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La culture de la mort chez les jeunes djihadistes de l’État islamique

  • Denis Jeffrey

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  • Denis Jeffrey
    Ph. D., Professeur titulaire, Université Laval, Québec

Cover of Les jeunes et la mort, Volume 29, Number 1, 2017, Frontières

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Plusieurs regards sont nécessaires pour cerner un phénomène aussi complexe que la culture de la mort chez les jeunes djihadistes de l’État islamique. Cette organisation terroriste est connue pour ses égorgements, ses crucifixions, ses viols, ses éventrements, ses attentats-suicides et diverses autres atrocités commises sur les otages, sur les prisonniers ou sur les populations. Les djihadistes s’affirment autant dans l’exercice de la cruauté que dans l’indifférence à la souffrance des victimes. Pour eux, la guerre est devenue une entreprise kamikaze. Un soldat, ordinairement, prend des précautions pour éviter la mort. Il est certes prêt à donner sa vie pour la patrie, mais son décès constitue un échec. Les djihadistes cherchent délibérément la mort dans des situations d’autosacrifice. Ils veulent être des martyrs, inspirés par Allah, un Dieu au nom duquel ils se permettent d’infliger les pires sévices, les pires châtiments. Ils ont le sentiment que ce Dieu agit en eux, qu’ils réalisent sa volonté (Benslama, 2016, p. 19 et 72). Ils sévissent en toute impunité et sans ressentir de culpabilité.

Qui sont les jeunes djihadistes qui adhèrent à cette culture de la mort ? En quoi se distinguent-ils des autres jeunes des sociétés modernisées ? Qu’est-ce qui les attire dans une version radicale de l’islam qui se distingue par ses actions kamikazes ? Éprouvent-ils véritablement un plaisir à (se) donner la mort ? Pourquoi acceptent-ils de commettre les pires actes d’horreur au nom d’Allah?

Nous proposons en premier lieu un bref portrait du groupe armé État islamique ainsi que la démarche retenue pour la collecte de nos sources sur les jeunes djihadistes. En second lieu, nous présentons un portrait idéal-typique – dans le sens weberien du terme – de ces jeunes afin de les situer parmi d’autres groupes de jeunes. Par la suite, nous nous intéressons aux motivations qui entraînent un nombre considérable de jeunes occidentaux dans le djihadisme radical. Puis nous abordons le thème du sacrifice de soi en tant que martyr dans des attentats terroristes. Enfin, nous concluons par une courte analyse du virilisme chez les jeunes qui adhèrent à l’organisation terroriste État islamique.

L’honneur et l’horreur

Pendant que les jeunes djihadistes de l’État islamique étincellent de fierté au champ d’honneur pour refonder un islam fantasmé des origines, nous subissons l’horreur de leurs opérations terroristes. Quel est cet islam qui s’impose par le meurtre, la terreur et la cruauté ? Qui sont ces djihadistes ? Que veulent-ils ? Comment accéder à la parole des jeunes djihadistes qui ont rejoint l’État islamique ?

L’État islamique (ÉI) est une organisation armée dirigée par Abou Bakr Al-Baghdadi. Ce dernier est un ancien membre influent du groupe islamiste Al Qaïda. En 2010, il se sépare d’Al-Qaïda pour fonder son organisation militaire baptisée au départ État islamique en Irak (ÉII). Le 9 avril 2013, l’ÉII devient l’État islamique en Irak et au Levant (ÉIIL ou Daesh en arabe). En France, on utilise plus volontiers le terme de Daech pour nommer cette organisation de terroristes. Or, le 29 juin 2014, Abou Bakr Al-Baghdadi s’autoproclame calife des territoires conquis. Il veut instaurer un nouveau califat sur l’ensemble des pays islamiques de la région. Depuis, le terme d’État islamique (ÉI) s’est imposé dans les médias occidentaux[1].

Le groupe terroriste État islamique est connu pour ses attentats meurtriers dans plusieurs pays du monde, mais aussi pour ses vidéos dans lesquelles sont mis en scène des assassinats de prisonniers, de journalistes, d’otages, d’enfants, de femmes et d’homosexuels[2]. La terreur est la marque de commerce de ce groupe armé qui désire étendre sa version meurtrière de l’islam sur toute la planète. Les attentats survenus notamment à Barcelone, à Londres, à Nice, à Paris, à Bruxelles, à Orlando et à Istanbul rappellent qu’aucun individu en Occident, soit-il musulman ou non musulman, n’est à l’abri de leurs violences. En fait, les terroristes de l’ÉI visent l’art de vivre des Occidentaux, leurs libertés, leur modernité morale et leurs plaisirs hédonistes.

Rares sont les chercheurs qui ont rencontré et interviewé les jeunes recrues de l’ÉI. À cet égard, on peut saluer les études de Meryem Sellami et Jihed Haj Salem (2016) qui ont recueilli des propos de jeunes membres de ce groupe djihadiste en Tunisie[3], de Dounia Bouzar (2015) qui accompagne des parents de jeunes djihadistes et du journaliste David Thomson (2014) qui a pu mener des interviews auprès de jeunes recrues françaises au Moyen-Orient. Notre analyse s’inspire donc de ces publications, mais aussi de nombre d’articles parus dans des journaux canadiens et européens dans lesquels sont présentés des témoignages de jeunes djihadistes. Un grand nombre de données ont aussi été colligées sur les médias sociaux. Par ailleurs, nous devons à l’autobiographie du chanteur français Abd Al Malik une compréhension des jeunes musulmans des cités[4] françaises qui sympathisent avec l’ÉI[5]. Enfin, nous référons à nombre de spécialistes de l’islam radical, cités plus loin, qui proposent des pistes d’intérêt pour comprendre les conversions des jeunes à l’islam radical.

Jeunes et radicalisation

Les jeunes djihadistes, avant leur radicalisation, n'ont parfois aucune relation antérieure avec l'islam. Ils sont issus de milieux économiques diversifiés et expriment leurs appartenances identitaires à travers divers styles. En cela, ils ne sont pas si différents des autres jeunes de leur génération. Pour comprendre leur conversion à une version mortifère de l’islam, nous avons élaboré trois portraits de jeunes des sociétés contemporaines. Ce sont des idéaux-types, brossés en camaïeux, qui se veulent heuristiques. Ils ne servent pas à classer les jeunes d’aujourd’hui, mais à mettre en évidence leur besoin d’accomplissement, leur manière d’assumer leur autonomie, mais aussi leurs rapports à l’autorité, à la mort, à leurs identités sociales et à leur corps.

Premier portrait

En Occident, la sociologie de l’adolescence s’intéresse au processus d’individuation des jeunes appelés à l’autonomie par les idéaux modernes et postmodernes (Galland, 2001; Le Breton, 2015a ; de Singly, 2005 ; Lachance, 2013, Jeffrey et al., 2016). Libérée du carcan moral de la famille traditionnelle, une frange de jeunes des sociétés contemporaines a l’opportunité de construire plus ouvertement de multiples identités sociales[6] en phase avec les valeurs actuelles d’émancipation des genres, de ludisme et d’esthétisation du style personnel (Maffesoli, 1979). Ils cherchent à se distinguer par diverses expériences d’exploration de soi (conduites à risque, jeux sexuels, voyages initiatiques, marquages corporels, etc.) qui sont autant d’occasions pour eux de se connaître, de s’autonomiser et de se raconter dans les médias sociaux. Ils apprennent à interpréter de divers points de vue ce qu’ils vivent, testent et ressentent. Ils expérimentent, sous un mode récréatif, de nouveaux regards sur eux-mêmes, sur autrui, sur la vie et sur la société. Des regards qui modifient leur manière de concevoir et d’affirmer leurs appartenances identitaires qui sont, et c’est leur particularité, en mouvement, en transformation, en perpétuelle construction. Ce ne sont plus les identités statutaires d’autrefois – fixées par les traditions et transmises par la famille –, mais des identités génératives qui évoluent au gré des interactions sociales.

Ces jeunes sont aujourd’hui appelés à donner par eux-mêmes un sens à leur existence et à créer leurs liens de confiance avec autrui. Le développement de leurs identités sociales devient un bricolage qui les amène à se mettre en scène dans différents rôles et fonctions, permettant ainsi une réflexivité critique (Giddens, 2004). Leurs représentations de soi se multiplient et s’inventent à travers des liens amicaux, amoureux ou à travers des rencontres fortuites. François de Singly (2005) explique que les jeunes des sociétés contemporaines ne veulent pas réduire leurs identités à des représentations figées et conformes à des modèles traditionnels préétablis. Ils préfèrent tester leur fragile, mais combien chèrement acquise autonomie auprès de leurs pairs. Ce qui crée des quêtes de reconnaissance à la fois audacieuses et risquées. La modification du look par le piercing, le tatouage et diverses pratiques de modifications corporelles génère un appel de reconnaissance et de nouvelles manières d’interagir avec autrui. En somme, nombre de jeunes qui ont grandi dans les sociétés modernisées et, devons-nous ajouter, happées par l’esprit de la postmodernité, préfèrent l’autonomie au conformisme et cherchent à travers leurs pratiques la distinction, la reconnaissance et les expériences émancipatrices. Ils affirment leur « ouverture d’esprit », leur permissivité et leur militantisme (Gardenier, 2014). Ils se valorisent en explorant différents mondes virtuels, fictionnels et réels[7]. Leurs liens sociaux, parfois passagers, se font et se défont au gré de rencontres avec d’autres jeunes dans lesquels ils se mirent et s’admirent. Ils se reconnaissent à travers leurs passions communes, leurs affinités spontanées et leurs signes identitaires. La fluctuation des parcours de vie devient la norme de nombre de ces adolescents.

Second portrait

Le premier portrait éclaire une frange importante de la jeunesse actuelle qui chemine sans rencontrer de problèmes insurmontables. Le second portrait présente des jeunes qui empruntent les mêmes voies que les premiers, mais qui éprouvent des difficultés à construire leurs multiples identités sociales et à se faire valoir. Peut-être ont-ils eu moins de chance que les autres qui évoluaient dans un environnement familial soutenant, stimulant et compréhensif. Ils se distinguent par le manque de capacité et de résilience pour faire face aux défis de l’autonomie moderne. Leur intelligence sociale est durement affectée par leurs souffrances intérieures. Ils se sentent désorientés et démunis. Certains sont des « écorchés vifs » qui connaissent des crises existentielles qu’ils ne peuvent résoudre par leurs propres moyens. Ils peuvent alors s’enliser dans diverses formes d’addiction ou pratiquer l’affrontement à la mort (l’ordalie) dans le risque extrême pour savoir si la vie vaut encore la peine d’être vécue (Le Breton, 2015b). Certains cherchent à se convaincre que même si leur vie n’a pas de sens, elle vaut tout de même plus que tout. Les pressions à la performance de soi pour être autonomes et construire une identité personnelle souple et ouverte sont trop lourdes pour être assumées sans soutien extérieur (Ehrenberg, 1995, 1998). Ces jeunes n’arrivent pas à rencontrer les idéaux de la modernité. Ce sont des jeunes qui souffrent de mal-être, mais qui ne sont néanmoins pas sans moyens. À la suite d’épisodes dépressifs, plusieurs d’entre eux remontent la pente et trouvent des solutions de compromis pour poursuivre leur existence dans des conditions de vie acceptables (Le Breton, 2007).

Troisième portrait

Les jeunes qui adhèrent à l’islam fantasmé de l’ÉI refusent totalement les valeurs d’autonomie de la modernité et l’esprit hédoniste de la postmodernité. Dominique Schnapper écrit à cet égard : « Ce qui est vécu comme une liberté et une responsabilité peut aussi être ressenti par d’autres comme une absence de sens. Le dogmatisme le plus fanatique et le plus simple vient alors donner ce sens, et d’autant mieux qu’il est plus fanatique et plus simple. » (2015, p. 47). Ils sont hostiles à l'injonction sociétale de réussir sa vie professionnelle, sociale et familiale dans un contexte libéral concurrentiel. Ils préfèrent le conformisme d’une religion inventée pour s’opposer au monde moderne. Ils se sentent bien dans un régime patriarcal où dominent des chefs de guerre. Ils s’inscrivent alors dans une logique machiste de domination des femmes et des enfants. Ils sont complètement fermés aux transformations identitaires et trouvent auprès de leur intendance militaire une reconnaissance de complaisance. Ils acceptent le terrorisme pour assouvir des désirs personnels, fuir un monde social qu’ils ne tolèrent plus, régler des conflits intérieurs ou prendre part à une revanche contre l’Occident et ses valeurs. L’État islamique leur accorde la « permission[8] » de transgresser plusieurs grands interdits civilisateurs, d’où les assassinats, les viols et les actes de barbarie. Ils trouvent dans l’ÉI un monde qui leur permet d’assouvir nombre de leurs fantasmes sexuels[9]. Ils retirent un sentiment de puissance dans cette identité conformiste qui supprime l’autonomie individuelle. Ils acquièrent la conviction que les valeurs modernes et postmodernes sont nuisibles et qu’ils doivent les combattre, même au prix d’infliger à autrui les pires cruautés. Ils se méfient de tout ce qui réfère à la vie occidentale et finissent par nourrir une haine contre ceux qui ne sont pas de leur bord. La haine devient une passion qu’ils nourrissent jusqu’aux passages à l’acte dans la violence. Ils développent un profond mépris de leur entourage dont ils pensent souvent être rejetés, alors que la plupart d’entre eux vont s’auto-exclure de leur environnement social (Bouzar, 2015). Ils ont le sentiment d’être incompris par les personnes qui leur étaient proches, dont les membres de leur famille, et développent une position paranoïaque croyant qu’ils n’ont plus rien à perdre. Leur frustration et leur rancoeur de ne pas recevoir de reconnaissance sociale dans leur milieu d’origine décuple leur désir de tout détruire. La rage contenue s’exprime librement lorsqu’ils sont avec d’autres djihadistes. Ils retirent d’ailleurs une grande puissance de leur adhésion à l’ÉI. Ils rencontrent dans cette organisation de terroristes d’autres jeunes qui partagent leurs ressentiments. Ils se sentent en fusion avec eux. Ils ont intériorisé l’idée apocalyptique que le monde actuel, trop corrompu, doit être refait, mais qu’il doit auparavant être détruit. Ils se permettent de persécuter leurs ennemis comme, disent-ils, ils ont été eux-mêmes persécutés. Ils ne ressentent pas de culpabilité pour leurs crimes du fait qu’ils sont légitimés par l’idéologie djihadiste qui exalte leur sens du devoir et leur héroïsme.

Synthèse des portraits

Marguerite Soulière a raison d’écrire que c’est « dans une tension paradoxale que se pense et s’appréhende l’adolescence aujourd’hui » (2013, p. 113). Malgré la variété des parcours de vie et quel que soit le portrait qui caractérise au mieux un jeune, tous sans exception sont avides de reconnaissance et d’affirmation de leur valeur comme individu. Tous cherchent un sens à la vie et des repères dans un monde où les boussoles morales oscillent. Ce sont des jeunes qui tentent de trouver leur place dans la société contemporaine, parfois dans le plaisir hédoniste et l’engagement militant, parfois dans la souffrance, parfois dans l’adhésion à une « identité meurtrière », selon la belle expression d’Amin Maalouf (1998). Les trois portraits de jeunes se distinguent par leurs rapports à l’autorité, à leurs identités sociales, à la corporéité et à la mort.

Autorité

Les jeunes du premier portrait refusent les figures d’autorité. Ceux du second portrait vivent un rapport trouble avec ces mêmes figures d’autorité. Les djihadistes obéissent aveuglément à une autorité. Les identités sociales des premiers sont heuristiques, celles des deuxièmes sont fragiles et insatisfaisantes, alors que les djihadistes partagent une identité radicale forte et secondarisent toutes les autres identités sociales. Lorsque des jeunes s’enferment dans une identité fanatique, leur vision du monde est alors réduite à une seule perspective. De plus, ils considèrent que leur appartenance au djihadisme prévaut sur leurs autres appartenances identitaires et qu’elle vaut plus que toutes les autres.

Corps

Le corps pour les jeunes du premier portrait est un matériau à partir duquel ils se mettent en scène et expérimentent divers plaisirs hédonistes. Les jeunes du deuxième portrait souffrent d’un mal-être corporel (incorporation lacunaire) ; leur corps semble être de trop. Les jeunes djihadistes font corps avec leur groupe terroriste. C’est pourquoi ils se déchargent de la responsabilité des actes terrifiants qu’ils commettent. Ils agissent au nom de leur organisation. Ils en incarnent la totalité des convictions et des plans pour libérer leur haine contre l’Occident.

Mort

La mort pour le premier groupe est un possible qui suscite des expériences et le récit de celles-ci. Pour le deuxième groupe, la mort n’est pas ressentie comme une limite. Ils cherchent à la matérialiser en multipliant les épreuves ordaliques. Tant qu’ils ne trouvent pas les limites qu’ils cherchent, ils reproduisent leurs comportements morbides et parfois suicidaires. Pour les jeunes djihadistes, la mort offre une occasion de salut. Ils ont trouvé une cause sacrée qui vaut la peine d’en mourir. Ils sont convaincus que leur mort sert à la réalisation de grands idéaux, dont celui de participer à la fondation d’un nouveau califat. Ils sont suffisamment motivés pour se donner la mort, car ils en retirent la reconnaissance glorieuse du martyr. Par le fait même, leur vie acquiert un sens qui se perpétue dans l’éternité. Entre autres, ils partagent le sentiment de réaliser la parole du prophète. Les djihadistes choisissent donc la mort, non par désespoir, mais par espérance d’un monde meilleur à venir. Pour eux, la position de kamikaze n’est pas celle du suicidaire, mais celle du martyr qui accepte stoïquement son destin. Ils partagent alors le sentiment qu’ils sont devenus maîtres d’eux-mêmes et jouissent de ce pouvoir inouï d’accepter la vie jusque dans la mort.

En essayant de comprendre les pratiques des jeunes, leurs choix, leurs convictions, leurs modes de vie, leurs styles, on s’aperçoit qu’ils sont tous très différents les uns des autres. Il ne faudrait absolument pas réduire les jeunes à cette triple typologie, car elle vise uniquement à mettre en perspective le parcours de ceux qui adhèrent au djihadisme extrême. Leurs choix révèlent des rapports singuliers face aux valeurs d’autonomie individuelle qui marquent la modernité depuis les années 1960 marquées par l’émancipation des femmes et des homosexuels. Ils adhèrent à une organisation qui leur donne des « armes » pour libérer leur conflit intérieur, leurs souffrances, leurs malheurs, leur manque de reconnaissance et peut-être aussi les pulsions meurtrières qu’ils ne pouvaient plus refouler. Ils choisissent de terroriser autrui plutôt que d’assumer la terreur des angoisses qu’ils portent en eux.

Une identité meurtrière

Nous avons esquissé un portrait idéal-typique des jeunes djihadistes de l’ÉI, nous allons maintenant approfondir quelques-unes de leurs motivations. Nombre de recrues sont des individus désillusionnés et en profonde crise identitaire qui cherchent une bouée de sauvetage dans une cause absolutiste en vue de trouver un sens à leur existence (Le Breton, 2016). Ils adhèrent dogmatiquement à un ordre de vérités jugées intouchables, se dévouent sans discernement à une autorité suprême et cultivent une solidarité indéfectible avec leur groupe (Sifaoui, 2010). Les djihadistes kamikazes des attentats de Paris ou de Bruxelles, et plusieurs de ces jeunes qui partent sur le front syrien pour combattre auprès de l’ÉI ne sont pas tous des musulmans ou des ressortissants d’un pays arabe. David Thomson (2014) écrit à ce sujet : « S’il existe un dénominateur commun entre tous les "Français djihadistes", au-delà des générations et des époques, c’est qu’ils se reconnaissent tous une djahilia, c’est-à-dire une période d"ignorance" pré-islamique. Certains étaient dans la musique, beaucoup étaient dans le rap, d’autres étaient militaires, fonctionnaires, intérimaires ou employés, certains étaient dans la délinquance, mais d’autres menaient une existence familiale tout à fait rangée. Mais tous évoquent une vie en dehors de la piété avant de se convertir. » Olivier Roy a depuis longtemps noté que la Belgique fournit plus de djihadistes que l’Égypte, proportionnellement à la population musulmane présente sur le territoire (2015, p. 14). La conversion de jeunes Québécois à l’islamisme radical le montre également. Pensons aux attentats du 20 octobre à Saint-Jean-sur-Richelieu contre des militaires canadiens commis par Martin Rouleau et ceux du 22 octobre 2014 à Ottawa commis par Michael Zehaf-Bibeau qui ont fait chacun un mort. Les jeunes recrues du djihadisme, à l’instar de ces deux Québécois, ne maîtrisent pas toujours très bien les dessous de la cause à défendre, ne parlent pas l’arabe et n’ont jamais lu le Coran. Si certains d’entre eux ont subi le prosélytisme de proches, la plupart ont trouvé sur Internet des convictions qui les ont enflammés (Berthomet, 2015). Ils se sont engagés de leur propre initiative dans le radicalisme croyant trouver des réponses définitives à leur mal de vivre, à leur fragilité identitaire et à leur quête de reconnaissance. Bien sûr, chaque jeune a sa propre histoire, son propre parcours, mais tous, au bout du compte acceptent la mort pour faire avancer une cause.

La radicalisation des jeunes se joue le plus souvent sur Internet où des recruteurs professionnels les interpellent avec des tactiques d’endoctrinement très perfectionnées. Selon Bouzar (2015), les recruteurs visent des jeunes qui ne connaissent pas l’islam ou le connaissent d’une manière superficielle. Ils peuvent alors les impressionner avec des récits imaginaires, de nobles idéaux et des objets de consommations les plus courants. Sur Internet, ils découvrent l’imaginaire mythique d’un islam revisité et falsifié par les spécialistes du recrutement de l’ÉI, et se laissent tenter par l’expérience du djihad. Ils se fantasment dans une organisation utopique et espèrent une existence héroïque et virile sans toujours réaliser les horreurs de la guerre.

Des facteurs personnels les amènent vers la terre promise du djihadisme. Avant leur conversion, nombre de djihadistes ne se distinguent pas des autres jeunes de leur génération. Ils étaient gentils, souriants, attentifs aux autres (Kepel, 2015, p. 8). Ils ne manifestaient pas ouvertement leurs tourments. Ce ne sont pas nécessairement des jeunes en trouble de comportement ou d’apprentissage. Ou des jeunes décrocheurs du système scolaire (Touzin, 2015). Plusieurs d’entre eux ont un dossier judiciaire vierge. Toutefois, d’autres jeunes se convertissent, en Europe principalement, lorsqu’ils sont en prison. Ils rencontrent alors des convertis qui les initient aux avantages du djihadisme. Ils y trouvent une nouvelle identité et une possibilité d’affirmer fortement leur virilité (Jeffrey, 2012). L’ÉI leur redonne le sentiment qu’ils sont des vrais hommes, doués d’une force virile, capables de devenir des héros. Devenir un vrai musulman, un vrai combattant pour une cause exceptionnelle devient une option salvatrice. Ceux de ces jeunes qui ont un passé de délinquance ont l’habitude des armes, des rixes, des combats létaux contre un gang. Ils connaissent déjà la violence. Ils savent s’en servir pour arriver à leur fin. Dans l’islam radical de l’ÉI, ils découvrent de nouvelles possibilités de violence.

Certains d’entre eux s’enrôlent dans le djihad avec le rêve de transformer un monde qu’ils ne tolèrent plus. Ils préfèrent la position de martyrs à celle de laissé-pour-compte dans laquelle ils s’aliénaient. Leur conversion est choisie, alors que leur position de victime d’un monde qu’ils ne maîtrisaient pas ne l’était pas (Morin, 2015). Se sentant pris dans une impasse sociale, ils ont trouvé dans l’ÉI une source enviable de satisfaction et de reconnaissance. L’inégalité sociale, la honte d’un père chômeur, l’embarras de provenir d’une banlieue infréquentable, d’avoir un faciès qui porte malheur, d’être en panne d’avenir sont autant de signes d’une impasse à la fois sociale et psychique (Morin, 2015, p. 35). Avant leur adhésion à l’ÉI, plusieurs jeunes n’arrivaient plus à démêler les fils de leur piètre existence, à s’accrocher à des grappes de sens, à pratiquer une spiritualité personnelle réconfortante dans les moments de grandes angoisses. Ils se sentaient incapables de trouver les ressorts pour continuer leur chemin. Et peut-être impuissants à trouver des solutions à leur mal-être.

Lorsque des jeunes rencontrent des copains radicalisés, dans la cité ou en prison, ces derniers leur proposent d’adhérer à une communauté musulmane qui les accepte tels qu’ils sont. Plusieurs d’entre eux qui vivaient en marge de l’islam peuvent facilement être fascinés par l’identité meurtrière que leur propose l’ÉI capable de répondre à un vide de sens et de repères. L’ÉI leur propose une cause qui les sauve de leur errance identitaire. Ils vont trouver un réconfort dans l’« identité meurtrière » (Maalouf, 1998) de l’ÉI. En fait, il leur est moins pénible de commettre des actes atroces que de demeurer dans un état d’instabilité identitaire et psychique. Leur situation antérieure était plus souffrante que leur présente situation de soldat de la mort. On peut alors comprendre la radicalisation identitaire comme une parfaite opposition au flottement identitaire qui est une caractéristique de l’individu moderne.

Tuer sans culpabilité

Les jeunes recrues de l’ÉI sont particulièrement intéressées par l’offre qui leur est faite de libérer leurs pulsions meurtrières et leurs pulsions sexuelles. Cette offre a de quoi alimenter les fantasmes de jeunes individus instables. L’ÉI leur propose une identité radicale qui se distingue par sa propension à fournir toutes les réponses à leurs inquiétudes existentielles et à leur inconfort moral devant les atrocités qu’ils doivent commettre au nom d’Allah. Dit autrement, l’ÉI leur permet de commettre des actes violents qui leur étaient auparavant interdits.

Thomson (2014), qui a mené des interviews avec des jeunes djihadistes français, souligne que la plupart d’entre eux considèrent que les civils sont des cibles légitimes parce qu’ils embrassent les idées de la coalition contre l’ÉI. Un crime de masse lors d’un attentat meurtrier leur paraît alors acceptable et justifié. Tous les civils sont leurs ennemis. L’un des jeunes que Thomson a interviewé lui avoue qu’il prend plaisir à tuer des gens. D’autres affirment qu’ils seraient capables de tuer père, mère, frère et soeur (Bouzar, 2015). En fait, lorsqu’ils tuent, ils ont le sentiment de faire le bien. Il leur est permis de tuer pour la gloire de Dieu. Les djihadistes diront même qu’ils agissent en son Nom. Lors du jugement dernier, Dieu saura récompenser celui qui a combattu et persécuté les hérétiques. Comme le soulignent avec pertinence Crouzet et Kepel, ils en arrivent à l’idée que « si la victime est diabolique, celui qui tue est innocent » (2015, p. 9).

Lorsqu’ils rejoignent l’ÉI, ils adhèrent à la morale des djihadistes qui voient le monde selon un axe du bien et du mal. Pour eux, tuer un ennemi ne soulève pas de questions morales puisqu’ils ont la certitude d’appartenir à l’axe du bien. Détruire l’ennemi devient l’objectif ultime de leur existence. À cet égard, l’ÉI les libère des contraintes civilisatrices en leur présentant l’ennemi, soit-il le proche parent, l’ami ou l’inconnu, comme étant une personne à abattre. Ils ne craignent pas la sanction puisqu’ils se voient en héros. Leur adhésion au djihadisme leur permet donc de légitimer leur violence, de satisfaire sans culpabilité leurs pulsions meurtrières.

Les recrues se conforment sans résistance aux pratiques violentes des djihadistes qui ont toujours une explication « religieuse » pour justifier les actes violents, l’esclavage sexuel et l’exploitation du prochain. Par exemple, dans un numéro de la revue de l’ÉI, un auteur explique que les femmes yézidies peuvent servir d’esclaves sexuelles parce qu’elles sont considérées comme païennes et polythéistes. Pour les jeunes djihadistes encore hésitants, on leur sert cet argument : « Avant que Satan n’inspire des doutes au faible d’esprit et au coeur faible, ce dernier devrait se rappeler que l’asservissement de familles mécréantes et la prise de leurs femmes comme esclaves concubines est un aspect fermement établi de la charia, s’il le dénigre ou s’il s’en moque, alors il se moque et il dénigre les versets du Coran et les hadiths du Prophète (Que la paix et le salut soient sur lui), et de ce fait il apostasie et sort de l’Islam. » (L’Institut de recherche des médias du Moyen-Orient, site Internet). Les jeunes djihadistes finissent par accepter les doctrines et les certitudes qu’on leur chante, sans poser de questions, surtout qu’ils s’identifient aux anciens et tentent scrupuleusement de les imiter.

L’ÉI procure donc aux jeunes djihadistes des réponses toutes faites et passablement simples pour comprendre la complexité des phénomènes socio-politiques et pour justifier les massacres sanguinaires. Nombre d’entre eux passent du doute radical à la vérité radicale. Ils passent aussi d’un surmoi occidental, défini par un souci pour autrui, aux pulsions djihadistes qui légitiment la permission de transgresser les interdits civilisateurs qui fondent notre commune humanité.

Les martyrs kamikazes du djihad

Sacrifier sa vie au combat en tant que kamikaze ou en tant que inghamasi – littéralement, ceux qui plongent (Atran, 2016, p. 111), c'est-à-dire qui portent des gilets explosifs qu’ils actionnent lorsqu’ils sont proches de l’ennemi – signale une alliance avec la mort au nom d’une cause sacrée. Plusieurs djihadistes acceptent de mourir pour accéder au statut enviable de martyrs. Ils se donnent bonne conscience en se qualifiant de martyrs, et sacrifient leur vie et celle des autres[10]. Dans un attentat, la victime a peu d’importance, car le carnage, lui, en a. Le but politique de l’acte sacrificiel est la terreur. En se sacrifiant, ils ne combattent pas un ennemi en particulier, ils cherchent plutôt à créer un état de peur intense et d’angoisse.

Lorsqu’on est entièrement assuré d’avoir raison, les questions philosophiques sont refoulées. On passe à l’acte sans état d’âme, sans culpabilité. Étant soumis à la volonté du Dieu, ils ne se sentent plus responsables de tuer, de violer, de torturer et de détruire. Ils ne font que poursuivre le grand dessein de l’ÉI et ritualisent jusque dans la mort leur identité de djihadistes sans poser de question. Ils retirent même une fierté à trancher des têtes, à violenter des enfants, à violer des femmes dans la mesure où ils supposent qu’ils sont des élus, donc, au point de vue symbolique, des intouchables. Baignant dans un sentiment de toute-puissance, tous leurs comportements leur paraissent en adéquation avec la volonté divine. Ils s’autorisent toutes les perversités du fait qu’ils reçoivent la permission de leurs chefs de guerre. Certains cherchent même à rivaliser avec les autres dans le sacrifice pour être plus glorieux.

Ils se stimulent les uns les autres pour commettre des attentats. Le crime du kamikaze-martyr djihadiste est perçu par eux comme un acte de rédemption et de justice. La vision rédemptrice de la mort sacrificielle est utilisée par les propagandistes pour attirer les jeunes dans le djihad. En revanche, nombre de jeunes croient adhérer à une juste cause. Pour celui qui accepte la mission kamikaze, justice est rendue chaque fois qu’il assassine un mécréant. La mort sur le champ de bataille est habituellement accidentelle. Un soldat ne désire pas mourir. Mais un martyr cherche délibérément à se donner la mort pour en tuer d’autres. Le sacrifice de soi doit entraîner dans la mort le plus grand nombre de personnes. Lors d’un attentat, aucun individu en particulier n’est visé. En France, les djihadistes qui ont attaqué le Bataclan souhaitaient assassiner le plus de personnes possible. Ils voulaient créer un état de terreur. Mais surtout, ils cherchaient à faire croire à tout individu qu’il est une cible virtuelle, qu’un attentat peut survenir n’importe quand et n’importe où dans un espace qu’il fréquente. Les futures victimes ne sont pas identifiées à l’avance. Aussi, les djihadistes qui sèment la terreur n’ont pas de signes distinctifs. Avant un attentat, un terroriste peut être monsieur tout le monde. En tout temps, il peut faire exploser une bombe qu’il porte sur lui. Il ne cherche pas à tuer un politicien ou un magistrat. Toute personne est son ennemi. Les terroristes veulent instaurer un climat ontologique d’angoisse et susciter des sentiments d’insécurité et de méfiance à l’égard d’autrui.

La propagande djihadiste les prépare au sacrifice dans un acte de terreur contre lequel ils échangent leur entrée au paradis. Unis dans une cause sacrée, ils estiment qu’ils sont les nouveaux élus de l’armée d’Allah (Atran, 2016). Ils se réfèrent au Coran pour justifier leur barbarie sans se rendre compte qu’ils adhèrent à une interprétation sectaire et dogmatique du Coran. Sacrifier sa vie en assassinant au hasard des personnes signale que leur justice n’a plus rien d’humain. En fait, devant l’impossibilité d’une justice humaine, les kamikazes s’en remettent à une justice divine. Ils n’acceptent plus l’idée que l’on puisse être heureux sur terre. Peut-être ont-ils rencontré plus de frustrations que de satisfactions dans leur existence. L’espérance en des jours meilleurs ne les inspire plus. Mourir devient un leitmotiv salvateur. À défaut d’aimer la vie, ils dérivent vers l’amour de la mort, de la mort des autres, de leur mort. On se souvient de la fameuse phrase lancée par Ben Laden aux États-Unis dans les années 1990, et souvent reprise par d’autres terroristes : « Nous aimons la mort plus que vous aimez la vie[11]. » Cet amour de la mort n’est pas sans animer chez eux une excitation morbide, mais profonde. La mort est désirée pour en jouir comme d’autres désirent éprouver un immense plaisir dans l’amour altruiste. Il s’agit d’une jouissance qui, dans les termes freudiens, est l’état de total abandon ou de total relâchement. Freud parle aussi d’un état océanique ou d’un état de plénitude dans lequel baigne un individu sans souffrance, sans inquiétude, sans souci pour demain. En fait, la mort devient un mode de résolution des tensions psychiques.

Le virilisme des jeunes djihadistes

La culture de la mort chez les jeunes djihadistes devient leur seul horizon. Dans cette culture de la mort, la sexualité et l’érotisme selon le mot de Georges Bataille, occupent une place centrale. On leur promet une épouse et des esclaves sexuelles dès leur arrivée sur les lieux de combat. S’ils meurent en martyrs, on leur fait miroiter qu’au paradis ils seront entourés de belles femmes vierges qui retrouvent leur virginité après l’acte sexuel. Considérons maintenant les problèmes de virilité que peuvent vivre plusieurs jeunes musulmans causés par une sexualité frustrante et frustrée liée au respect de la chasteté des jeunes musulmanes. Ils connaissent les libertés sexuelles des Occidentaux, mais n’y ont pas facilement accès. Certains d’entre eux développent une surenchère de la virilité jusque dans la mort. Ils affirment une virilité de domination des femmes et du mépris des homosexuels. Ils croient acquérir la certitude d’être des « vrais » hommes reconnus comme tel par leurs congénères lorsqu’ils mettent leur vie en jeu au combat ou lorsqu’ils acceptent d’être martyrs. Ainsi, ils testent leur virilité sur le champ de bataille. Ils croient faire preuve de force virile parce qu’ils acceptent de commettre un attentat ou de décapiter un otage. Pour ces jeunes djihadistes, la mort est désirée, sacralisée, car elle purifie et initie aux joies célestes de l’éternelle virilité. La peur de la mort est en partie neutralisée par le fantasme du paradis retrouvé, mais elle est surtout neutralisée par leur sentiment de puissance virile. On peut observer sur Internet le sourire satisfait de jeunes djihadistes qui viennent de décapiter un otage. C’est le bonheur de la monstruosité de l’impuissant redevenu homme.

La diffusion sur Internet de meurtres d’otages et de prisonniers par des jeunes recrues laisse supposer que ces derniers ne craignent pas de tuer. Les actes kamikazes montrent également que plusieurs d’entre eux ne craignent pas de se donner la mort. Ils ont le sentiment que le sacrifice de leur vie ne pourra être vain. Ils croient transformer la mort en une eschatologie salvatrice. Le sacrifice de soi devient la pierre angulaire sur laquelle se construit leur identité de djihadiste. Maxime, un jeune djihadiste qui a exécuté un otage explique au journaliste David Thomson que « mourir en martyr est la plus belle récompense […]. L’objectif personnel de chacun ici, c’est le chahîd[12] ». Thomson souligne son étonnement lorsque ce jeune djihadiste exprime sa joie à l’annonce de la mort de deux de ses amis tombés en Afghanistan: « Dès qu’on m’a dit ils sont morts, j’ai crié « takbir Allah ouakbar ! (Dieu est le plus grand). Je les enviais ! Demain, si je suis sur le champ de bataille et que je vois mon frère mourir devant moi, je vais aussi crier : « Allah ouakbar » […]. Nous, on aime la mort autant que les mécréants la vie. Autant que l’alcoolique aime l’alcool. Autant que le fornicateur aime forniquer. La mort, c’est notre objectif. » (Thomson, 2014, p. 17) La mort n’est plus perçue comme un événement malheureux, mais comme la finalité de leur adhésion à l’ÉI. Mourir pour la cause devient un acte héroïque.

Accepter la mort devient, dans leur perspective, une preuve de puissance sur soi et sur autrui. Ils pensent ainsi, en se sacrifiant, révéler à leurs frères d’armes la valeur (virile) de leur existence. Ce qui leur confère la légitimité des « bons » musulmans, de ceux qui refusent de se soumettre aux modes de vie égalitaire des Occidentaux. En se sacrifiant, ils ne sont plus comme le commun des autres hommes. Ils se hissent au-dessus de leur condition d’impuissants pour venir habiter la maison des martyrs.

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Dans sa propagande, l’État islamique revient régulièrement sur l’idée que les mécréants, les croisés (Occidentaux), les impurs, les Juifs et tous les autres ennemis doivent être exécutés, sinon ce serait eux, pensent-ils, qui nous exécuteraient. Tuer ou être tués. Il n’y a pas de compromis ni de négociation possible. La culture de la mort des djihadistes les entraîne dans les extrêmes. On pourrait même penser qu’il s’agit d’un culte de la mort, dans un sens mystique de fusion avec la mort. Elle devient le chemin obligé pour s’extasier, pour participer à la sacralité, pour toucher le sublime où s’éprouvent des sentiments mêlés de fascination et d’effroi. Cette culture de la mort est devenue un culte dans le sens étymologique du terme, car le mot culte, de cultus, renvoie à ce que l’on cultive, à ce que l’on vénère et honore. Cultiver le sentiment de mourir pour sa cause afin d’acquérir la gloire des martyrs. Les djihadistes baignent dans cet esprit létal qu’il nous faudra continuer à approfondir, comme le souligne Atran (2016), si nous voulons connaître leurs motivations et de quoi ils sont capables.

Appendices