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Disparitions, mémoire, témoignage

La littérature testimoniale vise à réinstaurer le processus de subjectivité identitaire détruit par un appareil étatique de destruction massive. Ainsi la singularité du témoignage s’inscrit-elle dans une volonté indéfectible de contrer l’impensable de l’anéantissement totalitaire. Cependant, au-delà du « devoir de mémoire » le récit rend possible un véritable « travail de mémoire » au sens où le définit Paul Ricoeur dans « La mémoire exercée : us et abus » (2000). Le philosophe aborde alors la disposition réparatrice initiée sur le plan psychique par le travail de mémoire, au regard du deuil impossible de la Chose perdue et de la mélancolie selon Freud (1968).

Face aux nombreuses destructions génocidaires ou totalitaires du XXe siècle et au regard de la violence étatique, la culture offre un certain rempart, qui repose sur un ensemble de valeurs éthiques tributaires du travail de la pensée  à l’oeuvre dans les sciences humaines (philosophie, littérature, et cetera). Sur elles repose l’édifice de la civilisation, cette entité structurée de manière à rendre possible un « vivre-ensemble » harmonieux entre les individus d’un même groupe d’appartenance, d’une nation, voire des sociétés humaines à l’échelle planétaire. Cependant, une telle assertion ressemble à une belle utopie, alors que depuis la fin de la guerre froide nous faisons face au Choc des civilisations (Huntington, 1996; Chadli et Garon, 2003). Ainsi que l'écrivait Julia Kristeva: « [...] la puissance des forces destructrices n'est jamais apparue aussi incontestable et aussi imparable qu'aujourd'hui, au-dehors comme au-dedans de l'individu et de la société » (1987, p. 229).

Au fil des siècles, des écrivains et non des moindres s’attachaient à cerner, à travers leurs oeuvres, le potentiel dévastateur dont sont porteuses les contre-valeurs tels le Pouvoir absolu, l’Ambition démesurée, la Haine de l’autre. Faire oeuvre de civilisation n’allait pas de soi, et ce processus fragilisé par d’irréductibles pulsions de mort agissant au sein du vivant (Freud, 1929) requiert encore de nos jours une vigilance de tous les instants. Or, l’humain demeure peu ou prou conscient de l’extrême fragilité de ses modes de cohabitation sur les plans sociologique et géopolitique.

En temps de paix, si l’ignorance et la paresse d’esprit — au regard du travail de la pensée — agissent comme catalyseurs de contre-valeurs et fragilisent les assises de la société, il devient difficile d’imaginer les risques qu’encourt en temps de guerre une société symboliquement carencée. Étant sursaturés d’informations sur les guerres depuis les dernières décennies (Afghanistan, Soudan, Darfour, Rwanda, Palestine, Bosnie, Tchetchénie, et plus récemment Ukraine, Irak et Syrie), prenons-nous la mesure de cette « géopolitique du chaos » dont parle Ignatio Ramonet, (1997) ? Ne devons-nous pas vivre désormais avec la conscience permanente de marcher sur un fil tendu entre divers cataclysmes ?

À l’époque de la montée du nazisme, lors des premières mesures d’exclusion raciales, des pogroms et des processus de mise à mort du peuple juif, peu de gens se rendaient compte de la force de destruction qui allait bientôt déferler sur l’Europe entière. Parmi les peuples ostracisés par les nazis, plusieurs préféraient ne pas entendre ce que certains énonçaient pourtant avec lucidité — comme ce personnage de Moshé-le-Bedeau dans La Nuit d’Élie Wiesel (1973). Devant l’impensable, l’inconcevable dessein mortifère de destruction de l’humain par les totalitarismes, des processus psychiques d’autoprotection tels le déni ou le clivage contribuent à contrer les forces de résistance, comme on peut le lire dans l’oeuvre d’Agota Kristof (Kègle et Gagné, 2007).

En ce qui a trait à la littérature testimoniale, celle-ci n’est pas sans avoir des résonances sur la subjectivité identitaire, d’autant que le meurtre de masse a pour effet de miner le processus de représentation des disparus, la figuration fictive de l’énigme des disparitions. Ce dont ont cherché à rendre compte des écrivains-survivants tels Robert Antelme (1999), Charlotte Delbo (1965), Imré Kertesz (1995, 2005) ou Primo Levi (1987, 1989), s’inscrivant comme beaucoup d’autres figures de la littérature testimoniale dans une volonté de témoigner au nom des disparus (Dayan Rosenman, 2007).

D’aucuns ont tenté d’expliquer les différentes phases ayant marqué la réception des témoignages de la Shoah (Bornand, 2004, Prstojevic, 2012 ; Wieviorka, 2009) : époque de rejet et de déni après la découverte des camps par les Alliés, suivie d’une période de refoulement ; phase d’éveil correspondant à la production cinématographique Shoah de Claude Lanzmann (1985); cycle d’intérêt grandissant depuis la fin des années 1990 en raison de la disparition imminente des derniers survivants ; stade plus récent d’éveil aux conséquences inéluctables de la transmission du traumatisme chez les générations ultérieures (Zajde, 2005). D’autres récusent la périodisation d’inspiration historiciste, préférant poser que la littérarité de la fiction testimoniale est davantage habilitée à approcher l’impensable de la violence extrême (Jurgenson, 2003 ; Mesnard, 2007).

Sans entrer dans ce débat pour l’instant, remarquons toutefois que certains processus énonciatifs ont pour effet de rendre éminemment présent, au temps du lecteur, ce qui se trame dans la discursivité énonciative. Ce qui entraîne une réflexion sur l’instance lectorale implicitement incluse dans l’« intenté » (Benveniste, 1966) de textes faits d’hybridité générique, qui empruntent à l’autobiographie, à l’autofiction ou au récit testimonial. Dans l’espace qui m’est imparti, j’aborderai le premier des six textes composant le recueil La douleur (1985) de Marguerite Duras, qui donne son titre au recueil.

Il importe d'emblée de préciser que, à proprement parler, on ne saurait considérer ce court texte autobiographique comme faisant partie des récits de survivance de la Shoah. Publié en 1985 dans sa forme inachevée, il s'inscrit toutefois dans un ensemble plus vaste de récits ayant comme arrière-plan la Seconde Guerre mondiale et plus particulièrement la Résistance en France. Comme l'ont montré Fouché (1987) et Parrot (1990), sous le Troisième Reich les écrivains faisaient face à d'énormes contraintes puisque sévissait alors une censure féroce qui touchait au premier plan les librairies et les maisons d’édition, lesquelles furent assujetties à la « Liste Bernhard », à partir d’août-septembre 1940, puis à la « Liste Otto », à partir de juillet 1940 (trois versions de celle-ci parurent entre 1940 et 1942). En vertu de ces listes d’exclusion, les libraires et éditeurs furent contraints de retirer de leurs catalogues tous les auteurs juifs, britanniques et communistes (Kègle, 2011).

Pour revenir au texte de Duras rédigé durant cette période, il s'avère nécessaire pour les besoins de l'analyse de présenter brièvement quelques éléments d'ordre autobiographique et contextuel, comme le fait elle-même Duras dans « La douleur ». Nous la suivrons dans cette tranche de vie au cours de laquelle elle a fait partie du réseau Mitterrand dans un Paris occupé, puis assisté les déportés au retour des camps.

Biographème et contextualisation

Il se trouve en effet que Marguerite Duras s’était engagée dans le réseau fondé en 1942 par François Mitterrand, dit Jacques Morland, soit le Mouvement national pour les déportés de guerre. Elle travaillait à cette époque au Cercle de la Librairie où elle devait appliquer les directives relatives à la censure allemande dans le domaine de l’édition. À l’époque où la NRF était dirigée par l’écrivain d’obédience fasciste Drieu La Rochelle, geôlier des Lettres françaises, les éditeurs étaient contraints de ne publier que des textes allant dans le sens de la propagande et la censure allemandes. Ils devaient négocier leur contrat en regard des quintaux de papier disponibles, lesquels avaient été considérablement réduits (Fouché, 1987; Parrot 1990).

Un des biographes de Duras, Vircondelet (1991), souligne le rôle important que joua alors Duras auprès des écrivains : son écoute attentive, sa sensibilité, sa nature rebelle concouraient à les soutenir dans leurs demandes de publication. Dionys Mascolo, ami de Marguerite Duras et de Robert Antelme, travaillait aussi au Cercle de la Librairie et faisait partie du même réseau de résistance. Celui-ci était sous haute surveillance, tous les trois s’étant livrés à partir de 1943 à un militantisme résistant très mal vu par les autorités d'extrême droite. En juin, l’appartement de la soeur d’Antelme, Marie-Louise, qui servait de lieu de rencontres clandestines, fut investi par la Gestapo : elle fut déportée à Ravensbrück et mourut quelques mois plus tard des suites de cette expérience désastreuse. Robert Antelme pour sa part fut envoyé à Buchenwald, à Bad Gandersheim, puis déporté à Dachau. Au moment de la découverte des camps par les Alliés, sous l’instance de François Mitterrand, deux de ses amis, Mascolo et Beauchamp (Duras, p. 65), allèrent à sa recherche, le trouvèrent dans un mouroir attenant au camp, où étaient entassés les prisonniers atteints du typhus et, non sans périls, le ramenèrent à Paris. Dans Autour d’un effort de mémoire (1987), Dionys Mascolo raconte le rapatriement d’Antelme, dont la survie tenait véritablement du miracle (cf. infra).

Quelque temps auparavant, Marguerite Duras se rendait quotidiennement au centre d’Orsay afin de tenter d’obtenir de ceux qui revenaient des camps de la mort des renseignements sur les autres déportés, l’objectif étant d’en informer les familles via le Service des recherches du journal Libres qu’elle-même avait créé en septembre 1944, écrit-elle (Duras, p. 20). À partir d’avril 1945, commencèrent à revenir en France les prisonniers de guerre, les S. T. O. et, plus particulièrement en ce qui a trait à ce texte durassien, les déportés politiques (les résistants) ; recueillis sous les instances du gouvernement gaulliste, certains arrivèrent à l’hôtel Lutetia, à Paris, au printemps 1945.

Atemporalité et universalité de la douleur psychique

Dans l'attente désespérée d'Antelme, alors son époux, Duras cherche dans « La douleur » (1985) à donner forme scripturale à l’angoisse insurmontable dans laquelle elle est alors plongée, se décrivant comme tout entière ensevelie dans une attente désespérée. Elle était sans nouvelles de celui qui, à l’instar des autres déportés, aurait dû revenir de Dachau ; au fur et à mesure que passaient les jours, « Robert L. » ne revenait toujours pas.

Composé de douze fragments, datés de manière imprécise en ses débuts, avec la seule mention du mois (« avril »), ou du quantième et du mois (« 20, 24, 26, 26, 28 avril »), parfois du jour (« Dimanche »), ce journal intime ne comporte qu’une seule datation complète (« Dimanche, 22 avril 1945 »). Duras affirme qu’elle ne l’a pas retouché: publié dans sa forme brute, originale, composé d’annotations prises sur le vif, ce texte traduit une angoisse existentielle liée à l’expérience de la mort en camp de concentration  — et cela, par personne interposée, si l’on puit dire. En effet, la diariste, qui vit dans la certitude de la mort de Robert L. [Antelme], cesse de dormir et de s’alimenter, sombre dans le désespoir. Bien que ce bref récit autobiographique, comme il a été dit plus haut, n'entre pas dans le corpus de la littérature de la survivance à la Shoah, on pourrait cependant le considérer comme littérature testimoniale en ce sens qu’il englobe dans l’amplitude de la prolepse (celle de la mort anticipée) non seulement l’expérience singulière de la diariste, mais, par extension, celle des familles des déportés politiques et de leurs proches. L’immense désarroi qui unit ceux-ci à celle-là laisse entrevoir entre les lignes une collectivité toute entière traversée par un sentiment de perte indicible, inénarrable, infigurable (Nouss et al., 2000).

Mais il y a plus, puisque l'écriture brute de Duras invite à une interrogation sur les processus psychiques à l'oeuvre dans le travail de deuil. Le titre du journal renvoie en effet à l’expérience intime d’une douleur intense, ayant comme horizon d’attente l’abolition du sujet dans la mort de l’autre. Soit ce que Freud avait identifié comme « évidement du sujet » dans son explication métapsychologique de la mélancolie au regard du travail de deuil (Freud, 1968, Lambotte, 1993, Ricoeur, 2000). D’une écriture déliée, « La douleur » s’inscrit pourtant dans une temporalité historique de par ses références ponctuelles aux événements récents : la progression des Alliés, les bombardements de Berlin, les avancées du général Patton, et cetera, tels que relatés dans les journaux français de gauche ou résistants (dont Combat, dirigé à l'époque par Albert Camus) (Kègle, 2011). Toutefois, ces renseignements sont livrés par la diariste  sans contextualisation aucune ; il ne saurait s’agir pour elle d’établir une chronique des événements, mais, à partir d’annotations elliptiques et lacunaires, d’étayer son angoisse sur les événements tragiques de la fin de la Seconde Guerre et la libération des camps par les Alliés. Se rapprochant d’une écriture intime n’ayant pour seule énonciataire que la diariste elle-même, ces pages n’étaient pas du tout destinées à la publication. Elles furent d’ailleurs totalement effacées de la mémoire de Duras, ainsi qu'elle l’affirme dans une courte présentation liminaire tenant lieu de paratexte (Duras, 1985 p. 12). Fragmentaire, inachevé dans sa forme et son contenu, le journal intime fut retrouvé par elle à la faveur d’une commande de la revue Sorcières, en 1985. Fouillant dans ses papiers, elle fit alors, dans « la plus grande stupéfaction », la découverte de textes écrits pendant l’Occupation (« deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château », 1985, ibid.). Jusque là marqués du sceau de l’amnésie, ces fragments alors découverts lui révèlent, avec quelque quarante années d’écart, une vérité sur elle-même et un savoir insu :

[…] Je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit. Je sais que je l’ai fait, que c’est moi qui l’ai écrit, je reconnais mon écriture et le détail de ce que je raconte [...] Comment ai-je pu écrire cette chose que je ne sais pas encore nommer et qui m’épouvante quand je le relis.

[…] La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot « écrit » ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d’une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait honte.

Duras, 2008 (1985) p. 12

Cette vérité subjective, ce savoir intrinsèque sur le monde méritent qu’on s’y arrête dans la mesure où ils nous informent sur des aspects particuliers de la littérature intime liée à une période de survivance.

En effet, le texte « La douleur », s’il témoigne sur le vif de la réalité vécue par les proches des déportés politiques (les résistants), véhicule aussi un savoir sur la manière dont une vérité psychique peut se manifester au sujet. En cela, il institue le lecteur dans la position d’un quasi « témoignaire » (Waintrater, 2004)[1], ce qui ne laisse pas de soulever certaines questions sur le plan éthique. Selon Waintrater, la clinique du témoignage permet au témoin-survivant, mis en posture d’énonciation subjective, de se rapprocher du trauma inscrit en lui de manière indélébile par l’expérience totalitaire.

Par analogie avec ce néologisme introduit par la psychanalyste dans le cadre de la clinique du témoignage de la Shoah, j’utilise de manière heuristique l’expression de « quasi témoignaire » pour souligner le travail psychique induit chez le lecteur par la lecture des récits de témoignage et de la littérature testimoniale dans son ensemble. Cette notion requerrait une réflexion théorique plus élaborée… Retenons pour l’instant que ces deux corrélations — savoir insu et travail psychique ; posture de « quasi  témoignaire » et éthique — infèrent une vérité subjective allant bien au-delà des éléments d’information d’ordre historique, les biographes de Duras ayant par ailleurs souligné comment « La douleur » éclaire son oeuvre d’un regard neuf.

Et pour cause. Tout lecteur ayant pratiqué Duras de manière assidue sait que, pour cette écrivaine, la représentation de la douleur psychique dans et par l’écriture se révèle une constante. En ce sens, la figure de Lola V. Stein (Duras, 1984) en constitue peut-être le paradigme par excellence, elle qui se trouve littéralement avalée par le trou du signifiant, à l'instar des mélancoliques que Freud associe à une régression narcissique du Moi et à une défaillance de l'image spéculaire (Freud, 1968). C'est d'ailleurs au regard de l'Idéal du Moi (le visage de la mère) et du Moi idéal (l'image de l'infans reflétée dans le miroir) (cf. l'article princeps de Lacan « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je... », 1966), que Lambotte commente ainsi les propos de Freud sur la mélancolie: « Or, tout se passe comme si le sujet mélancolique s'était trouvé dans un cadre vide à l'intérieur duquel il n'y avait pas d'image, mais simplement rien » (1993, p. 233).

Or, c'est à ce rien que s'était identifiée Duras lors de son attente désespérée du retour d'Antelme du camp de Dachau. Cependant, pour reprendre les propos de Lambotte : « [...] d'une part, le mélancolique sait qui il a perdu, mais non ce qu'il a perdu en l'objet disparu; d'autre part, il semble approcher la vérité de plus près que les autres, cette vérité qui fait qu'à son approche, on tombe nécessairement malade » (1993, p. 232). Voilà sans doute qui explique la mise en garde de Kristeva à l'effet « qu'il ne faut pas donner les livres de Duras aux lecteurs et lectrices fragiles » (1993, p. 235). Plus loin, la sémioticienne et psychanalyste, qui avait mis en place la notion de « chora sémiotique » dans un étude exhaustive de la poésie mallarméenne, écrit à propos de l'oeuvre durassienne : « La douleur déploie son microcosme par la réverbération des personnages. Ils s'articulent en doubles comme en des miroirs grossissant leurs mélancolies jusqu'à la violence et le délire » (1993, p. 263).

Deuil pathologique (mélancolie) et instance lectorale

Si les ressources de l'écriture offrent un rempart contre la désorganisation psychique, il est permis de poser à propos de « La douleur » (texte délié, inachevé, rappelons-le), que son défaut de médiatisation par la figuration narrative engendre un effet de proximité entre le texte et le lecteur. En effet, la charge affective et émotionnelle, massive et destructrice, qui s’empare de la diariste ne risque-t-elle pas à tout moment de l’emporter, lui aussi. Le schéma pathémique s'y déploie de diverses façons : agitation fébrile, diversion de l’attention, peur incontrôlée, hantise de la mort, identification mortifère à l’absent. L’imaginarisation de la mort de l’autre, dont le fantasme récurrent du corps de Robert L. gisant au fond d’un fossé constitue le support, s'y donne à lire de manière incessante. En voici quelques exemples :

Dans un fossé, la tête tournée contre la terre, les jambes repliées, les bras étendus, il se meurt. Il est mort. […] Il est mort depuis trois semaines. C’est ça, c’est ça qui est arrivé. Je tiens une certitude.

p. 16

Dans le fossé l’ombre gagne, sa bouche est maintenant dans le noir. […] Rien au monde ne m’appartient plus, que ce cadavre dans un fossé. Le soir est rouge. C’est la fin du monde. Je meurs contre personne. Simplicité de cette mort. J’aurai vécu. Cela m’indiffère, le moment où je meurs m’indiffère. En mourant, je ne le rejoins pas, je cesse de l’attendre.

p. 17

L’évidence au fond de moi, d’un seul coup, l’information : il est mort depuis quinze jours, à l’abandon dans un fossé. La plante des pieds à l’air. Sur lui la pluie, le soleil, la poussière des armées victorieuses. Ses mains sont ouvertes. Chacune de ses mains plus chères que ma vie. Connues de moi. Connues de cette façon là que de moi. Je crie.

p. 19

Indexant en creux « Le rêveur du Val » d'Arthur Rimbaud, ces extraits ont pour effet d'entraîner le lecteur dans la position d’un ‘quasi témoignaire’ (cf. supra) amené à partager le travail psychique mortifère qui s’institue le temps de la lecture. Celui-ci n'est-il pas propulsé au coeur même d’une tension extrême, sans la médiation de cette écriture très travaillée que l'on trouve dans la fiction durassienne ? Ainsi ce « désordre phénoménal de la pensée » dont parle Duras (supra) n’agirait-il pas aussi du côté de l’instance lectorale, tel un effet spéculaire, et possiblement contagieux, d'identification à l'autre ?

Dans « La douleur », la diariste, mise en position d’attente insoutenable, entièrement livrée à l’imagination délirante de la mort, se décrit comme une endeuillée sombrant dans la mélancolie ; elle apparaît au premier plan d’un tableau de figures statufiées par un Réel de plomb. Devant l’absence d’informations sur le sort de Robert L., après une attente interminable et fébrile, en proie au découragement, elle finit par se cloîtrer chez elle, refusant toute forme de nourriture. Littéralement avalée par le non-événement — le téléphone qui ne sonne pas, le nom de Robert L. qui n’apparaît pas sur les listes des déportés ayant commencé à arriver à l’hôtel Lutetia, la non-réception d’une lettre de lui —, ne supportant plus le silence implacable, elle finit par perdre la raison. Dès lors, tout son être s’abolit dans l’image d’un gisant, le corps mutilé de Robert L. imaginarisé à travers le fantasme d’un corps inerte au fond d’un fossé. Par référence au négativisme du mélancolique, Lambotte écrit : « il continue à vivre sous le coup d'une catastrophe dont il anticipe les effets de rupture, effets qui ressortissent à une pathologie de l'abandon [... qui] consisterait pour le sujet à se préserver d'un retour possible de la catastrophe originelle en refusant tout investissement d'objet susceptible de le provoquer » (1993, p. 234).

Cette vérité singulière à laquelle se trouve confrontée Duras constitue pour elle un véritable danger. Son ami D. [Dionys Mascolo] en a le pressentiment, lui qui la secoue pour l’amener à la faire réagir : « En aucun cas on le droit de s’abolir à ce point » (p. 33), lui signifie-t-il dans une réaction de saine colère. Elle, par identification mimétique, se représente elle-même telle une déportée presque mourante, exilée de son propre corps et exclue de sa pensée même, ce qui n’est pas sans rappeler la spécularité narcissique que Lacan pose comme structurante (ou déstructurante) pour l’avènement du sujet (cf. supra) (Lacan, 1966).

Toutefois, par intuition ou par mimétisme, la diariste sait que Robert L. est sur le point de trépasser, comme cela s’avérera par la suite, lorsque « Beauchamp et D. [Mascolo] » (p. 66) le trouveront dans un mouroir attenant au camp ; sans leur intervention, Robert L. [Antelme] n’aurait, en effet, pas pu survivre, lui qui était atteint du typhus. Or, peut-on se demander, comment la diariste le sait-elle ? Son savoir particulier ne proviendrait-il pas de ce que d’aucuns pourraient assimiler à un phénomène de communication d'inconscient à inconscient? Par référence à la mélancolie selon Freud et Lacan (cf. supra), on pourrait poser ce savoir comme corrélatif d’une identification limite à l’autre, appréhendé en l'occurrence dans sa propre mort ; le fantasme s’étaie d’ailleurs sur le discours qui circulait alors, voulant que les nazis fusillaient les derniers rangs des colonnes des déportés lors des grandes marches de la mort (dont le père de Wiesel faisait partie, cf. La Nuit). L’imaginaire se constituerait donc dans la psyché de la diariste comme un effet du symbolique.

Pour Freud (1965, 1913) le processus inconscient dans la mélancolie constitue un obstacle à un véritable travail de deuil, la douleur subjective atteignant un seuil critique, puisque toute médiatisation s’avère impossible en raison de la prévalence du signifiant troué. C’est pourquoi les civilisations accordent tant d’importance aux rituels de la mort (cf. Morin, 1970). Le travail de deuil, rendu possible par le processus de ritualisation, permettrait de traverser la mélancolie, cette maladie narcissique du sujet qui l’entraîne irrémédiablement vers un retour à l’état antérieur à la vie (pour reprendre les termes de Freud). Le philosophe et herméneute Paul Ricoeur (2000), relisant Freud, développe par ailleurs l’idée que le « travail de mémoire » s’avère essentiel à la traversée du trauma expérientiel : « Ainsi, le travail de mémoire, en luttant contre les résistances des pulsions de répétition (Freud), se conjugue au devoir de mémoire allant à l’encontre des stratégies d’oubli – ne pas voir, ne pas vouloir savoir. La rencontre des deux aspects modaux de la mémoire – devoir et travail – est susceptible de « faire émerger un souvenir actif, à la fois intelligible et supportable » (Ricoeur, 2002, p. 6) » (Kègle, 2012, p. 99).

Stratifications temporelles

Dans le journal intime écrit par Duras, en 1945, une propension à se réfugier dans le silence, à se blottir dans la douleur amoureuse de l’absent, à se lover dans l’image terrifiante de sa décomposition, à s’abolir dans la déréliction insoutenable de l’infans, livrent Marguerite, sujet de l’écriture, à une expérience autant douloureuse que paroxystique. Toutefois, ce deuil impossible, non symbolisé, cette assomption à la douleur psychique lui donne accès à un savoir sur la mort de l’autre, vécue symbiotiquement sur le registre de l’attente affligée, de la désespérance appréhendée.

Par référence à ce récit autobiographique qui se révèle être au coeur même de la configuration discursive formée par le témoignage de Robert Antelme, L’Espèce humaine (1999), et celui de Dionys Mascolo, Autour d’un effort de mémoire, Luba Jurgenson (2003), spécialiste de la littérature concentrationnaire, livre une analyse remarquable des différentes stratifications mémorielles relatives à la transmission orale. En effet, tout au long du voyage en train qui le ramenait vers Paris, Antelme, qui ne tenait plus que par un fil ténu à la vie, ne s’arrêta pas de parler, alors que son ami Mascolo s’efforçait d’enregistrer le plus fidèlement possible dans sa mémoire les révélations effarantes de son camarade résistant.

Dans un entretien intitulé « Des témoins aux héritiers. L’écriture de la Shoah et la culture européenne », Jurgenson fait remarquer que le temps 0 de la mort et le temps 1 de la parole testimoniale étaient alors confondus, la transmission de l’expérience de l’horreur étant rendue possible grâce à la profonde amitié qui liait les deux hommes, de même qu’à l’urgence de témoigner d’un Réel innommable :

En relisant le texte de Mascolo, Pour un effort de mémoire, sur la façon dont Robert Antelme, croyant mourir, lui raconta son expérience du camp qu’il a d’abord mémorisée dans les moindres détails, puis oublié tout aussi radicalement (au moment même où L’Espèce humaine fut terminé par son auteur), j’ai pensé que grâce à cette manipulation presque « génétique » du souvenir, dont Mascolo se fit le dépositaire provisoire, ce « prêt de mémoire », on tenait là quelque chose de l’ordre du « modèle » du manuscrit zéro. On pouvait observer ce qui d’habitude demeure caché. Le livre zéro doit disparaître pour qu’émerge l’écrit. Il est ce point obscur par lequel le futur narrateur s’enracine dans l’expérience de la mort collective. Il faut qu’une conversion s’opère pour que le survivant puisse prendre la parole, ce qui suppose un résidu demeurant au-delà des mots.

« L'expérience concentrationnaire. Entretien avec Luba Jurgenson » [en ligne]

Par référence aux trois temps dégagés par Jurgenson à propos de la relation, par Antelme alors mourant, de son expérience à Mascolo, en position de témoignaire (supra), on pourrait ainsi dégager à propos du texte « La douleur » une triade temporelle, soit le temps premier de l’écriture blanche, où la violence des affects engendre une confusion de la pensée et des sentiments ; le temps second de l’amnésie après le retour de Robert L., dont le corps terriblement fragilisé ne peut générer chez Marguerite que passivité, cris et fuites en avant (p. 68-69) ; puis, quelque quarante années plus tard, ce troisième temps de la décision de publier son journal, même inachevé, l’éthique du bien-dire abolissant tout critère de littérarité (cf. Duras : « au regard de quoi la littérature m’a fait honte », supra).

Pour qui pratique l’oeuvre de Duras de manière assidue, quelque chose de familièrement étranger se fait entendre à travers cette relation d’événements troublants, comme une étrangeté toute proche qui rappelle la manière dépouillée et pourtant si avérée dont l’écrivaine dépeint ailleurs (dans son oeuvre littéraire) la relation amoureuse. La formation triangulaire au coeur même de la fiction durasienne, la non-dissociation entre le même et l’autre, la féminité partagée entre l’amour fou et l’abolition de soi, tous ces schèmes de représentation sont élaborés dans des romans comme Dix heures et demie du soir en été, Le Ravissement de Lol V. Stein ou Moderato cantabile (pour ne prendre que ceux-là). Or, ces schèmes de représentation mortifères se retrouvent dans le premier fragment éponyme de La Douleur, avec cette différence essentielle qu’il ne saurait s’agir, en l’occurrence, d’un imaginaire fictif, mais bien d’un retour sur du Réel historique.

Aussi le lecteur mis en position de ‘quasi témoignaire’ devrait-il à son tour parcourir un cheminement en trois temps : le temps un de l’identification à la diariste, favorisé par un appareil énonciatif construit autour de l’instance subjective Je et ses déictiques spatio-temporels centrés sur le présent (cf. Duras : « un désordre phénoménal de la pensée », supra) ; le temps second de l’expérience de la perte inéluctable propre au vivant et inscrite au sein même du langage ; le temps ternaire de la distanciation critique, qui rend possible la mise en corrélation de réseaux signifiants propres à ce récit intime sur la douleur psychique et, par extension, à la littérature testimoniale.

« Enjeux mortifères de notre civilisation »

Dans cet article, la première partie intitulée « Disparitions, mémoire, témoignage » évoquait de façon liminaire les enjeux mortifères que représentent pour le vivant divers contextes de violences totalitaires, tels celui de la Shoah, de la guerre froide et, plus près de nous, des guerres incessantes qui agitent la planète. La seconde partie, « Biographème et contextualisation » visait à situer une oeuvre singulière dans la production littéraire de Marguerite Duras, ce court texte autobiographique publié quarante ans après qu'il eut été écrit et qui s'inscrivait de ce fait dans la vaste production de récits de témoignage sur la déportation qui prenaient leur impulsion dans les années 1980. Nous y trouvions alors une écriture particulière, inassimilable et pourtant si près des enjeux spéculaires propres aux personnages féminins de l'oeuvre de Marguerite Duras. Dans « Atemporalité et universalité de la douleur psychique », troisième moment de notre réflexion, une interrogation s'élaborait quant aux processus psychiques inconscients propres au travail de deuil et plus particulièrement du deuil pathologique, soit la mélancolie selon Freud, Lacan et Ricoeur. Ce qui entraînait une réflexion dans la quatrième partie de l'argumentation, « Deuil pathologique (mélancolie) et instance lectorale », sur la manière dont, confronté à des textes limites, non médiatisés, fortement traversés par l'imaginarisation de la mort de l'autre, le lecteur pouvait se trouver, à l'instar de la diariste, en position de danger. Enfin, dans « Stratifications temporelles », étaient résumés les temps 0 et 1 de la transmission orale passant du témoin rescapé (Antelme) au témoignaire (Moscolo) mis en position de réceptacle psychique. À la lumière des trois temps proposés par Jurgenson, nous avons suggéré une stratification propre aux deux instances investies dans « La douleur », soit la diariste et son lecteur, tentant d'esquisser ce qui pourrait se rapprocher d'une position éthique pour le sujet de l'écriture et l'instance lectorale.

Faisant écho à ce qui a été élaboré à partir d'une écriture non liée (hors signifiant) du rien imagnirarisé comme la mort de soi par introjection de la mort de l'autre chez Duras, nous aimerions laisser la parole à Julia Kristeva, qui, dans Soleil noir, dépression et mélancolie, aborde les enjeux mortifères de notre civilisation pour les rattacher aux phénomènes névrotiques et psychotiques qui en découlent :

S'il est encore possible de parler de « rien » lorsque l'on tente de capter les méandres infimes de la douleur et de la mort psychique, sommes-nous toujours devant rien face aux chambres à gaz, la bombe atomique ou au goulag ? Ni l'aspect spectaculaire de l'explosion de la mort dans l'univers de la Seconde Guerre mondiale ni la dissolution de l'identité consciente et du comportement rationnel échouant dans les manifestations asilaires de la psychose, elles aussi souvent spectaculaires, ne sont en cause. Ce que ces spectacles, monstrueux et douloureux, mettent à mal, ce sont nos appareils de perception et de représentation. Comme excédés ou détruits par une vague trop puissante, nos moyens symboliques se trouvent évidés, quasi anéantis, pétrifiés. Au bord du silence émerge le mot « rien », défense pudique face à tant de désordre, interne et externe, incommensurable

Kristeva, 1993, p. 230-231