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Histoire globale, histoire internationale, histoire mondiale : Le débat aux États-Unis, en Chine et en Allemagne

  • Dominic Sachsenmaier

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  • Dominic Sachsenmaier
    Université de Santa Barbara, Californie

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Traduit de l’anglais par Diane Meur

1 La dimension internationale du débat

Dans la dernière décennie, les débats sur la manière d’internationaliser, voire de globaliser l’historiographie se sont multipliés dans de nombreuses régions du monde – en Amérique du Nord et en Europe, mais aussi en Asie de l’Est, en Amérique du Sud et ailleurs. Dans beaucoup de pays, des universitaires de renom ont contribué à la multiplication rapide des productions théoriques sur la question de l’écriture de l’histoire à un niveau global. Même si ces analyses restent bien souvent limitées à une seule aire nationale ou régionale, elles relèvent d’un débat dont les thèmes centraux sont comparables. Dans de nombreux pays, on reproche de plus en plus à la recherche historiographique de continuer d’opérer essentiellement au sein de frontières nationales ou de domaines culturels isolés. Les traditions de l’histoire transculturelle ou mondiale, qui malheureusement restent encore assez marginales, ne semblent pas non plus répondre pleinement à l’exigence de nouvelles perspectives globales en historiographie.

Aux États-Unis par exemple, l’impulsion en faveur d’une recherche plus transculturelle en histoire vient de plusieurs directions. Un mouvement de réforme s’observe tout d’abord dans des champs déjà bien établis comme l’histoire mondiale, l’histoire internationale et l’histoire diplomatique [1]. Ces traditions de recherche se caractérisent par de vastes approches interprétatives dont les civilisations forment les principales unités d’analyse, et elles se concentrent habituellement sur l’époque prémoderne. Stimulés notamment par les approches en usage dans d’autres sciences sociales, nombre de chercheurs en histoire mondiale reconnaissent la nécessité de développer de nouveaux paradigmes et de nouvelles méthodes [2]. Ils s’efforcent d’ouvrir davantage le champ à des études plus détaillées de l’époque moderne et de développer des structures et des récits moins occidentocentrés. Tel est également le but déclaré d’un second mouvement, qui entend lui aussi développer de nouvelles appréhensions globalisantes du passé. Ici, en général, des auteurs qui n’ont pas pratiqué l’histoire mondiale s’essayent à de nouvelles approches et à de nouvelles désignations de champs. Un des néologismes qu’on a forgé pour qualifier ce nouveau genre d’histoire interculturelle est l’« histoire globale », terme qui s’est imposé depuis quelques années dans le vocabulaire de plusieurs disciplines universitaires [3].

Comme je l’exposerai plus en détail ci-dessous, les ouvrages récents qui postulent de nouvelles formes d’histoire mondiale ou une nouvelle « histoire globale » s’accordent tous à constater que les historiens, jusqu’ici, n’ont pas suffisamment pris en compte les processus, structures et dynamiques transculturels. Le XIXe et le XXe siècle, en particulier, n’ont quasiment jamais été explorés sous l’angle des relations, transformations et interactions transculturelles. Il est d’ailleurs assez paradoxal que l’histoire transculturelle ait éludé l’étude des deux siècles derniers, où les contacts entre régions du monde ont pourtant atteint des niveaux sans précédent. Toutefois, il faut bien voir que le parti pris local de l’historiographie en général, et le champ de l’histoire moderne en particulier, résultent eux-mêmes d’un développement historique global. Aucune autre discipline universitaire moderne, sans doute, n’est aussi étroitement liée, dans ses origines, au programme de l’État-nation. Cela vaut également pour la plupart des sociétés non occidentales, où – dans le cadre, généralement, de programmes de modernisation – les conceptions occidentales de l’histoire et de la nation ont en grande partie remplacé les anciennes traditions locales. L’historiographie chinoise d’aujourd’hui, par exemple, est sans doute plus influencée par des paradigmes occidentaux, en particulier le nationalisme, mais aussi le marxisme, le libéralisme et autres visions « modernisatrices », que par les appréhensions « confucéennes » du passé [4]. Même pendant la guerre froide, qui a plus ou moins interrompu le flux des échanges universitaires, le cadre de l’État-nation est resté pour les historiens chinois la principale unité d’analyse [5].

Quand on évoque les débats actuels sur l’histoire globale, il faut garder à l’esprit que les diverses historiographies du monde ont beaucoup d’éléments communs. Parmi ceux-ci, on peut citer l’héritage du paradigme national et le primat d’une étude minutieuse des sources. Ces traits et d’autres se reflètent dans la structure des départements d’histoire et, plus généralement, dans le fait que les historiens, partout ou presque, tendent à se spécialiser dans l’histoire d’un seul État-nation ou, au mieux, d’une seule aire culturelle [6]. Que ce soit en Chine, aux États-Unis ou en Allemagne, rares sont les chaires d’histoire biculturelle, d’histoire des échanges ou des migrations culturelles [7]. Dans une situation politique et un climat intellectuel général où les questions liées à la globalisation et aux échanges culturels ont pris une importance croissante, cet héritage particulariste est devenu assez problématique.

Il va sans dire que les débats sur l’histoire globale ou sur les nouvelles formes d’histoire mondiale ne sont que l’un des multiples thèmes universitaires qui se trouvent actuellement soulevés dans plusieurs régions du monde et se sont imposés à peu près au même moment. Il suffit de jeter un coup d’oeil à des disciplines très étroitement liées à l’histoire globale et mondiale pour en trouver de nombreux exemples. On pourrait notamment citer les débats interdisciplinaires sur la « globalisation » et l’emploi de plus en plus fréquent du terme dans les langues occidentales et non occidentales ; ou encore les débats sur les « modernités multiples [8] » ou les « études post-coloniales [9] ». Tous ces thèmes occupent une place importante dans des régions aussi diverses que l’Australie, la Chine, l’Inde, le monde musulman, l’Europe et l’Amérique du Sud. Ils prouvent l’internationalisation croissante du monde académique. Un aspect de ce développement des contacts intellectuels est le nombre croissant des traductions universitaires et l’augmentation des achats de livres en anglais par les bibliothèques universitaires, en particulier en Asie de l’Est [10]. Un autre facteur est la multiplication des colloques internationaux et des programmes d’échanges universitaires. Certaines grandes universités de recherche du monde sont même devenues des plaques tournantes intellectuelles d’envergure globale – des sites où des idées s’échangent et sont réadaptées à d’autres contextes culturels et disciplinaires.

Comme on l’a déjà dit, il n’est certes pas nouveau que des courants intellectuels aient un impact global sur l’historiographie. Pourtant, plusieurs éléments distinguent la circulation actuelle des concepts des transmissions antérieures aux années 1930, autre époque où les frontières intellectuelles ont été assez perméables. D’abord et avant tout, il y a que ces dernières années, le courant des modes universitaires semble moins nettement circuler d’Ouest en Est. Dans mon projet de livre en cours, j’essaye de montrer que certains des premiers débats sur les nouvelles formes possibles d’histoire mondiale, moins occidentocentrées et moins wébériennes, ont en fait été ouverts en Inde et en Amérique latine dans les années 1970. En un sens, les échanges universitaires ont cessé d’être un flux émanant d’une seule source clairement définissable. La production et l’adaptation des idées se sont plutôt muées en un réseau d’échanges multidirectionnels. Ce caractère réticulaire des paradigmes intellectuels récents explique également qu’ils soient simultanément apparus dans différentes régions du monde. On ne peut plus, aujourd’hui, faire de « l’Occident » l’épicentre des principales ondes de choc intellectuelles.

En résumé, l’ouverture presque simultanée des débats sur l’histoire globale dans de nombreuses régions du monde peut s’expliquer par une combinaison de trois facteurs. D’abord, la discipline historique comporte de nombreux points communs par-delà les frontières nationales ou culturelles. Ensuite, la fin de la guerre froide a provoqué une vague d’intérêt pour l’étude de sujets transculturels, voire globaux. Enfin, le développement des contacts internationaux entre historiens explique le succès et la diffusion rapides de mouvements universitaires transculturels.

Une chose est d’observer la dimension globale des controverses sur l’histoire globale ; une autre est de présumer que ces débats sont à peu près identiques dans le monde entier. Si l’on compare les débats actuels sur l’histoire globale en Allemagne, aux États-Unis et en Chine, par exemple, on verra facilement que le même sujet y est soumis à des accentuations et à des éclairages différents. Dans les trois cas, les débats sur l’histoire globale et internationale sont déterminés par des traditions historiographiques, des structures universitaires et un climat intellectuel distincts, pour ne mentionner que ces facteurs. L’historiographie n’étant nulle part une entreprise méthodologiquement homogène, ces débats se caractérisent partout par une diversité d’écoles coexistantes, voire concurrentes. Par ailleurs il existe des thèmes centraux, des traditions de recherche et des cadres institutionnels qui les influencent différemment selon les pays et ainsi les différencient. D’ampleur presque mondiale, le débat reste soumis à des facteurs locaux qui permettent de le caractériser comme un phénomène « glocal [11] ».

Je voudrais maintenant décrire les traits saillants de cet intérêt actuel pour l’histoire globale et les raisons de la nouvelle prévalence du terme. Cela m’obligera à revenir brièvement sur les traditions antérieures de l’histoire mondiale et de l’histoire internationale. Dans un second temps, j’examinerai certaines difficultés et contraintes qui se posent aux historiens et sans doute leur rendent moins facile la tâche de mener leurs recherches au niveau global qu’aux représentants de beaucoup d’autres disciplines universitaires. Enfin, j’esquisserai un certain nombre de différences régionales qui marquent les débats sur l’histoire globale, en me fondant principalement sur l’exemple de l’Allemagne, des États-Unis et de la grande Chine, qui comprend la République populaire de Chine, Taiwan et Hong Kong.

2 Les débats sur l’histoire globale : Principaux éléments

Dans bien des pays, le terme d’« histoire globale » s’est rapidement imposé depuis quelques années. Certaines universités américaines ont commencé à créer des postes d’« histoire globale », et un Journal of Global History anglo-américain va bientôt voir le jour. En Allemagne, l’idée d’une nouvelle Globalgeschichte a fait l’objet de plusieurs publications et de plusieurs colloques [12]. Quant à la Chine, le néologisme quanqiushi y est devenu le centre d’un débat de plus en plus nourri [13]. Ailleurs aussi, le terme apparaît de plus en plus fréquemment dans des titres de publications. Les raisons de ce succès doivent être vues en conjonction avec la nouvelle prévalence des termes « globalisation » et « global [14] ». Contrairement au terme de « monde », quelque peu problématique, historiquement, du fait de ses fortes connotations hégéliennes, « globe » n’a aucun relent d’occidentocentrisme. Il exprime par ailleurs un intérêt pour les flux, les échanges et les interactions entre régions du monde. Plus important : par opposition à d’autres termes clés comme « international » ou « transnational », « global » ne présuppose pas l’État-nation comme unité de base de l’investigation scientifique.

Si l’on considère plus attentivement les publications récentes, on s’aperçoit pourtant que l’« histoire globale » comme désignation de champ ne représente pas un ensemble bien défini d’intérêts de recherche, de méthodes ou d’obédiences scientifiques. Parmi les études historiques récentes revendiquant une approche d’« histoire globale », par exemple, un certain nombre s’inscrivent dans la tradition de l’analyse civilisationnelle classique. D’autres études reprennent la théorie des systèmes mondiaux, d’autres encore proposent des comparaisons macro-structurelles. On peut se demander si l’« histoire globale » s’établira en tant que sous-champ plus spécifique et plus ciblé, ou si elle demeurera un terme fourre-tout regroupant un grand nombre d’approches souvent incompatibles.

Il est vrai qu’un certain nombre d’historiens cherchent à réduire l’« histoire globale » à un ensemble limité de méthodes et à une période mieux définie du passé humain. De cette manière, l’« histoire globale » pourrait désigner le champ de recherche qui explore l’interconnexion croissante du monde en termes d’échanges et de flux trans-régionaux. Dans cette approche, l’histoire globale est celle des processus de globalisation et de leurs antécédents, qui remontent aux tout débuts des migrations humaines, de l’Afrique vers l’Eurasie et finalement vers tous les continents. Pour d’autres chercheurs, elle est un champ qui explore, plus récemment, la période au cours de laquelle les régions du monde ont tissé entre elles un dense réseau global d’échanges [15]. Ils font observer qu’à partir d’une certaine date, on ne peut plus guère comprendre l’histoire locale sans l’inscrire dans un cadre d’analyse plus vaste, transculturel. Passé un certain stade historique, en effet, évolutions économiques, processus sociaux, transformations culturelles et mouvements politiques, même régionaux, ne vont plus sans d’étroits liens avec une constellation de forces transculturelles. Cette période, qu’on qualifie parfois d’« époque globale » de l’histoire en la distinguant d’autres formes antérieures de relations transculturelles, pourrait par exemple débuter avec l’âge de l’impérialisme ou la fin de la Seconde Guerre mondiale [16].

Où qu’on fasse commencer l’histoire globale (en admettant qu’elle ait un commencement), on peut imaginer une foule de sujets dignes d’être étudiés dans une perspective globale. Pour le XIXe et le XXe siècle, peu explorés, ce seraient notamment la portée mondiale des idéologies politiques, les modes de consommation, les styles de vie, les cultures urbaines, ou encore l’expansion de certaines identités sociales, générationnelles, voire culturelles. Même dans l’étude de mouvements anti-globaux et anti-internationaux comme le fascisme, l’ultranationalisme et le fondamentalisme religieux, les chercheurs sont de plus en plus sensibles aux structures et aux réseaux transrégionaux ou globaux qui les sous-tendent [17]. Il se peut que ce genre d’idées et d’idéologies circulant à l’échelle globale ait été particulièrement bien reçu dans des milieux sociaux qui, par-delà les frontières culturelles, étaient comparables. Dans de nombreux pays, certains segments de la société comme « les intellectuels » ou « le prolétariat » se sont construits en référence à des tendances culturelles ou socio-économiques globales, réelles ou supposées.

Si la recherche reste limitée à des sujets précis, le lancement de l’historiographie sur l’océan assez mal connu qui entoure les îles d’États-nations et de régions déjà amplement explorées n’a pas pour objectif des visions totalisantes à travers l’espace et le temps. En tout cas, l’adoption de perspectives multipolaires et globales réclame encore des débats méthodologiques approfondis si l’on veut parvenir à équilibrer les gains d’une perspective globale et les pertes potentielles en sensibilité locale. Quelle qu’en soit l’issue, écrire l’histoire à un niveau global ne revient nullement à oeuvrer en faveur d’une universalisation ou même d’une occidentalisation du monde actuel. Toute recherche historiographique dont la perspective sera résolument globale devra trouver le moyen d’équilibrer l’universel et le particulier. Elle devra être sensible à la diversité interne des structures sociales et à la dimension globale de multiples forces locales. En sociologie, les approches comme celles, déjà évoquées, des « modernités multiples » ou de la « globalisation » ont fait l’effort de comprendre notre monde actuel et ses antécédents comme une conjonction indissociable de facteurs culturellement spécifiques et d’éléments globaux relevant d’une modernité commune. La théorie des réseaux [18] et d’autres ont ajouté à la complexité en se concentrant sur la pluralisation et la multiplicité croissante des sociétés. Cet accroissement probable de la diversité interne des sociétés est lui-même le résultat de facteurs globaux comme les flux migratoires ou ceux de l’information [19].

3 L’historiographie est-elle suffisamment préparée ?

La situation actuelle de l’histoire internationale et globale révèle une atmosphère très dynamique, un esprit pionnier, porté par le postulat commun que les choses doivent changer dans l’historiographie – et sont en train de le faire. Il va sans dire qu’une telle constellation favorise l’énergie créatrice, tout en suscitant aussi une certaine effervescence. Les colloques nationaux et internationaux se multiplient dans la discipline, et le nombre des publications ne cesse d’augmenter. Toutefois, dans beaucoup de pays, les divers groupements d’historiens appelant à la globalisation de leur discipline ont un autre point commun, plus problématique : jusqu’ici, les traités et manifestes méthodologiques dépassent presque en nombre les ouvrages d’histoire globale proprement dits.

C’est un fait assez inhabituel dans une discipline qui – en règle générale – est certes moins encline aux réflexions théoriques et aux débats abstraits que la sociologie ou même l’anthropologie [20]. L’essor de l’histoire sociale et – quelques décennies plus tard – de l’histoire culturelle, par exemple, n’a pas été précédé par des années de débats méthodologiques. La hausse constante des publications dans cette discipline a simplement donné à celle-ci de plus en plus d’autorité. Ce qui empêche les visionnaires d’une nouvelle histoire globale d’en faire de même, c’est-à-dire de mettre en pratique leurs idées et de produire en masse des travaux plus thématiques, c’est que de sérieux obstacles s’opposent à la globalisation de la recherche en histoire. Au fond, quel historien serait suffisamment formé et compétent pour mener des travaux à la fois globaux dans leur portée et précis historiquement ? Comment concilier la tradition historiographique de sensibilité locale, de travail détaillé sur les sources et d’appréciation du particulier avec la nécessaire ampleur d’analyses scientifiques menées à un niveau global ?

Ces questions ne seront pas résolues par la prolifération de volumes comportant des chapitres sur diverses expériences régionales. Comme on l’a souvent relevé, ces recueils tendent plus à renforcer un parti pris régional qu’à tirer de ces diverses expériences une synthèse transculturelle. Ce n’est certes pas en accumulant les expertises régionales qu’on internationalisera l’historiographie de façon féconde. Ainsi, même si notre discipline reconnaît la nécessité d’ajouter à ses investigations une perspective globale ou du moins transculturelle, elle est structurellement et culturellement mal préparée à le faire. Ce qui entrave l’ouverture de la recherche historique à l’étude du monde entier, ce n’est pas seulement la structure de nombreux départements d’histoire : ce sont aussi certains systèmes de valeurs et certaines mentalités disciplinaires.

Dans les principales sciences sociales (sociologie, sciences politiques et économie), plusieurs structures disciplinaires de longue durée ont facilité le soudain essor d’études menées selon un angle culturellement pluraliste, voire global. Déterminante a été ici la tradition nomothétique de ces disciplines, dont le rôle historique a été de déceler dans l’évolution humaine des schémas universels, en se fondant le plus souvent sur des données historiquement quantifiables [21]. Cette vision universalisante allait avec l’adoption généralisée de macro-perspectives, si bien que le chercheur en sciences sociales pouvait et même devait prendre ses distances avec le travail d’archives sur les sources. Dans le passé, de tels modèles tendaient à être trop homogénéisants et eurocentriques. Pour les principales sciences sociales, le grand défi méthodologique d’aujourd’hui n’est donc pas tant de découvrir des perspectives globales que de désoccidentaliser et de pluraliser leurs approches.

Tout autre sont les entraves de l’historiographie. Même si la majorité des historiens occidentaux n’est plus prête à s’impliquer directement dans la construction d’une identité nationale [22], certains vestiges de cette tradition typiquement particulariste subsistent aujourd’hui. Le premier est l’estime dont jouit le travail détaillé sur un domaine restreint et la tendance à se méfier des approches macro-historiques. C’est ce qui explique que ni les « philosophies de l’histoire » d’Arnold J. Toynbee ou d’Oswald Spengler, ni les théories de la modernisation ou les analyses des systèmes mondiaux n’aient eu grand succès auprès des historiens [23]. Aux États-Unis et dans d’autres pays, mais surtout en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, les chercheurs en histoire sociale se sont certes mobilisés contre la mentalité historiciste dominante, qui ne jurait que par la philologie et la lecture pointue des textes [24]. Et dans la Chine post-maoïste, l’histoire sociale a été un moyen efficace de jeter un pont entre des méthodologies purement marxistes et certaines orientations plus récentes de l’historiographie occidentale [25]. Toutefois, même si la plupart des chercheurs en histoire sociale a adopté une méthodologie et un programme très proches des méthodes quantitatives en vigueur dans les principales sciences sociales, ils ont posé à leur travail les mêmes barrières culturelles que leurs prédécesseurs.

Un deuxième vestige de l’héritage particulariste en historiographie est la configuration structurelle de la discipline. Très attachés au travail minutieux sur les sources, la plupart des historiens restent monoculturalistes de formation, c’est-à-dire que leur recherche et leur enseignement se limitent souvent à un ou deux États-nations. Bien peu de chercheurs parviennent à étudier l’histoire des interactions transculturelles sur un mode qui demeure méthodologiquement acceptable pour la majorité de leurs collègues. C’est là un problème commun aux départements d’histoire européens et américain, bien que les difficultés diffèrent de part et d’autre de l’Atlantique. Tandis que la plupart des historiens européens sont spécialisés dans leurs histoires nationales respectives [26], l’historiographie américaine s’est davantage diversifiée. Aux États-Unis, les études régionales ont été fortement développées après la Seconde Guerre mondiale, ce qui reflétait au niveau universitaire le rôle politique global du pays dans un monde bipolaire, et même dans un monde multipolaire naissant [27]. En vertu du même processus, les Études orientales étaient en grande partie démantelées et rattachées à d’autres départements. L’historiographie américaine ne se prêtait pourtant pas aux analyses transculturelles à plus grande échelle, et ce pour une raison simple : les départements s’étaient peut-être pluralisés grâce à l’intégration des Études orientales et aux politiques d’élargissement régional ultérieures, mais individuellement, les historiens restaient des spécialistes de l’Asie de l’Est, de l’Afrique subsaharienne, de l’Amérique latine, etc. Dans la recherche et l’enseignement, il n’y avait pas de véritable percée vers une perspective historiographique transcendant les expériences culturelles isolées.

En revanche, les historiens chinois et la plupart des autres historiens non occidentaux sont biculturels de formation. En adéquation aux réalités géopolitiques, l’histoire occidentale appartient au cursus standard des historiens chinois. Cependant, là aussi, la structure des départements tend à séparer assez strictement l’histoire chinoise de l’histoire occidentale, ce qui influe considérablement sur les orientations de la recherche. De plus, l’histoire autre que celle de l’Asie de l’Est et de l’Occident n’y est quasiment pas représentée [28]. Pendant tout le XXe siècle, la Chine a eu une importante tradition de recherche sur les relations sino-occidentales, mais, du fait de leur absence de compétence sur les autres régions du monde, les historiens chinois vont avoir du mal à passer de ce cadre d’analyse bipolaire à des perspectives multipolaires, voire globales.

Comme je l’ai mentionné plus haut, les méthodologies d’origine occidentale prévalent dans le monde chinois – les théories marxistes en Chine continentale, et d’autres écoles à Taiwan et à Hong Kong. Toutefois, comme en Occident, ces méthodologies transculturelles ont été principalement appliquées à des cadres nationaux, ce qui laissait peu de place aux approches transculturelles ou mondiales. Aujourd’hui en République populaire de Chine, les débats dont font état les revues historiques comme Historical Research et Historiographical Theories (Shixue Lilun) révèlent qu’un nombre croissant de chercheurs préconisent des perspectives globales. Bien souvent, ceux qui appellent à une nouvelle histoire internationale ou globale en Chine sont des partisans d’un plus grand pluralisme méthodologique, qui se substituerait au cadre d’analyse marxiste autrefois prédominant [29]. Il est intéressant d’observer que – même si la postmodernité a connu un certain succès sur la scène intellectuelle chinoise [30] –, les paradigmes « classiques » de la modernisation restent très répandus parmi les historiens [31]. Les conceptions linéaires du développement et l’idée de l’Occident comme précurseur d’une transformation globale sont des présupposés explicites ou implicites qui sous-tendent nombre d’études historiographiques sur la Chine moderne dans un contexte global.

La situation est assez différente à Hong Kong et à Taiwan, où les historiens s’impliquent également dans les débats récents sur l’histoire globale. En règle générale, les défenseurs d’une nouvelle histoire globale en Chine y sont plus critiques quant à la conception d’un « Occident » imaginaire ou géopolitiquement réel, fournissant le modèle standard, positif ou négatif, par rapport auquel pourraient être définies les particularités nationales ou culturelles [32]. Hong Kong possède certaines traditions de recherche qui se concentrent sur des thèmes comme la « marginalité » et l’« hybridité », ainsi que sur l’histoire des migrations globales, des diasporas et des colonialismes [33]. À Taiwan, on a davantage mis l’accent sur la tradition chinoise, ce qui dans les années 1980, quand le contrôle politique sur l’université s’est assoupli, a amené à expérimenter des conceptions régionalement spécifiques de la modernisation et à définir la place de Taiwan dans un contexte plus largement global [34]. Toutefois, là aussi, les perspectives globales ne sont guère adoptées que dans les manuels d’histoire [35].

Cette brève comparaison entre pays montre que les points de départ de la recherche en histoire globale varient d’un pays à l’autre. Le climat politique, les méthodologies, la structure des départements et les modalités générales de financement commandent l’angle sous lequel l’histoire globale est envisagée.

4 Pistes pour la recherche en histoire globale

Un seul historien pourrait-il posséder les langues et la compétence historique nécessaires à la production d’études globales qui resteraient sensibles aux détails locaux ? La réponse à cette question rhétorique est simple : aucun être humain, à lui seul, ne serait capable de maîtriser un champ d’enquête aussi immense. Tout chercheur isolé serait condamné, soit à manquer son but en simplifiant à l’extrême, soit à se perdre dans un océan d’archives et de langues. À la fois soucieuse d’élargir au monde la portée de ses recherches et de conserver un système de valeurs fondé sur une solide étude des sources, l’historiographie se trouve dans une impasse. En termes psychosociaux, nous pourrions même dire qu’elle est prise entre deux craintes disciplinaires divergentes. La première – que nous pourrions qualifier de « centrifuge » pour éclairer nos dires – est de se laisser distancer par d’autres sciences sociales qui sont en train d’ouvrir leur appareil conceptuel à un monde de plus en plus interconnecté, et où les différences culturelles ont tendance à se creuser. La seconde, centripète, est la crainte de vider la discipline de toute substance en adhérant à des perspectives globales qui seront peut-être une mode éphémère, un discours qui, horribile dictu, a eu beaucoup de succès dans les années 1990, pendant la grande vogue du « point com ».

Ces craintes sont certes justifiées, mais aucune des deux ne devrait paralyser les historiens. Un moyen de perpétuer la tradition de l’analyse de détail dans l’exploration de champs globaux est de travailler en équipe. Pourtant, l’authentique travail d’équipe reste exceptionnel en historiographie, voire dans les sciences sociales en général. Si nous voulons produire ne serait-ce que quelques prises en compte des constellations et des processus mondiaux, il faudra expérimenter la co-auctorialité. On peut imaginer que plusieurs spécialistes régionaux définissent conjointement un ensemble de questions et un cadre méthodologique commun. Chacun ferait ensuite de cette approche concertée l’axe méthodologique et le fil directeur de son étude précise des sources et de sa recherche spécialisée.

Il va sans dire qu’un groupe de recherche, comme n’importe quel auteur isolé, doit mûrement peser son approche générale, préciser un ensemble de questions clés, se confronter à des problématiques jusque-là négligées. Il convient de créer un processus dynamique dans lequel le cadre méthodologique sera constamment ajusté aux nouveaux aperçus ouverts par les recherches particulières. Un tel processus n’est pensable que si le groupe est en mesure de se réunir régulièrement pour discuter des orientations à prendre. C’est loin d’aller de soi dans les collaborations internationales, qui nécessiteraient de nouveaux financements [36].

Ce qu’il faut à tout prix éviter dans la recherche collective, c’est la définition de tâches qui sont ensuite confiées à des chercheurs subordonnés, car cela tend à imposer le cadre conceptuel d’un seul contexte historique par opposition à d’autres. Les méthodologies concertées, en revanche, peuvent ouvrir des aperçus nouveaux et prometteurs, d’autant plus que les diverses études régionales appliquent encore des méthodologies assez différentes à des phénomènes historiques connexes. Les spécialistes occidentaux de l’Europe et de l’Asie de l’Est, par exemple, tendent à soumettre les transformations de la culture politique au XXe siècle dans ces deux régions du monde à des interrogations différentes. Pourtant, en Europe comme en Asie de l’Est, certaines évolutions comme l’avènement des médias de masse, la mobilisation de masse et le radicalisme politique ont bien été liées à des transformations structurelles et à des influences similaires. Une synthèse méthodologique peut donc produire plus qu’un cadre cohérent pour l’analyse globale : elle peut amener plusieurs approches régionales à se féconder mutuellement.

Plus importante encore que la coopération entre chercheurs de différentes disciplines universitaires est l’idée d’une collaboration internationale dans le champ de l’histoire globale. Ici aussi, on peut s’attendre à trouver des perspectives méthodologiques et des approches différentes concernant les mêmes phénomènes historiques. Par exemple, l’étude de la transformation des identités, du triomphe et du traumatisme au XXe siècle ou de la question du nationalisme devrait susciter des dialogues nourris entre chercheurs internationaux. Dans ces domaines, les positions intellectuelles restent assez diverses, si bien qu’un dialogue méthodologique sur ces questions ouvrira nécessairement un débat plus large sur les valeurs et les visions du monde [37]. Il pourrait être particulièrement fécond d’expérimenter des collaborations en miroir – où, par exemple, un groupe de recherche réunirait des spécialistes européens de l’Asie de l’Est et des spécialistes est-asiatiques de l’Europe.

Mais, si tentantes qu’apparaissent ces perspectives de recherche en histoire globale, les expériences d’authentique travail collectif ont aussi leurs revers. Il y a notamment la question du récit historique et, plus particulièrement, le problème de l’auctorialité. Un problème collatéral, qui peut même devenir une préoccupation majeure pour les jeunes chercheurs encore dépourvus d’assise professionnelle, est que le système de gratification universitaire ne reconnaît pas à leur vraie mesure les efforts collectifs. Les publications collectives ne peuvent donc rester que l’à-côté d’un projet de recherche personnel. Toutefois, même des projets de recherche strictement personnels peuvent tenter de dégager des constellations globales en se concentrant sur deux ou trois régions représentatives d’une constellation plus large. En d’autres termes, un petit nombre de cas nationaux ou culturels pourraient être étudiés à partir de sources primaires, puis rattachés à d’autres expériences régionales, ce pour quoi l’historien devra nécessairement se reposer sur la littérature secondaire. De telles études sont un pont important entre les disciplines disparates que sont la comparaison historique et l’historiographie des relations, transferts ou rencontres interculturelles. Elles inscrivent l’analyse détaillée d’un nombre limité de cas dans une perspective globale plus large.

Il est évident que l’étude des processus globaux bouleverse les frontières académiques préétablies, et que beaucoup de projets d’envergure globale seront, par la force des choses, interdisciplinaires. Pourtant, on peut s’attendre à ce que certains champs universitaires conservent des cultures disciplinaires, et l’historiographie a certes son apport à fournir à l’étude, en pleine expansion, des flux et structures globaux au sens le plus large. Elle peut apporter en partage une tradition narrative, qui tend à être moins marquée par le jargon universitaire et les cadres théoriques rigides. Et elle peut enseigner le travail méticuleux sur les sources et l’appréciation des détails locaux, indispensables si l’on veut comprendre les dynamiques et les constellations globales dans toute leur complexité. Il est donc essentiel de maintenir certaines traditions centrales de l’historiographie lorsqu’on explore des dimensions globales. Mais, pour cela, il faut trouver de nouvelles manières inventives d’écrire l’histoire et de l’étudier. Une condition préalable serait l’encouragement à la collaboration internationale, et une plus grande solidarité au sein de la discipline.

Parties annexes