Les francophonies d’Amérique et la littérature

Écriture bilingue et loyauté linguistique

  • Rainier Grutman

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  • Rainier Grutman
    Université d’Ottawa

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ÉCRITURE BILINGUE ET LOYAUTÉ LINGUISTIQUERainier Grutman Université d'OttawaIN ombreux sont les observateurs qui insistent sur l'importance de l'hétérogénéité langagière en cette fin du deuxième millénaire (comme si le phénomène était inédit en soi). Avec Gilles Deleuze et Félix Guattari, ils semblent se demander: «Combien de gens aujourd'hui vivent dans une langue qui n'est pas la leur? Ou bien ne connaissent même plus la leur, ou pas encore, et connaissent mal la langue majeure dont ils sont forcés de se servir1 ? » Pour plusieurs raisons, qui se recoupent en partie, le contact interlinguistique est devenu la règle plutôt que l'exception. Les idiomes ci-devant nationaux débordent désormais de toutes parts les frontières politiques; dans des réseaux de communication de plus en plus désincarnés, leur utilité est limitée par l'impérialisme des langues mondiales et une mobilité spatiale inédite2. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les contacts — tant éphémères que durables — entre les communautés les plus diverses ont pris une ampleur telle qu'il faut sans doute remonter à la Renaissance, avec son lot de découvertes en matière de métissage ethno-culturel aussi bien que de trafic économique, de spéculation boursière ou de ferveur religieuse, pour trouver quelque chose d'à peu près comparable3.Toutefois, alors même que les vagues de migrations populaires se multiplient et que le voyage intercontinental, jadis réservé à une poignée de conquistadores, est à la portée d'un nombre toujours croissant de gens, la présence concrète de l'Autre dérange, incommode. En réaction au contact, au côtoiement et à la cohabitation linguistiques, une frilosité nouvelle se fait jour. Alors que les uns font l'éloge d'un cosmopolitisme inoffensif, d'un pluralisme libéral qui passe en revue les différences sans vraiment s'y arrêter — cela s'appelle le multiculturalisme dans nos contrées —, d'autres se retranchent derrière les valeurs sûres. Parmi celles-ci, et en bonne position, se trouve justement la littérature, en tant que corpus fétichisé qui garantit l'avenir (le destin) parce qu'il témoigne de manière syncrétique du passé (par la mémoire et l'oubli). Nous savons que c'est par la mise en discours qui leur est propre que les œuvres littéraires, et singulièrement les romans de type historique ou réaliste, ont permis à des communautés de s'imaginer peu à peu comme des nations et de s'octroyer cette continuité dans le temps indispensable à la survie du modèle nationaliste. Survie qui ne va pas de soi: selon une formule célèbre, «[Inexistence d'une nation est [...] un plébiscite de tous les jours». Cette formule est de l'historien français Ernest Renan, qui déclarait plus loin dans la même conférence: «Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel.137GrutmanElles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n'est pas la loi du siècle où nous vivons4. » Son siècle, le XIXe, était celui du culte des nationalités; le nôtre est le XXe au triste palmarès et bientôt le XXIe. Or, si les réalités ont changé, si l'Union européenne dont parle Renan, par exemple, est devenue un fait, les modèles que nous invoquons pour étudier ces réalités n'ont pas forcément évolué. Le modèle national domine toujours de larges secteurs de la vie littéraire (et notamment l'enseignement). Il ne faut donc pas s'étonner outre mesure que la littérature soit considérée comme un refuge, un dernier ressort, un bastion de pureté linguistique et culturelle.Cela expliquerait à son tour pourquoi le XXe siècle n'aura pas été, du point de vue de la production littéraire, la tour de Babel qu'il aurait pu être. Les écrivains ...