Des sujets de recherche, pour un siècle ou deux…[Record]

  • Marcel Trudel

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  • Marcel Trudel
    Professeur à l'Université d'Ottawa

DES SUJETS DE RECHERCHE, POUR UN SIÈCLE OU DEUX...*

* Conclusion d'un volume, Initiation à l'étude de la Nouvelle-France : histoire et institutions, qui paraîtra au cours de l'automne, chez HoIt, Rinehart & Winston (Montréal). Tous droits réservés.

Bien qu'elle soit de pauvres ressources, en regard des colonies anglaises, la Nouvelle-France possède, en 1760, les cadres qui lui sont nécessaires. Même si elle présente, sous bien des rapports, des traits qui sont communs à toutes les autres sociétés transplantées d'Europe (anglaise, hollandaise, suédoise ou espagnole), la société du Saint-Laurent est une société proprement canadienne; autant que la langue, la religion et le mode de gouvernement, la mentalité, les habitudes de vie, le sentiment d'une commune aventure ont fait des Canadiens un groupe bien déterminé, qui réagit comme tel en face des autres groupes, même en face d'un groupe aussi voisin que celui des Acadiens.

Parce que, préoccupé comme on Test en Europe de la seule économie européenne, on n'a point travaillé à en faire un corps qui subsiste par lui-même, la Nouvelle-France ne peut survivre sans une métropole. Or voici que le cours de sa vie normale change brusquement: cette société française, devenue américaine et canadienne, mais toujours conditionnée dans son existence par l'Europe, perd sa métropole naturelle et doit s'intégrer dans ce monde anglais contre qui elle luttait depuis trois quarts de siècle. Cette nouvelle métropole, il est vrai, ressemble, à bien des points de vue, à l'ancienne: spirituellement, elle est chrétienne et se dit catholique; l'Église et l'État, le trône et l'autel ont l'un avec l'autre, les mêmes relations étroites; socialement, cette nouvelle métropole est hiérarchique; politiquement, elle est monarchique, et le roi d'Angleterre per-

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siste à porter le titre de roi de France; économiquement, Londres est surtout intéressée, comme on l'était à Paris, aux grandes entreprises de la fourrure. Toutefois, à côté de ces similitudes, il y a des différences qui peuvent influer profondément sur l'avenir de la société canadienne: l'Angleterre est séparée de Rome et son roi a juré, lors du sacre, de détruire le papisme; elle est d'une langue et d'une culture autres que celles de la France; sa monarchie repose sur la libre acceptation par le peuple; la société anglaise n'est pas cette société paternaliste qui ordonne tout à l'avance et pourvoit à tout, mais une société qui pratique la libre initiative: la tenure anglaise et le régime seigneurial français illustrent bien les différences extrêmes de ces deux sociétés.

La Nouvelle-France s'est désintégrée après la conquête, mais il reste donc, dans le Saint-Laurent, une société française, pourvue de cadres et qui pratique déjà une forme traditionnelle de vie. Quel sort lui réserve son intégration dans l'empire anglais ? La société canadienne a-t-elle eu conscience de commencer soudain à vivre un drame ? Ce passage d'un monde français à un monde anglais a-t-il eu le caractère tragique qu'on lui prête ?

Pour répondre à cette question comme pour mesurer le poids de la conquête sur notre destin, il nous faudrait connaître, de cette société du régime français, bien plus que ses cadres. Or cette société, nous la connaissons encore bien peu ; de grands problèmes continuent à se poser, sans que les historiens n'aient encore apporté de réponses satisfaisantes. Les sujets d'étude sont, en ce domaine, d'une grande abondance.

Quelles ont été, par exemple, les relations entre cette société et celle de France ? Quelles relations ont eues entre eux ...