Découvertes portugaises en Amérique du Nord[Record]

  • Lucien Campeau

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  • Lucien Campeau, s.j.

La discussion qui va suivre ne pourra pas être appelée une histoire des découvertes portugaises en Amérique du Nord. Car nous ne nous occuperons guère de la suite des événements. Notre but est plutôt de soulever et de résoudre, autant qu'il sera en notre pouvoir, les problèmes les plus graves qui concernent ces découvertes. Bien que le Groenland ne soit pas partie de notre continent, c'est à lui d'abord qu'il faudra nous intéresser, ne serait-ce que pour distinguer sa découverte de celle de Terre-Neuve. Nous discuterons ensuite la date de la découverte de Terre-Neuve par Gaspar Corte-Real. Nous essaierons d'évaluer l'étendue des explorations portugaises sur notre littoral et nous tâcherons de situer les explorations de Jean Alvares Fagundes.

REDÉCOUVERTE DU GROENLAND (1500*1502)

L'épisode de la redécouverte du Groenland a été entouré d'une abondante confusion, à la fois parce que la tradition historique s'en est rapidement corrompue et à cause des efforts qu'on a faits pour en attribuer le mérite à Jean ou à Sébastien Cabot. Nous attendrons désormais qu'on nous prouve que Jean Cabot est venu en Amérique pour nous occuper de lui1. Et nous nous en tenons aux sources qui concernent les voyages portugais. Il est vrai que les pays nordiques avaient conservé le souvenir d'une ancienne colonisation Scandinave au Groenland. Et le cartographe Ruysch ne paraît pas avoir hésité, en 1507/1508, à rendre son vrai nom à la grande île arctique que les Portugais présentaient sous celui de Labrador 2. Toutefois, la cartographie

1 Nous avons exposé notre pensée sur ce sujet, dans cette même Revue, XIX (1965) : 384-413.

2 Voir reproduction dans Konrad Kretchmer, Die Entdeckung Ameri- ka's in ihrer Bedeutung fiir die Geschichte des Weltbildes (Berlin-London- Paris, 1892), Tafel IX, n<> 2.

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REVUE D'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE FRANÇAISE

avait alors son centre en pays latins : le Portugal, à ce moment, prenait la relève de l'Italie. Et la science méditerranéenne avait moins de raisons que celle du nord de se souvenir du Groenland abandonné des Européens. Aussi, l'apparition de cette terre, revue en 1500, fit aux Portugais, et même aux Anglais, l'impression d'une découverte tout à fait originale.

Un premier fait à constater, c'est que le Groenland reparaît à l'ouest de l'Europe à partir de 1500 3. Et du coup, il y demeure, situé à peu près en son vrai lieu géographique, alors que les géographes du passé l'indiquaient avec hésitation au nord de l'Europe. Ce phénomène ne peut guère s'expliquer que par une découverte, à ce moment. Sur cette découverte, on est documenté, non pas abondamment, mais catégoriquement.

Le plus ancien témoignage attestant le fait de la découverte est sans doute celui de Pietro Pasqualigo, écrivant de Lisbonne le 18 octobre 1501. Signalant le retour dans la capitale portugaise d'une caravelle en provenance de Terre-Neuve, pays encore sans nom, mais qui est bien identifié, Pasqualigo remarquait en passant :

Les gens de la caravelle croient que la susdite terre (Terre-Neuve) est un continent et qu'elle est unie avec une autre terre, qui a été découverte l'an passé sous le pôle nord par les autres caravelles de cette Majesté, bien qu'elles n'aient pu arriver jusqu'à elle, parce que la mer y était toute glacée de grandes quantités de neige en forme de montagnes 4.

Il est difficile d'imaginer que ce texte puisse faire difficulté. Il est évident que les "autres caravelles" qui ont décou-

5 La première carte à la représenter d'une ...