Abstracts
Résumé
Depuis plus de trente ans, en République populaire de Chine (RPC), l’éducation au patriotisme s’appuie sur des espaces liés à la commémoration des morts. À Shenyang et à Jinzhou, dans le nord-est chinois, elle a pour base solide le localisme, qui s’insère depuis les années 2000 dans le concept national de « tourisme rouge ». Les anciens camps de prisonniers, champs de bataille et autres lieux de massacre liés aux conflits du XXe siècle en RPC font maintenant l’objet d’une mise en valeur sous la forme de parcs mémoriels, bases d’éducation au patriotisme destinées à promouvoir la vision nationaliste du régime communiste. Cet article cherche à montrer de quelles manières, dans les milieux urbains, sont aménagés, intégrés et promus les mémoriaux de guerre et les espaces de commémoration des morts et quelle est la place faite aux défunts vis-à-vis des vivants.
Mots-clés :
- éducation,
- guerre,
- cimetière,
- mémorial,
- musée,
- Chine
Abstract
For more than thirty years, in the People's Republic of China, so-called patriotic education has been based on spaces linked to death. In Shenyang and Jinzhou, in northeastern China, it has a solid basis in localism, which has been part of the national concept of “red tourism” since the 2000’s. Former prison camps, battlefields and other places of massacre linked to the wars of the 20th century in the PRC are now being developed in the form of memorial parks, bases of patriotic education intended to promote the nationalistic vision of the communist regime. This article seeks to show in what ways spaces of death due to the war are developed, integrated, and promoted in urban areas and what places are reserved for the dead regarding the living.
Keywords:
- education,
- war,
- cemetery,
- memorial,
- museum,
- China
Resumen
Desde hace más de treinta años, en la República Popular China (RPC), la educación en el patriotismo se basa en espacios relacionados con la conmemoración de los muertos. En Shenyang y Jinzhou, al noreste de China, esta se apoya en el localismo, que desde los años 2000 se integra en el concepto nacional de “turismo rojo”. Los antiguos campos de prisioneros, campos de batalla y otros lugares de masacres vinculados a los conflictos del siglo XX en la RPC han sido transformados en parques memoriales, bases educativas para promover la visión nacionalista del régimen comunista. Este artículo analiza cómo los memoriales de guerra y los espacios conmemorativos se diseñan, integran y promueven en contextos urbanos, así como el lugar que ocupan los difuntos respecto a los vivos.
Palabras clave:
- educación,
- guerra,
- cementerio,
- memorial,
- museo,
- China
Article body
Depuis la création de la République populaire de Chine (RPC) en 1949, l’éducation de la population au patriotisme a pris une place centrale. Hormis la période particulière de la Révolution culturelle (1966-1976), lors de laquelle les intellectuels et notamment les professeurs ont été persécutés par le régime communiste, le corps professoral chinois a toujours joui d’un respect certain, tant de la part du peuple que des élites. Toutefois, si les professeurs ont des droits, ils ont aussi – comme leurs étudiants – des devoirs envers le Parti communiste chinois (PCC) et son secrétaire général, en vertu du recadrage politique et idéologique lancé par le président Xi Jinping depuis les années 2015-2016 (Ekman, 2016). Ainsi, dans une Chine restée accrochée à son passé tragique, un type d’éducation perdure, remis au goût du jour par le pouvoir en place selon un plan à long terme : l’éducation au patriotisme.
En RPC, les nombreux espaces qui, dans le passé, ont été touchés par la mort ont été érigés en hauts lieux historiques sous forme de mémoriaux de guerre (Rose, 2005), ceux-ci constituant des traces concrètes témoignant des conflits survenus au XXe siècle. Ces « lieux de mémoire » matériels, entités symboliques qui relient un lieu physique à la mémoire collective d’une communauté (Nora, 1997), aménagés, puis réaménagés, servent d’espaces de référence au sein d’une zone bien souvent urbaine et sont la manifestation monumentale du plan de développement de l’éducation au patriotisme (Frost et al., 2019). Datant d’une quarantaine d’années, celle-ci a été intégrée par la suite au programme de « tourisme rouge » appliqué depuis 2004 à l’échelle nationale par la Commission nationale du développement et de la réforme[1] dans le but de promouvoir auprès de la population chinoise la visite de tous les lieux liés à l’histoire de la RPC et donc, au PCC (Tian, 2005).
Les espaces mémoriels aménagés pour accueillir un grand nombre de visiteurs sont dénommés lieshi lingyuan 烈士陵园 (cimetières des martyrs) ou, d’une manière plus générale, jinianguan 纪念馆 (parcs mémoriels), ces derniers étant liés à la tradition du culte des héros en RPC (Leese, 2012). En ces lieux se trouvent toujours un lishi bowuguan 历史博物馆 (musée d’histoire), un lieshi jinianguan 烈士纪念馆 (parc à la mémoire des martyrs) et, selon l’importance du site, un wuminglieshi jinianbei 无名烈士纪念碑 (monument au soldat inconnu), plusieurs yizhi chenlieguan 遗址陈列馆 (salles d’exposition des reliques historiques), une zuizheng chenlieguan 罪证陈列馆 (salle d’exposition des preuves des crimes de guerre) et une yigu chenlieshi 遗骨陈列室 (salle d’exposition des restes humains). Dans les lieux de mémoire spécifiquement liés à la seconde guerre sino-japonaise, un kangzhan shengli jinianguan 抗战胜利纪念馆, musée-mémorial célébrant la résistance et la victoire de la Chine contre le Japon, est toujours présent. Ces différents espaces exhibant le passé (Denton, 2013) sont la manifestation matérielle du projet nationaliste du PCC. L’entrée y est toujours gratuite pour l’ensemble des publics. Dévolus au souvenir des morts, ils présentent tous les conséquences des guerres qui ont touché la population chinoise de 1927 à 1953. L’éducation au patriotisme a ainsi pour matrice non seulement les lieux marquant l’histoire du PCC et commémorant les victoires communistes sur le Guomindang pendant la guerre civile chinoise (1927-1949), mais aussi les sites liés aux conflits internationaux s’étant déroulés sur le territoire chinois ou à ses abords, comme la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945) et la guerre de Corée (1950-1953). La manière dont sont présentés, dans les musées, ces deux conflits fait d’ailleurs écho aux nouvelles rivalités du XXIe siècle entre la Chine et le Japon ainsi que les États-Unis (Callahan, 2006).
Les mémoriaux de guerre ne font cependant pas partie des attractions touristiques les plus plébiscitées, au contraire des lieux exaltant la grandeur de la Chine impériale ou des sites naturels se rapportant à la culture traditionnelle chinoise. De fait, la mise en relation entre les espaces de commémoration des morts et l’éducation au patriotisme n’a été que peu étudiée dans le cas de la RPC. Pour comprendre son rapport avec la Seconde Guerre mondiale, mais aussi avec la guerre de Corée, il est nécessaire de s’appuyer sur les concepts de public memory et de collective memory dans un cadre tant national que local (Mitter, 2020). Constamment en quête d’une nouvelle identité collective et de sa sécurisation depuis la fin de la période maoïste et plus encore à la suite des événements de la place Tian’anmen (Dittmer et Kim, 1993; Fuchs et al., 2018[2]), le PCC met l’accent sur la représentation d’une Chine unie et patriotique en s’appuyant sur les musées (Vickers, 2007), éléments-clés de sa stratégie de légitimation qui passe par la promotion, à chaque niveau local, d’un nationalisme plus ou moins agressif. L’éducation au patriotisme s’appuie sur la remembrance (Winter, 2006), soit la commémoration du souvenir des morts – dans le cas présent, les victimes des conflits passés en Chine – dans les jinianguan 纪念馆, parcs mémoriels reconvertis en bases d’éducation au patriotisme ou aiguozhuyi jiaoyu jidi 爱国主义教育基地, et désignés ainsi depuis 1994 (Brooks, 2019). Les adultes et surtout les jeunes doivent suivre en ces lieux une visite guidée organisée par leur employeur ou leur institution scolaire dans le cadre du minzu fuxing 民族复兴, le renouveau national (Zhao, 1998). Cela s’inscrit maintenant dans le zhongguo meng 中国梦, soit la régénérescence d’une vieille nation qui se doit de relever la tête d’après le rêve chinois de grande renaissance de la nation du président Xi Jinping, perpétuant ainsi le récit du PCC d’une Chine puissante.
De fait, comment se présentent les espaces de commémoration des morts liées aux conflits armés sur le territoire chinois? Quelles formes prennent-ils dans une société marquée à la fois par le communisme, le capitalisme et un modèle de patriotisme adapté à la Chine? En tant qu’« opérateurs spatiaux » (Petit, 2014), comment ces lieux sont-ils appréhendés par les vivants? De quelles manières les responsables chinois des sites mémoriels utilisent-ils les nouvelles technologies pour ramener les morts à la vie? En ayant pour fil rouge ces interrogations, les aménagements des musées et mémoriaux visités en 2023 seront analysés au travers d’outils empruntant tant aux sciences du langage (Mesnard, 2022) qu’aux nouvelles technologies issues du monde du jeu vidéo et appliquées aux musées (Marache-Francisco et Brangier, 2013). Cela nous permettra de mesurer l’impact que peuvent avoir les scénographies conçues spécialement dans le cadre du programme d’éducation au patriotisme. De même, une approche comparative nous fera mettre en parallèle les sites mémoriels étudiés du nord-est de la Chine avec ceux du sud-est qui ont également été visités[3], tous étant représentatifs d’une tendance générale s’inscrivant dans un temps (politique) long.
Pour le présent article, le choix s’est porté sur quatre sites emblématiques de la terreur guerrière qui s’est abattue sur la Mandchourie du Sud de 1931 à 1953, chacun d’entre eux commémorant les morts survenues lors de la guerre sino-japonaise, de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre de Corée et de la guerre civile chinoise. Ont ainsi été visités, à Shenyang, le Musée historique du 18 septembre, le Musée du camp de prisonniers alliés de la Seconde Guerre mondiale – Camp de prisonniers de guerre de Mukden, l’ensemble comprenant le Cimetière de la guerre de Corée et son musée-mémorial (dans sa forme longue Cimetière des martyrs de la Révolution et de la guerre de Résistance à l’agression américaine et de soutien à la Corée) ainsi que le Cimetière soviétique dit russe, où reposent des soldats de l’ex-URSS tombés au mois d’août 1945 lors de l’invasion de la Mandchourie, alors occupée par les Japonais; et à Jinzhou, ville située au sud-ouest de Shenyang, le parc consacré à la campagne militaire de Liaoshen[4], survenue en 1948.
Dans une ère chinoise post-COVID-19, trois grands critères ont été retenus quant au choix des sites étudiés. En premier lieu, ce sont des espaces mémoriels qui figurent dans le classement officiel des sites touristiques de Chine[5]. Ensuite, ils sont représentatifs du discours du PCC à Shenyang en particulier et dans le reste de la RPC en général[6], selon un modèle de récit commun, à la fois victimaire et glorieux, concernant tant les souffrances éprouvées par le peuple chinois que sa farouche résistance pendant la guerre. Enfin, ils matérialisent la mise en oeuvre du programme d’éducation au patriotisme depuis le début de l’ère Xi Jinping, à savoir la rénovation depuis 2014-2015 d’espaces mémoriels vieillissants conceptualisés dans les années 1980 et 1990, et qui ne sont plus adaptés aux attentes des publics d’aujourd’hui en matière de visite, qu’elle soit imposée ou non.
La RPC post-Mao et l’éducation au patriotisme
En 1978, à la suite de la réouverture économique de la Chine, Deng Xiaoping décide de mettre en valeur, par le biais du tourisme, de la culture et surtout de l’éducation, l’héritage rouge issu des années de la Révolution chinoise, de la guerre de résistance contre le Japon et du conflit coréen. De grands mémoriaux sont bâtis afin de promouvoir auprès de la jeunesse chinoise une nouvelle éducation au patriotisme, alignée sur les idées du PCC (Fuchs et al., 2018). Au début des années 1980, le Bureau central du PCC, en coordination avec le Conseil des affaires d’État de la RPC et la Commission d’État pour l’éducation, met en place un programme de création de sites d’éducation au patriotisme, dont quatre grands musées qui doivent en être les figures de proue à Nanjing, à Beijing, à Shenyang et à Harbin (Frost et al., 2019). À Harbin, le musée consacré aux atrocités commises par l’Unité 731 est ouvert dès la fin de l’année 1982, sur les ruines de l’ancien camp japonais d’expérimentations bactériologiques. Trois ans plus tard, c’est le mémorial commémorant le massacre de Nankin qui est inauguré. En 1987, c’est le Musée de la guerre de résistance du peuple chinois contre l’agression japonaise qui ouvre ses portes à Beijing. Enfin, en 1991, à Shenyang, la construction du Musée historique du 18 septembre est achevée, l’année même du lancement de la première campagne d’éducation au patriotisme (Wang, 2012).
Cela correspond à ce que préconisait la Commission d’État pour l’éducation, qui appelait l’année précédente, à la suite de l’impact des événements de la place Tian’anmen et du discours de Deng Xiaoping délivré cinq jours plus tard le 9 juin 1989, à, d’une part, renforcer la propagande et le contrôle de la pensée au moyen d’un nationalisme promu dans la population et notamment chez les jeunes supposément acquis aux idées démocratiques « libérales » (Bonnin, 2009) et à, d’autre part, éduquer les étudiants quant au « souvenir des leçons du passé, et pour ne pas oublier l’invasion impérialiste et la résistance héroïque du peuple chinois[7] » (Reilly, 2011). En 1994, les directives pour l’éducation au patriotisme sont officiellement publiées lors du lancement du programme national d’éducation au patriotisme porté par le Département central de la propagande, ce dernier prévoyant un accroissement du nombre des sites d’éducation au patriotisme grâce aux fonds de développement alloués au projet (Callahan, 2006).
À partir de l’année 2000, le lancement du premier plan sur quatre ans de la campagne pour le tourisme rouge, axée sur la promotion de l’héroïsme et du patriotisme du peuple chinois (Reilly, 2011), s’accompagne de la création, en 2001, de la Journée nationale d’éducation à la défense (Callahan, 2006). Cette dernière a lieu le 18 septembre de chaque année et, pour Shenyang, cette date est particulièrement symbolique. En cela, le concept de localisme doit être pris en compte, car l’éducation au patriotisme se base beaucoup sur les événements ayant touché la population locale, certaines personnes étant désignées comme des héros de la résistance (Mitter, 2003). L’élection en 2012 de Xi Jinping à la tête du PCC, puis sa prise de fonction présidentielle en 2013 marque un tournant. L’élaboration de son projet de rêve chinois de grande renaissance de la nation (Tok, 2017) passe en effet par la relance de l’éducation au patriotisme dès le plus jeune âge avec la mise en place de visites obligatoires dans les sites mémoriels, et ce de l’école primaire à la première année universitaire (Wang, 2012[8]). Depuis 2014, la rénovation et l’agrandissement des musées et mémoriaux construits à partir du début des années 1980 vont bon train. En 2018, 353 sites à travers la Chine étaient désignés en tant que sites de promotion de l’éducation au patriotisme (Fuchs et al., 2018), avant que ne soit dévoilé en 2019 le grand plan de mise en oeuvre de l’éducation au patriotisme pendant la nouvelle ère (Chang, 2021).
Si le contrôle idéologique a été remis en place au début des années 1990, il s’est considérablement renforcé sous la présidence de Xi Jinping. Dans le contexte de la pandémie de COVID-19 – et avec la réouverture de tous les sites touristiques chinois le 30 décembre 2022 – les travaux d’aménagement et de réaménagement des espaces mémoriels ont continué, voire ont été terminés, à la faveur notamment des longues phases de confinement. Les cérémonies de commémoration officielles n’ont jamais été annulées, la promotion des sites mémoriels s’est poursuivie à tous les niveaux, les visites guidées supprimées – en particulier pour les groupes scolaires – ont été rattrapées (avec port du masque obligatoire) dès chaque levée des restrictions. La crise sanitaire a ainsi eu peu d’impact sur la gestion des espaces de commémoration des morts, bien au contraire, puisqu’elle a eu pour effet d’accélérer leur rénovation planifiée. Intrinsèquement liée au programme de développement du tourisme rouge, la campagne d’éducation au patriotisme est mise à jour tous les six ans depuis le début des années 2010 (GPCRPC, 2011, 2023; ACSS, 2019[9]), en prévision d’un développement toujours plus grand des sites mémoriels répartis sur le territoire de la RPC (GPCRPC, 2011).
Le gouvernement chinois cible plusieurs types de public : les personnes nées après la mort de Mao en 1976, celles qui sont nées après les événements de 1989 et, depuis 2012, celles qui sont nées après l’année 1997. Les jeunes adultes et adolescents des générations Y et Z, nés alors que la Chine connaissait des périodes de croissance économique marquées par l’apparition d’une société de consommation capitaliste, sont clairement visés par la nouvelle campagne d’éducation patriotique de l’ère Xi Jinping (Mitter, 2020). Ils le sont d’autant plus que depuis une dizaine d’années, de nombreux jeunes utilisent des réseaux privés virtuels[10] (RPV) pour accéder à des contenus étrangers susceptibles de remettre en cause les effets du contrôle idéologique exercé depuis les années 1990. En conséquence, le réaménagement, l’agrandissement et la transformation des musées et mémoriaux en parcs à thème militaire dans le but d’intéresser en premier lieu les jeunes publics font partie du programme de développement de l’éducation au patriotisme. Comme le fait Tessa Morris-Suzuki concernant les musées consacrés à la guerre de Corée (Morris-Suzuki, 2009), on peut se demander quel type de narration est mis en place et comment sont disposées et exposées toutes les traces liées à la mort? Dans les parcs mémoriels, la scénographie grandiloquente reprenant les aspects spectaculaires du cinéma et des jeux vidéo se mêle à la monumentalité et aux statues souvent imposantes. Pour Zheng Wang, les groupes d’étudiants en particulier et les Chinois en général vivent ainsi dans une forêt de monuments, outils de la rééducation idéologique (Wang, 2012).
L’intégration des parcs mémoriels dans le paysage urbain et le style d’architecture des bâtiments qui y sont présents s’inscrivent dans le récit patriotique établi par le gouvernement chinois (Yi, 2017). L’État-Parti, pragmatique, ne s’interdit rien quand il est question de regrouper tous les moyens nécessaires pour toucher la jeunesse, la retenir et, le cas échéant, la mobiliser. Marianne Hirsch propose la notion de postmémoire pour décrire « la relation que la ‘‘génération d’après’’ entretient avec le trauma culturel, collectif et personnel vécu par ceux qui l’ont précédée » (2014). Chaque individu qui n’a pas connu la guerre devient alors l’avocat le plus zélé quant au « souvenir » de la guerre, ce qui est un puissant outil de mobilisation (Reilly, 2011). C’est en ce sens que les mémoires liées aux guerres que la Chine a connues dans le passé sont mises en adéquation avec le développement planifié des territoires. L’observation dans l’espace culturel chinois de lieux de mémoire réagencés, puis transformés selon un nouveau concept, permet de montrer comment les autorités de la RPC donnent une place aux morts de la guerre dans une société chinoise consumériste et quelles approches spatiales sont par conséquent privilégiées pour les faire cohabiter avec les vivants.
Des espaces de commémoration des morts transformés en bases d’éducation au patriotisme
En RPC, les problématiques d’approches spatiales de la mort et des morts sont prises très au sérieux, tant en matière de représentation que d’intégration dans l’espace urbain. Cela concerne les cimetières d’une part, les espaces liés à la guerre d’autre part. Dans ce dernier cas, leur transformation en lieux d’éducation au patriotisme suppose une prise en compte de l’environnement, notamment en ce qui concerne l’accessibilité. Ainsi, selon l’article 26 de la loi du 24 octobre 2023 sur l’éducation au patriotisme : « Divers musées, salles commémoratives, […] devraient utiliser pleinement leurs propres ressources et avantages pour mener des activités d’éducation patriotique […][11] ». De fait, les espaces de commémoration des morts sont littéralement mis sur le chemin des vivants puisqu’ils sont reliés aux voies routières les plus fréquentées. Loin d’être cachés ou relégués en périphérie de la ville, les sites mémoriels font partie du paysage urbain et de grands espaces de stationnement sont placés à proximité.
Figure 1
Le bâtiment en forme de calendrier ouvert du Musée historique du 18 septembre rappelle la date de l’incident de Mukden.
C’est le cas du Musée historique du 18 septembre – « musée national de première classe » et « base nationale d’éducation au patriotisme[12] » –, construit en dehors du centre de Shenyang, au nord-est de la ville, à proximité immédiate de la ligne de chemin de fer où a eu lieu l’incident de Mukden[13]. Ceinturée par la voie ferrée actuelle à l’ouest et par les voies routières au nord, à l’est et au sud, l’attraction principale du site se présente sous la forme d’un bâtiment massif rappelant un entrepôt ferroviaire, voire une gare de passagers et de marchandises. À l’entrée du site, dans la cour extérieure, derrière un mât au sommet duquel se déploie un drapeau de la RPC, se dresse un monumental calendrier de pierre, criblé de balles où est inscrite la date du funeste événement, le 18 septembre 1931. Sur la droite, le visiteur est invité à suivre un marquage au sol représentant les rails de l’ancienne voie ferrée jusqu’à la grande porte du hangar, qui marque l’entrée du musée d’histoire.
S’il est possible de se déplacer librement dans la cour pour aller observer les reliques historiques (une cloche, des piles de pont et des tétraèdres en béton, une sirène d’alerte antiaérienne, un tank) disposées le long des murs du musée et de l’espace mémoriel, le suivi d’un chemin balisé permet de placer instantanément le visiteur dans les pas des voyageurs de l’époque. De même, des statues à taille humaine de femmes, d’enfants et de vieillards fuyant les bombardements, disposées le long de l’ancienne voie ferrée retracée, encadrent le visiteur, qui peut de fait s’intégrer, l’espace d’un instant, dans le flot des réfugiés. Si ces personnes étaient vivantes pendant leur fuite, il est facile d’imaginer la mort qui pouvait les attendre puisque la voie ferrée a servi de point de départ, à Shenyang, vers le camp de l’Unité 731 à Harbin. Ce camp d’expérimentations bactériologiques est d’ailleurs représenté dans une des salles du musée d’histoire avec la mise en scène d’une femme chinoise allongée sur une table d’opération, pieds et poings liés, entourée par des médecins japonais en blouse blanche et masqués tandis que dans le fond de la pièce, des cadavres dans des boîtes en bois empilées les unes sur les autres sont prêts à être évacués au moyen d’un wagonnet de mine. Cet « opérateur spatial » (Petit, 2014) qu’est la trace de l’ancienne voie ferrée enjoint le visiteur à traverser sur toute sa longueur le musée-gare. À l’intérieur, le dialogue avec les morts est constant puisque des photographies, des projections, des mannequins et des statues d’hommes et de femmes font réagir le visiteur qui, bien vivant, se déplace au milieu de cette « survivance des corps » (Mauro, Beaune, Debout et Malicier, 2006). La scénographie du musée rappelle rapidement les événements tragiques qui se sont déroulés à Shenyang : la disposition dans un cercueil de verre des squelettes d’un couple tué sous l’occupation japonaise montre au visiteur que la mort, même si elle est abritée dans une salle, fait partie du paysage pour toujours.
Figure 2
La cour du camp de prisonniers de Mukden, avec en arrière-plan l’un des deux baraquements.
Le camp de prisonniers de Mukden se présente quant à lui comme un rectangle mémoriel au centre d’une zone maintenant fortement urbanisée et résidentielle. Intégralement préservé, le site originel – dont deux baraquements en béton et une des cheminées de l’usine du camp ont été conservés – donne directement sur une grande rue fréquentée. Après être entré, arrivé dans la cour du camp, le visiteur est invité à suivre un chemin de dalles marron sur le sable jusqu’à la porte du jinianguan 纪念馆, le mémorial, qui se présente sous la forme d’un grand cube noir zébré de rayons jaunes rappelant ceux du soleil, particulièrement aveuglant en Mandchourie. Le cheminement à l’intérieur du bâtiment – dans lequel une exposition plutôt sobre et sans vision de mort directe retrace tant l’histoire du site entre 1942 et 1945 que celle de la guerre du Pacifique dans son ensemble – fait revenir le visiteur dans la cour, en face d’un des baraquements. Les dalles marron apparaissent alors de nouveau et des panneaux fléchés en bois avertissent le visiteur qu’il lui est interdit de marcher sur le sol sableux s’étendant de part et d’autre du long chemin rectiligne longeant le mur ouest du camp.
L’espace de la cour, ainsi sacralisé, enjoint le visiteur à rester silencieux et à respecter la distanciation mise en place. Balisé par d’invisibles barrières, le chemin tracé à distance d’un mur du souvenir, placé au centre de la cour dénommée « place de la commémoration », permet de laisser un vide primordial. Dans cet espace vacant, d’inspiration taoïste, les âmes des hommes morts dans le camp, dont les noms sont inscrits sur le mur du souvenir, peuvent se déplacer. Ancré dans la pensée chinoise, le rapport à l’invisible est constitué de nombreux échanges symboliques entre les vivants et les morts. L’aménagement du site mémoriel permet de retenir le « flux vital » des personnes décédées, ce qui rappelle que le passé n’est pas mort (Kenley, 2009).
À ce propos, l'exemple de l’ensemble mémoriel dédié aux morts de la guerre de Corée (et de la libération de la Mandchourie en août 1945), le grand et unique lieshi lingyuan 烈士陵园 ou cimetière des martyrs de Shenyang, est particulièrement parlant. Datant de 1951, agrandi en 1995 avec l’aménagement du cimetière soviétique, il a été entièrement rénové et réaménagé entre 2013 et 2020. En plus des 122 tombes originelles, 427 tombes ont été ajoutées en 2014 pour accueillir les corps de soldats chinois tombés en Corée. Pour atteindre l’espace réservé aux morts, le visiteur doit cheminer un long moment depuis l’entrée du site avant de traverser sa place centrale, en suivant au sol une frise chronologique rappelant tous les événements importants de la guerre de Corée. Une longue et large allée ponctuée d’escaliers le mène naturellement jusqu’à une haute tour de pierres au sommet de laquelle se trouve une statue de bronze représentant un militaire, en sentinelle, de l’Armée des volontaires du peuple chinois. Ce soldat symbolise le sacrifice, en Corée, de 174 407 hommes de la RPC, dont les noms sont gravés sur le mur des martyrs, encerclant le square du même nom[14]. Pour les commémorer, d’autres statues représentant des soldats en mouvement sont disposées de part et d’autre de la place centrale. Enfin, la visite de la partie extérieure se termine dans un boisé traversé par une longue allée bordée de dizaines de drapeaux de la RPC. À droite et à gauche se trouvent les tombes. Placées chacune devant un caveau en béton de forme arrondie, elles sont disposées au milieu de carrés d’herbe et sont abritées sous de nombreux pins.
De fait, l’importance de la symbolique des plantes dans les espaces des défunts n’est pas à négliger. À Shenyang, le paysage allégorique de la mort est matérialisé non pas par des bambous comme à Shanghai et à Nanjing (ceux-ci ne pouvant supporter les rigueurs du climat continental du nord-est de la Chine), mais par des pins aux troncs noueux. Dans la tradition culturelle chinoise, le pin, du fait de la persistance de son feuillage vert durant la mort hivernale, est un symbole de longévité, voire d’immortalité. Aux côtés des pins sont aussi présents les chrysanthèmes, qui évoquent la modestie et la noblesse d’âme des hommes ainsi que, à l’instar des pins, la longévité de leur présence dans le monde des vivants malgré leur mort (Escande, 2013). Dans le récit du PCC, les volontaires du peuple sont des immortels.
Figure 3
Le couloir des héros au cimetière des martyrs de la guerre de Corée, à Shenyang.
À l’intérieur du lieshi jinianguan 烈士纪念馆, le bâtiment ou parc d’exposition rendant hommage aux martyrs de la patrie, les évocations de la mort et du sacrifice des soldats chinois pendant la guerre de Corée s’enchaînent jusqu’à ce que le visiteur atteigne le couloir des héros, où les hommes les plus dignes sont présentés au public sous forme de bustes modelés dans le métal. Dans ce long couloir, zébré au plafond d’un gigantesque éclair rouge, toutes les paires d’yeux des héros disposés à droite et à gauche fixent le visiteur marchant au centre, afin de lui faire comprendre qu’un respect éternel leur est dû en considération de leur sacrifice. Ce type de couloir se retrouve dans tous les mémoriaux, à Shenyang comme à Jinzhou.
En effet, dans la province du Liaoning, il faut évoquer le parc mémoriel consacré à la campagne militaire de Liaoshen. Il retrace les événements qui sont survenus en 1948 sur la route de Shenyang et qui ont permis aux forces communistes de prendre la ville de Jinzhou, alors occupée par l’armée nationaliste de Chiang Kai-shek. Plus largement, le parcours de visite détaille toutes les étapes ayant permis d’expulser les forces armées japonaises puis anticommunistes de la Mandchourie entre août 1945 et novembre 1949. La visite en 2022 – en pleine pandémie de COVID-19 – de ce parc mémoriel par un président Xi Jinping masqué l’a fait entrer dans les catégories de « site national modèle d’éducation au patriotisme » et de « site national pour le tourisme rouge » en tant que « parc à thème entièrement consacré à l’histoire militaire[15] ». Édifié en 1988 en lieu et place du petit mémorial datant de 1958, rénové en 2004, puis agrandi et totalement transformé en 2018, le site se situe sur la colline surplombant la vieille ville de Jinzhou et ses alentours. Le tunnel et la voie ferrée construits par les Japonais ont été des lieux de violents affrontements entre nationalistes et communistes après le second conflit mondial, durant la dernière année de la guerre civile chinoise. Le parc mémoriel est ainsi construit au centre du champ de bataille qu’était la localité de Jinzhou en septembre et octobre 1948.
En suivant l’allée principale à l’intérieur du parc, le visiteur ne peut manquer, installée au sommet d’une colonne carrée sur un piédestal, l’imposante statue du soldat Liang Shiying. Debout sur la place centrale, ce héros – mort en martyr après s’être jeté avec une bombe dans un bunker des nationalistes – fait un signe à un ou plusieurs camarades (invisibles) au loin. Ce jinianbei 纪念碑 ou monument au héros attire le visiteur vers le grand musée mémorial dissimulé derrière lui, en contrebas de plusieurs longs escaliers de pierres débouchant sur une large place. À proximité du musée, dans la partie ouest du parc mémoriel, l’exposition d’engins de mort tels que des tanks, des canons et des avions de chasse et, dans la partie est, les tombes d’hommes qualifiés de héros disposées dans un carré aménagé près d’une allée achèvent de faire de ce site militaro-touristique un lieu tant de recueillement que de promenade familiale. Le parc, aménagé sous forme d’un gigantesque quadrilatère, est en effet entièrement fleuri et boisé. Il est ponctué de zones sportives pour les adultes et d’aires de jeux pour les enfants. Loin d’être un espace fermé dédié uniquement au souvenir des morts, il est avant tout fait pour attirer les vivants de la manière la plus naturelle possible depuis les différentes voies d’accès.
Figure 4
La statue du héros et martyr Liang Shiying dans le parc mémoriel de Jinzhou.
Au sein du large espace qu’est ce parc mémoriel, le parcours de visite s’organise généralement selon le schéma suivant : d’abord la porte d’entrée principale ou les passages ouverts, ensuite le parc extérieur avec sa place centrale, le site historique en tant que tel avec cimetière ou non, le musée mémorial et enfin de nouveau le parc aménagé avec les espaces verts. Mais c’est avant tout au sein du parcours muséographique que l’utilisation des nouvelles technologies autorise la résurrection des morts pour la patrie, héros et martyrs.
L’utilisation des nouvelles technologies dans le cadre de l’éducation au patriotisme
En RPC, la rénovation des bases de l’éducation au patriotisme suppose une prise en compte des centres d’intérêt des jeunes. Dès l’an 2000, Rana Mitter signale l’utilisation de nouvelles méthodes interactives au Musée de la guerre de résistance à Beijing. La visite, par un public rajeuni, d’espaces commémorant les morts liées à la guerre oblige en effet les responsables locaux à repenser les parcours établis dans les années 1980-1990 au sein des lieux de mémoire. À l’instar d’anciennes installations industrielles transformées en centres d’attraction à Shenyang[16], les sites mémoriels sont aménagés de telle sorte qu’ils puissent s’intégrer en tant que point d’intérêt et que lieu de divertissement dans l’espace public, ceci dans le cadre du tourisme rouge. Ce dernier est reconfiguré par la marchandisation de la ville orchestrée depuis la fin des années 2000 par les actions gouvernementales. En conséquence, le développement du tourisme de masse entraîne les visiteurs dans de nouvelles formes interactives d’éducation au patriotisme qui font le lien entre l’expérience individuelle et la mémoire partagée des conflits passés et de la révolution (Denton, 2012).
Pour s’adapter à l’imaginaire des jeunes, fortement influencés par le cinéma et le jeu vidéo quant à leur vision de la guerre, les concepteurs des parcours de visite cherchent à représenter d’une manière spectaculaire des événements tragiques grâce aux technologies s’appuyant sur la spatialisation visuelle et sonore, le musée devenant ainsi un outil d’éducation politique (Mitter, 2000). Une pédagogie d’un nouveau genre est mise en oeuvre afin que les vivants puissent « interagir » avec les morts. Tout au long du parcours muséographique, la représentation des violences de guerre ainsi que la disposition des personnages et des éléments de décor sont savamment étudiées. Elles doivent faire en sorte de ramener à la vie les hommes et les femmes morts pour la patrie dans le but d’exalter l’héroïsme révolutionnaire (Chang, 2021). L’éducation au patriotisme insiste sur le processus d’identification aux héros désignés par le PCC. S’appuyant sur l’histoire locale, à Shenyang, la jeunesse chinoise est appelée à suivre l’exemple de Lei Feng, l’« enfant de la guerre », ou encore du général Yang Jingyu, célèbre héros national ayant combattu l’occupant japonais et présenté au Musée historique du 18 septembre en train d’haranguer une foule de résistants dans un décor de forêt enneigée du nord de la Mandchourie. De même, à Jinzhou, le sacrifice ultime est incarné par le soldat Liang Shiying. Dans les faits, la représentation des héros occulte totalement la mort puisqu’ils apparaissent toujours bien vivants lors des mises en scène : face à l’ennemi, debout, pointant une arme, accroupis, assis, couchés, en train de sauter, de courir, etc., à la lumière des flammes ou encore dans la fumée. Cette représentation spectaculaire d’actions pouvant aboutir à la mort dans une situation de guerre s’inspire clairement des techniques du cinéma et du jeu vidéo.
Au Musée historique du 18 septembre, la scénographie de la guerre et de la mort est créée au moyen de décors réalistes et de visuels projetés sur les murs intérieurs du musée pour mettre en scène, par exemple, d’un côté des soldats japonais surgissant dans la nuit noire bleutée, de l’autre des résistants chinois montés sur une barricade et éclairés par le rouge flamboyant des incendies ravageant leur village, et au milieu le visiteur, qui se retrouve plongé au coeur de la bataille. De même, les personnes fuyant les bombardements sont représentées sous une forme fantomatique par des hologrammes se déplaçant sur un chemin de terre le long d’un gigantesque mur noir sur lequel apparaissent des fumées virtuelles et d’où sortent les bruits de la guerre. Dans une salle à proximité, une grande borne interactive offre la possibilité de jouer le rôle d’un résistant chinois traquant dans un bâtiment des soldats japonais, le but étant de les éliminer jusqu’au dernier. Le processus de ludification ou de gamification (Marache-Francisco et Brangier, 2013), qui consiste à utiliser les éléments d’un jeu dans un contexte autre que celui du jeu proprement dit dans le but de rendre le visiteur acteur de sa propre expérience, peut être exploité dans le secteur des musées et des sites patrimoniaux notamment (Euzéby, Passebois-Ducros, Machat et Lallement, 2017), pour accompagner un discours à la fois victimaire et revanchard, délivré dans le cadre de l’éducation au patriotisme. La mise en scène, qui présente et met en mouvement la plupart du temps des combattants, alliée aux méthodes interactives, rend plus visibles et tangibles dans un champ spatial défini, des événements mortels s’étant déroulés dans un lointain passé (Mitter, 2000).
Les responsables locaux chargés de l’éducation au patriotisme utilisent les mêmes méthodes que celles mobilisées dans le domaine des loisirs et du divertissement. Plus encore qu’à Shenyang, le site mémoriel de Jinzhou est un bel exemple de mise en valeur par des moyens technologiques d’un espace ayant été touché par la mort afin d’attirer tant les jeunes que leurs familles. Le panorama-diorama à 360° représentant la bataille de Jinzhou en 1948 est sans conteste l’attraction la plus spectaculaire du parc à thème militaire. Faisant la renommée nationale du site, il est installé dans un dôme au sommet de la tour du musée mémorial et combine peintures photoréalistes, décors et maquettes grandeur nature ainsi que projections visuelles et sonores. Débouchant d’un long et large escalier en colimaçon, le visiteur a accès à « une impressionnante reproduction vivante du commandement militaire et de la guerre sur le champ de bataille, lui permettant d’être personnellement présent sur le site [des opérations][17] ». Debout au centre d’un immense espace circulaire, il peut observer une centaine d’hommes se lancer à l’assaut ou résister aux attaques de l’ennemi dans un paysage reconstitué et délimité par le ciel et par des collines. Ce spectacle mémoriel, faisant la part belle aux effets spéciaux, est accompagné par une voix hors champ qui présente les événements passés sur un ton professoral, grave et dans le même temps héroïque. L’ensemble est caractéristique de la mémoire de guerre voulue par le PCC pour rappeler l’histoire tragique de la Chine (Yang, 2018).
Cet exemple montre comment la transformation d’espaces de mort autorise la mise en oeuvre de pratiques sociospatiales hybrides, à la fois pédagogiques et ludiques. Les sites mémoriels, très ouverts, donnent accès à la quasi-totalité de leur « zone » – telle une map dans un jeu vidéo – et spatialisent de manière adéquate les représentations des choses appartenant au domaine de la mort. À Jinzhou, l’aperçu de l’ancien champ de bataille, reproduit dans une salle circulaire, ou encore la vue subjective de celui-ci grâce à la mise à disposition de casques de réalité virtuelle achèvent de plonger le visiteur dans l’univers des grands récits de guerre héroïques de la RPC, patiemment développés par les autorités du PCC.
Un parc mémoriel modèle se doit ainsi de mêler tout à la fois lieu de recueillement, lieu militaire, lieu d’éducation, lieu culturel, lieu touristique, lieu de loisir, lieu de promenade, voire lieu sportif. L’éducation au patriotisme qui y est dispensée à grand renfort d’effets visuels a pour finalité de faire accepter le roman national rédigé par le PCC depuis les années 1980 dans le dessein de modeler la société chinoise moderne (Mitter, 2020). La rhétorique nationaliste, oscillant entre expression de la victimisation liée en particulier à la guerre contre le Japon, et grandeur de l’éternelle et résiliente Chine (Coble, 2007), pousse les concepteurs des parcs mémoriels à intégrer ces derniers de la manière la plus voyante possible, en tant qu’espaces publics ouverts dans le tissu urbain des villes chinoises. En jouant leur rôle d’« opérateurs spatiaux » (Petit, 2014) au sein d’un quartier semi-résidentiel ou à proximité d’une zone commerciale animée, ils poussent alors les vivants à aller rendre visite aux morts directement « chez eux », dans leur ultime demeure. Les martyrs et héros de la patrie ne sont pas oubliés.
Depuis les années 1990, le PCC s’est engagé dans une campagne d’éducation au patriotisme visant à légitimer la gouvernance du Parti sur la Chine depuis 1949. Dans ce but, il s’appuie en grande partie sur les sites mémoriels disséminés à travers le pays, consacrés au souvenir des morts et à l’expression de leur héroïsme. Les quatre lieux visités à Shenyang et à Jinzhou mettent en évidence la manière dont est stimulé le nationalisme de la population chinoise, en particulier de la jeunesse. S’appuyer sur les morts dans des espaces déterminés pour dérouler un roman national guerrier, pour exprimer tout autant la souffrance d’un peuple que sa gloire, oblige les autorités à mettre régulièrement à jour la représentation de leur récit. La mise en valeur des anciens lieux de mémoire et la construction de nouveaux pour servir de base à l’éducation au patriotisme témoignent d’une réflexion accrue quant à leur aménagement ou à leur réaménagement dans les espaces urbains afin de tenir compte de la circulation de tous les types de publics. L’adaptation aux changements induits par l’ouverture de la RPC au monde d’une part, par le renouvellement des générations d’autre part, suppose une prise en compte des nouvelles attentes des visiteurs, qu’ils soient des étudiants ou des adeptes du tourisme rouge. L’utilisation des nouvelles technologies permet ainsi de rendre ludique et divertissant, dans des sites mémoriels littéralement transformés en parcs à thème, un type d’éducation vu, dans les établissements scolaires notamment, comme une vieillerie issue d’un passé révolu et imposée par une idéologie. Ce faisant, la mort n’est plus définitive et confinée dans les livres d’histoire et autres cimetières, mais elle est instrumentalisée selon les besoins politiques du PCC.
Appendices
Notes
-
[1]
Selon le site Web cité en bibliographie : https://zfxxgk.ndrc.gov.cn/web/iteminfo.jsp?id=112
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[2]
Sur ces questions, voir aussi Mitter, R. (2000). Behind the Scenes at the Museum: Nationalism, History and Memory in the Beijing War of Resistance Museum, 1987-1997. The China Quarterly, 161, 279-293 ; Kenley, D. L. (2009). History and Memory: The Role of War Memorials and Museums in China and Japan. Education about Asia, 14(1), 5-11; Reilly, J. (2011). Remember History, Not Hatred: Collective Remembrance of China's War of Resistance to Japan. Modern Asian Studies, 45(2), 463-490; Gustafsson, K. (2014). Memory Politics and Ontological Security in Sino-Japanese Relations. Asian Studies Review, 38(1), 71-86.
-
[3]
Lire Mariet, V. (2021). Tourisme rouge, tourisme noir : le cas des memorial parks chinois. Essais, 17, 103-111.
-
[4]
Abréviation de « Liaoning-Shenyang ».
-
[5]
Ce classement comporte cinq catégories, de 1A (site d’intérêt limité) à 5A (site à rayonnement national et plus).
-
[6]
Après observation et comparaison avec d’autres espaces mémoriels visités en 2023 et en 2024 à Dandong et à Fushun dans la province du Liaoning, à Harbin dans la province du Heilongjiang, à Changchun dans la province du Jilin et à Chengde dans la province du Hebei.
-
[7]
[Traduction de] To remember historical lessons, and not to forget imperialist invasion and Chinese people’s heroic resistance.
-
[8]
Ces écrits sont confirmés par les propos des étudiants à l’Université du Liaoning, à Shenyang.
-
[9]
Le programme de développement du tourisme rouge a été renouvelé en 2011, en 2017 et renforcé en 2023.
-
[10]
Les réseaux privés virtuels (RPV) ont des serveurs basés hors de la Chine, auxquels il est possible de se connecter au moyen d’une application installée sur un ordinateur ou sur un téléphone intelligent. Un RPV permet de passer outre la censure numérique du gouvernement chinois. L’utilisation par le grand public de cet outil informatique s’est démocratisée depuis le début des années 2010. De fait, depuis 2017, par étapes successives, le PCC ne cesse d’accroître sa répression numérique en bloquant de plus en plus fréquemment les RPV.
-
[11]
La citation est extraite du site Web cité en bibliographie : https://www.gov.cn/yaowen/liebiao/202310/content_6911481.htm
-
[12]
Selon le texte de présentation (en chinois et en anglais) sur le panneau d’informations aux visiteurs placé à l’entrée du site.
-
[13]
Soit la destruction, le 18 septembre 1931, par les Japonais eux-mêmes, d’une section de voie ferrée appartenant alors à la Société japonaise des chemins de fer de Mandchourie du Sud. Cet attentat, planifié par des extrémistes de l’armée du Guandong, qui accusent les Chinois de l’avoir commis, est pris comme prétexte pour envahir la totalité de la Mandchourie au nom de la défense des intérêts du Japon.
-
[14]
Nombre d’hommes décédés inscrit dans le texte de présentation gravé sur le « mur des martyrs », signé par le « Département politique de l’Armée populaire de libération » et daté du 29 octobre 2014.
-
[15]
Selon le texte de présentation (en chinois et en anglais) sur le panneau d’informations aux visiteurs placé à l’entrée du site.
-
[16]
À l’image du « 1905 Re-Creative Space », ancienne usine de production d’acier, théâtre d’accidents mortels, reconvertie en centre regroupant des restaurants, des cafés, des boutiques, un espace de réalité virtuelle, une salle de concert, etc.
-
[17]
Selon le texte de présentation (en chinois et en anglais) placé à l’entrée du grand espace accueillant le panorama-diorama.
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