Feuilleton

Tango avec Simmel[Record]

  • Ksenia Burobina

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  • Ksenia Burobina
    Université de Montréal

C’est mercredi soir. Une des meilleures soirées pour danser le tango à Montréal. Je laisse l’article de Georg Simmel dans la voiture : il ne me reste que quelques pages à lire avant le séminaire de sociologie du lendemain. Je les lirai après la milonga. Je monte en courant au deuxième étage, impatiente d’entendre la musique, de retrouver l’atmosphère de la soirée, de revoir les danseurs. Malgré toutes les différences d’opinions, les danseurs de tango de Montréal semblent s’entendre au moins sur le fait qu’ils forment une certaine « communauté ». La porte de la salle de danse est une porte magique : c’est une entrée dans une réalité parallèle. Une soirée de tango, si on le lui permet, si l’on respecte les règles du jeu, a le pouvoir de faire disparaître, pour quelques instants ou pour quelques heures, le monde extérieur, avec tous ses soucis, ses doutes et ses problèmes. À ma surprise, cette fois, je ressens moins la différence entre les deux mondes. Plongée dans mes lectures, j’ai l’impression d’avoir quitté le quotidien beaucoup plus tôt. Après notre danse, Jean, un des tangeros, s’exclame : « On l’a, n’est-ce pas ? On a une belle connexion ! » C’est une affirmation plutôt qu’une question. Il en parle pour s’assurer que c’est réciproque. Il a raison. Vous avez sûrement déjà entendu le dicton : « It takes two to tango ». Le tango est loin de se résumer à la somme de ses pas. Il y a plusieurs aspects de cette expérience qui sont recherchés par ses adeptes, mais c’est la connexion qui semble être le plus important, l’essence même de cette danse. Elle est à la source de la « dépendance » dont les danseurs assidus se vantent de souffrir et qui les pousse à toujours revenir aux cours et aux milongas. Ils ne se lassent pas de discuter, en personne et en ligne, des « secrets » de la connexion. Dernièrement, sûrement sous l’influence des écrits de Simmel, j’ai eu l’impression de me rapprocher d’une meilleure compréhension du phénomène de la connexion et de la « magie » du tango. Il n’y a pas longtemps, je lisais dans le journal Quartier Libre un article sur les jeux de société (Tardif 2016 : 7). L’auteur citait une sociologue qui établissait des liens entre le plaisir de la participation aux jeux de société et la réciprocité de la relation, en mentionnant également le caractère ludique de l’activité. Cette idée rejoignait mes propres réflexions sur le tango comme forme de sociabilité, et sur le rôle de la réciprocité dans cette danse. Le tango est une improvisation à deux. Le dialogue, un aspect commun à plusieurs activités sociales, y est au centre. Un bon danseur est à l’écoute de son partenaire. L’interaction est la finalité même de cette relation. L’interférence du monde extérieur, de ce qui est antérieur ou postérieur à la danse, brise inévitablement la qualité de la connexion. Il est essentiel, en dansant, de faire abstraction de toute réflexion, de rester dans le moment présent. Pour cette raison, le tango est souvent appelé une « méditation à deux ». Plus tard dans la soirée, Jean me dit, sur un ton de reproche, que le monde du tango est un monde hypocrite, un théâtre où les gens se cachent derrière des masques. Je réponds en disant qu’il faut faire preuve de tact dans nos interprétations, que ce n’est pas nécessairement le cas, même si, sûrement, il y a toujours des personnes qui ne sont pas de bonne foi, qui ne partagent pas les valeurs des autres. J’espère …

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