Autriche-Hongrie n’échappe pas à la règle. En envisageant l’Action comme une ouverture sur un nouvel horizon réceptif aux réformes institutionnelles et à l’autodétermination politique, les nations cacaniennes saisissent leur chance. Elles expriment leur volonté de prendre part aux activités du groupe de réflexion, ou du moins s’y faire entendre. Leinsdorf résiste : « la conscience de sa position sociale l’empêch[e] de s’asseoir à la même table qu’eux » (Musil 1995 [1930] : 177). Il a donc besoin d’un d’intermédiaire, d’un individu pouvant dialoguer avec le peuple, Ulrich.

2.2 Ulrich. Le secrétaire non-patriotique d’une Action patriotique

L’instigateur choisi par Leinsdorf pour accomplir la tâche d’intermédiaire entre le peuple et la classe dirigeante est Ulrich. Il s’agit d’un jeune homme au début de la trentaine qui, depuis toujours, cherche à devenir un grand homme. Après de nombreuses années en exil lors de son adolescence, il revient dans sa patrie, l’Autriche, afin d’entamer un parcours pouvant le mener à une carrière. À cette époque, il était persuadé de pouvoir devenir celui qu’il souhaitait. À la suite de quelques tentatives infructueuses, il décide cependant un jour « de prendre congé de sa vie pendant un an pour chercher le bon usage de ses capacités » (ibid. : 59). Faute de ne savoir comment devenir un grand homme, il suspend cette idée pour un moment. S’il reconnaît avoir toutes les qualités nécessaires pour accomplir de grandes choses, « la possibilité de les appliquer lui [a] échappé » (Musil 1995 [1930] : 59). Il devient ainsi du jour au lendemain un homme sans qualités.

Arrive alors une missive de son père le pressant d’aller rencontrer l’individu qui l’introduira à Leinsdorf. Un événement d’envergure national visant à célébrer le jubilé de l’Empereur François-Joseph I est évoqué. Ulrich, d’après son père, aurait enfin la chance de jouer un rôle important auprès de la haute société et des dignitaires de son pays. Curieux, mais sans n’être particulièrement séduit par l’idée, Ulrich répond à l’invitation par la positive. Dès sa première rencontre avec Leinsdorf, il accepte la fonction de secrétaire d’honneur de la grande Action patriotique. Ulrich a pourtant une position qui va quelque peu à l’encontre des objectifs du groupe de réflexion du comte. Du moins, a priori. Lorsqu’il était écolier, il écrivit dans une dissertation qui devait porter sur l’amour du pays, « qu’un véritable patriote ne devait pas se croire en droit de juger son pays meilleur que les autres » (ibid. : 23). L’homme l’ayant choisi pour l’aider à mener à bien la campagne de l’Action, Leinsdorf, ne cherche très précisément qu’à démontrer à quel point l’Autriche est la plus haute civilisation d’Europe. Ulrich ne se révèle cependant pas être l’un de ces antipatriotes que craint tant Leinsdorf. Il s’accommode relativement bien de son rôle de secrétaire, bien qu’il ne soit lui-même en aucun cas convaincu par l’entreprise de son mentor. Lorsqu’on lui demande en quoi consistent ses tâches au sein de l’Action, il ne peut que les décrire vaguement. Il explique généralement qu’il devra contribuer à faire en sorte que la vraie Autriche et le vrai patriotisme deviennent réalités (ibid. : 168). Il ne sait pas ce que cela signifie et il ne semble surtout pas y porter une grande importance. Néanmoins, il part à la rencontre des citoyens de l’Empire.

Ce qu’Ulrich constate sur le terrain ne facilite pas sa tâche, et ce, particulièrement lorsqu’il doit s’entretenir avec Leinsdorf pour lui communiquer ses découvertes et ses impressions. Son premier rapport n’augure d’ailleurs rien qui puisse réjouir son mentor. Il y affirme que l’Action semble destinée à révéler que bien que « tout homme est encore satisfait de soi, en particulier, en général, pour quelque raison universelle, il ne se sent pas bien dans sa peau » (ibid. : 293). Pire, Ulrich confie qu’il a « l’impression qu’elle rend les gens cultivés terriblement tristes et soucieux » (Musil 1995 [1930] : 292). Si ces constats et analyses ne changent bien entendu rien aux objectifs et à la manière dont Leinsdorf aborde sa mission, Ulrich se désintéresse de son côté peu à peu des activités du groupe. Il ne commence que par se montrer ponctuellement indifférent aux discussions lors des réunions, mais progressivement, il trouve l’Action absurde et finit par éviter et fuir toutes conversations portant de près ou de loin sur ses activités (Musil 1956 [1932] : 410-411).

Malgré son implication à titre de secrétaire dans le groupe de l’Action patriotique, Ulrich devient ainsi rapidement indifférent à ses objectifs, tout comme au sort de l’Empire et de la Cacanie. À l’instar des habitants qu’il rencontre, il semble aussi perpétuellement se poser la question : à quoi voulons-nous donc en venir avec cette Action parallèle, alors que nous savons bien qu’il n’y a plus aujourd’hui ni grandes entreprises, ni grands hommes, mais seulement que des individus aux multiples qualités ne sachant pas les appliquer, autrement dit, des hommes sans qualités (Musil 1995 [1930] : 292) ? À aucun moment Ulrich ne tentera une réponse. De toute évidence, contrairement à Leinsdorf, il ne milite pas pour une quelconque entité sociopolitique. Bien qu’Ulrich semble plutôt convaincu par les positions du peuple, ses opinions ne sont jamais explicitement partagées au sein des discussions entourant l’Action.

La présence d’un personnage non-patriotique – voire antipatriotique – évoluant au sein d’une ère ultranationaliste est, de par son ironie, hautement significative dans le contexte du roman. Ulrich représente le contrepoids de Leinsdorf. L’importance d’un grand patriote aux convictions et certitudes inébranlables ne pouvait être remise en question que par la désillusion d’Ulrich quant aux ambitions nationalistes de l’Action. Loin de pouvoir trouver son compte en remplissant cette fonction de secrétaire au sein du groupe de réflexion patriotique, Ulrich abandonne intérieurement son rôle, comme tout ce qu’il put entreprendre auparavant. Il se laisse guider passivement par le monde extérieur, sans ne savoir comment y accomplir quoi que ce soit de significatif. Leinsdorf continue pourtant à se confier à celui qu’il considère être un proche collaborateur, intéressé et attentif, partageant les mêmes objectifs. En réalité, Ulrich ne fait que poursuivre ses activités en apparence et n’écoute le comte que par politesse et formalité.

Dans la prochaine section, je me penche sur une scène extraite du roman de Musil. Il s’agit d’éclairer et d’illustrer, au sein de situations vécues – mais romancées –, les impacts de la relation qu’entretiennent Ulrich et Leinsdorf envers l’Autriche-Hongrie, son peuple et la Cacanie.

3 Une mise en scène du rapport à la nation d’une époque révolue

À la manière d’un compte rendu ethnographique, je décris l’épisode issu du chapitre de La grande séance, (Musil 1995 [1930] : 209-217) dans laquelle la divergence du sens que revêt la nation dans le vécu de Leinsdorf et Ulrich se cristallise. L’extrait me permet d’avancer une idée centrale en guise de conclusion.

3.1 La grande séance

L’épisode relevé se déroule lors de la séance inaugurale de l’Action parallèle. Cette première rencontre a lieu chez Diotime, une amie bourgeoise du comte, aussi membre du groupe de réflexion patriotique. À l’insu de tous, elle invite le Dr. Paul Arnheim : un Prusse humaniste de renommée paneuropéenne ayant, tout comme Diotime, une grande admiration pour la richesse de la Culture autrichienne et de sa vieille capitale. Lors de l’arrivée de Leinsdorf, Diotime, en ignorant presque Ulrich qui l’accompagne, s’empresse de lui présenter son invité afin d’obtenir l’approbation de sa présence. Bien qu’il soit étranger, confie-t-elle à Leinsdorf, son expérience, ses importantes relations et ses grandes connaissances dans le domaine de la culture lui seront d’un précieux appui dans sa mission au sein de l’Action. Surpris, Leinsdorf exprime de manière tout à fait involontaire son étonnement face à ce qu’il considère être un faux pas de la part de son amie. Diotime, consciente de son affront, ne recule cependant pas. Ses discussions avec Arnheim entourant les visées de l’Action étaient devenues un prétexte pour passer de longues heures à ses côtés. Pour rien au monde elle ne voulait mettre un terme à cette relation qui débordait désormais largement du cadre des activités et des desseins du groupe. Leinsdorf, sans aller au-delà de son expression d’étonnement, souhaite le bienvenu à Arnheim qui a tout de même bien décelé l’irritation de celui qui lui tend maintenant cordialement la main.

Sans plus tarder, Diotime ouvre la séance et prie Leinsdorf d’en accepter la présidence. Dans le cadre de cette première rencontre, le comte avait rédigé un discours inaugural visant à établir et inspirer les principes de bases de l’Action. Néanmoins, la présence d’Arnheim lui fait entrevoir que son allocution préparée quelques jours auparavant est trop ferme pour être présentée telle quelle devant un Prussien. Sans ne pouvoir y changer quoi que ce soit, il se contraint à y tempérer certains passages qui auraient pu froisser l’invité-surprise. Il atténue ainsi toutes les « allusions les plus directes au fusil à aiguille prussien (qui avait perfidement devancé, en 66, les fusils rayés autrichiens) » (Musil 1995 [1930] : 212).

Leinsdorf poursuit son allocution et en vient à parler de l’Empereur qui, en 1918, célèbrera « l’anniversaire exceptionnel de soixante-dix ans de règne, c’est-à-dire de bénédiction pour son peuple » (ibid.). Selon lui, cet événement sera le moment idéal pour démontrer à quel point la monarchie austro-hongroise et le peuple sont inconditionnellement groupés, « avec la fermeté du roc », autour de l’Empereur (ibid. : 213). Sur ce point, il souhaitait aussi évoquer les « symptômes de désagrégation auxquels ce roc était exposé » (ibid.), notamment de la résistance de la Hongrie qui ne reconnaissait qu’un Roi en la personne de l’Empereur. Le temps venu, les mots pouvant exprimer le fond de sa pensée lui manquent. Par souci d’y inclure la Hongrie, il avait au départ choisi d’évoquer deux rocs solidement regroupés autour du souverain. Pourtant, cela n’était pas « encore l’exacte traduction de son sentiment politique austro-hongrois » (ibid.). La curiosité de l’Autriche-Hongrie est telle, admet Leinsdorf, qu’il est pratiquement inutile de tenter de « l’expliquer à quelqu’un qui ne l’a pas vécu » (ibid.). Le sentiment d’appartenance austro-hongrois, poursuit-il, « n’était pas formé d’une partie hongroise et d’une partie autrichienne qui se fussent, comme on eût pu le croire, complétées, mais bien d’une partie et d’un tout, c’est-à-dire d’un sentiment hongrois et d’un sentiment austro-hongrois, ce dernier ayant pour cadre l’Autriche, de telle sorte que le sentiment autrichien se trouvait à proprement parler sans patrie » (ibid.). L’entité « Autriche » et l’entité « Hongrie », d’après le comte, n’ont de sens que si elles sont réunies au sein d’un seul et même État. Par contre, ceux qui se font « appeler Tchèques, Polonais, Slovènes ou Allemands » au sein de l’Empire, ne sont d’après lui que d’insolentes nuisances. Ces groupes réfractaires sont heureusement, à ses yeux, relativement marginaux : de simples « désagréables phénomènes de politique intérieure » provoqués par une poignée « d’éléments irresponsables, dépourvus de toute maturité, [et] mal éduquée politiquement » (Musil 1995 [1930] : 213).

Alors qu’il pense à ces minorités indisciplinées, Leinsdorf se rappelle qu’avant la séance, il s’était dit vouloir mentionner que ce manque de maturité politique venait du fait que l’Empereur n’ait « pas pris la généreuse décision d’accorder au peuple une certaine responsabilité dans la conduite de ses affaires » (ibid. : 214). Bien qu’il envisage cette immaturité être à l’origine des manifestations du peuple, Leinsdorf préfère ne pas les condamner et y voir « le signe de la vitalité encore juvénile, donc indestructible, du peuple autrichien » (ibid.). Lorsque l’étranger, poursuit-il, parle de ces démonstrations populaires comme étant « le symptôme de la sénilité et de la décadence » (ibid. : 215), ce n’est, croit le comte, que par pure jalousie. S’il voulait évoquer cette pensée telle quelle lors de son discours, la présence d’Arnheim l’en empêche. Il se contente alors seulement de faire une allusion à l’ignorance de l’étranger quant à « la véritable situation de l’Autriche, et à la manière dont on surestimait certaines manifestations déplaisantes » du peuple (ibid.).

En guise de conclusion, Leinsdorf souligne vouloir donner un témoignage non négligeable de la force et de l’unité du peuple austro-hongrois lors des célébrations du jubilé de l’Empereur. Ce faisant, une démonstration de force doit, selon lui, naître du coeur du peuple ; elle doit donc « être dirigée d’en haut ». Cette assemblée, confie Leinsdorf, est précisément convoquée pour y découvrir les moyens qui mèneront au succès de cette entreprise (ibid.). Diotime reprend alors la parole et réitère les intentions du comte avant d’ouvrir la discussion au reste du groupe. Après un long silence, l’un des invités, un professeur inconnu d’Ulrich, se lève pour prendre la parole. Ses brefs commentaires appuient les objectifs de l’Action et soulignent la nécessité d’une telle entreprise en ces temps troubles. Un autre long silence s’ensuit. Il est brisé, cette fois-ci, par le représentant de la Chancellerie impériale qui utilise son tour de parole pour y « lire une longue liste des fondations et institutions qui devaient bénéficier, à l’occasion du Jubilé, des largesses de la cassette de l’Empereur » (Musil 1995 [1930] : 216). Puis, sans pause ce coup-ci, une certaine madame Weghuber, femme d’industriel, se lève afin de proposer de lancer une institution qu’elle nommerait les « Soupes populaires François-Joseph ». Sans être contre l’idée, le représentant du Ministère de l’Instruction publique et des Cultes lui fait aussitôt savoir qu’une proposition similaire, nommée « l’Empereur François-Joseph I et son temps », lui avait déjà été suggérée. Ce qui semblait être le début d’une véritable discussion laisse à nouveau rapidement place à un silence que Diotime interrompt habilement en proposant de servir des rafraîchissements (ibid. : 217).

3.2 Considérations finales : de l’Europe des empires à l’Europe des États-nations

Le chapitre La grande séance est révélateur d’une époque révolue. La divergence du rapport à la nation entre Ulrich et Leinsdorf qui s’y trouve, permet de mettre de l’avant un portrait romancé du vécu d’individus témoins des transformations politico-administratives européennes du début du 20e siècle ; une période dans laquelle les partisans des monarchies impérialistes peinent à voir la désuétude et l’impopularité de leur système face à la montée de l’État-nation à travers l’Europe.

Le faux pas que l’hôte de la séance inaugurale de l’Action parallèle commet en invitant un étranger Prusse, met explicitement en scène le rapport hostile qu’entretient Leinsdorf avec l’Empire allemand et la Prusse. En la présence d’Arnheim, le comte ne peut que difficilement évoquer ses véritables sentiments au sujet de sa propre vérité nationale. C’est ainsi qu’il tait toute son aversion à l’égard de la Prusse : une entité envers laquelle, peut-on suggérer, Leinsdorf voue une grande jalousie. En plus d’être à la tête d’un vaste empire, elle est également l’élément principal d’un État-nation germanophone : autrement dit, d’un État plus stable, moins affairé par les revendications d’une multitude de minorités ethniques. Leinsdorf, qui préfèrerait sans aucun doute voir l’Autriche occuper la place de la Prusse au sein de l’Empire allemand, s’en remet néanmoins au cours de son allocution à la Cacanie et à son Empereur, mais non sans difficultés.

La tentative de Leinsdorf visant à préciser son sentiment politique austro-hongrois semble laborieuse. Elle met en relief le rapport particulier qu’il entretient envers l’Empire d’Autriche-Hongrie. Puisqu’il n’envisage pas la population de cet État comme étant une nation à proprement parler, il tente d’y harmoniser les Autrichiens et les Hongrois – ses deux principales ethnies – au sein d’un seul et même peuple, afin d’y évoquer une nation vivant en harmonie autour du même souverain. De plus, il réduit les factions « rebelles » des autres ethnies de l’Empire à de simples phénomènes de politique intérieure. Ironiquement, ces événements auraient tout de même une valeur positive ; ils seraient l’exemple même de la vitalité du peuple autrichien. Tel un véritable nationaliste cacanien, il est possible de comprendre que le comte s’intéresse moins aux véritables conditions du peuple austro-hongrois et à leurs revendications qu’à la stabilité de l’Empire d’Autriche-Hongrie. Cette mise en scène dans laquelle Leinsdorf tente de réconcilier le peuple et l’État afin d’y faire émerger une nation, illustre la méconnaissance ou l’aveuglement de Leinsdorf quant aux volontés du peuple, mais aussi sa détermination à « sauver » et à préserver les conditions actuelles du système politico-administratif de la double monarchie austro-hongroise.

Ces conditions, telles que le révèle cet épisode, accordent entre autres à Leinsdorf une position hiérarchique privilégiée au sein de l’État de la Cacanie : un système privilégiant l’hérédité, plutôt que le mérite, qu’il tient à défendre. Il ne considère alors en aucun cas l’autodétermination du peuple comme étant bénéfique. Elle est, selon lui, un privilège plutôt qu’un droit ou une nécessité. Bien que la situation actuelle en Autriche-Hongrie empêche les citoyens d’acquérir une certaine maturité politique, la mise en place d’une telle prérogative ouvrirait la porte à la décadence comme, selon Leinsdorf, ailleurs en Europe. Telle qu’il l’envisage, sa position sociale le contraint à éclairer et à diriger le peuple afin de correctement l’éduquer politiquement. Pour Leinsdorf, il n’y a aucune contradiction à ce qu’une démonstration de force devant naître du coeur du peuple, telle que conçue par l’Action, se doive d’être dirigée d’en haut. Cela est par contre à l’opposé même du concept de la nation dans lequel les affaires publiques se doivent d’être dirigées par le bas.

Ulrich est présent tout au long de la scène de ce chapitre. Il n’est cependant évoqué qu’à deux reprises, au début et à la fin. Son silence, tel qu’accentué par Musil, est lourd de sens. Il est de toute évidence étranger à l’univers hautement patriotique de ce milieu : il est presque ignoré par Diotime à son arrivée, il ne connaît pas les participants qui se prononcent en conclusion, et, surtout, il ne dit ni ne fait rien. Puisque son intervention n’est en aucun moment sollicitée, Ulrich s’abstient de tout propos. Il en vaut certainement mieux ainsi pour son mentor : les positions d’Ulrich sur la question nationale, diamétralement opposées à celles Leinsdorf, n’y sont certainement pas les bienvenues. La crédibilité du comte et de son entreprise, si jamais Ulrich en était venu à ouvertement parler de ses points de vue, aurait pu être minée. Son effacement presque total suggère l’inconfort, voire l’opposition d’Ulrich face aux propos qui y sont tenus. Si le rapport qu’il peut entretenir avec une quelconque entité sociopolitique n’est pas révélé lors de cet extrait, son désaccord, ou du moins son désintérêt envers l’objet de discussion principal de la réunion, est tout de même perceptible.

Le chapitre dans lequel se joue cette première grande séance de l’Action nous permet pour la première fois d’identifier les acteurs composant ce groupe de réflexion patriotique. Hormis Arnheim, ils sont tous Autrichiens. Chacun d’entre eux détient des fonctions politiques ou économiques d’envergures, en plus d’être issus soit de la bourgeoisie, soit de la noblesse. À l’exception d’Ulrich, ils sont tous de fervents patriotes autrichiens et cacaniens, convaincus de la nécessité de l’entreprise de l’Action. Ironiquement, ce groupe semble vouloir prétendre représenter l’ensemble des citoyens d’Autriche-Hongrie : un peuple composé d’une multitude d’ethnies, de religions, de groupes linguistiques et de classes sociales, qui ne sont à aucun moment présents lors des activités de l’Action. Si certaines minorités sont considérées, ce n’est que pour mettre de l’avant leur déviance patriotique et pour conforter la nécessité des actions du groupe de Leinsdorf. L’Action, telle que la dépeint Musil, n’est que composée d’individus de la haute société autrichienne visant à conforter, renforcer et soutenir le statut social et économique que leur garantit la double monarchie d’Autriche-Hongrie.

Alors que la plupart des États européens de l’époque tentent de brouiller les lignes entre « ethnies » et « classes sociales et économiques » en renforçant et en soulignant, notamment, le lien culturel qui unit les strates dirigeantes au peuple, l’Action elle, inconsciemment sans doute, les renforce. Sur un ton paraissant des plus sérieux, Musil met ironiquement en scène un groupe de patriotes autrichiens nobles et bourgeois tentant, avec des moyens du haut, par le haut et pour le haut, de reproduire les conditions sociales favorisant leur existence sociale, et ce, sous le regard incrédule d’un homme sans qualités. Dans le confort du salon de Diotime, loin des champs de bataille et des assemblées seigneuriales ou législatives, se jouent ainsi en toute banalité les derniers instants de vie d’un Empire dont les principaux acteurs ont préféré se cantonner à un système impérialiste désuet et impopulaire, plutôt que d’écouter l’appel à l’État-nation du peuple de l’Empire austro-hongrois, tel qu’il prévaut ailleurs en Europe.